Webmaster : elie@kobayat.org

back to Guillaume de Tyr

 

HISTOIRE

DES CROISADES

Guillaume de Tyr

 

LIVRE VINGT-DEUXIÈME
1179 - 1183


Fâcheux état du royaume de Jérusalem. - Guillaume de Tyr revient de Constantinople où il avait été envoyé en ambassade. - Troubles de l'empire grec. - Brillante expédition de Saladin en Mésopotamie. - Imposition extraordinaire établie pour la défense du royaume. - La maladie du Roi croissant toujours, Gui de Lusignan est nommé régent. - La régence lui est retirée. - Couronnement de Baudouin 5 encore enfant.

 

 

[1179] A la même époque, le seigneur Bohémond, prince d'Antioche, et le seigneur Raimond, étant entrés dans le royaume avec leurs chevaliers, effrayèrent beaucoup le seigneur Roi, qui craignit qu'ils ne vinssent tenter contre lui quelque entreprise extraordinaire, comme de le détrôner, et de s'emparer eux-mêmes du royaume. Le Roi, en effet, était consumé d'un mal dévorant plus vivement encore que d'ordinaire, et de jour en jour les caractères de la lèpre se développaient en lui avec plus d'évidence. Sa sœur, qui avait épousé d'abord le marquis de Montferrat, continuait à vivre dans le veuvage, et attendait, comme je l'ai dit, le duc de Bourgogne. Cependant le Roi, connaissant bien les nobles qui venaient d'entrer dans ses États, et se méfiant d'eux, quoique l'un et l'autre fussent ses parents, se hâta de conclure le mariage de sa sœur, et quoiqu'il eût pu trouver même dans son royaume, soit parmi les étrangers, soit parmi les indigènes, des hommes plus nobles, plus sages, plus riches, et qui eussent mieux convenu pour l'établissement de sa sœur, surtout par rapport aux intérêts publics, le Roi, ne s'arrêtant pas assez à considérer qu'un empressement excessif peut tout gâter, donna sa sœur en mariage, tout-à-fait à l'improviste, mais non cependant sans quelques motifs qui déterminèrent son choix, à un jeune homme assez noble, Gui de Lusignan, fils de Hugues le Brun, du pays de Poitiers et cette solennité fut célébrée, contre tout usage, pendant les fêtes de Pâques.

 

Les deux nobles hommes dont je viens de parler, voyant que leur arrivée dans le royaume excitait les craintes du seigneur Roi et des siens, repartirent pour leurs États, après avoir, selon la règle, terminé leurs prières. Pendant qu'ils étaient en route, et que tous deux s'étaient arrêtés pour quelques jours à Tibériade, Saladin, ignorant qu'ils y fussent, entra dans cette ville à l'improviste ; il ne fit cependant aucun mal aux habitons, et se retira de nouveau sur le territoire de Panéade. Comme il continuait à demeurer dans ce pays avec ses armées, attendant, ainsi qu'on le reconnut par la suite, l'arrivée d'une flotte de cinquante galères qu'il avait fait équiper dans le cours de l'hiver précédent, le seigneur Roi, inquiet de la prolongation de son séjour, lui envoya des députés chargés de traiter avec lui d'une trêve. Saladin accepta, dit-on, ces propositions avec empressement, non qu'il se méfiât de ses propres forces, ni qu'il éprouvât la moindre crainte de ceux qu'il avait si souvent battus dans la même année, mais parce que l'extrême sécheresse et le manque absolu de pluie avaient amené depuis cinq ans dans le pays de Damas une disette de toutes sortes d'approvisionnements et de vivres, pour les chevaux aussi bien que pour les hommes. On conclut donc une suspension d'armes sur terre et sur mer, tant pour les étrangers que pour les indigènes ; le traité fut confirmé par les serments réciproques des deux partis, à des conditions très-modestes, du moins pour nous, car il fut conclu sur le pied de parfaite égalité, et les nôtres ne firent aucune réserve particulière en leur faveur ; ce qui, dit-on, n'était pas encore arrivé.

 

Cette même année, et pendant l'été qui suivit immédiatement, Saladin, ayant pourvu à la sûreté de ses provinces de Damas et de Bostrum, conduisit toute sa cavalerie dans les environs de Tripoli, et après y avoir dressé son camp, il dispersa ses escadrons dans la contrée. Le comte s'était retiré avec les siens dans la ville d'Archis, et attendait une occasion favorable de combattre les ennemis, sans s'exposer à de trop grands dangers. Les frères du Temple qui habitaient dans le même pays se tenaient renfermés dans leurs places, s’attendant d'un moment à l'autre à y être bloqués, et n'osant entreprendre trop légèrement de se mesurer avec les Turcs. Les frères de l'Hôpital, saisis des mêmes craintes, s'étaient également renfermés dans leur château fort, nommé Krac, et estimaient qu'ils auraient assez à faire, au milieu de cette confusion, de se maintenir dans leur place, à l'abri des injures de l'ennemi. Celui-ci se trouvait ainsi placé entre les frères du Temple et de l'Hôpital et les troupes du seigneur comte de Tripoli, en sorte que ces derniers ne pouvaient se prêter mutuellement aucun secours, ni même s'envoyer des exprès pour s'informer les uns les autres de leur situation. Pendant ce temps Saladin se promenait dans toute la plaine, visitait particulièrement les lieux cultivés, et comme personne ne s'opposait à sa marche, il se portait en liberté sur tous les points, incendiait les récoltes, en partie enfermées déjà dans les aires, en partie coupées et entassées en gerbes dans les champs, d'autres enfin encore sur pied ; il faisait un riche butin et exerçait de tous côtés ses ravages.

 

Tandis que ces choses se passaient dans le pays de Tripoli, et vers le commencement de juin, l'armée navale de Saladin se présenta tout-à-coup dans les parages de Béryte ; mais lorsque les chefs de cette armée eurent acquis la certitude que Saladin avait conclu un traité avec le seigneur Roi, ils respectèrent les conditions que lui-même avait réglées et s'abstinrent de violer les lois de la paix dans les environs de Béryte, de même que sur les frontières de tout le royaume. Ayant appris en outre que leur seigneur se trouvait avec ses troupes dans les environs de Tripoli, ils s'y rendirent promptement, occupèrent l'Ile d'Arados, située en face de la ville d'Antarados, à trois milles de distance tout au plus, et établirent leurs galères dans la bonne station que leur offrait ce port. Aradius, fils de Chanaan et petit-fils de Noé, fut, dit-on, le premier qui habita cette île, et y bâtit une ville très forte, à laquelle il donna son nom, de même qu'à l'île entière. A l'orient de cette île est encore une autre ville très-noble, nommée Antarados, parce qu'elle se trouve située, comme je l'ai dit en un autre lieu, précisément en face d'Arados, et maintenant appelée par corruption Tortose. On dit que l'apôtre Pierre ; parcourant la Phénicie, y fonda une petite église en l'honneur de la Mère de Dieu ; aujourd'hui encore cette église continue à attirer un grand concours de peuple, et l'on assure que le ciel, par l'intercession de la Vierge immortelle, y accorde toujours de grands bienfaits aux fidèles qui l'implorent. Ces deux villes sont censées suffragantes de la métropole de Tyr, de même qu'une autre ville voisine, nommée Maraclée, qui est considérée comme appartenant à la province de Phénicie.

 

L'arrivée des Turcs dans cette île répandit la terreur dans tout le pays ; tandis qu'ils attendaient les ordres de leur seigneur, ils incendièrent une maison située au dessus du port d'Antarados, et cherchèrent, mais en vain, à faire de plus grands maux aux habitants de cette ville. Saladin, après avoir ravagé selon son gré tout le pays qu'il avait occupé, prescrivit à sa flotte de repartir, et ayant lui-même rallié toutes ses troupes, il se retira sur son territoire. Quelques jours après il conclut un traité de paix avec le seigneur comte, et rentra alors dans l'intérieur de ses Étals et dans le pays de Damas.

 

Vers le même temps, et après avoir demeuré pendant sept mois de suite auprès du seigneur Manuel, d'illustre mémoire, empereur magnifique de Constantinople, non sans utilité pour nous-mêmes et pour notre Eglise, quatre jours après les fêtes de Pâques et à la suite de beaucoup d'instances, nous obtînmes enfin la permission de retourner dans notre pays. Le seigneur Empereur ayant recommandé à nos soins ses députés, hommes nobles et magnifiques, nous partîmes avec quatre galères qui nous furent accordées par ce souverain avec sa générosité accoutumée, et après avoir passé devant les îles de Ténédos, Mytilène, Chio, Samos, Délos, Claros, Rhodes et Chypre, laissant sur notre gauche la Phrygie, l'Asie mineure, la Lycie, la Lycaonie, la Pamphilie, l'Isaurie et la Cilicie, nous abordâmes, avec la faveur de Dieu et parfaitement sains et saufs, le 12 mai, à l'embouchure du fleuve Oronte et au port de Séleucie, aujourd'hui appelé port de Saint-Siméon. Ici, nous croyons ne devoir pas passer sous silence le récit de quelques faits qui doivent tenir une place considérable dans cette histoire.

 

[1180] Pendant que nous séjournions dans la ville royale, tant à cause de l'hiver qui s'approchait et nous forçait de retarder notre départ, que pour obéir aux ordres du très heureux seigneur Empereur, ce prince, dans sa sollicitude paternelle et animé d'un esprit de prévoyance qui semblait lui faire deviner sa fin prématurée, résolut de pourvoir à l'établissement de ses deux enfants, un fils et une fille, et de leur donner en mariage, à l'un une femme, à l'autre un époux. Son fils, qui n'avait pas encore atteint l'âge de puberté, puisqu'il comptait à peine treize ans, et qui se nommait Alexis, ainsi que son aïeul paternel, épousa solennellement la fille de l'illustre roi des Français, le seigneur Louis, nommée Agnès, âgée de huit ans tout au plus ; et tous deux, revêtus des ornements impériaux, furent unis[1] dans le palais du seigneur Constantin, dans le grand salon de ce palais, que l'on appelle trullus, où se rassembla, dit-on, le sixième saint concile général, au temps de Constantin, fils de Constantin, fils d'Héraclius[2]. Sa fille épousa un jeune homme nommé Reinier, fils de Guillaume l'ancien, marquis de Montferrat, et frère du seigneur Guillaume, à qui nous avions uni la sœur de notre roi. Le seigneur Empereur avait envoyé ses conseillers intimes auprès de ce jeune homme, alors âgé environ de dix-sept ans, pour le mander à sa cour, et il était arrivé dans la ville royale quinze jours environ avant nous. Il y demeura d'abord, suivit ensuite le seigneur Empereur dans une expédition, et lorsque celui-ci fut revenu, vers l'époque de l'Epiphanie, il convoqua sa cour au mois de février, dans le palais neuf, dit de Blachernes, déploya la magnificence impériale, donna en mariage au seigneur Reinier sa fille nommée Marie, par les mains de Théodose, patriarche de la même ville, le nomma Jean, du nom de son père, et le créa César. L'Empereur avait eu cette fille de son premier mariage avec l'impératrice Irène, de pieuse mémoire, qui était venue du royaume des Teutons ; il n'eut de son second mariage avec Marie, que son fils Alexis qui règne maintenant. Si je voulais entreprendre de raconter dans cet écrit les jeux du cirque, que les habitants de cette ville appellent hippodrome, et l'éclat des divers spectacles qui furent offerts au peuple en ces jours solennels, et de décrire la magnificence impériale à l'égard des vêtements et de toutes les parures en pierres précieuses et en perles d'une pesanteur et d'un nombre incalculable ; s'il me fallait parler des richesses infinies du palais en or et en argent massif, de superbes rideaux suspendus de tous côtés pour orner les appartements, et énumérer tous les serviteurs et tous les gens de la cour ; si je voulais rapporter dans tous leurs détails les pompes et la magnificence de ces noces et tous les actes de libéralité par lesquels l'Empereur déploya sa grandeur envers tout le monde, envers les siens comme envers les étrangers, je succomberais sous l'immensité d'un tel travail, dussé-je même en faire l'objet d'un écrit particulier. Aussi je reprends la suite de cette histoire.

 

Après nous être acquitté à Antioche des commissions que nous avions reçues de sa Grandeur Impériale pour le seigneur prince de ce pays et pour le seigneur patriarche, nous rejoignîmes le seigneur Roi à Béryte, et, comme il se rendait à Tyr par la voie de terre, nous continuâmes notre navigation, sous la protection de Dieu, et nous rentrâmes dans notre église de Tyr le 6 juillet, après un an et dix mois d'absence, depuis notre départ pour le concile.

 

La septième année du règne du seigneur Baudouin iv, et le 9 septembre[3], le très-pieux et très- chrétien roi des Français, homme dont les vertus et la mémoire vivront à jamais, le seigneur Louis, déposant le fardeau de la chair, porta sou âme dans les cieux pour y jouir des récompenses éternelles avec les princes élus. Il ne laissa qu'un fils unique qui fut son héritier et qui se nommait Philippe[4]. Il l'avait eu de son mariage avec la reine Alix, fille de Thibault l'ancien, et sœur du seigneur Henri, comte de Troyes ; de Thibault, comte de Chartres ; d'Étienne, comte de Sancerre, et du seigneur Guillaume, archevêque de Rheims ; il mourut après un règne de cinquante ans[5] et dans la soixantième année de sa vie.

 

Le mois suivant, le 6 octobre, le seigneur Amaury, de précieuse mémoire, patriarche de Jérusalem, homme simple à l'excès et tout-à-fait incapable, entra dans la voie de toute chair, après vingt-deux années de pontificat. Il fut remplacé au bout de dix jours par le seigneur Héraclius, archevêque de Césarée.

 

Dans le même mois le seigneur Roi promit en mariage sa sœur, à peine âgée de huit ans, à un jeune homme nommé Honfroi. Cet Honfroi troisième était fils de Honfroi le jeune et de Stéphanie, fille de Philippe de Naplouse, et Honfroi le jeune et le second était fils de Honfroi de Toron l'ancien, connétable du Roi, dont j'ai parlé très-souvent dans cette histoire. L'aïeul maternel de Honfroi, Philippe de Naplouse, avait été seigneur de la seconde Arabie, ou Arabie Pétrée, vulgairement appelée pays de Krac, et de la Syrie de Sobal, aujourd'hui le pays de Montréal ; l'un et l'autre de ces pays situés au-delà du Jourdain. Cet Honfroi, ayant dans la suite pris l'habit religieux, devint maître des chevaliers du Temple. Le prince Renaud, troisième mari de la mère du jeune Honfroi, négocia ce mariage avec beaucoup de zèle, et lorsqu'il eut réussi, les fiançailles furent célébrées à Jérusalem entre Honfroi et la sœur du seigneur Roi. Ce jeune homme fit en outre avec le seigneur Roi un échange du patrimoine qui lui avait été dévolu par droit héréditaire après la mort de son aïeul, et qui était situé dans le territoire de Tyr, savoir : le château de Toron, le château neuf et la ville de Panéade avec ses dépendances. Ce traité fut fait sous de certaines conditions, et le texte, qui en fut écrit sous notre dictée par suite de l'office que nous exerçons, se trouve déposé dans les archives du royaume.

 

Ce même mois, et le troisième jour du mois[6] le seigneur Manuel, empereur de Constantinople, homme très-distingué et d'immortelle mémoire, le plus grand en munificence parmi tous les princes de la terre, déposa le fardeau de la chair, et rendit son âme au ciel. Son souvenir demeurera en bénédiction, et toute l'Église des saints racontera à jamais l'abondance de ses largesses. Il mourut, dit-on, dans la quarantième année de son règne, et la quarante et unième année de sa vie, autant du moins qu'il nous est donné de le savoir[7]

 

 

[1181] Le seigneur Bohémond, prince d'Antioche, abandonna aussi vers la même époque la dame Théodora sa femme[8], nièce du seigneur Empereur ; et méprisant les lois de l'Église, il osa prendre pour femme une certaine Sibylle, adonnée, dit-on, à la magie.

Tandis que le seigneur Josselin, oncle du Roi et son sénéchal, que celui-ci avait envoyé à Constantinople pour y traiter quelques affaires du royaume, séjournait encore en cette ville, de même que le seigneur Baudouin de Ramla qui y était également allé implorer les secours du seigneur Empereur pour le paiement de sa rançon, peu de temps après la mort du seigneur empereur Manuel, de pieuse mémoire, et vers le commencement de mars, on découvrit que quelques nobles, hommes grands et illustres, avides de nouveautés, conspiraient contre le seigneur empereur Alexis, fils du seigneur Manuel. L'Empereur, encore placé sous la tutelle de sa mère, conformément aux dernières volontés de son père, les fit arrêter comme coupables de lèse-majesté, et ordonna de les charger de fers et de les mettre en prison, quoique quelques-uns d'entre eux fussent ses cousins. On remarquait parmi eux, comme chef de toute cette faction, Manuel, fils d'Andronic l'ancien, dont j'ai souvent parlé ; Alexis, grand écuyer, fils de Théodora Calusine, nièce du seigneur Empereur, et frère du logothète[9], et quelques autres grands seigneurs, au nombre de douze environ. La sœur du seigneur Empereur, la dame Marie, complice de cette même faction, se sauva pendant la nuit avec son mari, fils du marquis, dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, dans l'église de Sainte-Sophie, et, inquiète de son sort, elle se mit à l'abri sous les murs de cette église. Enfermée dans cet édifice, où l'on avait rassemblé des armes et des chevaliers, avec son mari, ses partisans et les complices de ses projets, elle voulut faire quelque nouvelle tentative contre l'Empereur son frère, appuyée, comme elle l'était, par le patriarche de la même ville. Mais enfin le parti de l'Empereur s'étant accru, et ayant trouvé ses principales forces chez les Latins, la princesse sa sœur découragée, et ne conservant plus aucun espoir, employa des intercesseurs pour faire demander son pardon en suppliante ; et son frère le lui ayant accordé, elle se réconcilia avec lui.

