Webmaster : elie@kobayat.orgback to Guillaume de Tyr

 

HISTOIRE

DES CROISADES

Guillaume de Tyr

 

LIVRE DIX-HUITIEME

1154 -1162

 

Querelles de Renaud de Châtillon, prince d'Antioche, avec le patriarche de cette ville. - Origine et ambition des chevaliers de l'Hôpital. - Troubles civils de l'Égypte. - Continuation des guerres contre Noradin. - Mort de Baudouin 3 à Béryte. 

 

 

Vers ce même temps, Renaud de Châtillon, qui avait épousé la veuve du seigneur Raimond, prince d'Antioche, sachant que le seigneur patriarche de cette ville avait désapprouvé ce mariage dès le principe, et qu'il persistait dans son opinion, nourrissait contre lui une méfiance continuelle. Le patriarche, riche, puissant, et jouissant d'un grand crédit, parlait assez librement de la personne et de la conduite de Renaud, et s'en expliquait fort souvent en public aussi bien que dans les entretiens secrets. Comme il arrive d'ordinaire en de pareilles circonstances, quelques personnes, toujours disposées à entretenir les haines, avaient soin de rapporter toutes les paroles du patriarche. Le prince en conçut une vive indignation ; animé d'une colère que rien ne put apaiser, il porta sur le patriarche une main violente, s'empara de sa personne avec une audace diabolique, et le fit conduire ignominieusement dans la citadelle élevée au dessus de la ville d'Antioche : chose abominable ! Le prélat, chargé d'années, le successeur de Pierre, prince des apôtres, malade et presque toujours défaillant, fut contraint, pendant un jour d'été, de demeurer, la tête nue et recouverte de miel, exposé à toute l'ardeur du soleil, sans que personne entreprît de l'en défendre, ou par pitié du moins de chasser les mouches loin de lui. Le seigneur roi de Jérusalem, en ayant été informé, fut frappé d'étonnement et de consternation au récit d'un si grand acte de folie, et chargea aussitôt deux vénérables députés, le seigneur Frédéric, évêque d'Accon, et le seigneur Raoul, son chancelier, d'aller de sa part porter des lettres à ce prince insensé, pour le réprimander en vertu de sou autorité royale, et l'inviter à réparer promptement cet acte de frénésie. Après avoir reçu les députés, et pris connaissance des lettres qu'ils lui apportaient, le prince, qui déjà avait accablé le patriarche de toutes sortes d'affronts, le fit remettre en liberté, et lui rendit complètement ses biens et les biens de ses hommes, qu'il avait enlevés de vive force. Le seigneur patriarche quitta alors le diocèse d'Antioche, et se retira dans le royaume de Jérusalem. Le Roi et sa vertueuse mère, le patriarche et les autres évêques du royaume l'accueillirent avec bonté, et il y demeura pendant quelques années.

 

 

[1155] Une affreuse disette s'éleva l'année suivante sur toute la terre, et le Seigneur, irrité contre nous, nous enleva la précieuse nourriture du pain, à tel point que le boisseau de froment coûtait quatre pièces d'or. Si l'on n'eût eu la ressource des grains qui furent trouvés dans la ville d'Ascalon lorsqu'elle tomba au pouvoir des nôtres, cette disette eût été bien plus terrible, et le peuple presque entier eût misérablement succombé. Depuis plus de cinquante ans le territoire d'Ascalon, exposé sans cesse aux hostilités, était demeuré sans culture ; mais lorsque dans le cours des années suivantes on eut commencé à le travailler, lorsque les habitants, ne redoutant plus les agressions subites, purent s'adonner librement au soin de la terre, tout le royaume se trouva dans une grande abondance, et l'on put dès lors considérer les temps antérieurs comme des époques de stérilité et de disette, en les comparant avec le temps présent. Depuis longtemps cette terre n'avait subi aucun travail, la charrue ne l'avait point ouverte, elle demeurait inculte et dans toute sa vigueur; mais aussitôt qu'elle devint l'objet des sollicitudes du laboureur, elle les paya avec usure, et rapporta soixante fois les semences versées dans son sein.

 

A cette même époque le seigneur pape, Anastase IV, mourut à Rome[1], et eut pour successeur le seigneur Adrien III[2]. Celui-ci, né Anglais et dans le château de Saint-Albans, avait été à Avignon, ville de Provence, et située dans le diocèse d'Arles, abbé de chanoines réguliers dans l'église de Saint-Roux : le seigneur pape Eugène, de précieuse mémoire, l'avait appelé de là auprès de l'église romaine pour le faire évêque d'Albano, sous le nom de Nicolas. Après la mort du seigneur pape Anastase, qui avait succédé au seigneur Eugène, l'évêque d'Albano, revenu de Norwége, la plus éloignée des provinces de l'Occident, où il avait été envoyé en qualité de légat, assista à l'élection, fut désigné à l'unanimité par le clergé et par le peuple, et prit le nom d'Adrien.

 

 

[1156] Cette même année le seigneur Frédéric, roi des Teutons, mais non encore empereur, était descendu en Italie avec une nombreuse armée, et après avoir assiégé longtemps et pris enfin Tortone, l'une des villes de la Lombardie, il avait résolu de se rendre à Rome et de s'y faire couronner. Dans le même temps il s'était élevé de sérieuses querelles entre le seigneur pape Adrien, dont je viens de parler, et le roi de Sicile, le seigneur Guillaume, fils du seigneur Roger, de précieuse mémoire : leur inimitié, ayant éclaté publiquement, avait amené la guerre, et le Pape avait lancé contre le Roi une sentence d'excommunication. Cependant le seigneur Frédéric, empressé d'accomplir ses desseins, avait hâté sa marche, et s'était rendu en peu de jours de la Lombardie à Rome : son arrivée subite excita vivement les méfiances du seigneur Pape et de toute l'église romaine. Cependant l'intervention de quelques négociateurs de paix fit adopter de part et d'autre les conditions ordinaires, et le seigneur Frédéric fut, selon l'usage, solennellement couronné et proclamé Auguste dans l'église du bienheureux Pierre, le 6 des calendes de juillet[3]. Trois jours après, et le jour de la fête des saints apôtres Pierre et Paul, s'étant réunis au dessous de la ville de Tivoli, l'Empereur décoré des ornements impériaux, et le Pape portant les marques distinctives du souverain pontificat, confondirent leurs troupes, et s'avancèrent couronnés de laurier, aux bruyantes acclamations du clergé et du peuple. Après avoir célébré ce jour de fête, les deux souverains se séparèrent en bonne intelligence ; le seigneur Empereur se rendit auprès d'Ancône, où l'appelaient les affaires de l'Empire; et le seigneur Pape fit quelque séjour, non loin de Rome, dans les villes situées au milieu des montagnes.

 

Pendant ce temps le roi de Sicile ordonna à ses princes d'aller mettre le siège devant la ville de Bénévent, qui appartenait à l'église romaine, et de la bloquer le plus étroitement qu'il serait possible. Le seigneur Pape, irrité à l'excès de cette entreprise, et voulant prendre sa revanche, fit tous ses efforts pour armer contre le Roi les princes mêmes de ses États, et réussit au gré de ses espérances. En effet, il parvint à soulever contre le Roi le plus puissant comte du royaume de Sicile, Robert de Basseville, fils de la tante paternelle du Roi, et beaucoup d'autres nobles encore, leur promettant à perpétuité l'assistance et les conseils de l'église romaine. Plusieurs exilés, que le Roi ainsi que son père avaient chassés du royaume en les dépouillant de leurs héritages, hommes illustres et puissants, tels que le seigneur Robert de Sorrente, prince de Capoue, et beaucoup d'autres encore, furent amenés par les sollicitations du Pape à rentrer dans le royaume et dans les terres qui leur appartenaient, en vertu de leurs droits héréditaires, et le Pape leur engagea formellement sa parole pontificale que l'église romaine leur prêterait à perpétuité son appui. En même temps, le seigneur Pape sollicita également l'empereur des Romains et l'empereur de Constantinople d'aller prendre possession du royaume de Sicile; il s'adressa ouvertement et de vive voix au premier de ces souverains qui séjournait encore en Italie, et écrivit à l'autre secrètement.

 

 Tandis qu'en Italie l'Église et le royaume de Sicile se voyaient ainsi agités, nos contrées de l'Orient n'étaient pas non plus exemptes de troubles. Vers le même temps, et après que la faveur divine eut remis les Chrétiens en possession de la ville d'Ascalon, pendant que le royaume jouissait d'une assez grande prospérité, et possédait des grains en abondance, l'ennemi de l'homme, jaloux de la tranquillité que le Seigneur nous avait rendue, commença à répandre de nouveaux germes de dissension. Raimond, maître des Hospitaliers, qui d'abord avait passé pour un homme rempli de religion et de crainte de Dieu, assisté de ses frères animés du même esprit que lui, en vint à susciter toutes sortes de tracasseries au seigneur patriarche, ainsi qu'aux autres prélats des églises, au sujet de la juridiction paroissiale et des redevances de dîmes. Ceux que leurs évêques avaient excommuniés, ou interdits nominativement et rejetés de l'Église, eu punition de leurs crimes, étaient accueillis au hasard et sans choix par les frères Hospitaliers, et admis par eux à célébrer les offices divins. S'ils étaient malades, les frères ne leur refusaient ni le viatique ni l'extrême-onction, et ceux qui mouraient recevaient par leurs soins la sépulture. S'il arrivait qu'à raison de quelque énorme péché on mît en interdit toutes les églises, ou les églises d'une ville ou d'un bourg quelconque, aussitôt les frères, faisant sonner toutes les cloches et poussant des vociférations extraordinaires, appelaient au service divin le peuple frappé d'interdiction , afin d'avoir pour eux-mêmes les oblations et les autres revenus casuels dus aux églises-mères, et d'être seuls à se réjouir, tandis que les autres étaient dans l'affliction, oubliant ces belles paroles de l'excellent prédicateur : « Soyez dans la joie avec ceux qui sont « dans la joie, et pleurez avec ceux qui pleurent[4] ».

 

Quant à leurs prêtres, ceux qu'ils admettaient n'étaient point, selon les antiques lois des sacrés canons, présentés par eux à l'évêque du lieu, pour recevoir de lui l'autorisation de célébrer les offices divins dans son diocèse, et lorsqu'ils en rejetaient quelques-uns, justement ou injustement, ils ne prenaient nul soin de le faire connaître à l'évêque ; ils refusaient en outre formellement de donner la dîme sur leurs biens et sur les revenus qui leur étaient attribués, à quelque titre que ce fût. De toutes parts les évêques avaient contre eux ces sujets de plainte, et toutes les églises cathédrales éprouvaient des pertes du même genre; mais le seigneur patriarche et la sainte église de Jérusalem essuyèrent plus particulièrement encore une offense qui fut, à juste titre, odieuse à tous les Chrétiens.

 

Devant les portes mêmes de l'église de la Sainte-Résurrection, les frères de l'Hôpital entreprirent, en témoignage de mépris et d'insulte pour cette église, de faire construire des édifices beaucoup plus somptueux et plus élevés que ceux que possède celle qui fut consacrée par le sang précieux du Seigneur et Sauveur, suspendu sur la croix, et qui, après son supplice, lui fournit une douce sépulture. Bien plus, toutes les fois que le seigneur patriarche voulait parler au peuple, et montait, selon l'usage, vers le lieu où le Sauveur du monde fut attaché à la croix et opéra à jamais la rédemption de toute la terre, les frères, afin de mettre toujours quelque obstacle aux actes du gouvernement confié à ses soins, faisaient sonner aussitôt les cloches, en si grand nombre, avec tant d'activité et si longtemps, que le seigneur patriarche n'avait pas assez de force pour élever suffisamment la voix, et que, malgré tous ses efforts, le peuple ne pouvait l'entendre. Souvent le seigneur patriarche se plaignait aux citoyens de ces téméraires entreprises, et signalait, par des preuves sans réplique, la méchanceté des frères; les citoyens allaient aussi s'en plaindre à eux, mais ils demeuraient incorrigibles, et souvent même ils menaçaient d'en faire encore beaucoup plus. Ils en vinrent en effet à ce point de témérité, d'audace diabolique et de fureur d'esprit, de prendre un jour les armes, de faire irruption dans l'église agréable à Dieu comme dans la maison d'un obscur particulier, et d'y lancer une grande quantité de flèches, comme dans une caverne de larrons. Ces flèches furent ensuite ramassées et rassemblées en un faisceau : je les ai vues moi-même, et beaucoup d'autres personnes les ont vues comme moi, suspendues par une corde devant la place du Calvaire, où le Seigneur fut crucifié.

 

Ceux qui examinent toutes choses avec attention sont disposés à croire que c'est à l'église romaine qu'il faut attribuer la première cause des maux que je rapporte, quoiqu'elle ait ignoré peut-être, ou du moins n'ait pas assez mûrement considéré l'objet de la demande qui lui était adressée. En affranchissant injustement la maison de l'Hôpital de la juridiction du seigneur patriarche de Jérusalem, auquel elle avait été subordonnée longtemps, et à juste titre, l'église romaine a fait que les frères n'ont plus conservé aucune crainte de Dieu, et n'en ont, quant aux hommes, que pour ceux qui leur sont redoutables. Cependant nous n'avons garde d'imputer à tous indistinctement et sans aucune restriction cet orgueil odieux à l'Éternel et source de tous les vices, et il nous semble presque impossible que tous ceux qui composent ce corps marchent dans les mêmes voies, et qu'il n'y ait aucune différence dans leur conduite. Mais afin de faire mieux connaître de quelle condition inférieure cette maison est partie pour s'élever à ce point d'élévation, et combien il est injuste qu'elle se soit montrée et se montre encore aujourd'hui si récalcitrante envers les églises de Dieu, je crois devoir remonter un peu plus haut, pour exposer l'histoire de son origine, ayant soin, avec l'aide de Dieu, de me conformer exactement à la vérité.