 

Vers le même temps tout le pays d'Orient, occupé par les Latins, et principalement le pays d'Antioche, fut livré à de grands troubles, à l'occasion d'une concubine que Bohémond, prince d'Antioche, avait épousée en secondes noces, après avoir renvoyé sa femme légitime. Ce prince fut invité une première et une seconde fois à renoncer à un adultère aussi patent et à rappeler sa femme légitime ; mais semblable au pécheur qui, parvenu au comble du vice, méprise tous les avis, il endurcit ses oreilles, ne voulut point entendre la voix de ceux qui l'assourdissaient des conseils de la sagesse, et, persévérant avec obstination dans son péché, il attira sur lui une sentence d'excommunication, bien justement lancée. Loin de déférer à celte sentence, il aggrava encore son crime, poursuivit en ennemi tant le seigneur patriarche d'Antioche que les évêques du pays et les autres prélats des églises, et exerça sur eux des violences ; il brisa les portes des lieux vénérables, tant églises que monastères, enleva les objets sacrés, et, dans l'excès de son impiété et de son audace, voulut troubler les gens d'église dans leurs possessions ; on assure même qu'il alla jusqu'à assiéger le seigneur patriarche et le clergé, qui s'était réfugié auprès de celui-ci dans un fort appartenant à l'église, et qui se trouvait bien approvisionné en armes, en soldats et en vivres, et qu'il livra de fréquents assauts devant cette place comme un ennemi acharné. Cependant quelques-uns des grands seigneurs du pays ne pouvant tolérer un tel excès de folie, et sachant bien qu'ils se devaient à Dieu plus qu'aux hommes, renoncèrent à ce prince d'esprit et de corps, délestant ses mauvaises actions. Parmi eux était le noble et puissant Renaud, surnommé Mansour : il se retira dans un château inaccessible et très-bien fortifié qui lui appartenait, s'adjoignit tous ceux qui avaient à cœur la cause la plus honorable et devant les yeux la crainte de Dieu, et offrit en ce lieu une retraite assurée à tous les prélats qui se trouvaient chassés de leur siège, et à tous ceux, quels qu'ils fussent, que les mêmes motifs obligeaient de prendre la fuite.

 

Cet événement jeta toute cette contrée dans une situation si périlleuse que les hommes sages, ceux qui avaient le plus d'expérience, ne doutaient nullement que, si la clémence divine ne venait promptement à notre secours, les ennemis n'en prissent occasion de travailler à notre ruine, et de charger le nom chrétien d'un opprobre éternel, en faisant rentrer sous leur autorité toute cette province, qui n'avait été arrachée de leurs mains, avec l'aide du Seigneur, que par la sollicitude des princes fidèles, et par les travaux et les nombreux sacrifices du peuple du Christ. Elles sont en effet bien justes et bien dignes de foi ces paroles de Vérité : « Tout royaume divisé en lui-même périra ». Le seigneur roi de Jérusalem, le seigneur patriarche, les autres prélats des églises et tous les princes laïques, remplis d'une sollicitude bien légitime, se rassemblèrent pour examiner avec le plus grand soin ce qu'il y avait à faire au milieu de circonstances si difficiles. Quoique ce prince imprudent et débauché eût bien mérité par sa conduite que l'on employât la force contre lui, tous hésitaient cependant à s'y résoudre, dans la crainte qu'il n'appelât à son secours les ennemis pour appuyer sa résistance, et que le pays né se trouvât ainsi livré aux Turcs, dont le prince lui-même aurait ensuite grand peine à se débarrasser, quelque désir qu'il en eût et quelque effort qu'il fit pour y parvenir. Ils jugeaient bien en outre qu'il n'y avait aucun moyen d'adresser des prières ou de salutaires avis à un homme insensé qui se précipitait vers le mal et n'était occupé que de ses mauvaises pensées, car c'eût été, comme on dit, raconter une fable à un âne sourd et jeter ses paroles au vent ; en conséquence ils n'osèrent pas même lui envoyer des hommes sages et doués du talent de la persuasion. Ils supportèrent donc ce mal pour ne pas en rencontrer de pires, attendant tout secours de celui qui ramène souvent sur l'eau ceux qui sont plongés dans les profondeurs de la mer, qui « fait que la neige tombe comme de la laine sur la terre, et qui envoie sa glace divisée en une infinité de parties[10] » ; afin que le prince, averti par cette visite du Seigneur, et revenant à lui, s'élevât vers les fruits d'une meilleure vie, et fût revêtu de la force du suprême régulateur de toutes choses.

 

Cependant le mal allait toujours croissant, et il n'y avait nul espoir de trouver bientôt quelque moyen de le guérir. Non seulement la personne du prince fut enchaînée dans les liens de l'anathème, mais tout le pays fut aussi frappé d'interdiction à cause des vols et des incendies qu'on commettait sur les propriétés des lieux vénérables ; excepté le baptême des petits enfants, aucun des autres sacrements de l'Église n'était administré au peuple ; et lorsque les Chrétiens virent les choses venues à ce point, ils craignirent de plus en plus qu'on ne put y demeurer longtemps sans être exposé aux plus grands dangers.

 

Il fut donc résolu, d'un commun accord, que le seigneur patriarche, le seigneur Renaud de Châtillon, qui avait été jadis prince d'Antioche et qui était beau-père, par sa femme, du seigneur Bohémond le jeune ; le maître des chevaliers du Temple, frère Arnaud de Toroge[11] et le maître de l'Hôpital, frère Roger de Moulins[12] se rendraient dans ce pays, pour voir s'il y avait quelque moyen, avec la grâce de Dieu, de découvrir et d'appliquer un remède à tant de maux, soit pour un temps, soit pour toujours. Nous avions en effet à craindre que le seigneur pape ou les princes d'outre-mer n'attribuassent à une négligence coupable, ou peut-être même à quelque méchante intention, le tort de n'avoir donné aucun témoignage de compassion â nos voisins, si misérablement éprouvés, et de n'avoir pas cherché du moins à les soulager dans leur détresse. Le seigneur patriarche prit avec lui, parmi les prélats des églises, le seigneur archevêque de Césarée, le seigneur Albert, évêque de Bethléem, le seigneur Renaud, abbé de la montagne de Sion, et le seigneur Pierre, prieur de l'église du Sépulcre, hommes sages et intelligents ; et, suivi de tous ses autres compagnons de voyage, il se mit en route pour le pays d'Antioche : sur son chemin il prit encore avec lui le seigneur comte de Tripoli, ami particulier du prince et aimé de lui, afin de pouvoir réussir plus facilement dans sa négociation. Tous ces députés se réunirent à Laodicée : allant successivement conférer tantôt avec le seigneur patriarche et tantôt avec le seigneur prince, ils en vinrent enfin à leur assigner à tous deux un rendez-vous à Antioche ; et après diverses propositions faites de part et d'autre dans cette ville, ils conclurent un arrangement temporaire. Il fut convenu que le seigneur patriarche, les prélats des églises et les lieux saints recouvreraient tout ce qui leur avait été enlevé, que l'interdit serait levé, et qu'on rendrait au peuple le bienfait des sacrements de l'Église. Le prince devait en outre se soumettre en personne, et avec résignation, à la sentence qui serait rendue contre lui par les évêques, ou, s'il désirait être entièrement absous, il devait renvoyer sa concubine et rappeler sa femme légitime. Après avoir conclu ce traité, les députés retournèrent chez eux, espérant avoir réussi du moins à calmer un peu la violence de cet incendie ; mais le prince ne pouvait être ramené, et persévéra à vivre dans la souillure. Il fit plus, et ce qui devait être le plus dangereux pour le pays, il chassa de la ville et de tout son territoire, uniquement parce qu'on disait que sa conduite leur déplaisait, les plus distingués de ses fidèles, hommes nobles et illustres, savoir : son connétable et camérier, Guiscard de l'Ile ; Bertrand, fils du comte Gillebert, et Guérin Gainard. Forcés de partir, ils se retirèrent auprès du seigneur Rupin, illustre prince des Arméniens[13], qui les accueillit avec les plus grands honneurs, fit à chacun d'eux de très-beaux présents, et leur assigna un revenu suffisant pour leur entretien.

 

Cette même année, au mois d'août et le 27 de ce mois[14], le seigneur pape Alexandre III entra dans la voie de toute chair, la vingt-troisième année de son pontificat : on l'ensevelit dans l'église de Latran. Il eut pour successeur le seigneur pape Luc III, qui avait été Ubald, évêque d'Ostie ; il était né toscan, et de la ville de Luques ; c'était un homme déjà fort âgé et médiocrement lettré.

 

Vers le même temps, notre vénérable frère en Christ, de pieuse mémoire en Dieu, le seigneur Raimond, évêque de l'église de Béryte, fut enlevé à la lumière de ce monde, pour aller jouir à jamais, par la bonté du Seigneur, des récompenses de la lumière éternelle. Il eut pour successeur dans la même église un homme honorable et lettré, maître Odon, archidiacre de notre église, auquel, pendant les jours de décembre, nous conférâmes nous-mêmes, avec l’aide de Dieu, le grade du sacerdoce et la dignité pontificale.

 

Melechsalah, fils de Noradin, mourut aussi vers la même époque[15]. Il était jeune encore, et n'avait conservé de l'héritage de son père que la ville d'Alep et un très-petit nombre d'autres places. On dit que par un testament, fait au moment de sa mort, il laissa la ville d'Alep et son héritage tout entier à un certain fils de son oncle, nommé Hezedin[16], fils de Thébeth et seigneur de Mossoul. Ses princes, après sa mort, envoyèrent des députés à ce seigneur, illustre et puissant satrape des Turcs, pour l'inviter à se rendre auprès d'eux en toute hâte. Dès qu'il eut reçu le message, le seigneur de Mossoul partit et alla prendre possession des biens de ses aïeux, qui lui appartenaient en vertu de ses droits héréditaires, craignant encore que Saladin, qui déjà avait dépouillé en grande partie son cousin-germain, ne revînt d'Égypte pour s'emparer de vive force de la ville d'Alep, en dépit même des habitants, surtout lorsqu'il était certain que quelques-uns des principaux citoyens favorisaient en secret ses prétentions.

 

Saladin cependant, après avoir conclu avec nous une trêve pour deux ans entiers, était descendu en Égypte, afin, de s'y occuper avec zèle du soin de ses affaires. Il avait appris avec beaucoup d'anxiété que le roi de Sicile avait fait de très-grands préparatifs, et mis en mer une flotte chargée de nombreuses troupes, dans l'intention de la diriger vers les côtes d'Égypte. Mais les craintes de Saladin n'étaient nullement fondées : la flotte dirigea sa marche vers l'Occident, pour se rendre aux îles Baléares, situées dans le voisinage de l'Espagne citérieure, et dont l'une est appelée vulgairement Majorque et l'autre Minorque ; mais sa navigation fut malheureuse. Ballottée par des vents ennemis, la flotte périt tout entière dans les environs d'Albenga, et les vagues de la mer en furie la brisèrent contre le rivage des villes maritimes, sur un espace de vingt milles.

 

 

[1182] Tandis que notre royaume jouissait, comme je l'ai dit, d'une paix temporaire, une race de Syriens, habitant dans la province de Phénicie, près de la chaîne du Liban et de la ville de Gébaïl, éprouva un changement notable dans l'état de ses affaires. Après avoir, pendant près de cinquante ans, partagé les erreurs d'un certain hérésiarque, nommé Maron, à tel point qu'ils avaient reçu de lui le nom de Maronites, qu'on les avait séquestrés de l'Église des fidèles, et qu'ils célébraient les sacrements tout-à-fait à part, saisis tout-à-coup d'une inspiration divine, revenant à eux-mêmes et renonçant au mal, ils allèrent trouver le patriarche d'Antioche, Aimeri, troisième patriarche latin et qui gouverne encore cette église ; ils abjurèrent l'erreur qui les avait mis si longtemps en péril, revinrent à l'unité de l'Église catholique, adoptèrent la foi orthodoxe, et se déclarèrent tout disposés à reconnaître et à observer avec le plus grand respect toutes les traditions de l'église romaine. Cette population était assez considérable ; on assure qu'elle s'élevait à plus de quarante mille individus, qui habitaient dans les évêchés de Gébaïl, de Botryum et de Tripoli, au milieu des montagnes et sur les revers du Liban, Ils étaient pleins de force, vaillants à la guerre, et fort utiles pour nous dans les rencontres qu'ils avaient très-fréquemment avec les ennemis. Aussi leur retour à la sincérité de la foi nous causa une très grande joie. L'erreur de Maron et de ses sectateurs est et était, comme on peut le voir par le sixième concile, qui fut, ainsi qu'on le sait, rassemblé contre eux, et où ils subirent une sentence de condamnation, de prétendre qu'il n'y a et qu'il n'y a eu dès le commencement qu'une seule volonté et une seule opération en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Cet article ayant été réprouvé par l'Église orthodoxe, les Maronites en adoptèrent encore beaucoup d'autres très-dangereux lorsqu'ils eurent été rejetés de l'assemblée des fidèles ; mais enfin, en étant venus à se repentir de toutes ces erreurs, ils se rallièrent, comme je l'ai dit, à l'Église catholique, avec leur patriarche et quelques évêques, et ceux-ci, de même qu'ils avaient marché devant eux dans l'impiété, leur servirent aussi de guides lorsqu'ils furent rentrés dans les voies de la vérité.

 

Cependant, si le royaume goûtait quelque repos par suite de la trêve conclue entre le seigneur Roi et Saladin, on ne laissait pas d'y voir des fils de Bélial, disciples d'impiété, qui, dans l'inquiétude de leur esprit, suscitaient des troubles et des malheurs intérieurs. Le comte de Tripoli était demeuré près de deux ans de suite dans les environs de cette ville, et la multiplicité de ses affaires l'avait empêché de se rendre dans notre royaume ; enfin, poussé par sa sollicitude pour la ville de Tibériade, héritage de sa femme, il se disposa à y revenir, et fît tous ses préparatifs pour son voyage. Déjà même il était arrivé à Gébaïl, lorsque ces méchants hommes, abusant par leurs perfides insinuations de la confiance du Roi, parvinrent à lui persuader que le comte venait dans le royaume avec de mauvaises intentions, et dans le but de négocier en secret pour le supplanter. Le Roi, prêtant trop facilement l'oreille à ce langage perfide, chargea imprudemment des députés d'aller de sa part interdire au comte Feutrée de son royaume. Celui ci, qui recevait une si grande offense sans l'avoir méritée, fut saisi de confusion et d'une juste colère ; il renonça cependant à son projet, et retourna malgré lui à Tripoli, après avoir fait de grandes dépenses en pure perte. L'intention de ces perfides conseillers était de profiter de l'absence du comte, homme habile et rempli de sagesse, pour diriger à leur gré les affaires du royaume, et faire tournera leur plus grand avantage les infirmités mêmes du Roi. Parmi eux la mère de ce prince, femme détestée de Dieu et toujours prête à toutes les violences, et son frère, sénéchal du Roi, assistés de quelques hommes méchants, ne cessaient de pousser le Roi en ce sens.

 

Lorsque les princes du royaume furent informés de cet événement, ceux qui avaient le plus d'expérience en éprouvèrent un extrême déplaisir, car ils craignirent que le royaume, privé de la protection d'un si grand prince, ne tombât dans l'abîme et ne pérît par ses divisions, selon les paroles du Seigneur ; d'autant plus que la maladie du Roi, augmentant de jour en jour, le rendait plus incapable et le mettait de plus en plus dans l'impossibilité de s'occuper des affaires publiques ; pouvant à peine se soutenir lui-même, il tombait dans un état de complète dissolution. Voyant donc les dangers qui pouvaient résulter de cette démarche, les grands firent tous leurs efforts pour rappeler le comte et apaiser sa colère. A la suite de beaucoup de négociations et après diverses propositions d'arrangements, ils parvinrent à forcer la main au Roi, et, en ayant obtenu la permission, ils ramenèrent le comte dans le royaume : cet illustre seigneur dissimula avec sagesse ses ressentiments et se réconcilia avec le seigneur Roi.

 

Tandis que ces choses se passaient dans l'Orient, il survint à Constantinople de grands changements dans les affaires de l'Empire ; la race latine tout entière subit une triste catastrophe et des affronts inouïs jusqu'alors, outre les malheurs positifs dont elle eut à gémir. La douleur qu'avait jadis éprouvée la trompeuse et perfide Grèce, enfanta l'iniquité. Le seigneur Manuel, très-heureux empereur, d'illustre mémoire, eut pour successeur son jeune fils, nommé Alexis, à peine âgé de treize ans, qui parvint à l'Empire en vertu du testament de son père et de ses droits héréditaires. Il fut placé sous la tutelle de sa mère, et Alexis, neveu du seigneur empereur défunt, comme fils de son frère aîné, dirigea les affaires du gouvernement : les grands de l'Empire et le peuple de Constantinople crurent voir, dans ces circonstances, une occasion favorable de mettre à exécution les projets qu'ils avaient formés contre les Latins. Sous le règne de l'empereur Manuel, aimé de Dieu, le peuple latin avait trouvé auprès de lui le juste prix de sa fidélité et de sa valeur ; l'Empereur dédaignait ses petits Grecs comme des hommes mous et efféminés, et ayant lui-même de la grandeur d'âme et une bravoure incomparable, il ne confiait qu'aux Latins le soin de ses plus grandes affaires, et comptait avec juste raison sur leur dévouement et leur vigueur. Comme ils étaient fort bien traités par lui, et qu'il ne cessait de leur prodiguer les témoignages de son extrême libéralité, nobles et roturiers accouraient à l’envi de tous les coins du monde vers celui qui se montrait leur plus grand bienfaiteur. Les services qu'ils lui rendaient augmentaient de plus en plus son affection pour eux et le portaient à améliorer sans cesse leur sort. Aussi les nobles grecs, et principalement les parents de l'Empereur, conçurent-ils, de même que tout le reste du peuple, une haine implacable contre les Latins, et la différence qui existe entre leurs sacrements et les nôtres mit le comble à leur fureur et servit d'aliment à leur inimitié. Arrogans en effet au dessus de toute expression, et séparés de l'église romaine uniquement par insolence, les Grecs tiennent pour hérétique quiconque n'adopte pas leurs folles croyances, tandis qu'ils justifient de plus en plus pour eux-mêmes la dénomination d'hérétiques, en créant ou en adoptant des doctrines nouvelles et empestées, par opposition à l'Église romaine et à cette foi des apôtres Pierre et Paul, « contre laquelle les portes de l'enfer ne sauraient prévaloir ». Ayant ainsi et depuis longtemps nourri dans leurs cœurs de profonds sentiments de haine, ils avaient attendu l'occasion, qu'ils espéraient trouver après la mort de l'Empereur, de détruire entièrement cette population latine qu'ils détestaient, tant dans l'intérieur de la ville que sur le territoire de l'Empire, et d'assouvir leur inflexible inimitié.