 

Au temps où le royaume de Jérusalem, la Syrie entière, l'Egypte et toutes les provinces environnantes tombèrent, en punition des péchés des hommes, entre les mains des ennemis de la foi et du nom du Christ (ce qui arriva, ainsi que nous l'apprennent les anciennes histoires, sous le règne du seigneur Héraclius, empereur des Romains, à la suite des grands avantages que remportèrent sur lui les peuples de l'Arabie), il ne manquait pas cependant de gens qui venaient de l'Occident visiter de temps en temps les lieux saints, tombés au pouvoir des ennemis, et qui s'y rendaient, les uns par dévotion, les autres pour y faire du commerce, d'autres enfin pour l'un et l'autre de ces motifs. Parmi ceux qui tentèrent à cette époque de se rapprocher des lieux saints pour y suivre des entreprises de commerce, étaient des hommes venus d'Italie et appelés Amalfitains, du nom de la ville qu'ils habitent. Cette ville d'Amalfi, située entre la mer et des montagnes très-élevées, a dans son voisinage, du côté de l'orient, la très-noble ville de Salerne, dont elle n'est séparée que par une distance de sept milles par la voie de mer ; vers l'occident Sorrente et Naples, et au midi la Sicile, dont la mer Tyrrhénienne la sépare, à une distance de deux cents milles environ. Les habitants de ce pays furent les premiers, comme je viens de le dire, qui tentèrent de transporter par la voie du commerce, dans cette partie de l'Orient que j'ai désignée, des marchandises étrangères qui jusqu'alors y étaient demeurées inconnues; ils obtinrent de tous les gouverneurs de ces contrées de très-bonnes conditions pour toutes les choses utiles qu'ils y transportaient ; ils y arrivaient sans aucune difficulté, et le peuple leur témoignait une semblable bienveillance. A cette époque le prince d'Egypte possédait toute la côte qui s'étend depuis la ville de Gabul, située sur les bords de la mer, auprès de Laodicée de Syrie, jusqu'à Alexandrie, la première ville d'Egypte. Il avait dans chaque ville des gouverneurs qui maintenaient son autorité et la rendaient redoutable. Les Amalfitains, jouissant entièrement de la faveur du Roi et de ses princes, pouvaient parcourir le pays en toute confiance, allant de tous côtés, comme des négociants chargés de bonnes et utiles marchandises, et les colportant en tous lieux ; fidèles au souvenir des traditions paternelles et de la foi du Christ, ils visitaient les lieux saints, toutes les fois qu'ils en trouvaient l'occasion ; mais comme ils n'avaient pas dans cette ville de domicile fixe où il leur fût possible de faire quelque séjour, de même qu'ils en avaient dans les villes maritimes, ils rassemblèrent autant d'hommes de leur nation qu'il leur parut convenable de le faire pour réussir dans leurs desseins ; ils allèrent trouver le calife d'Égypte, parvinrent facilement à gagner la bienveillance des gens de sa maison, présentèrent au calife une pétition par écrit, et obtinrent une réponse conforme à leurs vœux.

 

 En conséquence il fut écrit au gouverneur de Jérusalem d'avoir à accorder aux gens d'Amalfi, amis du pays et colporteurs d'objets utiles, un vaste local dans la partie de la ville habitée par les Chrétiens, afin qu'ils pussent y construire une maison d'habitation. Alors, comme aujourd'hui, la ville était divisée en quatre quartiers à peu près égaux : l'un de ces quartiers seulement, celui dans lequel est situé le sépulcre de notre Seigneur, avait été concédé aux fidèles; ils y avaient leurs demeures : les autres, y compris le temple du Seigneur, étaient exclusivement occupés par les infidèles. En vertu des ordres du prince, on désigna aux Amalfitains l'emplacement qui fut jugé suffisant pour les constructions qu'ils avaient à faire : alors ceux-ci prélevèrent de l'argent sur les négociants, à titre de cotisation volontaire; ils firent bâtir en face de la porte de l'église de la Résurrection , à la distance d'un trait de pierre, un monastère qui fut élevé en l'honneur de la sainte et glorieuse Mère de Dieu, l'éternelle vierge Marie, et eurent soin d'y joindre toutes les constructions et usines qui pouvaient être nécessaires, soit pour le service des moines, soit pour l'exercice de l'hospitalité envers les gens de leur pays. Après avoir terminé leurs bâtiments, ils allèrent chercher chez eux et transportèrent de là à Jérusalem des moines et un abbé, avec lesquels ils instituèrent régulièrement leur maison, et la rendirent agréable au Seigneur par une sainte conduite. Comme c'étaient des Latins qui avaient établi cette maison, et qui la gardaient à titre de maison religieuse, elle fut appelée dès le principe, de même qu'elle l'est encore aujourd'hui, le monastère des Latins.

 

Déjà à cette époque on voyait arriver de temps en temps à Jérusalem de saintes et vertueuses veuves qui, oubliant la timidité de leur sexe, et ne redoutant aucun des nombreux périls auxquels elles s'exposaient, venaient visiter et embrasser les lieux saints : comme il n'y avait dans le monastère aucun local où elles pussent être reçues convenablement au moment de leur arrivée, les hommes pieux qui avaient fondé la maison prirent soin, dans leur sagesse, de fournir un oratoire tout-à-fait séparé aux femmes qui venaient faire leurs dévotions, et de leur assigner une maison particulière et des places déterminées dans l'hôtellerie. Enfin, et grâce à la protection de la clémence divine, on parvint à instituer un petit monastère en l'honneur de la pieuse pécheresse Marie-Madeleine, et l'on y établit un certain nombre de sœurs, destinées à faire le service des femmes venant de l'étranger.

 

Malgré les difficultés des temps, on voyait aussi arriver à Jérusalem des hommes venant de divers pays, tant nobles que gens de petite sorte; mais comme ils ne pouvaient parvenir à la cité sainte qu'en traversant le territoire des ennemis, il ne leur restait absolument rien de leurs provisions de voyage lorsqu'ils se trouvaient arrivés auprès de la ville : misérables et dénués de ressources, il leur fallait encore s'arrêter devant la porte, et attendre, malgré leur fatigue et leur nudité, malgré la faim et la soif qui les dévoraient, jusqu'à ce qu'on pût leur donner la pièce d'or qui seule faisait ouvrir les portes. Une fois entrés dans la ville, et lorsqu'ils avaient visité les lieux saints dans l'ordre établi, ils ne pouvaient espérer de trouver les moyens de se nourrir un seul jour, si ce n'est dans le monastère où on leur donnait fraternellement quelques secours. Tous les autres habitants de la ville étaient Sarrasins et infidèles, à l'exception du seigneur patriarche, du clergé et du misérable petit peuple de Syriens ; mais ceux-ci étaient vexés et chargés tous les jours de corvées ordinaires et extraordinaires ; employés sans cesse aux travaux les plus vils, réduits à la dernière pauvreté, tremblant incessamment pour leur vie, à peine avaient-ils eux-mêmes le temps de respirer. Accablés de misère et dénués de ressources, nos pèlerins ne trouvaient même personne qui pût leur offrir un toit hospitalier. Afin de les consoler dans leur affliction, et de leur assurer miséricordieusement le vivre et le couvert, les hommes bienheureux qui habitaient le monastère des Latins firent encore construire, dans l'enceinte du local qui leur avait été assigné, une maison d'hospitalité où l'on pût recevoir les hommes bien portants et les malades, afin qu'ils ne fussent plus exposés à être assassinés dans les rues pendant la nuit, et que, rassemblés dans un même lieu, ils pussent du moins recevoir tous les jours une nourriture quelconque, à l'aide des débris d'aliments qui seraient recueillis dans les deux monastères d'hommes et de femmes. On fit aussi construire dans le même lieu un autel, qui fut dédié au bienheureux Jean Ëleeymon. Cet homme agréable à Dieu, et digne des plus grands éloges, était né à Chypre. Ses vertus le firent parvenir à la dignité de patriarche d'Alexandrie : il se distingua particulièrement par ses œuvres de piété, et toute l'église des saints célébrera à perpétuité la ferveur de son zèle et l'abondance de ses aumônes. Cette conduite lui valut le surnom d'Éleeymon, qui lui fut donné par les saints Pères, et qui signifie miséricordieux. Cette vénérable maison, 'ouverte charitablement à tous les hommes, n'avait cependant ni revenus ni propriétés. Pour y suppléer, les Amalfitains, tant ceux qui demeuraient à Amalfi que ceux qui faisaient le commerce, prélevaient toutes les années entre eux, et par voie de cotisation, une somme d'argent qu'ils envoyaient, par l'intermédiaire de ceux qui se rendaient à Jérusalem, à l'abbé qui gouvernait alors la maison. Elle était destinée d'abord à la nourriture et à l'entretien des frères et des sœurs qui habitaient dans les couvents, et ce qui en restait était employé en distributions d'aumônes faites dans la maison d'hospitalité à tous les Chrétiens qui arrivaient à Jérusalem.