 

Ce pendant lorsque l'Empereur fut sorti de ce monde, et qu'Alexis le protosébaste prit les rênes du gouvernement, les Grecs jugèrent que les circonstances n'étaient pas encore propices à l'exécution de leurs méchants projets ; car Alexis, imitant la conduite de l'Empereur, continuait à employer les conseils et l'appui de nos Latins, et cherchait, autant qu'il se pouvait, à les rapprocher de sa personne ; en un seul point cependant il se rendait extrêmement odieux aux nôtres aussi bien qu'à tous en général. Quoiqu'il fût, comme les Grecs, efféminé à l'excès, et qu'il appliquât tous ses soins à satisfaire les désirs impurs de la chair, il était en même temps avare, et ménageait les trésors de l'Empire comme s'il les eût gagnés à la sueur de son front. On disait en outre qu'il entretenait un commerce criminel avec l'Impératrice, quoique celle-ci fut vouée à la vie religieuse, du vivant même de son mari, et lorsqu'il était déjà à la dernière extrémité.

 

Enfin il était plein d'arrogance, n'estimait personne au dessus de lui, disposait de tout selon son bon plaisir, sans consulter les autres grands, et semblait ne faire aucun cas d'eux tous, quoiqu'ils fussent aussi nobles et aussi illustres que lui. Irrités contre Alexis, par les motifs que je viens de dire, et pleins de jalousie, les princes du palais travaillèrent et parvinrent à faire venir du Pont, où il commandait, Andronic l'ancien, cousin-germain du seigneur Empereur défunt, et ils l'appelèrent afin qu'il vînt les aider à accomplir leurs projets et à dépouiller Alexis de la régence de l'Empire. Cet Andronic, cousin-germain de l'Empereur Manuel, était un homme perfide et méchant, artisan de conspirations, et toujours infidèle à l'Empire. Ses crimes nombreux lui avaient plusieurs fois valu la prison et les fers du vivant du dernier empereur : traité ignominieusement en juste punition de ses péchés, fugitif et errant sur la terre, il avait parcouru tout l'Orient ; pendant son exil même il avait commis beaucoup d'actions honteuses et dignes de l'animadversion publique ; cependant tout récemment, et trois mois tout au plus avant la mort de l'Empereur, il se réconcilia avec lui et rentra en grâce. Pour l'empêcher d'exciter de nouveaux troubles dans la ville, selon son usage, et d'ourdir des conspirations dans le but de parvenir au trône, l'Empereur l'avait envoyé dans le Pont, sous prétexte de lui faire honneur, en le chargeant d'y commander. C'est à cet homme que les parents de l'Empereur et d'Alexis le protosébaste lui-même, et principalement ceux en qui il paraissait avoir le plus de confiance, envoyèrent secrètement des députés pour l'inviter à s'armer contre celui qui avait indignement plongé dans les fers ses propres fils et quelques autres seigneurs illustres. J'ai déjà dit en effet qu'ayant découvert une conspiration tramée par quelques grands, Alexis les avait fait jeter dans les prisons et cette circonstance avait encore augmenté la haine qu'on lui portait. Andronic, répondant à cet appel, arriva auprès de Constantinople, traînant à sa suite des essaims innombrables de peuples barbares ; il dressa son camp sur les bords de l'Hellespont, en face la ville royale, et occupa toute la Bithynie. Quelques hommes puissants, qu'on envoya contre lui pour résister à ses entreprises, allèrent se réunir à lui comme font les traîtres : les premiers et les plus considérables furent Andronic l'Ange, commandant des troupes chargées de cette expédition, et Alexis Mégaducas, commandant en chef de la flotte, tous deux parents de l'Empereur. Et ce n'était pas seulement la désertion de ceux qui passaient ainsi ouvertement dans l'autre parti, qui affaiblissait celui des nôtres ; tous les autres, tant les grands que les citoyens obscurs, se montraient favorables à Andronic, non plus même secrètement, mais tout-à-fait en public ; tous désiraient le voir arriver dans la ville, et employaient tous les moyens possibles pour hâter son passage vers l'autre côté du détroit.

 

Cette conspiration ayant pris tous les jours de nouvelles forces, le protosébaste fut enfin fait prisonnier[17] ; on lui creva les yeux, on lui fit subir une horrible mutilation, et ces événements répandirent la consternation parmi les Latins. Craignant une attaque subite de la part des habitants de la ville, et prévenu par quelques-uns de ceux qui avaient le secret de la conjuration, les plus vaillants échappèrent aux machinations des Grecs et à la mort; les uns, en s'embarquant sur quarante quatre galères qu'ils trouvèrent dans le port ; les autres, en chargeant tous leurs effets sur d'autres navires qui étaient là en grand nombre. Les plus Agés, les infirmes, tous ceux enfin qui ne purent prendre la fuite, demeurèrent dans leurs maisons et supportèrent les horribles effets de la rage impie à laquelle leurs compagnons s'étaient soustraits en se sauvant. Andronic, ayant fait préparer en secret ses embarcations, conduisit dans la ville toutes les troupes qu'il traînait à sa suite; aussitôt qu'elles y furent arrivées, elles se précipitèrent, avec les citoyens, vers le quartier de la ville qu'habitaient nos Latins, et firent périr par le glaive les débris de cette population, tous ceux qui n'avaient pas voulu ou pu suivre leurs compagnons au moment de leur départ : quoiqu'il n'y eût qu'un bien petit nombre d'entre eux en état de prendre les armes, ils résistèrent cependant longtemps, et vendirent cher la victoire à leurs ennemis. Oubliant les traités et les nombreux services que les nôtres avaient rendus à l'Empire, les Grecs, après avoir massacré tous ceux qui paraissaient capables de résistance, mirent le feu à leurs maisons, et réduisirent en cendres tout le quartier occupé par les Latins. Leur impiété ne fut pas même satisfaite après s'être ainsi exercée sur les lieux profanes ; ils incendièrent en outre les églises et les lieux saints, quels qu'ils fussent, et ceux qui s'y étaient réfugiés pour y chercher un moyen de salut furent également brûlés avec les édifices sacrés. On ne mettait non plus aucune distinction entre les laïques et le clergé, si ce n'est même que l'on commettait de plus grandes atrocités contre ceux qui étaient vêtus en religieux ou portaient quelque marque d'honneur. Les moines et les prêtres recevaient toujours les premières insultes, et subissaient des supplices tout particuliers. Un homme vénérable, entre autres, nommé Jean, sous-diacre de la sainte église romaine, que le seigneur Pape avait envoyé à Constantinople pour les affaires de l'Église, fut saisi et décapité, en témoignage d'insulte pour cette même église, et sa tête fut attachée à la queue d'une chienne impure. Les morts mêmes, que l'impiété respecte d'ordinaire dans ses excès, ne furent point à l'abri des fureurs de ces détestables sacrilèges, pires que des parricides ; leurs corps furent arrachés des monuments qui les renfermaient et traînés dans les rues et sur les places publiques, comme s'ils eussent dû ressentir les outrages dont on les accablait. Les Grecs se rendirent aussi à l'hôpital que l'on appelait de Saint-Jean, et firent périr par le glaive tous les malades qu'ils y trouvèrent. Ceux-là même que leurs pieuses fonctions eussent dû porter à soulager les opprimés dans leur détresse, je veux dire les prêtres et les moines grecs, excitaient au contraire au meurtre les brigands et les sicaires, leur donnaient de l'argent, parcouraient avec, eux les retraites, visitaient les lieux les plus cachés dans les maisons, afin que personne n'y demeurât caché et n'échappât ainsi à la mort; ceux qu'ils y trouvaient en étaient arrachés de vive force et livrés par eux aux bourreaux, et afin que ceux-ci ne fussent pas occupés sans profit, ils leur offraient le prix du misérable sang qu'ils faisaient couler. Ceux qui paraissaient montrer le plus de clémence disposaient de là personne des malheureux qui s'étaient réfugiés vers eux, à qui ils avaient donné l'espoir de les sauver, et les vendaient en éternelle servitude aux Turcs et aux autres peuples infidèles. On dit que plus de quatre mille Latins, de sexe, d'âge et de conditions diverses, furent ainsi livrés aux nations barbares, à prix d'argent. C'est ainsi que ce peuple impie des Grecs, race de vipères, semblables au serpent réchauffé dans le sein et à la souris renfermée dans l'armoire, témoigna sa reconnaissance à ses hôtes qui n'avaient point mérité un pareil traitement et ne le redoutaient nullement; et cependant ces mêmes Grecs leur avaient donné en mariage leurs filles, leurs nièces, leurs sœurs, et s'étaient liés avec eux par une longue cohabitation,

 

On dit cependant que ces odieux forfaits, inouïs dans tous les siècles, ne demeurèrent pas entièrement impunis. Ceux des Latins qui étaient partis sur des galères, comme je l'ai dit, et ceux qui peu après les avaient suivis sur d'autres bâtiments, emmenant a:vec eux une nombreuse multitude, s'étaient retirés dans les environs et non loin de la ville, pour attendre l'issue de l'événement. Lorsqu'ils eurent appris avec détail que les auteurs du premier tumulte qui s'éleva dans la ville avaient incendié tout le quartier des Latins et détruit leurs femmes, leurs enfants et toutes leurs familles, soit par le glaive, soit par les flammes, remplis d'une juste indignation, ils se livrèrent à tout l'emportement de leur fureur. Ardens à venger le sang de leurs frères, ils parcouraient les deux rivages de l'Hellespont, depuis l'entrée de la mer du Pont, située à trente milles de Constantinople, jusqu'au point où commence la mer Méditerranée, à deux cents milles de distance de la même ville, s'emparant de vive force des villes et de tous les lieux habités qu'ils trouvaient sur l'une et l'autre rive, faisant périr tous les habitants par le fer, visitant aussi tous les monastères qu'on rencontre sur les deux rives ou dans les petites îles dispersées sur cette mer, frappant de leur glaive les faux moines et les prêtres sacrilèges, pour venger le sang de leurs frères, incendiant les monastères mêmes, et brûlant tous ceux qui s'y étaient réfugiés. On dit qu'ils enlevèrent aussi de ces lieux une immense quantité d'or, d'argent, de pierreries et de soieries  telle qu'ils y trouvèrent avec usure une indemnité pour les choses qu'ils avaient perdues, et une ample compensation à tout ce qu'on leur avait enlevé. En effet, sans compter les richesses incalculables des monastères et les trésors infinis qu'une longue série de temps y avait enfouis, les habitants de Constantinople y avaient en outre déposé de l'or et d'autres objets précieux pour des valeurs immenses : les Latins emportèrent tous ces trésors avec eux, et abandonnèrent les défilés de cette mer. Passant entre Sestos et Abydos, villes et ports très-antiques, ils entrèrent dans la Méditerranée, parcoururent les rivages de la Thessalie, ainsi que toutes les villes, tous les bourgs des provinces maritimes voisines, livrèrent tout le pays à la flamme et au pillage, et massacrèrent un nombre incalculable d'habitants. Ils rencontrèrent, dit-on, dans les environs de Chrysopolis, ville de Macédoine, dix galères de celles qui étaient parties les premières, et en rallièrent encore beaucoup d'autres en plusieurs lieux ; ce qui leur donna les moyens de former, au détriment des Grecs, une très-grande flotte qui leur devint en effet extrêmement redoutable. Ceux qui avaient en abomination cette vie de massacre et de pillage se mirent sur quelques vaisseaux, dont ils rencontraient tous les jours un grand nombre, avec leurs femmes, leurs enfants et le reste de leur petite fortune, quittèrent cette armée et vinrent débarquer chez nous, en Syrie.

 

Andronic cependant, ayant pris possession de la ville, selon ses désirs, et ne trouvant point de contradiction, fit couronner solennellement l'Empereur, ainsi que sa future épouse la fille du roi des Français, le jour de la fête de Pentecôte[18], et lui témoigna le plus grand respect. Il traita avec plus d'égards encore la sœur et la mère de l'Empereur, ainsi que le mari de la première, qui tous habitaient dans l'intérieur du palais. Quant à lui, il dirigea entièrement à son gré toutes les affaires de l'Empire, tant dans la ville qu'au dehors : on craint cependant qu'il ne se soit montré ainsi généreux envers ces personnes que pour faire excuser sa première fraude, et jusqu'à ce que, s'étant bien emparé de l'Empire et ayant soumis tout le monde, il puisse plus librement faire connaître ses intentions à leur égard. Cet événement est arrivé l'an 1182 de l'incarnation du Seigneur, au mois d'avril.

 

Dans le même temps, un vaisseau qui transportait quinze cents pèlerins, ballotté par les vents, échoua enfin devant Damiette, sur le territoire d'Égypte ; les naufragés avaient l'espoir de se sauver, puisqu'on disait que Saladin avait conclu une trêve avec les Chrétiens, sur terre comme sur mer ; mais il en arriva tout autrement que ne le prescrivaient le texte et les stipulations précises du traité de paix. Saladin, cédant à son avidité et ne voulant pas permettre qu'un si grand nombre de Chrétiens sortît librement de son royaume, en vertu de la trêve, les fit tous charger de fers, et donna l'ordre de confisquer tout ce qui leur appartenait. Il adressa ensuite une députation au seigneur Roi pour lui faire des demandes tout-à-fait contraires aux termes de son traité, et presque impossibles à réaliser, ajoutant que, si on ne lui donnait satisfaction sur tous les points qu'il désirait, il était résolu à retenir le navire à titre d'indemnité, et à renoncer en outre au traité de paix déjà conclu. Son député n'ayant pu rien obtenir, attendu qu'il cherchait de mauvais prétextes pour pouvoir retenir le navire de quelque manière que ce fût, plutôt qu'il n'alléguait de justes motifs à l'appui de ses demandes, Saladin, rompant la trêve, s'occupa des moyens de reprendre le cours de sa vieille haine et d'accabler de nouveau notre royaume.

 

Il convoqua donc toutes ses troupes tant en gens de pied qu'en chevaliers, ainsi que cette multitude de Turcs qui étaient descendus en Égypte dans le cours des années précédentes, abandonnant le pays de Damas et toutes les provinces environnantes, pour échapper au fléau de la famine, et il se décida à se rendre à Damas pour être de là plus à portée de nous nuire. En même temps il résolut de nous faire en passant le plus de mal possible dans la portion de notre territoire située au-delà du Jourdain, soit en brûlant les moissons qu'on était sur le point de couper, soit en s'emparant de vive force d'un ou de plusieurs forts que nous avions dans cette province.

 

On assure que Saladin, en formant ce projet, avait principalement pour but d'obtenir lui-même satisfaction du prince Renaud qui commandait dans ce pays, parce que celui-ci, disait-on, avait pris quelques Arabes pendant le temps de la trêve, et au mépris du traité, et qu'il avait refusé de les rendre lorsqu'on les redemanda.

 

Informé par ses éclaireurs de sa prochaine arrivée et de ses projets, le Roi tint à Jérusalem une cour générale, et après qu'on eut examiné avec soin les demandes de Saladin, le Roi, sur l'avis de quelques personnes, se rendit avec toutes les forces du royaume sur notre territoire d'au-delà du Jourdain, en traversant la vallée où se trouve la mer Morte, et voulant par ce mouvement prévenir la marche de Saladin et s'opposer à la dévastation de la province. Saladin cependant, ayant traversé le désert avec toutes ses troupes, non sans de grandes difficultés et après vingt journées d'une marche pénible, arriva enfin sur la terre habitable, et dressa son camp dans notre territoire, à dix milles de distance environ de celui de nos forts qui est appelé Mont-Réal, pour se donner le temps d'être plus exactement informé de l'état du pays, et de savoir où se trouvaient le Roi et son armée. De son côté ce prince avait dressé son camp auprès d'une ville antique, nommée la Pierre du désert, située dans la seconde Arabie, et à trente-six milles de distance tout au plus de l'armée de Saladin. Il était là avec toutes les forces du royaume: mais le comte de Tripoli n'y demeurait qu'à regret, car c'était contre son avis que le Roi avait dirigé son armée v.ers ce lieu, et laissé en même temps toutes les autres parties du royaume à découvert et sans défense. Quelques personnes avaient déterminé le Roi à prendre ce parti, par bienveillance pour le prince Renaud, plus que par la considération de plus grands avantages, et sans s'arrêter à examiner ce qui pouvait arriver dans le royaume dégarni en même temps de toutes ses forces : la suite des événements ne tarda pas à prouver qu'on avait en effet commis une grande imprudence. Les princes étrangers qui habitaient les environs de Damas, de Bostrum, de Baalbek et d'Émèse, voyant notre royaume comme abandonné et toute la contrée dépourvue de chevaliers, convoquèrent leurs troupes en secret et sans bruit, passèrent le Jourdain près de la mer de Galilée ou de Tibériade, et entrèrent à l'improviste sur notre territoire ; ils traversèrent une partie de la Galilée, et arrivèrent vers un lieu situé au dessous du mont Thabor, nommé Burie, tout près de la très-antique ville de Naïm[19]. Les habitants du pays, comptant sur la trêve qu'ils ne savaient pas rompue, et pleins de sécurité, prenaient peu de précautions, en sorte que les ennemis, arrivant sur eux en silence et de nuit, investirent la place de toutes parts et de telle manière que les assiégés ne purent même prendre la fuite vers la montagne qui se trouvait au dessus d'eux. Le jour étant revenu, et les habitants de Burie se voyant enveloppés par une multitude innombrable, se retirèrent en toute hâte dans la tour qui dominait leur faubourg. Aussitôt les ennemis investirent cette tour, la minèrent avec une grande activité, et après un travail de quatre heures ils la renversèrent; toutefois, avant qu'elle fût tombée, au moment où elle commençait à s'ouvrir et où tout annonçait sa chute prochaine, ceux qui s'y étaient réfugiés se rendirent aux ennemis. Ceux-ci enlevèrent à leur gré et sans aucun obstacle tout le butin qu'ils purent trouver à Burie ou dans les lieux voisins, et, sans compter ceux, qui étaient morts dans les combats, ils emmenèrent environ cinq cents prisonniers. Comme ce territoire était très-fécond, et que le moment de la moisson approchait, il y était venu beaucoup de gens des environs pour lever les récoltes, et tous, comme je l'ai dit, furent pris et emmenés sans résistance par les Turcs, qui, après cette expédition, traversèrent de nouveau le Jourdain, et rentrèrent chez eux sains et saufs.

 

Il arriva vers le même temps, et tandis que le Roi et l'armée chrétienne étaient encore dans la Syrie de Sobal, un autre événement à jamais déplorable, et qui nous exposa à de nouveaux dangers. Nous occupions dans le pays de Suète, au-delà du Jourdain et à seize milles de Tibériade, une position extrêmement forte, et, comme on dit, inexpugnable, qui était, à ce qu'on assure, infiniment précieuse pour nous. Comme le pays où elle se trouvait était à la portée des ennemis beaucoup plus que de notre royaume, les Turcs auraient pu très facilement y agir selon leur bon plaisir, et imposer leurs volontés aux habitants avec pleine assurance, n'eût été la possession de ce point fortifié à l'aide duquel on avait obtenu depuis longues années, et l'on obtenait encore en ce moment, un égal partage de pouvoir, et une égale distribution des impôts et des tributs entre les nôtres et les ennemis. Ce fort était placé dans une caverne située sur le flanc d'une montagne ; au dessous était un immense précipice ; il n'y avait aucun moyen d'y aborder par la partie supérieure de la montagne, et de l'autre côté on n'y arrivait que par un sentier tellement étroit qu'à peine un homme seul et libre de tout fardeau pouvait y passer sans péril. Cette position avait été confiée à la fidélité et à la vigilance d'un homme noble et très-riche, Foulques de Tibériade. Après avoir, comme je l'ai dit, forcé la place de Burie, et emmené la population de ce pays en captivité, les mêmes princes turcs se dirigèrent vers ce lieu, parurent à l'improviste devant le fort, et s'en rendirent maîtres au bout de cinq jours d'attaque. Il y eut à ce sujet diverses relations : les uns affirmèrent que ceux qui étaient enfermés dans ce fort l'avaient vendu à prix d'argent, et livré aux ennemis, d'autres disaient que ceux-ci avaient pratiqué de force une ouverture dans la caverne, attendu que le sol était de pierres de craie, faciles par conséquent à enfoncer ; qu'après être entrés, ils s'étaient emparés de vive force du premier étage, qui se trouvait le plus bas, et que de là ils avaient contraint ceux qui occupaient l'étage du milieu et l'étage supérieur à se rendre, car il y avait, à ce qu'on dit, trois étages l'un sur l'autre dans cette caverne. On reconnut plus tard que la perte de ce fort provenait de la faute des chefs. Les soldats auraient bien voulu résister ; mais, abusant de leur autorité, les chefs les empêchèrent de se défendre, et lorsque la position eut été enlevée, ils passèrent chez les ennemis. Ceux qui commandaient dans ce fort étaient, à ce qu'on dit, des Syriens, que nous considérons comme des hommes mous et efféminés ; ce qui aggravait beaucoup la faute de Foulques de Tibériade, qui avait confié un point si important à de tels commandants. Cet événement fut bientôt connu, et la nouvelle s'en répandit dans toutes les parties du royaume; elle parvint aussi à ceux des nôtres qui étaient allés au-delà du Jourdain pour s'opposer au passage de Saladin venant d'Égypte en Syrie et se rendant à Damas. Tous les Chrétiens furent frappés de consternation en l'apprenant, et principalement le comte de Tripoli, aux soins duquel la défense de ce fort avait été spécialement confiée. Il en résulta qu'après avoir abandonné le royaume trop légèrement, les Chrétiens continuèrent à se conduire avec nonchalance, et ne firent rien qui pût être agréable à Dieu et utile à notre pays. Tandis qu'ils auraient du marcher à la rencontre de Saladin jusque sur les confins de notre territoire, afin de l'empêcher d'y entrer, ils le laissèrent, dans leur imprudence, s'avancer jusqu'au lieu nommé Gerba, où l'armée turque trouva en abondance l'eau dont elle avait le plus grand besoin ; et de là Saladin, dirigeant une partie de ses troupes vers les environs de notre forteresse de Mont-Réal, fit brûler les vignobles et causa d'autres dommages aux habitants. Si les nôtres se fussent rendus sur ce point avant Saladin, il est hors de doute qu'il eût été contraint de retourner en Égypte, car il traînait à sa suite tine population innombrable et désarmée qui n'avait, plus d'eau dans ses outres, plus de pain dans ses corbeilles, en sorte que toute cette armée, se trouvant dans l'impossibilité d'avancer, et ne pouvant combattre les nôtres qu'en s'exposant aux plus grands dangers, eût infailliblement péri de faim au milieu du désert.

 

Ayant appris l'arrivée de Saladin au lieu que j'ai nommé, les nôtres résolurent de marcher à sa rencontre vers les eaux de Rasel-Rasit[20] ; s'ils eussent exécuté ce projet, les Turcs se seraient vus obligés de passer par le désert situé au-delà, afin de pouvoir continuer leur route, et ils ne l'eussent point traversé sans perdre un grand nombre d'hommes et de chevaux. Mais comme ce projet ne fut point mis à exécution, Saladin arriva sans obstacle aux eaux de Rasel-Rasit, franchit en toute sûreté les frontières qui le séparaient de son territoire, et arriva enfin à Damas sans rencontrer d'opposition lorsque les nôtres furent instruits de son arrivée, ils reprirent le chemin qu'ils avaient suivi d'abord, et rentrèrent chez eux. Mais comme ils craignirent que Saladin, arrivé à Damas avec toute sa suite, ne préparât de là quelque embuscade, ou quelque entreprise funeste contre le royaume, ils rassemblèrent toute la population du pays auprès de la fontaine de Séphorim, entre Séphorim et Nazareth ; et le Roi, le patriarche, tous les princes, tant ecclésiastiques que séculiers, réunis sur ce point, et ayant avec eux le bois de la croix du Seigneur, attendirent d'un jour à l'autre les tentatives des ennemis.

 

Saladin cependant, ayant rassemblé tous les chevaliers de ses États, pour les ajouter à ceux qu'il avait amenés d'Égypte, et résolu de faire une invasion sur notre territoire, se rendit au lieu appelé en langue turque Raseline, ce qui veut dire la source de l'eau. Ce lieu est, dit-on, à une petite distance de nos frontières et de la ville de Tibériade. Après y avoir demeuré quelques jours, Saladin entra subitement sur nos terres et dressa son camp sur l'emplacement appelé Cava, situé entre deux fleuves, et tout au plus à quatre milles de distance de Tibériade. Aussitôt que les nôtres en furent informés par leurs éclaireurs, ils dirigèrent en toute hâte l'année vers cette ville, afin de rallier d'abord les chevaliers que l'on avait chargés de la défense de ce point et des deux places de Saphet et de Belveir, situées dans le voisinage, et de se mettre ensuite à la poursuite de l'ennemi.

 

Pendant ce temps, le comte de Tripoli, homme sage, vaillant à la guerre et rempli d'expérience, tomba dangereusement malade d'une fièvre double-tierce : les nôtres, qui avaient beaucoup de confiance en lui, furent extrêmement affligés de se voir, dans des circonstances si difficiles, privés des bons conseils et de la sage prévoyance d'un si grand prince. Ils convoquèrent cependant des auxiliaires dans toutes les contrées voisines, et marchèrent à la poursuite de l'ennemi les bannières déployées. Saladin, instruit de leurs mouvements, passa le Jourdain, et se porta avec toutes ses forces dans les environs de Scythopolis. Cette ville, autrefois métropole de la troisième Palestine, est située entre les monts Gelboé et le Jourdain, au milieu d'une plaine et de champs bien arrosés : on la nomme aussi Bersan[21] ; le privilège dont elle jouissait a été transféré maintenant à l'église de Nazareth, qui se trouve dans le même diocèse, car Scythopolis ne contient à présent qu'un bien petit nombre d'habitants, et est devenue un petit bourg. Les ennemis y étant arrivés, attaquèrent d'abord avec vigueur un petit fort situé au milieu des marais; mais comme les habitants résistèrent courageusement, les Turcs voyant qu'ils ne pouvaient en venir à bout, se dirigèrent vers le château neuf, nommé aujourd'hui Belveir, et situé dans les montagnes, entre les villes de Scythopolis et de Tibériade, afin de marcher à la rencontre des nôtres. Ceux-ci suivirent le cours du Jourdain, et lorsqu'ils furent arrivés vers Scythopolis, ils quittèrent la vallée et montèrent sur les montagnes, fatigués à l'excès de la chaleur immodérée qu'ils avaient endurée pendant toute leur marche. Us passèrent cette nuit dans le voisinage de l'ennemi, et veillant sans relâche pour se garder. Le lendemain matin ils descendirent dans la plaine située entre Scythopolis et le village nommé Forbelet, et virent les ennemis campés tout autour en une multitude telle qu'on n'en avait jamais vu de semblable depuis la première entrée des Latins en Syrie, au dire même des princes les plus âgés du royaume. Ils avaient environ vingt mille hommes bien équipés pour le combat, tandis que les nôtres comptaient tout au plus sept cents chevaliers dans leurs rangs. Saladin et ses princes n'avaient qu'une seule et unique intention, c'était d'envelopper les nôtres de tous côtés, de telle sorte qu'aucun d'eux ne prit s'échapper ; car comptant sur leur immense supériorité, et méprisant le petit nombre de leurs adversaires, ils ne pensaient nullement que ceux-ci pussent leur opposer quelque résistance. Mais celui à qui il n'est pas difficile de vaincre une immense multitude avec une faible troupe en avait jugé autrement. Soutenus par la clémence du Dieu de miséricorde, les nôtres, quoiqu'ils parussent comme rien comparés à leurs ennemis, formèrent leurs corps selon les règles de l'art militaire, et s'élançant avec leur courage accoutumé dans les rangs des Turcs, résistant avec beaucoup de fermeté à leurs attaques, ils obtinrent enfin l'avantage dans ce combat, quoique beaucoup d'entre eux, que je me garderai de désigner nominativement, se fussent soustraits honteusement aux fatigues de la bataille, se couvrant ainsi d'un éternel opprobre. Baudouin de Ramla et Balian son frère se conduisirent parfaitement dans cette journée, et combattirent avec courage et vigueur. Hugues le jeune, beau-fils du seigneur comte de Tripoli, qui commandait le corps des gens de Tibériade, mérita aussi que sa mémoire demeure à jamais en bénédiction. Quoiqu'il fût encore très-jeune, déployant une force au dessus de son âge, il enfonça avec lé corps qu'il conduisait trois des corps ennemis, les mit en fuite, et revint, par la grâce de Dieu, se réunir aux siens sans avoir reçu de blessure. Les nôtres ne perdirent qu'un petit nombre de chevaliers qui allèrent rejoindre la société des saints, il périt un plus grand nombre de gens du peuple. Les ennemis éprouvèrent une perte plus considérable ; quelques-uns de leurs princes succombèrent dans la mêlée, et saisis de consternation par leur mort, tous les autres abandonnèrent le champ de bataille.

 

Je ne dois pas omettre de dire que les chaleurs étaient si fortes vers cette époque que les deux armées perdirent autant d'hommes par l'effet de ce fléau que par le tranchant du glaive. Je n'ai pu recueillir aucun renseignement positif sur le nombre d'hommes morts chez les ennemis ; car ils emportèrent avec eux ceux qui étaient tombés dans la bataille, afin de nous cacher leur perte : la nuit suivante ils les ensevelirent secrètement dans leur camp, pour éviter que la connaissance de leur désastre ne donnât aux nôtres une nouvelle ardeur. Je crois pouvoir affirmer cependant qu'ils perdirent environ un millier d'hommes, soit dans le combat, soit par l'effet des chaleurs.

 

Saladin voyant que cet événement n'avait pas répondu à son attente, que ses adversaires s'étaient montrés plus redoutables qu'il ne l'avait pensé, et rempli de confusion, traversa le Jourdain, rentra sur son territoire et campa de nouveau au lieu d'où il était parti pour entrer chez nous. Les nôtres s'étant tous réunis, retournèrent à la fontaine de Séphorim, où ils avaient campé auparavant. Pendant ce trajet un certain chanoine du Sépulcre du Seigneur, nommé Baudouin, trésorier de la même église, et qui portait la croix vivifiante, ne pouvant résister à l'excès de la chaleur, fut déposé sur une litière, et expira au pied du mont Thabor, près du torrent de Cyson. Un autre frère et chanoine de la même église, Geoffroi de Villeneuve, qui avait été adjoint à Baudouin le chanoine, emporté par son zèle, fut percé d'une flèche pendant le combat et mourut paiement, car selon la parole du Seigneur : « Tous ceux qui prendront l’épée périront par l'épée[22] ».

 

Le seigneur Roi étant revenu avec ses troupes au lieu que j'ai nommé, Saladin, irrité d'avoir vu déjouer ainsi ses efforts et ceux de tous les siens, convoqua de nouveau ses forces, et délibéra, dans son anxiété, avec ses princes sur tous les moyens possibles de faire le plus de mal aux Chrétiens. Jugeant que la meilleure manière de parvenir à les accabler serait de les attaquer sur un plus grand nombre de points, il écrivit à son frère, qu'il avait laissé en Égypte pour y avoir soin de ses affaires, et lui ordonna positivement de faire promptement partir d'Alexandrie et de tous les ports d'Égypte une flotte qu'il dirigerait vers la Syrie, lui annonçant la résolution qu'il avait formée d'aller, aussitôt que cette flotte serait arrivée, investir la ville de Béryte par terre et par mer. Afin que le peuple de notre royaume et le Roi ne pussent se porter en hâte au secours de cette place, il prescrivit également à son frère de rassembler les chevaliers qu'il avait laissés en Égypte, d'arriver parle midi, et de ravager aussitôt tout le pays situé aux environs de Gaza, d'Ascalon et de Daroun, qui sont les premières villes de notre royaume que l'on rencontre en sortant d'Égypte.

 

Saladin fit toutes ces dispositions afin qu'une partie de nos forces fût employée à marcher à la rencontre de ceux qui arriveraient d'Égypte, et pour pouvoir lui-même pousser plus vivement et avec plus de liberté le siège de Béryte, tandis que les nôtres seraient disséminés et les divers corps affaiblis. Ses projets furent exécutés conformément aux ordres qu'il avait donnés. Au bout de quelques jours une flotte de trente navires à éperons arriva, ainsi qu'il l'avait demandé, et son frère conduisit dans les environs de Daroun toutes les troupes qu'il put rassembler en Égypte. Afin d'être tout prêt au moment de l'arrivée de sa flotte, Saladin lui-même conduisit son armée dans le pays vulgairement appelé la vallée de Baccar, et plaça des éclaireurs sur les montagnes situées entre ce pays et la plaine de Béryte et qui dominent la mer, afin d'être instruit par eux de l'approche de ses galères. En même temps il convoqua des troupes de gens de pied, dans toutes les contrées voisines, et mit tous ses soins à rassembler tout ce qu'il crut nécessaire pour le siège qu'il projetait.

 

Vers le commencement d'août la flotte aborda sur Je rivage de Béryte ; les éclaireurs que Saladin avait apostés dans cette intention vinrent l'en informer sans retard ; il franchit aussitôt les montagnes dont j'ai parlé et qui le séparaient de la plaine dans laquelle il conduisit toute son armée, et il alla investir de toutes parts la ville de Béryte, conformément au plan qu'il avait depuis longtemps arrêté. Les nôtres cependant, toujours campés auprès de la fontaine de Séphorim, recevaient des renseignements divers sur les projets de Saladin : les uns disaient qu'il avait résolu d'assiéger Béryte, comme la suite le prouva en effet ; d'autres affirmaient qu'il n'avait d'autre désir, d'autre ambition que de s'emparer d'Alep ; quelques-uns présumaient qu'il voulait marcher contre le seigneur de Mossoul, magnifique et puissant satrape des Turcs, qui assiégeait, disait-on, quelques-unes des places que possédait Saladin sur les bords de l'Euphrate. Tandis que ces divers rapports circulaient dans le camp, un messager vint mettre un terme à toutes ces incertitudes en annonçant qu'il était hors de doute qu'on assiégeait la ville de Béryte. Un autre exprès, venu du côté du midi, apporta en même temps la nouvelle que le frère de Saladin était entré avec de nombreuses troupes sur notre territoire dans les environs de Daroun, qu'il avait tué trente-six chevaliers armés à la légère, de ceux que l'on appelle turcopoles, et incendié quelques habitations dans la campagne. Après en avoir délibéré avec les princes, le Roi se décida à se porter sur le point où l'on voyait le plus de danger, et à délivrer d'abord la ville assiégée des maux qui la menaçaient, puisque les troupes dont il pouvait disposer n'étaient pas en nombre suffisant pour qu'on pût repousser en même temps les ennemis des divers points du territoire qu'ils avaient envahis.

 

Ayant donc rassemblé toutes ses troupes et marchant à leur tête, le Roi arriva à Tyr. Il ordonna en même temps d'équiper la flotte, dont il trouva une partie dans le port d'Accon et le reste dans celle de Tyr, et au bout de sept jours, au grand étonnement de tout le monde, cette flotte se trouva prête et forte de trente-trois galères, montées par des hommes vigoureux.