 

Tel fut le sort de cette maison pendant longues années et jusqu'à l'époque où il plut au souverain maître de toutes choses de délivrer des superstitions des Gentils la cité qu'il avait purifiée par son propre sang. A l'arrivée du peuple chrétien et des princes agréables à Dieu, auxquels le Sauveur voulut livrer de nouveau son royaume, on trouva, dans le monastère des femmes, une femme sainte et dévouée à Dieu, remplissant les fonctions d'abbesse : elle se nommait Agnès, était née romaine et noble selon la chair. Elle survécut encore quelques années à la délivrance de la cité sainte. On trouva aussi dans la maison d'hospitalité un nommé Gérard, homme d'une vertu éprouvée, qui, lorsque la ville était encore au pouvoir des ennemis, avait pendant longtemps et en toute dévotion servi les pauvres Chrétiens, sous les ordres de l'abbé et des moines du couvent. Il eut pour successeur ce Raimond dont il me reste maintenant à parler.

 

Dès que les frères de cette maison de l'Hôpital, qui avait eu une si modeste origine, eurent pris un peu de consistance, ils commencèrent par se soustraire à la juridiction de l'abbé : dans la suite, leurs richesses, s'étant accrues à l'infini, l'église romaine leur accorda l'émancipation de l'autorité du seigneur patriarche, et aussitôt qu'ils eurent acquis cette dangereuse liberté, ils ne conservèrent plus aucun respect pour les prélats des églises, et refusèrent formellement de servir les dîmes sur tous les biens qui leur étaient dévolus, à quelque titre que ce fat. Entraînés par cet exemple, un grand nombre des établissements que l'on nomme vénérables, tant monastères que maisons d'hospitalité, dont l'Église avait jeté les premiers fondements par pure libéralité et pour accomplir, selon son usage, des œuvres pies, et qu'elle avait conduits à un état prospère, devenus plus récalcitrants à force de richesses, se séparèrent de leur pieuse mère, qui d'abord les avait nourris de son lait comme ses propres enfants, et qui, dans la suite des temps, les avait engraissés à l'aide d'une nourriture plus solide ; en sorte que l'Eglise put avec justice répéter à leur sujet cette complainte du prophète Isaïe : « J'ai nourri des enfants, et je les ai élèves, et après cela ils m'ont méprisé[5]» Que le Seigneur daigne les épargner et rentrer dans leurs cœurs, afin qu'ils apprennent à servir en toute crainte la mère qu'ils ont abandonnée! Surtout qu'il ait encore plus d'indulgence pour celui qui, ayant cent brebis, n'a vu que celle du pauvre et la lui a enviée, et de qui le Seigneur a dit : « Vous avez tué Naboth, et de plus, vous vous êtes emparé de sa vigne[6] ! ». Malheur à celui-là, quel qu'il soit ! car, selon la déclaration du prophète, celui-là est un homme de sang.

 

A la suite de plusieurs réclamations réitérées, le seigneur patriarche et les autres prélats des églises reconnurent l'impossibilité de faire réussir leurs demandes auprès des frères, et l'affaire fut portée des deux côtés à la cour du pontife romain. Le seigneur patriarche, quoique fort âgé et presque centenaire, prit avec lui plusieurs prélats, savoir le seigneur Pierre, archevêque de Tyr et deux de ses suffragants (le seigneur Frédéric, évêque d'Accon, et le seigneur Amaury, évêque de Sidon), le seigneur Baudouin, archevêque de Césarée; le seigneur Constantin, évêque de Lydda; le seigneur Rainier, évêque de Sébaste, etc. ; enfin le seigneur Herbert, évêque de Tibériade. Le printemps avait ramené une plus douce température, les vents d'hiver cessaient d'agiter la mer, et le souffle du vent d'ouest commençait à rendre la navigation, plus facile : le seigneur patriarche et les prélats se mirent en route, et, protégés par le Tout-Puissant, ils arrivèrent, après une heureuse traversée, dans la ville d'Otrante, port de mer situé dans la Pouille.

 

Tandis que les évêques d'Orient mettaient le pied sur ce territoire, l'empereur de Constantinople, cédant aux invitations que le seigneur Pape lui avait adressées, ainsi que je l'ai déjà dit, avait envoyé des princes dans ce pays, chargés de sommes considérables, et ceux-ci avaient occupé toute la contrée les armes à la main, et du consentement des principaux seigneurs qui y habitaient. Lorsque le seigneur patriarche partit d'Otrante avec les prélats pour se rendre à Brindes, les gens de l'Empereur avaient déjà pris possession de cette dernière ville, que les citoyens lui avaient livrée, et la citadelle seule, avec le petit nombre d'habitants qu'elle renfermait, demeurait encore fidèle au Roi. D'un autre côté, le comte Robert, dont j'ai déjà fait mention, suivi de tous ceux qui s'étaient dévoués à son parti, soit par haine contre le Roi, soit par affection pour lui, s'était emparé de vive force des belles métropoles de Tarente et de Bari, et de tout le littoral qui s'étend jusqu'à l'extrémité du royaume. Les grands et illustres Robert prince de Capoue et le comte André avaient pris possession pour leur compte de toute la Campanie, vulgairement appelée terre de Labour, et de Salerne, Naples et San Germano; toute cette contrée était dans une si grande agitation, que les passants même ne pouvaient trouver nulle part ni repos ni sécurité. Pendant ce temps, l'empereur des Romains, le seigneur Frédéric, était encore dans les environs d'Ancône avec ses armées; mais les légions qu'il avait amenées en Italie y souffraient horriblement ; les plus grands et les plus nobles princes de l'Empire périssaient successivement ; à peine en restait-il un dixième; ceux qui survivaient à ce désastre voulaient, à toute force, retourner chez eux, et l'Empereur, ne pouvant les retenir, se voyait contraint, malgré lui, à faire toutes ses dispositions de départ, et abandonnait à regret des affaires qui auraient encore demandé sa présence, particulièrement celles qui se rapportaient au royaume de Sicile.

 

Le seigneur patriarche et les prélats, remplis d'anxiété, délibéraient, et ne savaient quelle route suivre pour se rendre auprès du Pape, tant la guerre et l'esprit de sédition, répandus en tous lieux, semblaient fermer toutes les issues. Un certain Ansquetin, chancelier du roi de Sicile, qui assiégeait la ville de Bénévent, refusa aux députés que le seigneur patriarche lui avait envoyés pour lui demander une escorte, la faculté même de passer dans cette ville, par où la route était beaucoup plus courte. Enfin ayant pris l'avis de quelques hommes sages, le patriarche prit la voie de mer, et arriva à Ancône avec tout son cortège. Il envoya aussitôt quelques évêques auprès du seigneur empereur des Romains, qui était déjà en marche pour rentrer dans ses États, les chargeant de le saluer de sa part et de lui demander des lettres pour le Pape, au sujet de l'affaire qu'il allait traiter. L'Empereur, poursuivant sa marche, avait déjà dépassé les villes de Sinigaglia et de Pésaro ; cependant les députés l'atteignirent, et il satisfit à leur demande. Le seigneur patriarche se dirigea alors vers Rome avec tout son cortège, marchant sur les traces du seigneur Pape, qui venait de sortir de la ville de Narni, et le poursuivant comme un homme qui fuit. Arrivé à Rome, le patriarche s'y reposa quelques jours; mais ayant appris que le Pape s'était arrêté à Férentino, il s'y rendit en toute hâte pour ouvrir enfin des négociations sur l'affaire qui l'appelait en Italie. Quelques personnes disaient que le seigneur Pape évitait à dessein de se laisser joindre par le patriarche, afin de le fatiguer et de l'accabler de frais, et l'on ajoutait qu'il s'était laissé séduire par les immenses présents des frères Hospitaliers arrivés auprès de lui longtemps auparavant, et qu'il était disposé en leur faveur. D'autres disaient que le seigneur Pape n'avait précipité sa marche que pour se diriger vers la ville de Bénévent, toujours étroitement bloquée. Deux choses demeuraient évidentes, c'est que le seigneur Pape et les gens de sa maison avaient admis les frères Hospitaliers dans leur intimité, et que d'autre part le Pape mettait une sorte d'obstination affectée à repousser loin de lui le seigneur patriarche et tous les siens, comme s'ils eussent été des enfants adultérins, indignes de sa présence.