 

Tandis qu'on faisait chez nous tous ces préparatifs avec un zèle et une ardeur extraordinaires, Saladin, assiégeant la ville de Béryte avec ses deux armées, faisait les plus grands efforts pour faire aux habitants le plus de mal possible. Il avait disposé ses légions autour de la place ; les troupes se relevaient successivement pour faire le service, et pendant trois jours consécutifs les assiégés furent si vivement pressés qu'ils n'avaient aucun moment de repos et ne trouvaient pas même le temps nécessaire pour réparer leurs forces par quelque nourriture. Saladin n'avait apporté aucune machine, aucun de ces instruments avec lesquels on parvient d'ordinaire à emporter une place, soit qu'il eût cru pouvoir forcer l'entrée de la ville et s'en rendre maître promptement, facilement et sans avoir recours à ce genre d'attaque, soit que, s'attendant incessamment à l'arrivée de notre armée, il n'eût pas voulu faire inutilement lés avances d'une si grande entreprise; mais en même temps il cherchait avec beaucoup de zèle et une extrême sollicitude à faire tout ce qui lui était, possible sans le secours de ces machines. Ainsi que je l'ai dit, il avait rangé tout autour de la ville l'immense multitude dont il disposait, de façon que tous les corps se relevaient l'un l'autre pour faire le service, et les Turcs lançaient incessamment une si grande quantité de flèches sur ceux qui occupaient les murailles et les tours et travaillaient à force pour la défense de la place, que la ville tout entière ainsi que les murailles étaient couvertes de traits, comme s'ils fussent tombés en guise de grêle. Et ce n'était pas seulement par ce moyen que les Turcs cherchaient à empêcher les assiégés de combattre pour leur cité : ils avaient aussi appelé des mineurs pour travailler sous les remparts, et ils faisaient de violents efforts pour leur donner les moyens de s'approcher, afin qu'ayant abattu les murailles ils pussent pratiquer des issues par où les hommes armés s'élanceraient ensuite dans la ville, en dépit des habitants. Dans cette intention, et pour que les mineurs eux-mêmes pussent s'occuper de leurs travaux avec plus de facilité, les autres pendant ce temps ne cessaient, comme je l'ai dit, d'attaquer les assiégés avec leurs arcs et leurs arbalètes et de lancer sur eux des grêles de traits; ils les pressaient avec une telle ardeur que ceux qui se trouvaient enfermés ne pouvaient même porter un doigt en avant sans être exposés aux plus grands dangers. Toutefois, et quoiqu'ils fussent en très-petit nombre, les assiégés, jaloux de répondre aux exhortations et aux avis du gouverneur de la ville et surtout de l'évêque, qui tous deux déployèrent en cette circonstance un courage et une fermeté dignes des plus grands éloges, opposaient à tous les artifices de l'ennemi des artifices contraires, et ne négligeaient aucun moyen possible de résistance. A leur tour ils lançaient des traits et des flèches contre lès archers des assiégeants, avec autant d'ardeur et d'habileté qu'en montraient ces derniers, leur faisant ainsi courir d'autant plus de dangers et les frappant de mort d'autant plus souvent qu'eux-mêmes étaient plus acharnés à les attaquer avec audace. Ils employaient le même genre de défense contre ceux qui travaillaient à force pour miner les murailles, et tandis que ces derniers étaient occupés à celte entreprise, les assiégés leur envoyaient la mort ou les mettaient hors d'état de travailler.

 

Indépendamment des Turcs qui étaient arrivés par terre, et qui donnaient tant de mal aux habitants de Béryte, les gens venus par mer ne les attaquaient pas avec moins de vigueur, et ne se montraient pas moins redoutables. Saladin lui-même s'était établi sur une colline non loin de la ville, et animait ses troupes par sa présence autant que par ses discours. Entre autres effets de son influence, l'un de ses princes nommé Choelin demanda un jour des échelles pour les appliquer contre les murailles, et déclara qu'il fallait entrer d'assaut dans la place, car il jugeait trop honteux pour une si grande multitude d'hommes si vaillants, qu'une si faible population pût ou osât résister à leurs efforts. Tandis qu'il persistait avec ardeur à suivre l'exécution de son projet, encourageant les autres par ses paroles et son exemple, il fut tout-à-coup frappé d'une flèche au visage, tout près de l'œil, et forcé de renoncer à son entreprise ; ceux qui le suivaient l'abandonnèrent également. Enfin, après trois jours d'attaques continuelles et qui cependant n'amenèrent aucun résultat, ceux qui étaient arrivés par mer reçurent de Saladin l'ordre de remonter sur leurs galères, et le soir, au commencement de la troisième nuit, ils repartirent en secret. Saladin ayant aussi rassemblé ses troupes se retira à une petite distance de la ville, distribua ses forces dans la plaine qui l'environne, ordonna de jeter par terre et de raser les tours qui se trouvaient dans les villages voisins, et n'épargnant ni les vergers ni les vignobles, qui étaient en grande abondance dans toute la banlieue de la place, il fit abattre tous les arbres avec la hache et la cognée. Afin de pouvoir continuer le siège plus librement et en plus grande sûreté, il fit occuper par ses compagnies de gens de pied quelques passages difficiles, quelques défilés qui se trouvaient entre les deux villes de Béryte et de Sidon, et par où notre armée devait passer nécessairement si elle voulait venir au secours de la place assiégée : il ne se borna pas à cela et voulut qu'on élevât jusque vers les bords de la mer des murailles en pierres sèches et sans ciment, sur tous les points les plus resserrés, afin que ce double obstacle retardât la marche de nos légions, qu'elles eussent plus de difficulté à parvenir jusques à lui, et que lui- même pendant ce temps pût continuer de harceler la ville/ On assure qu'il avait eu d'abord la ferme résolution de ne se retirer qu'après avoir réussi à s'emparer de vive force de cette place, mais enfin il changea de volonté , et rentra en hâte dans ses États.

 

Voici ce qu'on dit des motifs de cette retraite. Ceux qui étaient chargés de garder les défilés arrêtèrent par hasard un messager, porteur de lettres adressées par quelques fidèles aux habitants de Béryte pour ranimer leur courage, et ce messager fut aussitôt conduit devant Saladin et mis à la question de la manière la plus cruelle. On lui fit confesser k force de violences, et les lettres qu'il portait apprirent également aux Turcs, que nos deux armées étaient toutes prêtes, et quelles arriveraient sans aucun doute dans l'espace de trois jours ; ce qui détermina Saladin à renoncer à ses premières résolutions et à lever le siège. Notre flotte en effet arriva au lieu de sa destination 5 mais ayant trouvé la ville dégagée, elle rentra peu de temps après dans les ports d'où elle était sortie. Le Roi et toute son armée, ayant appris que les ennemis avaient quitté Béryte, demeurèrent quelques jours encore à Tyr ; et, l'expédition s'étant de nouveau rassemblée, le Roi retourna au camp de Séphorim.

 

Saladin cependant, toujours actif, aspirant sans cesse avec la plus grande ardeur à accroître la gloire de son nom et à étendre sa puissance, dédaignant la faiblesse de nos Chrétiens, et avide de plus grands succès, résolut de s'avancer vers l'orient. On ne sait point encore avec certitude s'il tenta cette entreprise de son propre mouvement et entraîné par la grandeur d'âme qui lui était naturelle, ou si ce fut sur les invitations des princes de ces contrées qu'il hasarda une expédition si difficile et qui semblait tellement au dessus de ses forces. Quoi qu'il en soit, il rassembla une immense cavalerie, fit préparer, selon les convenances des temps et des lieux, des bagages et des approvisionnements en quantité suffisante pour une si longue route, et dirigea sa marche vers l'Euphrate. On disait beaucoup parmi nous qu'il se rendait du côté d'Alep pour tâcher de s'en rendre maître. Cette ville, et quelques autres petits bourgs environ- nans, étaient les seuls biens de tout l'héritage de Noradin qui ne fussent pas encore tombés au pouvoir de Saladin. Depuis la mort du fils de Noradin, ils appartenaient au frère de Cotobedi, seigneur de Mossoul, à qui le jeune homme défunt les avait laissés à titre héréditaire, et qui les possédait sous la protection de son frère. On croyait donc, et c'était en effet assez vraisemblable, que Saladin se dirigeait vers ce pays afin de s'emparer de cette place; mais la suite des événements ne tarda pas à prouver qu'il avait formé de bien plus vastes projets. Laissant derrière lui la ville d'Alep et passant l'Euphrate, il se rendit maître en peu de jours, soit de vive force, soit en répandant ses largesses, des plus belles villes de la Mésopotamie, Edesse, Carrhes et beaucoup d'autres encore, de tous les bourgs qui en dépendaient, et de presque toute la contrée qui jusques alors avait reconnu l'autorité du prince seigneur de Mossoul. Ayant Corrompu, par ses riches présents, les grands du pays, que leur serment de fidélité engageait au seigneur de Mossoul, il se fit livrer les places par eux, et reçut les hommages d'eux tous, à tel point que le grand et noble prince de Mossoul, entièrement privé de leur secours, ne put ni marcher contre son ennemi ni lui opposer aucune résistance. On disait même ouvertement que Saladin avait gagné ses domestiques, et les gens de sa maison, et lui avait fait présenter un breuvage mortel à l'effet duquel il n'avait échappé qu'avec beaucoup de peine; en sorte qu'on croyait déjà Saladin arrivé sans obstacle jusqu'à Mossoul avec toutes ses troupes, du moins la renommée l'annonçait ainsi. Il y avait cependant chez nous plusieurs versions sur ce point : les uns disaient que Saladin marchait toujours avec succès, et que tout lui réussissait au gré de ses désirs; d'autres, au contraire, affirmaient que les plus grands princes de ces contrées s'étant réunis pour résister à cette insolente entreprise, l'armée de Saladin avait été maltraitée.

 

Cependant le Roi et les princes de notre royaume, voyant le pays voisin dégarni de troupes, pensèrent, non sans apparence de raison, avoir trouvé une occasion favorable de faire du mal à leurs ennemis. Ils y étaient d'autant plus enclins qu'ils s'indignaient de l'insolence de celui qui venait de témoigner son mépris pour nous en allant conquérir d'autres pays, sans conclure même ni trêve ni traité avec Je Roi. Après avoir tenu conseil à ce sujet et rassemblé les forces du royaume, nos princes, portant avec eux le bois précieux de la croix vivifiante, et suivis du seigneur patriarche, entrèrent sur le territoire des ennemis avec l'intention de le ravager autant qu'il leur serait possible. Ayant traversé la Trachonite qui fait une portion considérable du pays de Bostrum, ils entrèrent dans la Syrie mineure, dont Damas est la capitale ; et, se dirigeant du côté de l'orient, ils pénétrèrent de vive force dans la fameuse ville de Zora[23], remplie d'un grand nombre d'habitants, et située à peu de distance de Damas. De là, parcourant presque tout le pays, ils détruisirent les maisons de campagne, vulgairement appelées casals[24], soit en y mettant le feu, soit en employant toutes sortes d'autres moyens. Les habitants de tous les environs, informés à l'avance de leur approche, s'étaient retirés dans les lieux les mieux fortifiés, emmenant avec eux leur gros et menu bétail, leurs femmes et leurs enfants, en sorte que les nôtres ne trouvaient que très-peu ou même point de butin à emporter. Les grains cependant et toutes les autres provisions de bouche que les habitants n'avaient pu prendre avec eux en s'en allant furent brûlés ou détruits par tous les moyens possibles. En revenant sur leurs pas, et dévastant toujours tout ce qui se présentait devant eux, les nôtres eurent occasion de passer tout près de la noble métropole de ce pays, nommée Bostrum et plus vulgairement Busseret. Ils mirent d'abord en délibération s'ils ne tenteraient pas de s'emparer de force du faubourg de cette ville y mais reconnaissant qu'ils ne pourraient y parvenir tout de suite, qu'il leur faudrait un assez long délai, et que le défaut d'eau ne leur permettait pas de s'arrêter, ils se disposèrent à rentrer chez eux, redoutant pour eux-mêmes, pour leurs chevaux et pour leurs bêtes de somme tous les maux de la soif.

 

Le pays dans lequel ils se trouvaient est en effet aride et dépourvu d'eau. On n'y voit ni sources, ni ruisseaux, ni fleuves. Durant les mois d'hiver les habitants ont coutume de recueillir les eaux pluviales dans des fossés, et les conservent avec le plus grand soin pour s'en servir pendant toute l'année, quoique l'ardeur du soleil et la vase sur laquelle elles reposent sans cesse leur enlèvent bientôt toute saveur. Instruits à l'avance de l'arrivée de nos Chrétiens, les habitants de ce pays avaient même rompu leurs réservoirs pour faire écouler les eaux, ou bien encore ils les avaient gâtées en y jetant toutes sortes d'immondices, afin que notre armée fût dans l'impossibilité de s'arrêter chez eux. En outre, l'époque où l'on se trouvait ne permettait pas de faire autant de dégâts qu'on eût pu le désirer. Les grains et toutes les autres productions que l'on détruit ordinairement par l'incendie, étaient déjà renfermés en tas dans les greniers, que les habitants de ce pays établissent toujours dans des cavernes souterraines ; comme ensuite ils les recouvrent de terre et les cachent avec beaucoup d'art, il était difficile de découvrir leur emplacement; et si l'on trouvait encore quelque grain dans les aires, il était déjà dépouillé de sa première enveloppe, la paille était enlevée, en sorte qu'on ne pouvait aisément y mettre le feu; et la campagne toute nue ne pouvait non plus être brûlée. Ainsi tout le mal que l'on pouvait faire dans les aires était tout au plus de disperser les grains, ou de les enlever en partant, pour les faire manger aux chevaux. Beaucoup de gens, cherchant les moyens de nuire, portaient de côté ou d'autre, les uns les débris du grain^d'autres de la paille, et les mêlaient avec les grains déjà nettoyés, afin de pouvoir ensuite y mettre le feu. Le petit corps que Saladin avait laissé dans ce pays au moment de son départ n'osait se fier assez en ses forces pour entreprendre de se battre contre les nôtres, ou pour s'opposer de près à leurs entreprises ; mais il les suivait par bandes et de loin, afin de saisir l'occasion de tenter à l'improviste quelque attaque sur les derrières de notre armée. Il lui fut cependant impossible de ne mettre aucun obstacle à sa marche, ou de ne faire aucun mal à la totalité ou à une portion quelconque de notre expédition.

 

Les Chrétiens retournant chez eux, après avoir traversé tout ce pays et y avoir commis tout le dégât qu'il leur fut possible d'y faire, s'arrêtèrent dans cette portion de la même province à laquelle on donne le nom de Suète. C'est là que se trouve ce fort que peu de temps auparavant les ennemis avaient enlevé aux nôtres par artifice tandis que notre armée séjournait dans la Syrie de Sobal : j'ai déjà rapporté les détails de cet événement. Ce pays se recommande par l'abondance de ses produits, en vin, en froment et en huile, par la salubrité de son climat et par l'agrément de sa position. Les anciennes traditions rapportent que Baldad, l'ami de Job, était originaire de ces lieux, et qu'il fut surnommé à cause de cela Baldad le Suète. En y arrivant les Chrétiens jugèrent qu'il leur serait honorable d'assiéger le fort dont je viens de parler, et ils s'y résolurent, dans l'espoir de faire retomber sur les ennemis l'affront qu'ils nous avaient fait en s'en emparant frauduleusement, si le ciel nous permettait de parvenir à en reprendre possession. Conformément à cette résolution, ils dressèrent leur camp en face de ce fort, et employèrent aussitôt tous leurs soins à forcer ceux qui y étaient enfermés à se rendre. Mais comme cette position était extrêmement forte, et inattaquable de tous côtés, si ce n'est par la partie supérieure, et de ce côté même seulement en pratiquant une ouverture à travers les rochers jusqu'au lieu de l'habitation, les Chrétiens résolurent d'établir sur ce point, des tailleurs de pierre, de leur donner tout autant d'ouvriers qu'il en faudrait, et de leur adjoindre des surveillants, afin qu'ils pussent travailler en sûreté et à l'abri de toute attaque imprévue.

 

Cette caverne était située sur le flanc le plus élevé de la montagne et l'on n'y arrivait qu'avec beaucoup de difficulté et par un sentier à peine suffisant pour un piéton libre de toute charge. En dessous était un immense et horrible précipice qui descendait jus qu'au fond de la vallée, et sur le sentier pratiqué par le côté on trouvait tout au plus là largeur nécessaire pour y poser le pied. Il y avait dans la caverne trois étages placés l'un sur l'autre, et l'on communiquait de l'un à l'autre, pour monter ou descendre, par des échelles en bois et par certaines ouvertures fort étroites. Ainsi les nôtres prenant l'unique moyen qui se présentât d'attaquer cette position, entreprirent de faire une brèche au dessus de la caverne, afin d'arriver, s'il était possible, par ce nouveau chemin, au premier et au plus élevé des trois étages. Telles étaient leurs intentions et le but auquel ils aspiraient de tous leurs efforts. Ayant donc choisi et mis en place tous les ouvriers dont ils avaient besoin pour l'exécution de ce travail, ils leur adjoignirent des compagnons chargés de faire rouler dans le fond de la vallée les pierres et tous les fragments de pierres qu'ils enlèveraient, afin que l'ouvrage pût être continué sans interruption ; et ils les faisaient relever les uns par les autres, tant de jour que de nuit, de telle sorte que ceux qui se trouvaient fatigués étaient remplacés par d'autres également en état de s'acquitter de la même tâche : ainsi le travail avançait, tant à cause du grand nombre d'hommes qu'on y employait et de l'ardeur qu'ils y mettaient, que par les facilités que présentait la nature même de la pierre sur laquelle ils s'exerçaient. C'était une pierre de craie, facile à briser$ on y trouvait cependant quelquefois des veines de silex extrêmement dur, qui ébréchait presque toujours même les instruments de fer, et qui ralentissait les progrès des ouvriers, malgré le zèle extrême qu'ils ne cessaient de déployer. Tous les fragments de rochers qu'on faisait rouler dans la vallée pour dégager la place, passaient sous les yeux des assiégés, enfermés dans leur caverne ; leurs craintes en étaient redoublées, et ils attendaient d'heure en heure le moment où les nôtres pénétreraient enfin chez eux de vive force après avoir terminé la brèche qu'ils faisaient faire.

 

Notre armée était divisée en deux corps : l'un avait dressé son camp, comme j'ai dit, sur le sommet de la montagne où était située cette caverne, afin de mettre les travailleurs à l'abri des embûches de l'ennemi 5 l'autre avait occupé le bas de la plaine, avec la mission spéciale d'empêcher les assiégés de sortir de leur position ou d'y rentrer. Quelquefois des hommes de ce second corps s'avançaient par le sentier étroit dont j'ai parlé, jusqu’a l'étage inférieur de la caverne, et cherchaient, mais sans beaucoup de résultat, à inquiéter les ennemis par leurs attaques. Les hommes renfermés dans le fort étaient soixante-dix environ, braves, pleins de vigueur et pourvus abondamment d'armes et de vivres. Eprouvés par leur valeur, Saladin qui les avait choisis comptait entièrement sur leur fidélité et leur constance, et en partant il leur avait recommandé expressément la défense de cette position. Déjà les travaux étaient avancés au point que ceux qui habitaient dans la caverne ne pouvaient y goûter aucun moment de repos, à cause de la répercussion des marteaux qui frappaient presque continuellement auprès d'eux. A mesure que les coups redoublaient, il semblait que la caverne tremblât et en fût toute ébranlée, en sorte que les assiégés redoutaient déjà, non que les nôtres pénétrassent chez eux de vive force, mais bien plutôt que la caverne ne pût résister aux effets de la répercussion des marteaux, et qu'un éboulement subit ne vînt les écraser tous. D'un autre côté, il ne leur était pas possible d'espérer quelque secours, car ils savaient, même avant d'être attaqués, que Saladin était parti pour des contrées très-éloignées, d'où il ne lui était pas facile de revenir, et qu'il avait emmené toutes ses troupes. Enfin, après avoir supporté ce siège pendant trois semaines de suite, et même un peu plus, ils envoyèrent une députation au seigneur Roi, et obtinrent par l'entremise du seigneur comte de Tripoli la faculté de sortir librement avec les armes qu'ils avaient apportées et les effets qui leur appartenaient, et de se rendre à Bostrum, après avoir remis le fort entre nos mains. Us partirent, les nôtres prirent possession de la caverne, et ainsi fut effacée, avec l'aide de Dieu et par la surabondance de sa grâce, la honte qui pouvait être tombée sur nous par la perte de cette position. Le seigneur Roi et les autres princes prirent soin aussitôt, selon qu'ils le jugèrent nécessaire, de l'approvisionner suffisamment en armes et en vivres, et d'en confier la garde à des hommes dont la fidélité et la capacité ne laissassent aucune crainte, Après qu'on y eut pourvu le mieux possible, notre armée se remit en marche pour rentrer dans le royaume. Cet événement arriva l'an 1182 de l'incarnation du Seigneur, et le . . . . du mois d'octobre[25].

 

Peu de temps après, c'est-à-dire au mois de décembre suivant, nos princes, voyant que Saladin n'était pas revenu, et que de plus grandes affaires Je retenaient toujours fort occupé dans les environs de Mossoul, et ne voulant pas perdre une des occasions que leur fournissait cette absence, se réunirent de nouveau, et ayant tenu conseil, ils se donnèrent d'un commun accord rendez-vous à Césarée, ville maritime, et résolurent à l'unanimité de rassembler les forces du royaume, de préparer les provisions nécessaires pour quinze jours, tant pour le besoin des hommes que pour la nourriture des chevaux, et d'entrer de nouveau sur le territoire des ennemis, puisque les circonstances étaient favorables à ces incursions. On fit d'abord une expédition secrète, qui n'était composée que de chevaliers; ils se portèrent, comme on en était convenu à l'avance, sur le pays ennemi, dans les environs de Bostrum, enlevèrent et conduisirent à leur suite beaucoup de gros et de menu bétail et un grand nombre de prisonniers, et rentrèrent chez eux sains et saufs. Comme cette expédition partit des environs de Tibériade et revint sur le même point, ce fut le seigneur comte de Tripoli qui la commanda. Enfin le quinzième jour, le Roi, prenant avec lui la croix du Seigneur, se trouva auprès de Tibériade sur les bords de la mer Galilée, dans le lieu nommé le Castellet, avec tous les princes du royaume, et avec les compagnies de chevaliers et de gens de pied que l'on avait pu rassembler de tous côtés dans cet intervalle. De là il passa le fleuve au lieu appelé le Gué de Jacob, et entra sur le territoire ennemi. L'armée s'avança dans la plaine, laissant le Liban sur la gauche, et détruisit d'abord le lieu nommé Bettégené[26], ainsi que tous les petits villages voisins, soit en y mettant le feu, soit en rasant les habitations et en dévastant les propriétés de toutes sortes de manières. En poursuivant sa marche, elle arriva au lieu qui se nomme Darie, situé tout au plus à quatre ou cinq milles de Damas, et le détruisit de même, ainsi que tous les villages environnants. Les habitants de cette contrée s'étaient réfugiés, les uns dans les sommités du Liban, les autres à Damas, en sorte qu'il ne fut pas possible de faire de prisonniers; et cependant nous perdîmes quelques-uns des nôtres qui étaient allés à la maraude, et qui ne prenaient aucune précaution. Quelques chevaliers, pleins de confiance en la rapidité de leurs chevaux, étaient sortis de la ville de Damas ; tantôt ils marchaient en avant de notre armée, tantôt ils se portaient sur ses derrières, cherchant toujours le moment ou le lieu où ils pourraient nous faire quelque mal ; comme je l'ai dit, ils s'élancèrent à l'improviste sur ces hommes de notre armée, et les traitant en ennemis, ils les massacrèrent tous. Les gens de Damas, étant aussi sortis de chez eux, se formèrent en bataillons au milieu des vergers qui sont en grand nombre dans les environs de la ville ; ils regardaient de loin nos troupes, mais n'osaient s'avancer. Les nôtres n'essayèrent point de les attaquer; de leur côté les ennemis ne tentèrent pas même de se lancer sur notre armée, et lorsque celle-ci se retira ils rentrèrent également dans leur ville. Ayant ainsi parcouru tout le pays et fait beaucoup de dégâts, les Chrétiens rentrèrent chez eux sans difficulté et sans rencontrer aucun obstacle, et le seigneur Roi se rendit promptement à Tyr pour y célébrer avec nous les fêtes solennelles de Noël.

 

 

[1183] Cependant on faisait courir des bruits toujours divers sur le compte de Saladin. Les uns disaient qu'il obtenait de grands succès en Mésopotamie, dans les environs de Mossoul, et qu'il avait subjugué toute cette contrée; d'autres, que tous les princes de l'orient s'étaient réunis pour le repousser de vive force de ce pays et lui enlever ce qu'il avait déjà conquis par ses artifices et en prodiguant ses trésors. Cette expédition nous inspirait de vives craintes; nous redoutions tout accroissement de sa puissance, puisqu'il pouvait y trouver de nouvelles forces pour se retourner ensuite contre nous. En conséquence, et au mois de février suivant, tous les princes du royaume se réunirent à Jérusalem pour tenir conseil et délibérer sur l'état présent des affaires, car, ainsi que je l'ai dit, on craignait beaucoup le retour de Saladin, et l'on cherchait avec anxiété à rassembler tous les moyens possibles de résistance. A la suite de longues délibérations on résolut enfin d'un commun accord de lever un impôt dans toute l'étendue du royaume, pour pourvoir aux besoins publics en formant des troupes de chevaliers et de gens de pied, afin que l'ennemi, s'il revenait vers nous, nous trouvât bien préparés à lui résister. Le Roi et les autres princes se trouvaient réduits à une telle pauvreté qu'il leur était impossible de faire face aux dépenses nécessaires. On leva donc de l'argent sur le public, et je donnerai ici le rescrit qui fut publié à ce sujet, afin de faire mieux connaître le mode de perception que l'on adopta.

 

« Ceci est le mode fixé pour la perception de l'impôt qui doit être levé du consentement unanime de tous les princes, tant ecclésiastiques que séculiers, et de l'assentiment de tout le peuple du royaume de Jérusalem, pour l'utilité générale de ce royaume, et afin de pourvoir aux nécessités qui le  pressent.

 

Il est ordonné et décrété publiquement que l'on ait à élire dans toute ville du royaume quatre hommes sages et dignes de confiance, lesquels, après avoir eux-mêmes prêté serment par corps d'agir de bonne foi dans la présente affaire, devront d'abord donner pour eux, et forcer ensuite les autres à donner aussi un byzantin sur chaque cent byzantins qu'ils auront, ou dont ils auront l'équivalent soit en choses qu'ils posséderont par devers eux, soit en choses qui leur seront dues, et sur leur revenu deux byzantins par chaque centaine de byzantins. Quant à ce qu'ils auront à exiger de chacun des citoyens, ou habitants des villes ou lieux auxquels ils seront préposés, ils devront, selon ce qu'ils jugeront de bonne foi que valent les biens, déclarer ensuite à chacun, d'après la mesure de ses facultés, ce qu'il aura à payer pour cet impôt. Que si celui à qui on aura déclaré ce qu'il devra donner dit qu'il a été surchargé et imposé au delà de ses facultés, il apportera, selon sa propre conscience, autant qu'il estimera la valeur de son mobilier, et après avoir prêté serment qu'il ne doit pas donner davantage, il se retirera tranquille, conte formément à la condition ci-dessus. Les quatre élus seront tenus, en vertu de leur serment, de garder secret tout ce qui leur aura été offert par les citoyens, soit en plus, soit en moins, et de ne point découvrir leur richesse non plus que leur pauvreté. Voilà ce qu'ils doivent observer pour tous ceux qui ont la valeur de cent byzantins, quelque langue qu'ils parlent, de quelque nation et de quelque profession de foi qu'ils soient, sans distinction de sexe, et hommes et femmes indifféremment, tous seront soumis à la même loi. Mais si lesdits quatre élus qui seront chargés de cette affaire savent avec certitude que la fortune de quelqu'un u ne vaut pas cent byzantins, qu'ils perçoivent sur lui un fouage, c'est-à-dire, pour un feu un byzantin ; ou, s'ils ne peuvent le percevoir tout entier, qu'ils en perçoivent un demi-byzantin ; et s'ils ne peuvent en percevoir un demi, qu'ils perçoivent un raboin, selon ce qu'ils jugeront de bonne foi devoir faire. Tous ceux, quelque langue qu'ils parlent, de quelque nation, de quelque profession de foi et du quelque sexe qu'ils soient, dont la forte tune ne vaudra pas cent byzantins, seront, soumis à cette condition. Il est encore décrété que chaque église, chaque monastère, tous les barons, quel que soit leur nombre, et tous les vavasseurs[27], devront donner deux byzantins pour chaque cent byzantins qu'ils auront en revenu, de même que tous les autres, quels qu'ils soient, du royaume qui possèdent des revenus : quant aux gens qui reçoivent une solde, ils devront donner un byzantin par chaque centaine de byzantins. Tous ceux qui ont des casals sont, tenus de jurer qu'ils donneront de bonne foi, et en outre de ce qui est dit ci-dessus, un byzantin par chaque feu qu'ils ont à la campagne dans leurs Casals, en sorte que si un casal a cent feux, on devra forcer les paysans à payer cent byzantins. Ce sera ensuite l'affaire du seigneur du casal de répartir ces byzantins dans des proportions convenables entre les paysans du même lieu, en sorte que chacun soit forcé selon ses facultés à en payer une portion, et de manière que les plus riches ne soient pas trop allégés, ni les plus pauvres trop surchargés. Il en sera de même, soit que le casal ait un plus grand nombre ou un moindre nombre de feux. Cet argent ainsi perçu dans chacune des villes qu'on trouve depuis Caïphe et en deçà jusqu'à Jérusalem, sera porté à Jérusalem par ceux qui auront été élus, comme il a été dit ci-dessus, dans toutes les villes et dans les châteaux forts. Ils le remettront en une somme et un poids fixes à ceux qui seront chargés à Jérusalem de ce a travail, et ceux-ci l'ayant reçu séparément pour chacune des villes ou autres lieux, dans des sacs cachetés et distincts, en présence du seigneur patriarche ou de son délégué, du prieur du Sépulcre du Seigneur et du gouverneur de la citadelle de la ville, le déposeront dans une caisse qui sera dans le trésor de la Sainte-Croix, et qui aura trois serrures et autant de clefs. La première de ces clefs sera remise au seigneur patriarche, la seconde au prieur du Sépulcre, la troisième au gouverneur de la citadelle et aux quatre citoyens de la ville qui auront été chargés de faire la recette. Depuis Caïphe jusqu'à Béryte, ceux qui auront été élus dans les villes porteront pareillement l'argent qu'ils auront a perçu dans la ville d'Accon, et le remettront, pour chacune des villes et chacun des châteaux, en une somme et un poids fixes aux quatre citoyens qui auront été élus dans cette ville pour la perception : l'argent sera déposé en des sacs séparés, revêtus d'une inscription et d'un sceau, dans une caisse qui u aura trois serrures et autant de clefs : la première de ces clefs sera remise au seigneur archevêque de Tyr, la seconde à Josselin, sénéchal du Roi, la troisième aux quatre citoyens susdits, qui sont chargés dans la ville d'Accon de la perception de l'impôt. Cet argent, ainsi perçu ne doit point être dépensé pour les menues affaires du royaume, mais uniquement pour la défense du territoire. Tant qu'il sera conservé, on cessera de percevoir, tant sur les églises que sur les villes, l'impôt vulgairement appelé taille. Ceci ne sera fait qu'une fois et ne tirera te point à conséquence pour l'avenir ».

 

Cependant Saladin, toujours actif et se montrant en toute circonstance vaillant et habile, occupa tout le pays dans la Mésopotamie de Syrie, et s'empara de vive force des principales villes. Il assiégea entre autres la belle métropole de cette contrée, Amida, que sa nombreuse population et sa forte enceinte de murailles aussi bien que sa position semblaient devoir rendre inexpugnable. Il l'attaqua, la prit[28] et après l'avoir prise la donna par un traité à un certain prince des Turcs, nommé Noradin, fils de Carassalem, dont les services et les secours l'avaient aidé à prolonger son séjour dans ce pays et à en faire la conquête.

 

Le printemps suivant Saladin, ayant rassemblé ses troupes, laissa cette contrée en sûreté entre les mains de ses fidèles, et repassant l'Euphrate, il revint en Cœlésyrie, établit son armée auprès d'Alep, et chercha à fatiguer les habitants de toutes sortes de manières. Celui qui commandait dans cette ville, voyant que son frère, le seigneur de Mossoul, beaucoup plus fort et plus puissant que lui, n'avait pu cependant repousser de son territoire ce même Saladin, et que celui-ci avait soumis toutes les provinces au-delà de l'Euphrate, craignit pour lui-même quelque événement semblable, envoya des députés en secret et sans le consentement des habitants d'Alep, conclut un traité de paix avec Saladin, et s'engagea à lui remettre Alep, à condition qu'il lui rendît Semar et quelques autres bourgs dont je ne sais pas les noms. Saladin reçut ces propositions avec une vive joie, car depuis qu'il était parvenu au pouvoir il ne désirait rien aussi ardemment que de s'emparer, de quelque manière que ce fût, de cette ville, qu'il regardait comme devant faire la force de ses États ; il consentit donc avec empressement à cette offre, rendit la ville ci-dessus nommée avec les bourgs qui en dépendaient, et prit possession d'Alep pendant le mois de juin.

 

Nos Chrétiens furent remplis de craintes beaucoup plus vives du moment que l'événement qu'ils redoutaient le plus fut enfin réalisé. Ils pensaient depuis longtemps que, si Saladin parvenait à mettre cette ville sous sa domination, notre pays tout entier paraîtrait de tous côtés comme enveloppé et en quelque sorte assiégé par sa puissance et ses forces : aussi dès que cette nouvelle fut connue ils cherchèrent toutes sortes de moyens et travaillèrent de tous leurs efforts pour assurer la défense de leurs villes et de leurs bourgs, surtout des lieux qui se trouvaient situés dans le voisinage des ennemis : les habitants de Béryte en particulier sentirent encore plus que tous les autres le besoin de se mettre à l'abri par de semblables travaux. Le prince d'Antioche, inquiet aussi de la proximité d'un ennemi si puissant, voyant un adversaire plus redoutable prendre la place de celui qui se retirait, partit avec une faible escorte, pour ne pas laisser son territoire dégarni de chevaliers, prit en passant le comte de Tripoli, et alla trouver le Roi, qui en ce moment faisait quelque séjour dans la ville d'Accon. Là, et en présence des princes du royaume, il lui demanda des secours contre Saladin, et l'on jugea que celte demande méritait d'être accueillie. En conséquence, on lui donna, à titre de secours, environ trois cents chevaliers du royaume et de conditions diverses; ils l'accompagnèrent dans le pays d'Antioche, et étaient tout disposés à servir sous ses ordres, lorsqu'au bout de peu de temps ils rentrèrent dans le royaume après avoir pris congé du prince. Celui-ci venait de conclure une trêve avec Saladin, et paraissait avoir retrouvé par ce moyen quelque tranquillité. Afin d'avoir encore moins de sollicitude et de pouvoir veiller plus exactement à la défense de son territoire d'Antioche, ce prince livra, au prix d'une somme considérable, la ville de Tarse, métropole de la première Cilicie, qu'il tenait lui-même des Grecs, à Rupin, satrape très-puissant des Arméniens, qui possédait déjà toutes les autres villes de ce pays. Il agit en cela fort sagement, car il se trouvait fort loin de cette ville, qui elle-même était située au milieu des terres du satrape Rupin, en sorte qu'il ne pouvait en prendre soin qu'avec beaucoup de difficultés et ;i très-grands frais, tandis qu'il était très-facile à ce noble Arménien de veiller à sa défense.

 

Saladin, ayant ainsi terminé ses affaires selon ses vœux, retourna alors à Damas avec toutes ses troupes. Ce mouvement répandit parmi nos Chrétiens une terreur encore plus grande, et il paraissait d'autant plus dangereux qu'il n'y avait aucun moyen de s'assurer par des éclaireurs des intentions qu'il pouvait avoir. Les uns pensaient qu'il appellerait une armée navale, et qu'il tenterait, ainsi que l'année précédente, d'assiéger la ville de Béryte; d'autres prétendaient qu'il avait l'intention de se rendre sur les montagnes qui dominent la ville de Tyr, et d'attaquer les deux forts de Toron et de Château-Neuf ; d'autres présumaient qu'il avait un vif désir de ravager notre pays situé au-delà du Jourdain, la Syrie de Sobal, et de détruire toutes les villes qui se trouvent dans cette contrée. Quelques-uns enfin cherchaient à se persuader que, fatigué de ses longues expéditions, et ayant obtenu la paix pour quelque temps, Saladin descendrait en Égypte, afin de faire reposer ses armées épuisées et de rassembler de nouvelles ressources pour d'autres entreprises.