 

Le patriarche cependant, arrivé à Férentino, se présenta, selon l'usage, devant le prince des apôtres; il fut mal accueilli, et plus mal traité encore ; la plupart des cardinaux ne lui témoignèrent que mauvaise volonté, et il acquit, par la contenance même du seigneur Pape, la certitude des dispositions qu'on lui avait annoncées. Cependant, fidèle aux conseils de quelques-uns de ses sages amis, le patriarche sut se contenir ; il avait beaucoup de gravité ; il continua à voir souvent le Pape, et dans les jours de fête il assista régulièrement au consistoire, toujours entouré du vénérable cortège de ses évêques, et toujours pressé par une troupe d'avocats tout prêts à remplir leurs fonctions toutes les fois qu'il pourrait en avoir besoin. Enfin les deux partis obtinrent audience; on disputa pendant plusieurs jours de suite, toujours inutilement, et le seigneur patriarche voyant bien, de même que quelques-uns de ses amis intimes, qu'il lui serait impossible de rien obtenir, prit congé du et fit ses dispositions pour retourner dans son rempli de confusion et de crainte, et dans une situation plus fâcheuse qu'au moment de son arrivée. Il se trouva à peine dans toute la foule des cardinaux deux ou trois hommes qui osassent se montrer fidèles au Christ, et disposés à soutenir son ministre dans sa juste cause : ce furent le seigneur Octavien et le seigneur Jean de Saint-Martin, qui avait été archidiacre du seigneur patriarche, lorsque celui-ci était archevêque de Tyr. Tous les autres se retirèrent après avoir reçu les présents, et suivirent les voies de Balaam fils de Bosor. Le seigneur Pape, empressé de s'occuper de ses affaires particulières, traversa la Campanie, et se rendit à Bénévent.

 

Cependant le roi de Sicile, le seigneur Guillaume, ayant appris, par les nombreux messagers qui lui furent expédiés, que dans la Pouille le comte Robert de Basseville, assisté des Grecs , avait occupé de vive force tout le pays ; que dans la Campanie le prince de Capoue et le comte André étendaient chaque jour leur autorité ; qu'enfin le seigneur Pape, retiré à Bénévent, encourageait et soutenait tous ceux que je viens de nommer; le roi de Sicile, dis-je, rassembla ses chevaliers dans toute la Sicile et dans la Calabre, et se rendit dans la Pouille à la tête d'une nombreuse armée. Arrivé auprès de Brindes, il mit aussitôt en fuite le comte Robert, et dispersa les Grecs dès la première rencontre -, leur armée fut presque entièrement détruite, et leurs chefs furent pris et chargés de fers[7]. Il s'empara avec un pareil succès des immenses trésors que les Grecs avaient apportés, et les fit verser dans ses coffres; puis, ayant repris possession de toute la contrée qui l'avait renoncé, et s'étant réconcilié avec les peuples du pays, il alla, de sa personne, presser le siège de Bénévent. Le seigneur Pape, qui s'y était renfermé avec les cardinaux et tous les habitants, se trouvèrent, dès ce moment, exposés à toutes sortes de maux ; les vivres leur manquaient, et déjà tous éprouvaient les plus vives sollicitudes, quand tout-à-coup, après l'échange de plusieurs messages, la paix se trouva conclue, sous plusieurs conditions secrètes, entre le seigneur Pape et le roi de Sicile, à l'exclusion de tous ceux qui n'avaient entrepris tant de travaux et bravé tant de périls que sur les instances du seigneur Pape. En se voyant déçus de leurs espérances, et en apprenant que le Pape n'avait point demandé grâce pour eux et s'était borné à conclure la paix pour lui et pour l'église romaine, les nobles que j'ai déjà nommés éprouvèrent de vives anxiétés, et cherchèrent aussitôt les meilleurs moyens de sortir du royaume et de sauver du moins leurs personnes. Les comtes Robert et André se rendirent promptement en Lombardie avec quelques autres nobles, et de là auprès du seigneur Empereur. Plus malheureux que les autres, le prince de Capoue avait fait ses dispositions pour s'embarquer et passer le Garigliano. Déjà il avait envoyé en avant quelques-uns des siens, et était demeuré sur le rivage avec un petit nombre d'hommes, lorsqu'il fut arrêté et fait prisonnier par ceux-là même qui devaient le transporter. H fut livré aux fidèles du Roi, et conduit de là en Sicile, où il languit à jamais dans le fond d'une prison; on lui arracha les yeux, et il mourut enfin misérablement.

 

Vers le même temps, et tandis que le royaume de Jérusalem jouissait, grâce à la miséricorde de Dieu, d'une assez grande prospérité, les peuples qui l'avoisinaient de deux côtés furent misérablement livrés à une agitation à peu près imprévue. Un homme très puissant en Egypte, et qui remplissait les fonctions de soudan[8], se rendit auprès du calife, seigneur de la contrée (que les Égyptiens ont coutume d'honorer et de vénérer comme un Dieu), et étant entré familièrement chez lui, en sa qualité de gouverneur chargé du fond de ses affaires particulières, il l'assassina traîtreusement dans la chambre la plus retirée du palais[9]. On dit qu'il se porta à ce crime dans l'intention d'élever son fils Hosereddin à la dignité de calife, et afin de continuer sans trouble et sans inquiétude à diriger l'administration du royaume, sous l'autorité de son fils. Il espéra pouvoir tenir cet événement secret pendant quelques jours, et se donner ainsi le temps de s'emparer du grand palais et de la totalité des trésors, et de rassembler ses amis et ses serviteurs, pour pouvoir au besoin résister à ceux qui voudraient lui faire rendre compte de son crime. Mais il en arriva tout autrement. Bien peu de temps après le meurtre, le peuple en fut instruit, et tous, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, se levèrent comme un seul homme ; ils investirent aussitôt la maison dans laquelle le soudan s'était retiré après avoir commis son crime, et demandèrent d'une voix unanime la punition de l'homme de sang qui avait audacieusement attenté à la vie du souverain de la contrée. Comme on le pressait très-vivement, le soudan reconnut qu'il ne lui restait aucun moyen de salut; il ouvrit ses trésors, et tandis que le peuple vociférait sous ses fenêtres, il lui fit jeter de l'or, des pierreries, et tous les objets précieux qu'il possédait, afin de trouver pour lui-même un moyen plus facile de s'échapper, pendant que le peuple serait occupé à recueillir ses riches dépouilles. En effet, le Soudan sortit avec une nombreuse escorte, accompagné de ses fils et de ses petits-fils, en dépit de ceux qui l'avaient assiégé dans sa demeure, et dirigea sa marche vers le désert, afin, disait-on, de se rendre à Damas. Les Égyptiens cependant le poursuivirent avec ardeur, pour s'opposer à l'exécution de ce projet. Son fils aîné et quelques autres hommes de sa maison, remplis de prudence et de valeur, éloignaient de lui ceux qui le poursuivaient, résistaient à leurs attaques, et les maintenaient toujours à la même distance. De temps en temps ils laissaient en arrière, et cela avec intention, des vases d'or ou d'argent, des vêtements précieux, des ouvrages en soie d'une valeur considérable, afin de retarder les ennemis dans leur marche, et de leur susciter des occasions de querelle au sujet du partage des dépouilles. Enfin, les Égyptiens voyant qu'ils ne pouvaient parvenir à leurs fins, abandonnèrent l'entreprise et retournèrent chez eux : le soudan continua sa marche, espérant avoir échappé enfin aux difficultés et aux dangers de sa position, et s'avança en toute sécurité. Mais il ne tarda pas à tomber de Charybde en Scylla. Les Chrétiens, informés de son prochain passage, s'étaient placés en embuscade, comme des hommes qui veulent nuire à un ennemi; ils se tenaient cachés en silence, lorsque le soudan tomba à l'improviste dans le piège ; dès la première rencontre, il fut blessé mortellement, et périt enfin par le glaive. Ce noble Égyptien se nommait Habeis[10], et son fils, Nosereddin : toutes leurs maisons et toutes les richesses qu'ils avaient emportées d'Egypte tombèrent entre les mains des Chrétiens, qui s'en retournèrent ensuite chez eux chargés de précieuses dépouilles, pliant sous le poids d'un butin tel qu'on n'en avait jamais vu dans notre pays , et après en avoir fait entre eux la distribution, selon les règles ordinaires. Parmi ceux qui prirent part à cette expédition se trouvaient surtout des chevaliers, frères du Temple ; ils eurent par conséquent, en raison de leur nombre, une part plus considérable dans la répartition du butin : sans parler des divers objets précieux qui leur échurent en partage, le sort leur assigna le fils du noble Égyptien, Nosereddin , homme très audacieux, et qui jouissait d'une grande réputation chez les Égyptiens pour ses talents militaires : son nom seul était redouté des peuples de tout le pays, et son aspect répandait partout la terreur, et ne laissait aucun espoir de salut. Les frères du Temple le retinrent assez longtemps dans les fers : il témoigna un ardent désir d'être régénéré par le Christ; il apprit à connaître les lettres romaines, et commençait même à s'instruire dans les premiers principes de la foi chrétienne, lorsque les frères le vendirent au prix de soixante mille pièces d'or aux Égyptiens, qui le réclamaient pour le faire périr. Ils le livrèrent chargé d'une chaîne de fer, les mains et les pieds liés ; on le plaça sur un chameau, dans une cage de fer, et on le transporta en Egypte, où le peuple assouvit sur lui sa rage inhumaine, en le déchirant avec les dents et le dépeçant en mille morceaux.

 

 

[1157] L'année suivante Renaud de Châtillon, prince d'Antioche, cédant aux conseils d'hommes pervers qui exerçaient sur lui la plus grande influence, commit un nouveau crime, digne des plus grandes expiations , en entrant en ennemi, et à la tête de ses légions , dans l'île de Chypre, voisine de notre royaume, qui lui avait été toujours utile, et s'était montrée constamment son amie, et en en prenant possession de vive force. Il faut que j'explique ici les faits qui amenèrent cette abominable invasion.

 

Il y avait dans la province de Cilicie, et dans les environ de Tarse, un noble et très-puissant Arménien, nommé Toros, qui, par son inconstance et les torts dont il se rendait coupable, encourait fréquemment la disgrâce du seigneur Empereur. Rempli de confiance, tant à cause de la distance qui le séparait de l'Empire qu'à raison des montagnes d'un abord difficile dans lesquelles il faisait sa résidence ordinaire, Toros descendait dans les plaines de la Cilicie pour les ravager et enlever du butin, ne craignant point de faire toutes sortes de dommages sur le territoire de son seigneur, et d'accabler de maux divers les fidèles de l'Empire, quelle que fût d'ailleurs leur condition. L'Empereur, en ayant été informé, écrivit à Renaud de convoquer ses chevaliers, de rejeter Toros loin des frontières de ses États, et de faire ses efforts pour garantir de pareilles incursions les terres appartenant aux Ciliciens, ses sujets ; lui annonçant en outre que, s'il avait besoin d'argent pour accomplir cette mission, il ne manquerait pas en temps opportun de lui envoyer une somme suffisante sur ses propres trésors.

 

En conséquence, et pour obtempérer aux ordres de l'Empereur, Renaud convoqua ses chevaliers, entra en Cilicie, en expulsa Toros, et détruisit entièrement son armée. Il espérait, pour prix d'un si grand service, que l'Empereur lui accorderait une honorable récompense; mais voyant que le souverain retardait l'exécution de ses promesses, et impatient de tout délai, ce prince entreprit la criminelle expédition dont j'ai parlé. Prévenus de sa prochaine arrivée par quelques-uns des nôtres, les habitants de l'île de Chypre avaient rassemblé, tant bien que mal, toutes leurs forces ; mais Renaud en entrant chez eux dispersa promptement leur armée, et la détruisit même si complètement qu'il n'y eut bientôt plus un seul homme qui osât entreprendre de lever le bras contre lui. Dès ce moment, il parcourut toute File en pleine liberté, renversa les villes, démolit les forteresses, brisa impudemment les portes des couvents d'hommes et de femmes, et livra les religieuses et les jeunes filles à la brutalité de ses compagnons d'armes : ils enlevèrent une immense quantité d'or, d'argent, et toutes sortes de vêtements précieux ; mais les pertes de ce genre furent comme nulles aux yeux de ce malheureux peuple, comparées aux offenses plus graves faites à la pudeur publique. Ils se livrèrent pendant quelques jours, et dans toute la contrée, à tout l'emportement de leur fureur, et comme personne ne leur opposa la moindre résistance, ils n'épargnèrent ni l'âge ni le sexe, et ne témoignèrent aucun égard pour la différence des conditions. Enfin, emportant de tous côtés de précieuses dépouilles et toutes sortes de richesses, ils se rendirent vers la mer, se rembarquèrent et allèrent descendre sur le territoire d'Antioche. Des trésors si mal acquis furent promptement dissipés entre leurs mains, pour confirmer la vérité de ce proverbe que « mauvais butin ne peut faire aucun profit ».