 

Au milieu de ces incertitudes le Roi et tous les princes du royaume demeuraient en suspens, et ne laissaient pas d'éprouver de vives terreurs. On réunit cependant toutes les forces du royaume, et on les conduisit, pour attendre la suite des événements, à la fontaine de Séphorim, où nos armées avaient depuis longtemps l'habitude de se rassembler. On convoqua en même temps le prince d'Antioche et le comte de Tripoli, on chercha à réunir des forces et des subsides, et de tous côtés on s'attendait, d'un jour à l'autre à voir Saladin faire une irruption dans une partie; quelconque du royaume, traînant à sa suite une année plus considérable que jamais.

 

Tandis que nos troupes demeuraient dans cet état d'incertitude auprès de la fontaine de Séphorim, le Roi, étant à Nazareth, fut pris tout-à-coup d'une lièvre qui le rendit sérieusement malade : la lèpre, dont il était atteint depuis le commencement de son règne, ou, pour mieux dire, dont il avait senti les effets dès les premières années de son adolescence, faisait en ce moment des progrès plus rapides que d'ordinaire : il avait perdu la vue, les extrémités de son corps étaient frappées et tombaient en putréfaction, il ne pouvait se servir en rien de ses pieds et de ses mains, et cependant il conservait toujours sa dignité royale, et avait même refusé jusqu'à ce moment de se démettre de l'administration de l'État, quoique quelques personnes eussent cherché à lui insinuer qu'il ferait bien d’y renoncer, et de s'assurer, sur les biens de la couronne, les moyens de vivre tranquillement dans une retraite honorable. Faible de corps et impotent, il conservait encore beaucoup de force d'âme, et faisait des efforts extraordinaires pour cacher son mal et supporter toujours le poids des affaires. Cependant lorsqu'il fut pris de la fièvre, comme je viens de le dire, et qu'il put croire à son danger, il convoqua ses princes, et, en présence de sa mère et du seigneur patriarche, il nomma régent du royaume Gui de Lusignan, comte de Joppé et d'Ascalon, dont j'ai déjà parlé très-souvent, se réservant toutefois pour lui-même la dignité royale et la seule ville de Jérusalem, avec un revenu annuel de dix mille pièces d'or : il lui transmit à ces conditions la libre et générale administration de toutes les autres parties du royaume, et ordonna à tous ses fidèles et à tous les princes généralement, de se reconnaître pour ses vassaux, et de lui engager leur foi ; ce qui fut aussitôt exécuté. On assure encore qu'avant cela Gui de Lusignan jura, sur l'ordre formel du Roi, de ne point aspirer à la couronne du vivant de celui-ci, et de ne transférer à personne, de n'aliéner du domaine public aucune des villes, aucun des châteaux que le Roi possédait actuellement. On croit que ce ne fut pas sans dessein, mais bien plutôt avec une intention préméditée, qu'on lui fit cette injonction, et qu'on voulut l'obliger à l'observer strictement en le liant par la religion du serment en présence de tous les princes, car il avait promis à chacun d'eux, et presqu'à tous les plus grands seigneurs du royaume, de leur en céder des portions assez considérables, afin d'obtenir leurs suffrages et leur bonne volonté pour parvenir au but de son ambition. On disait même qu'il s'était engagé envers eux par de semblables serments. Je ne saurais cependant affirmer positivement ce que j'avance, puisque je n'en ai pas de preuves formelles; mais du moins tels étaient les bruits généralement répandus dans le peuple.

 

Ces nouveaux arrangements ne furent pas agréables à tout le monde : les uns les voyaient avec déplaisir par des intentions particulières ou pour des motifs qui sont demeurés secrets; d'autres, occupés de l'intérêt public, agités de vives sollicitudes pour l'état présent du royaume, déclaraient ouvertement que le comte était incapable de supporter le fardeau d'une telle administration^ et ne pouvait suffire au soin des affaires ; d'autres, au contraire, qui espéraient que l'avancement du comte pourrait tourner au profit de leur fortune particulière , affirmaient qu'une telle mesure ne pouvait être que fort utile. Dans le peuple on en parlait de différentes manières ; il y avait beaucoup de sentiments divers, et, comme on le dit proverbialement, autant d’hommes, autant d'avis. Le comte cependant n'eut pas longtemps à se réjouir, ainsi qu'on le verra par la suite, d'être parvenu au comble de ses vieux par cette transmission du pouvoir qu'il désirait depuis si longtemps et dont il se montra d'abord tout glorieux, même assez inconsidérément. Je dis qu'il accepta cette grande triche assez inconsidérément, parce qu'en effet il ne prit pas assez de soin de comparer ses forces à la pesanteur du fardeau. Trop faible et trop dépourvu de sagesse par rapport du moins à la charge qu'il voulut porter, il montra qu'il n'avait pas assez bien étudié cette parabole de l'Evangile qui dit : « Qui est celui d'entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne suppute auparavant en repos et à loisir la dépense qui y sera nécessaire, pour voir s'il aura de quoi l'achever? de peur qu'en ayant jeté les fondements et ne pouvant l'achever, tous ceux qui verront ce bâtiment imparfait ne commencent à se moquer de lui en disant : Cet homme avait commencé à bâtir, mais il n'a pu achever[29] ».

 

Tandis que ces choses se passaient dans notre royaume, et que notre armée s'était réunie de divers côtés et campait en un seul corps auprès de la fontaine de Séphorim, Saladin, après avoir beaucoup délibéré, appela à lui les forces dont il disposait dans le pays situé au-delà de l'Euphrate, convoqua de tous côtés toutes les troupes de cavalerie qu'il put rassembler, et suivi d'une nombreuse multitude, armée jusqu'aux dents, il entra enfin sur notre territoire. Ayant, traversé le pays de l'Auranite, le long de la mer de Tibériade, il parut avec son armée dans les plaines du Jourdain, au lieu nommé Cava, distribua sou année de divers côtés, et se rendit de là vers Scythopolis, en suivant le cours du Jourdain. Cette ville est, comme je l'ai déjà dit, celle que l’on appelle aujourd'hui Bethsan : elle fut jadis métropole de toute la Galilée, et l'on y trouve encore les preuves de son antique noblesse dans les ruines d'anciens édifices, et dans une grande quantité de marbres que l'on rencontre au milieu des débris : maintenant elle est presque anéantie, il n'y a que très-peu d'habitants; ce n'est plus qu'un petit bourg au milieu des marais, et qui ne peut contenir qu'une très-mince population. Ceux qui y demeuraient, quoiqu'ils fussent assez abondamment pourvus d'armes et de vivres eu égard à leur petit nombre et aux dimensions de leur localité, n'osèrent se fier aux fortifications de leur citadelle, l'abandonnèrent avant l'arrivée de l'armée ennemie, et se rendirent à Tibériade, laissant derrière eux tons leurs bagages. Aussi les ennemis, en arrivant à Scythopolis, et la trouvant entièrement évacuée, y firent-ils tout ce qu'ils voulurent; ils enlevèrent les armes, les provisions de bouche, tous les objets de quelque utilité, et partirent ensuite. Ils s'avancèrent alors en plusieurs corps, et l'un d'eux, cherchant le voisinage des eaux, alla camper auprès de la source nommée Tubanie, qui sort du pied du mont Gelboé[30], à côté d'une ville noble par son antiquité, jadis nommée Jezhrael, et maintenant vulgairement appelée le Petit-Gérin[31].

 

Les nôtres, qui occupaient encore leur camp auprès de la fontaine de Séphorim, attendant avec anxiété pour savoir de quel côté les troupes ennemies dirigeraient leur invasion, ayant appris qu'elles tenaient les plaines de Bethsan et s'étaient divisées en plusieurs corps pour s'emparer de tout le pays environnant; les nôtres, dis-je, prirent les armes tous en même temps, et suivirent les bannières royales et le bois de la croix vivifiante ; ils traversèrent les montagnes au milieu desquelles est située Nazareth, la ville du Seigneur, et descendirent dans la grande plaine, anciennement nommée d'Esdrélon. Ayant alors formé leurs corps et fait toutes les dispositions selon les règles de l'art militaire, ils se portèrent en masse vers la fontaine de Tubanie, où Saladin s'était établi auprès des eaux avec une forte troupe de chevaliers distingués et choisis, comme pour expulser les ennemis de cette position et s'emparer eux-mêmes du voisinage des eaux. Us crurent d'abord en y arrivant qu'ils ne pourraient y réussir qu'avec beaucoup de difficultés et après des combats pleins de dangers; mais tout-à-coup Saladin leva son camp, abandonna la fontaine d'une manière bien inattendue, et suivant le courant de la même source il alla camper de nouveau un peu au dessous vers Bethan, et tout au plus à un mille de distance de notre armée. Avant que nos Chrétiens fussent arrivés en ce lieu, les ennemis s'étaient séparés par bandes du gros de leur armée, et avaient commencé à se répandre dans tous les environs et à les dévaster. Les uns s'étaient portés vers le village que j'ai déjà nommé, le Petit-Gérin, y avaient détruit tout ce qu'ils rencontraient, sans pouvoir cependant trouver les habitants, ou du moins n'en trouvant qu'un bien petit nombre, car tous les autres, instruits de leur approche, s'étaient retirés dans des lieux mieux fortifiés. D'autres, s'étant dirigés vers le village vulgairement appelé Forbelet, avaient forcé l'entrée et détruit en ennemis tout ce qui se présentait à leurs yeux. D'autres encore suivaient les chemins publics, et exposaient ainsi à toutes sortes de dangers ceux des nôtres, tant chevaliers que gens de pied, qui accouraient de tous côtés pour se réunir à notre armée; en sorte qu'il n'y avait aucune sûreté pour y arriver, et que l'on pouvait à tout moment perdre la vie pendant le trajet. Quelques-uns même des ennemis montèrent sur le mont Thabor, ce qui ne s'était pas encore vu : ils traitèrent selon leurs caprices le monastère des Grecs, appelé de Saint-Eloi, et essayèrent même de s'emparer de force d'un couvent plus considérable. Mais les moines, tous les gens de leur maison et quelques habitants des villages voisins, qui s'étaient retirés dans l'intérieur de ce couvent, entouré de bonnes murailles et garni de tours, se défendirent vigoureusement, et repoussèrent les ennemis au-delà de l'enceinte extérieure. D'autres encore montèrent également sur la montagne où est bâtie la ville de Nazareth, et du haut des collines qui la dominent ils voyaient sous leurs pieds la ville tout entière. Les femmes, les petits enfants, les vieillards, tous les gens faibles qui y étaient demeurés furent saisis d'une telle frayeur en les voyant, qu'ils se précipitèrent en foule dans la grande église, dans l'espoir d'y trouver un moyen de salut, et qu'au milieu de ce tumulte il y eut, dit-on, beaucoup de personnes étouffées. Une grande partie des citoyens capables de porter les armes avaient suivi l'expédition générale et se trouvaient dans notre camp; d'autres s'étaient rendus avec leurs serviteurs dans les villes maritimes, et principalement à Ptolémaïs.

 

Comme ceux des ennemis qui s'étaient séparés du gros de leur armée et dispersés de tous côtés dans le pays exposaient sans cesse aux plus graves dangers ceux des nôtres qui voulaient se rendre auprès de nos troupes, la terreur devint telle que personne n'osait plus se diriger vers notre camp, soit pour y porter des denrées, soit pour augmenter nos forces; en sorte que la famine ne tarda pas à se déclarer dans notre armée. Afin de marcher plus librement contre l'ennemi, nos troupes s'étaient mises en roule sans bagages et sans aucune espèce de charge, espérant que leur expédition serait terminée au bout de deux ou trois jours. Les gens de pied surtout se trouvaient dans la plus grande détresse, et principalement ceux qu'on avait convoqués avec les plus vives instances sur toute la côte de la mer, les Pisans, les Génois, les Vénitiens et les Lombards, qui avaient abandonné leurs navires au moment même de leur départ, car le temps les pressait, puisqu'on se trouvait presque au milieu d'octobre, et qui étaient venus se réunir à notre camp avec les pèlerins qu'ils devaient ramener en Occident. Tous ces hommes, qui n'avaient même transporté leurs armes qu'avec peine, car notre camp était à vingt milles de distance des bords de la mer, n'avaient pris avec eux aucune espèce île provisions de bouche. On expédia des exprès dans toutes les villes voisines pour demander instamment à ceux qui y commandaient d'envoyer des vivres en toute hâte, et ceux-ci, empressés d'obtempérer aux ordres du Roi, ne mirent aucun retard à faire partir tout ce qu'ils purent trouver. La plus grande partie de ces provisions arriva en effet dans notre camp, et y porta l'abondance nécessaire pour le temps et pour le lieu; mais une autre partie, dont on ne prit pas assez de soin, tomba dans les mains des ennemis, et leur fut infiniment utile, car eux aussi avaient à souffrir d'une semblable disette.

 

On avait envoyé en avant quelques-uns de nos chevaliers, avec la mission expresse de protéger la marche de ceux qui venaient porter des vivres à l'armée : ils accompagnèrent en effet sains et saufs jusqu'à notre camp ceux qu'ils rencontrèrent, mais les autres, qui ne reçurent pas les mêmes secours, tombèrent entre les mains des ennemis et périrent par le glaive ou se virent condamnés à une éternelle servitude. Si nos péchés n'eussent pas été un obstacle à la protection de Dieu, il semble que cette occasion eût été bien favorable pour détruire facilement toutes les forces des ennemis et pour rabattre leur orgueil intolérable. On ne lit nulle part qu'une multitude aussi considérable, tant, de chevaliers que de gens de pied, ait jamais été rassemblée dans tout notre pays de l'Orient, et les hommes les plus âgés ne se souviennent pas d'avoir vu une aussi forte armée uniquement composée des troupes de notre royaume. Elle comptait en effet treize cents chevaliers environ, et l'on assure qu'il y avait au-delà de quinze raille hommes de pied, parfaitement bien armés.

 

Cette armée était en outre commandée par des chefs recommandables et dignes des plus grands éloges, illustres par leur naissance autant que par leur expérience à la guerre, le seigneur Raimond, comte de Tripoli ; le seigneur Henri, duc de Louvain, noble prince de l'empire teutonique; Raoul de Malène, homme illustre de l'Aquitaine ; sans compter les princes de notre royaume, qui étaient Gui, comte de Joppé ; Renaud de Châtillon, seigneur du territoire situé au-delà du Jourdain, et qui avait été auparavant prince d'Antioche ; Baudouin de Ramla, Balian de Naplouse, son frère ; Renaud de Sidon, Gautier de Césarée et Josselin, sénéchal du Roi. Il paraissait assez juste de croire, d'après tout cela, que nos ennemis avaient fait une véritable imprudence en passant le Jourdain et en venant s'établir sur notre territoire; mais, en punition de nos péchés, le Seigneur fit errer nos princes hors de la voie[32], en sorte que l'intérêt des affaires publiques, qui demandaient à être conduites avec une grande activité, fut non seulement négligé, mais trahi même méchamment, à ce qu'on assure. Ceux qui paraissaient les plus propres à tirer un bon parti de notre situation, pleins de haine, dit-on, pour le comte de Joppé, à qui le Roi avait confié deux jours auparavant la régence du royaume[33] …… voyaient avec indignation qu'au milieu de si grands périls, dans une nécessité si pressante, tant et de si grands intérêts eussent été mis dans les mains d'un homme inconnu, dépourvu de discernement et tout-à-fait incapable. Il en résulta que l'armée chrétienne souffrit avec une patience excessive, et même à sa très-grande honte, que les ennemis tinssent pendant huit jours de suite dans leur camp, établi tout près d'elle, et à un mille de distance tout au plus, chose qu'on n'avait encore jamais vue dans notre royaume, tandis que leurs détachements ravageaient toute la contrée en pleine liberté. Les hommes simples et qui ne connaissaient pas les méchantes intentions de nos princes s'étonnaient qu'on négligeât une si belle occasion de combattre les ennemis, et qu'on ne fit même aucune disposition pour les attaquer. S'il arrivait qu'on en parlât en public, on donnait pour prétexte à ces délais que Saladin, prince des armées ennemies, s'étant établi dans un lieu environné de rochers, nos troupes ne pourraient arriver jusqu'à lui sans courir les plus grands dangers, et qu'en outre il avait des corps très-forts, placés comme en cercle autour de nous et disposés à se précipiter sur nous de tous côtés, dans le cas où nous voudrions tenter de lui livrer bataille. Les uns reconnaissaient la vérité de ces motifs, et disaient que les princes étaient fondés à les alléguer; mais d'autres affirmaient que ce n'était qu'un vain prétexte, un artifice imaginé pour éviter l'occasion de combattre, afin qu'on ne pût attribuer au comte les succès qu'on pourrait obtenir, et qu'il ne fût pas dit que nos affaires eussent pris une meilleure tournure entre ses mains. J'ai recueilli et rapporté ces diverses interprétations sans vouloir moi-même rien affirmer avec certitude, parce que je n'ai pu reconnaître l'exacte vérité des choses. Il est positif toutefois que les ennemis demeurèrent en toute liberté sept ou huit jours de suite sur notre territoire, auprès du Jourdain, et qu'ils firent tous les jours et impunément beaucoup de dégât dans le pays. Enfin le huitième, ou plutôt le neuvième jour, Saladin ayant rappelé ses troupes, rentra dans ses Etats sans n’avoir souffert aucun dommage. Les nôtres se reportèrent de nouveau vers la fontaine de Séphorim, n'étant pas encore bien assurés que l'ennemi ne reviendrait pas. Durant les quelques jours que notre armée passa auprès de la fontaine de Tubanie, il arriva un événement qui mérite d'être rapporté. Jusqu'à cette époque on avait cru que cette source, aussi bien que le ruisseau qu'elle forme, n'avait point de poissons, ou du moins n'en avait qu'une très-petite quantité, et pendant ce temps elle en fournit, dit-on, en si grande abondance qu'il y en avait suffisamment pour toute l'armée.