 

Dans le même temps, une immense multitude d'Arabes et de Turcomans, plus forte qu'on n'en avait encore vu, s'était rassemblée dans une forêt voisine de la ville de Panéade, et qu'aujourd'hui l'on appelle vulgairement du même nom. Ces Turcomans habitent comme les Arabes sous des tentes, et se nourrissent comme eux du lait de leurs troupeaux. Anciennement les forets dont il est ici question, tant celle qui s'étend vers le nord que celle qui se prolonge vers le midi et celle qui couvre le mont Liban, étaient désignées sous le nom unique de forêts du Liban. On lit dans les saintes Écritures que Salomon y fit construire une maison; édifice très-somptueux et digne d'admiration, qui fut appelé la maison de la foret du Liban. Maintenant, comme je viens de le dire, la forêt entière a pris le nom de la ville de Panéade, dont elle est également voisine. Les peuples dont je viens de parler, après avoir obtenu d'abord l'assentiment du seigneur Roi et conclu solennellement avec lui un traité de paix, avaient conduit leurs troupeaux dans cette forêt, et principalement un nombre infini de chevaux, qui y trouvaient d'abondants pâturages. Des hommes impies, fils de Bélial, et qui n'avaient point devant les yeux la crainte du Seigneur, allèrent trouver le Roi, et parvinrent aisément, à l'aide de perfides suggestions, à l'entraîner dans leurs méchants desseins. Ils le déterminèrent à oublier sa parole, à ne plus se souvenir du traité qu'il avait conclu avec les Arabes, à faire une irruption subite sur ces peuples, après qu'ils eurent conduit dans la forêt leur gros et leur menu bétail, et à livrer à leur propre avidité tant les hommes que les animaux. Ce .qui fut dit fut fait. Le Roi, chargé de dettes envers des étrangers, ne sachant comment faire pour s'acquitter avec ses créanciers, et disposé par conséquent à adopter un moyen quelconque de sortir de cet embarras, prêta trop facilement l'oreille à de perfides conseillers, et céda enfin à leurs insinuations. S'abandonnant aux avis des impies, il convoqua ses chevaliers, et s'élança à l'improviste sur les Arabes et les Turcomans, qu'il surprit sans défense et ne s'attendant nullement à une pareille agression. Il les attaqua en ennemis et les livra à l'avidité de tous les siens : quelques-uns de ces étrangers trouvèrent leur salut dans la fuite, grâce à la rapidité de leurs chevaux ; d'autres, obéissant à l'impérieuse nécessité, parvinrent à s'échapper en s'enfonçant dans l'épaisseur des bois ; tout le reste périt par le glaive, ou fut livré à une dure servitude. On enleva un immense butin et des dépouilles telles, à ce qu'on assure, qu'on n'en avait jamais vu autant dans nos contrées. Tout homme du peuple, et même .de la plus petite populace, eut en partage un grand nombre de chevaux; et cependant les Chrétiens ne sauraient se faire de ces richesses un titre de gloire ni d'éloge, puisqu'ils n'avaient remporté cet avantage qu'en violant un traité de paix, et en maltraitant, au gré de leurs caprices, des hommes qu'ils avaient surpris sans défense, qui se reposaient sur la parole du Roi, et qui n'étaient pas en état de leur résister. Aussi le Seigneur, qui rétribue avec justice et qui est le Dieu des vengeances, ne voulut pas que les nôtres pussent se réjouir longtemps d'un gain aussi honteux ; et faisant connaître, pour leur plus grande confusion, qu'il faut demeurer fidèle à sa parole même avec les infidèles, il leur envoya en témoignage de vengeance la punition de leurs crimes, leur rendit au double la peine de leurs péchés, et ajouta à leur confusion par cette aggravation de châtiment, ainsi qu'on le verra par la suite de ce récit.

 

A peu près à la même époque, Honfroi de Toron, connétable du Roi, et seigneur à titre héréditaire de la ville de Panéade, fatigué des dépenses qu'il avait à faire et des sollicitudes continuelles que lui donnait cette ville, voyant qu'il lui serait impossible de s'y maintenir et de la gouverner à lui seul, obtint le consentement du Roi pour en faire un partage égal avec les frères Hospitaliers ; de telle sorte que ceux-ci étant possesseurs de la moitié de la ville et de toute sa banlieue, entrèrent aussi pour moitié dans toutes les dépenses d'utilité et de nécessité publiques, et concoururent, selon leur devoir, à la défense de leur portion. Cette ville se trouvait située sur les confins du territoire des ennemis, et par conséquent fort près d'eux, en sorte qu'on ne pouvait y arriver ou en sortir sans courir les plus grands dangers, à moins de marcher avec une forte escorte ou de suivre secrètement des chemins détournés.

 

Les frères, après avoir pris possession de la partie de la ville qui leur échut, résolurent un jour de faire des approvisionnements en vivres et en armes, et de conduire des troupes dans la place, afin de la mettre en bon état de défense. Ils rassemblèrent à cet effet un grand nombre de chameaux et d'autres animaux destinés au transport des bagages; ils se mirent en marche avec leur suite, afin d'accompagner leur expédition et de l'appuyer, au besoin, de la force des armes, et se dirigèrent vers la ville de Panéade, dans l'intention de l'approvisionner pour un long espace de temps. Déjà ils étaient arrivés assez près de la ville avec tous leurs bagages, quand tout-à-coup les ennemis, instruits de leur approche, se présentèrent devant eux, et, les pressant du glaive, renversant et tuant un grand nombre d'entre eux, rompirent les rangs et s'emparèrent du convoi, tandis que le reste de la troupe cherchait son salut dans la fuite. Tous ceux que la vivacité de l'attaque empêcha de se sauver périrent par le glaive ou furent chargés, de fers. Ainsi toutes les provisions qui avaient été rassemblées pour le service de la place tombèrent au pouvoir des ennemis pour être employées à son préjudice. Les frères cependant, redoutant de nouveaux accidents du même genre et les dépenses qui en résultaient, renoncèrent aux conditions stipulées par leur traité, et résignèrent entre les mains d'Honfroi de Toron leur portion de propriété sur la ville, avec les charges et les bénéfices qui en résultaient.

 

Aussitôt profitant des circonstances favorables, Noradin, enorgueilli de ce dernier succès, résolut d'assiéger la ville de Panéade, au moment où les événements récents venaient d'y répandre la consternation[11]. Il convoqua ses chevaliers, fit transporter des machines, arriva à l'improviste sous les murs de la place, disposa ses troupes en cercle, et commença l'investissement. Il y avait dans un des quartiers de la ville une citadelle bien pourvue d'armes, de combattants, et même de vivres, eu égard du moins aux circonstances présentes, et qui, telle qu'elle était, pouvait encore servir d'asile à tous les habitants, même après la perte de la place. Se confiant cependant aux fortifications de la ville, et habitués à de semblables attaques, les citoyens résolurent de se défendre avec vigueur, et ils eussent même pu, conformément à leurs désirs, se maintenir avec succès, s'ils ne se fussent laissés aller à quelques imprudences, par suite d'une présomption excessive. Noradin, de son côté, les attaqua avec toutes sortes de machines et d'instruments à projectiles ; il employa des archers qui travaillaient continuellement et ne leur laissaient aucun moment de repos, et la nuit comme le jour ils faisaient les plus grands efforts pour harasser les assiégés et les réduire aux dernières extrémités. Déjà un grand nombre d'entre eux avaient été tués, d'autres étaient blessés mortellement, en sorte qu'il n'en restait plus beaucoup pour suivre tous les travaux nécessaires à la défense ; et si le seigneur de Toron, et son fils, digne émule de la valeur de son père, combattant l'un et l'autre pour leur héritage, et toujours prêts à se montrer dans l'occasion, n'eussent par leur exemple encouragé les citoyens à la résistance, il est certain que ceux-ci n'auraient pu suffire à une si grande tache, et qu'ils auraient enfin cédé aux forces trop supérieures des assiégeants; mais, comme je l'ai dit, la présence de leurs seigneurs les animait, leur fermeté inébranlable relevait les courages abattus et inspirait de nouvelles forces pour de nouveaux combats.