 

Les Chrétiens ne s'étaient pas infiniment trompés dans leur attente. Un mois s'était à peine écoulé que Saladin, ayant recruté ses armées, se prépara de nouveau à la guerre : il rappela ses cohortes, reforma ses légions, fit transporter des machines, et eut soin de rassembler tous les instruments avec lesquels on attaque d'ordinaire des places assiégées. Après avoir fait toutes les dispositions nécessaires, il traversa les villes de Basan et de Galaad, le pays des Ammonites et celui de Moab, situés au-delà du Jourdain, et se prépara à faire le siège de la ville anciennement appelée la Pierre-du-désert et maintenant Krac. Informé de ce projet par des éclaireurs, Renaud de Châtillon, chargé de la défense de cette contrée, qui appartenait à sa femme en vertu de ses droits héréditaires, s'y rendit en toute hâte, conduisant à sa suite un corps de chevaliers qui fut jugé suffisant pour la sûreté de cette place. Une autre affaire l'attirait en même temps dans ce pays. Honfroi le troisième, fils de Honfroi le jeune, petit-fils, par son père, de Honfroi l'ancien, connétable du Roi que l'on avait surnommé de Toron, et beau-fils de Renaud, était sur le point d'épouser la plus jeune des sœurs du seigneur Roi, à laquelle il avait été fiancé quatre ans auparavant. A peine Renaud était-il arrivé dans cette ville, et le même jour, dit-on, que l'on célébra les solennités de ce mariage, Saladin arriva avec une multitude innombrable, traînant à sa suite des machines et des instruments à projectiles avec lesquels on cherche à battre les remparts des villes assiégées, et ayant dressé son camp, il fit investir la place.

 

Cette ville avait été bâtie sur une montagne très élevée et entourée de profondes vallées ; elle demeura pendant longtemps détruite et entièrement abandonnée. Sous le règne du seigneur Foulques, troisième roi des Latins de l'Orient, un certain Pains, surnommé l'Échanson, seigneur du pays situé au-delà du Jourdain, fit bâtir un fort sur la montagne où avait été la ville, sur la pente de cette montagne la moins rapide et la plus voisine de la plaine qui se trouvait à ses pieds. Ses successeurs, savoir, Maurice, son neveu, et ensuite Philippe de Naplouse, y ajoutèrent de nouvelles fortifications, et firent creuser un fossé et élever des tours. En dehors de cette forteresse, et sur l'emplacement où avait été l'ancienne ville, il y avait, au temps dont je raconte l'histoire, un faubourg dont les habitants se trouvaient assez bien en sûreté. Ils avaient en effet du côté de l'orient la citadelle qui les défendait complètement, et des autres côtés toute la montagne, qui, comme j'ai dit, était entourée de profondes vallées : la moindre muraille qui eût garni son enceinte aurait suffi pour la mettre à couvert de toute entreprise hostile, car on ne peut arriver que par deux points jusqu'au sommet de cette montagne; un petit nombre d'hommes peut aisément défendre ces deux points contre les plus fortes armées, et tous les autres côtés sont, dit-on, tout-à-fait inaccessibles.

 

Le prince, voyant les ennemis arriver, résolut assez imprudemment, au dire des hommes qui avaient le plus d'expérience, de défendre le faubourg extérieur, situé en dessous du fort, et prescrivit aux habitants, qui voulaient renfermer leurs effets dans le château et pourvoir eux-mêmes à leur salut, de ne point abandonner leurs maisons, et de ne pas se hasarder à transporter la moindre des choses qui leur appartenaient. Mais tandis que les chevaliers et les compagnies d'hommes de pied étaient uniquement occupés à s'opposer aux efforts que faisaient les ennemis pour monter vers eux, ceux-ci remportèrent l'avantage par leur immense supériorité, et mettant en fuite ceux qui voulaient leur disputer le passage, ils s'emparèrent de la montagne et s'ouvrirent un chemin par le fer. Il s'en fallut même bien peu qu'ils n'entrassent de vive force dans la citadelle, en même temps que les nôtres qui y cherchèrent enfin leur refuge, et si un seul chevalier, nommé Ivène, n'eût résisté avec une admirable fermeté, ceux des ennemis qui s'étaient déjà avancés sur le pont et vers la porte voisine seraient sans doute parvenus à s'emparer de cette entrée, et l'auraient dès lors livrée à leurs compagnons sans difficulté.

 

Ainsi les malheureux habitants eurent à subir des dommages considérables par suite de l'imprudence de leur chef. Les ennemis prirent possession de leurs maisons, ainsi que de tous les meubles qu'ils y trouvèrent. Ceux qui s'étaient retirés dans le fort, craignant les attaques de l'ennemi, commirent une nouvelle imprudence, et dans leur précipitation abattirent le pont établi au-dessus du fossé, seul point de communication par lequel les assiégés pussent sortir et rentrer, Il y avait dans l'intérieur de la citadelle des individus de tout sexe et de conditions diverses, foule nombreuse et tout-à-fait inutile qui ne pouvait qu'être à charge aux assiégés. C'étaient des histrions, des joueurs de flûte et d'instruments à cordes, que les fêtes de la noce avaient attirés de toute la contrée, et qui furent déçus dans leurs espérances, ne trouvant, au lieu des profits et des plaisirs qu'ils étaient venus chercher, que la guerre et les combats, occupations fort différentes de celles auxquelles ils étaient accoutumés. Des Syriens, habitants des lieux voisins dans la plaine, s'étaient rendus également à la Pierre-du-désert, avec leurs femmes et leurs enfants, et avaient rempli la place. La foule était si grande que ceux qui voulaient courir de côté ou d'autre ne pouvaient circuler librement, et que les hommes les plus actifs, ceux qui s'occupaient du soin de la défense, en étaient sans cesse embarrassés et fatigués. On dit aussi que les vivres étaient en grande abondance dans la citadelle, mais qu'il n’y avait pas d'armes en quantité suffisante pour les besoins de la ville en temps de siège.

 

Le Roi cependant, voyant bien que le comte de Joppé, à qui il avait confié l'administration générale du royaume, avait montré peu de sagesse et de valeur lors de la réunion de l'armée auprès de la fontaine de Tubanie, et que ses imprudences et son incapacité mettaient les affaires publiques en fort mauvais état, céda à de meilleurs conseils et lui retira le gouvernement qu'il avait remis entre ses mains. On dit que d'autres motifs encore déterminèrent sa résolution. Lorsqu'il confia au comte l'administration du royaume, le Roi se réserva, comme je l'ai dit, la ville de Jérusalem et un revenu de dix mille pièces d'or, payable tous les ans, pour ses dépenses particulières : plus tard, fâché de cet arrangement, il voulut se faire céder aux mêmes conditions la ville de Tyr, en échange de Jérusalem, parce que la première de ces villes était la mieux fortifiée de tout Je royaume et lui paraissait d'ailleurs mieux à sa convenance. Le comte de Joppé sembla n'écouter cette proposition qu'avec déplaisir, et l'on dit que ce fut à cette occasion que le Roi changea tout-à-fait de sentiment. Il était juste en effet que celui qui refusait de se montrer généreux dans une si petite affaire envers l'homme qui lui avait tout donné, fut entièrement dépouillé. Le Roi ne se borna pas à lui ôter les soins et l'honneur du gouvernement, il lui enleva en même temps tout espoir de lui succéder dans notre royaume. De l'avis unanime du conseil des princes, et particulièrement du seigneur Bohémond prince d'Antioche, du seigneur comte de Tripoli, de Renaud de Sidon, de Baudouin de Ramla et de Balian son frère, en présence du comte de Joppé lui-même qui n'osa s'y opposer, et d'après les conseils et sur les vives instances de sa mère, le Roi fit donner l'onction royale et couronner solennellement Baudouin, jeune enfant qui n'avait tout au plus que cinq ans[34] ; le peuple entier donna son approbation à ce choix, le clergé qui assistait à l'assemblée y consentit aussi, et la cérémonie fut célébrée dans l'église de la Résurrection du Seigneur. Aussitôt après, et sans le moindre délai, tous les barons engagèrent leur fidélité au jeune roi, en lui présentant la main et en prêtant serment selon la formule d'usage, et lui rendirent, dans toute leur plénitude, les honneurs et les respects dus à la majesté royale : le seul comte de Joppé ne fut invité par personne à venir lui présenter son hommage, et ce dernier fait parut aux yeux des plus sages, comme il l'était en effet, la preuve la plus évidente d'un ressentiment profond, ou plutôt d'une haine qui ne cherchait plus à se cacher. La suite de ce récit le fera reconnaître encore mieux.

 

Les hommes sages se partageaient en diverses opinions au sujet de ce grand changement. Les uns disaient que l'élévation de cet enfant ne pouvait être d'aucun avantage pour le royaume, d'aucune utilité pour les affaires publiques, puisque les deux rois étaient également incapables, l'un par son état de maladie, l'autre par son âge, et qu'il aurait beaucoup mieux valu qu'on eût pris l'avis et le consentement des grands, pour remettre le soin des affaires du Roi et l'administration des intérêts publics entre les mains d'un homme vaillant à la guerre et sage dans le conseil ; d'autres pensaient que, quoiqu'il fût encore impossible de juger du degré d'utilité qu'on pourrait retirer du choix de cet enfant, on avait cependant pourvu par cette disposition à un intérêt important, en ce sens qu'elle avait enlevé tout espoir de la succession au comte de Joppé, homme entièrement incapable, comme on le disait, et qui aspirait de tous ses vœux au moment où cette succession lui serait ouverte ; on pouvait espérer parla devoir entièrement détruit le foyer de troubles et les germes dangereux de sédition qu'on avait eu à redouter pour l'avenir. Tous cependant ne formaient qu'un seul et même vœu, c'était que l'on nommât un régent pour diriger les affaires, et surtout pour conduire les armées, dans ce temps où les ennemis nous pressaient plus vivement que jamais ; et presque tous étaient d'accord en ce point, que le comte de Tripoli était le seul qui convînt à ces fonctions et pût suffire à une telle tâche. Cet événement eut lieu l'an 1183 de l'incarnation du Seigneur, le vingt-sixième jour du mois de novembre.

 

Tandis que ces choses se passaient à Jérusalem, Saladin poussait de toutes ses forces et avec la plus grande vigueur les travaux du siège qu'il avait entrepris, et dans son importune insistance il ne laissait aucun moment de repos à ceux qui occupaient l'intérieur de la place. Il avait fait élever huit machines, six dans la partie intérieure et sur l'emplacement où avait été jadis la ville, deux au dehors et dans le lieu vulgairement appelé Obelet, et faisait attaquer continuellement la forteresse, de nuit aussi bien que de jour, en lançant contre les murailles des blocs de pierre si énormes qu'aucun de ceux qui étaient renfermés n'osait plus avancer la main, ni regarder à travers les ouvertures des remparts, ni entreprendre un travail de défense quelconque. La terreur était si grande parmi les assiégés, et ils avaient tellement perdu tout courage, que les ennemis se glissaient par des cordes, sans que les autres osassent se présenter, dans le fossé creusé au dessous des remparts, pour y prendre le bétail que les malheureux habitants y avaient introduit[35] ………. Ils tuaient impunément ces animaux, et après les avoir dépecés ils les retiraient pour s'en nourrir, sans que les assiégés cherchassent à s'y opposer, ni à leur faire le moindre mal. Dans l'armée ennemie, ceux qui faisaient le service de cuisiniers ou de boulangers, et ceux qui fournissaient le marché de toutes sortes de marchandises, ayant trouvé les maisons des habitants garnies de toutes les choses nécessaires, y avaient établi leur résidence et y exerçaient leur industrie en toute liberté. Ils y avaient aussi trouvé du froment, de l'orge, du vin et de l'huile en abondance, et ils s'en emparaient de vive force, en dépit des légitimes possesseurs. Les assiégés voulurent bien aussi essayer une fois de construire une machine ; mais ceux qui dirigeaient au dehors le service de l'attaque lançaient des pierres avec une telle habileté que chacune de ces pierres qui tombait au milieu des nôtres leur faisait redouter la mort, et qu'enfin remplis de craintes et renonçant à leurs projets, ils jugèrent sage de supporter avec patience tout ce qui pourrait leur arriver, plutôt que de braver de si grands dangers pour tenter ce nouveau mode de défense. Et ce n'était pas seulement ceux qui sortaient de leurs retraites pour s'avancer vers les remparts, pour lancer des pierres ou des traits contre les ennemis ou pour voir la disposition de leur camp, qui se trouvaient exposés à tous ces périls, ou frappés d'un sentiment de terreur qui les portait à désespérer de leur salut ; ceux-là même qui se tenaient enfermés dans les appartenons les plus retirés ou qui s'étaient réfugiés dans les lieux les plus cachés, effrayés par le bruit et le fracas que faisaient les blocs de pierre en tombant, et croyant entendre le tonnerre, attendaient à tout moment l'éclat de la foudre et redoutaient sans cesse que les édifices, réduits en mille pièces, ne vinssent les écraser dans leur chute.

 

Le Roi pendant ce temps ne cessait de chercher avec sollicitude et de la manière la plus active les moyens de porter promptement aux assiégés les secours qu'ils désiraient si ardemment. Prenant avec lui le bois salutaire de la croix vivifiante, et ayant convoqué de tous côtés toutes les forces du royaume, il se rendit en hâte vers le lieu où l'appelaient les vœux des fidèles : arrivé auprès de la mer de sel, autrement nommée lac Asphalte, et près de la ville nommée Ségor[36], et aujourd'hui vulgairement appelée Palmer, après avoir longuement délibéré, il chargea le comte de Tripoli de commander et de conduire toute son armée. Saladin, ayant appris par les éclaireurs que les Chrétiens venaient d'arriver dans le voisinage et que le comte de Tripoli les commandait, abandonna ses machines, donna l'ordre du départ, leva le siège de la place, après l'avoir affligée de toutes sortes de maux pendant un mois consécutif, et rentra dans ses États. Le Roi et toute l'armée continuèrent cependant leur marche et se rendirent jusqu'au lieu de leur destination, où leur présence apporta quelque consolation aux habitants. Puis ayant donné l'ordre du départ et rassemblé toutes ses troupes, le Roi retourna à Jérusalem et y arriva sain et sauf.

 


[1] Le 2 mars 1180.

[2] En 680, sous le règne de Constantin III, dit Pogonat, fils en effet de Constantin II, fils d'Héraclius Constantin, fils d'Héraclius.

[3] Le 18 septembre 1180.

[4] Louis le Jeune avait eu en outre quatre filles, Marie, Alix, Marguerite et Agnès.

[5] De 43 ans, un mois et 18 jours depuis la mort de son père Louis le Gros.

[6] C'est une erreur, Manuel mourut le 24 septembre 1180.

[7] Manuel Comnène mourut à 60 ans, après un règne de 37 ans, 5 mois et 16 jours

[8] En 1181 ; Théodora Comnène est aussi nommée, par d'autres écrivains, Irène, ou Esine ou Estine.

[9] Espèce de ministre des finances, chargé surtout de l'examen des comptes.

[10] Psaum. 147, v.5 et 6

[11] Grand-maître des Templiers de 1179 à 1184.

[12] Grand-maître des Hospitaliers de 1177 à 1187.

[13] De 1180 à 1189.

[14] Le 30 août 1181.

[15] Le 4 décembre 1181.

[16] Azeddyn-Masoud.

[17] En Avril 1182.

[18] Le 16 mai 1182.

[19] Naïm ou Naïn, c’est-a-dire, d'après l’étymologie hébraïque, gracieuse, agréable : elle était située dans la plaine d'Esdrelon, près d'Endor, et à deux lieues de Nazareth. Jésus-Christ y ressuscita le fils unique de la veuve (Év. sel. S. Luc, chap. 7, v. 11-17).

[20] Probablement le lac Jaezer, d'où sort un petit torrent qui va se jeter dans le Jourdain.

[21] Bethsean.

[22] Évang. sel. S. Matth. Chap. 26, v. 52.

[23] Peut-être Gerra.

[24] De l'espagnol casa, maison.

[25] La date du jour manque dans les manuscrits.

[26] Peut-être Batanée, sur la rive droite du Jabbok ; Guillaume de Tyr l’appelle ailleurs Bedegène.

[27] Vassaux immédiats des barons.

[28] Le 26 avril 1183.

[29] Evang. Sel S. Luc, chap. 14, v. 28-30

[30] Ce mot gilboa signifie en hébreu source jaillissante; la fontaine de Tubanie est celle auprès de laquelle campèrent les Israélites dans une de leurs guerres contre les Philistins : « Toutes les troupes des Philistins s'assemblèrent à Aphek, et Israël de son cote vint camper à la fontaine de Jerbrael». (Rois, liv. 1, chap. 29, v. 1.)

[31] Jisrehel, ville située dans le pays de la tribu d'Issachar, dont le nom revient souvent dans les guerres des Hébreux contre les Philistins, et qui fut la résidence des rois Achab et Joram. Naboth était de Jisrehel, et sa viqne était située à la porte de cette ville. Il ne reste aujourd'hui sur cet emplacement qu'un petit village nommé Charety.

[32] Psaum. 106, v. 40

[33] II manque ici quelques mots.

[34] Fils de Guillaume de Montferrat et de Sibylle sœur de Baudouin IV ; il régna ensuite sous le nom de Baudouin V.

[35] II manque ici quelques mois.

[36] L'ancienne Zoar, l'une des cinq villes qui occupaient la vallée où se forma ensuite la mer Morte, et voisine de Sodome; ces cinq villes étaient Sodome, Gomorrhe, Adama, Zebojim, et Zoar ou Bala. Quand le feu du ciel descendit sur ces villes, celle de Zoar fut seule épargnée, à la prière de Loth qui s'y réfugia. (Genèse, chap. 19 , v.19-23)

 

Webmaster : elie@kobayat.orgback to Guillaume de Tyr