 

Un jour que les ennemis les pressaient plus vivement que de coutume, les assiégés ouvrirent une porte de la ville et sortirent pour aller se battre au dehors. S'étant avancés assez imprudemment, ils irritèrent leurs nombreux ennemis par leurs provocations: ceux-ci s'élancèrent sur eux, et les citoyens, ne pouvant supporter leur choc, entreprirent de rentrer aussitôt dans la place. Comme ils arrivaient en désordre auprès de la porte, il leur fut impossible de la fermer, et les ennemis entrèrent pêle-mêle avec eux, et en si grand nombre qu'ils s'emparèrent de vive force de la ville, et contraignirent les assiégés à se retirer précipitamment dans la citadelle, non sans courir de grands dangers et sans perdre beaucoup de monde.

 

Cependant le seigneur Roi fut instruit des maux que souffrait la ville de Panéade, et apprit qu'elle était réduite aux dernières extrémités par suite des efforts de Noradin. Il rassembla, autant que les circonstances le lui permirent, des troupes de gens de pied et de chevaliers, et se rendit en toute hâte auprès de Panéade, dans l'intention d'en faire lever le siège ou de tenter la fortune des combats.

 

Le prince Noradin, instruit des projets et de la prochaine arrivée du Roi, leva le siège, pour ne pas s'exposer lui-même aux chances toujours incertaines d'une bataille. Mais avant de sortir de la ville, dont il s'était emparé de vive force, il y mit le feu, et rentra ensuite sur son territoire. Il ne voulut pas cependant laisser débander les troupes qu'il avait déjà rassemblées; il les retint auprès de lui, en leva même de nouvelles, et alla, comme s'il eût pressenti l'avenir, se placer en embuscade dans les forêts voisines, pour attendre la suite des événements. Le Roi arriva à Panéade, apportant aux habitants des secours vivement désirés ; il y demeura jusqu'à ce que l'on eût relevé tout ce qui avait été renversé, consolidé ce qui était ébranlé, et jusqu'à ce que les murailles eussent été réparées et la ville rétablie dans l'état où elle se trouvait auparavant. A cet effet, on convoqua dans toutes les villes voisines et dans tout le royaume, des mâcons, et tous ceux qui avaient quelque notion des travaux d'architecture : les tours et les murailles furent réparées en toute diligence; on releva les remparts, et dans l'intérieur de la ville les citoyens s'occupèrent à remettre leurs maisons et les édifices publics en bon état; car, ainsi que je l'ai dit, Noradin, pendant qu'il occupait la place, avait renversé toutes ces constructions, de dessein prémédité. Ces travaux terminés, le Roi et ses princes jugèrent qu'un plus long séjour serait désormais inutile aux intérêts des citoyens : tout était rétabli comme avant le siège, et la ville même se trouvait alors approvisionnée pour assez longtemps en vivres, en armes et en combattants. Le Roi renvoya donc tous les gens de pied, et ne garda que les chevaliers pour se rendre avec eux à Tibériade. Il sortit de la ville, et dirigeant sa marche vers le midi, il alla camper auprès du lac nommé Melcha[12]. L'armée y passa la nuit, mais sans prendre aucune précaution, et sans observer les principes de l'art militaire et les règles prescrites pour les campements. Il n'est que trop ordinaire qu'à la suite d'événements qui ont réussi au gré de leurs désirs, les hommes se laissent aller à la négligence. Les malheureux seuls se tiennent constamment sur leurs gardes. C'est pourquoi peut-être il a été dit : « Mille tomberont à votre côté (gauche), et dix mille à votre droite[13]. » La plupart des hommes, en effet, lorsqu'ils sont poussés par la prospérité et enorgueillis par le succès, s'élancent en aveugles dans les précipices ; et ceux, au contraire, que l'adversité a éprouvés et fatigués, avertis par leurs propres périls et devenus sages à leurs dépens, ont appris à se conduire avec plus de circonspection dans les circonstances douteuses, et redoutent la fortune dont ils ont plus souvent essuyé les rigueurs. Le Roi, en voyant un si grand prince renoncer au siège de la ville qu'il attaquait, pensa qu'il était allé bien loin avec son armée, et qu'il lui serait impossible de rassembler de nouveau tant de nations diverses pour l'attaquer lui ou les siens. Dans cette persuasion, il se laissa aller trop imprudemment, et permit avec trop d'indulgence que chacun des siens se conduisît au gré de ses caprices.

 

Cependant les ennemis, placés toujours en embuscade, apprirent que le Roi avait renvoyé ses gens de pied ; que le reste de son armée, se croyant en toute sûreté, était campé sans précaution sur les bords du lac Melclia; et que quelques-uns de nos princes, tels que Philippe de Naplouse et quelques autres, s'étaient retirés suivis de leur escorte. Aussitôt, voyant que les événements répondaient à leurs vœux, ils levèrent leur camp, et marchant en toute hâte sous la conduite de leur prince, ainsi que les circonstances l'exigeaient, ils se dirigèrent vers le lac, et arrivèrent d'abord sur les rives du Jourdain, qui les séparaient de l'armée chrétienne. Ils passèrent le fleuve au lieu vulgairement appelé le gué de Jacob, et vinrent s'établir en deçà du Jourdain sur le point où l'armée royale devait passer le lendemain. Lorsque le jour fut revenu, cette armée se remit effectivement en route, ignorant tout-à-fait les pièges qui lui avaient été dressés pendant la nuit et les dispositions faites par les ennemis. Elle s'avança donc en toute sécurité, et ne redoutant aucun événement fâcheux, vers le lieu que les Turcs avaient occupé secrètement : aussitôt ceux-ci sortant des retraites où ils s'étaient cachés pour attaquer les Chrétiens à l'improviste, se présentèrent devant eux au moment où ils ne s'y attendaient nullement, pour les frapper du glaive ennemi et porter la mort dans leurs rangs. Les nôtres se ravisant, quoique trop tard, et renonçant à leurs entretiens particuliers, dès qu'ils eurent reconnu qu'il s'agissait d'une attaque sérieuse, s'élancèrent sur leurs chevaux et prirent les armes ; mais avant qu'ils se fussent préparés à la résistance et eussent eu le temps de se reformer, leurs rangs furent rompus ; les ennemis les serrant de près les attaquèrent vigoureusement avec le glaive, et bientôt les nôtres se trouvèrent sur tous les points divisés en petits pelotons qui n'avaient aucune consistance.

 

Le Roi demeurait entouré d'un petit nombre des siens qui ne l'abandonnaient point; mais lorsqu'il vit que les rangs étaient rompus, que le désordre de son armée la livrait de toutes parts aux ennemis, que ceux-ci prenaient de moment en moment de nouvelles forces , tandis que les nôtres pliaient de tous côtés et avaient plié même dès le commencement de l'action , il s'occupa du soin de sa propre sûreté, et se décida sagement à se rendre sur une montagne située dans le voisinage : il y arriva à travers les plus grands périls , et à l'aide d'un cheval vigoureux, passant tantôt à droite, tantôt à gauche, pour éviter la rencontre des ennemis, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et après mille difficultés, qu'il parvint à se réfugier dans un château fort, nommé Sephet[14], établi sur cette même montagne. La plupart de nos princes furent faits prisonniers dans cette journée, et il n'en périt qu'un très-petit nombre; car tous indistinctement, tant ceux qui étaient renommés pour leur sagesse et leur grande expérience à la guerre, que les simples soldats, empressés de sauver leur misérable vie, se livraient sans résistance à l'ennemi comme de vils esclaves, n'éprouvant aucune horreur pour une honteuse servitude, et ne redoutant point l'infamie qui devait s'attacher à jamais à cette conduite. On remarquait parmi les prisonniers un homme noble et illustre, le seigneur Hugues d'Ibelin, Odon de Saint-Amand, maréchal du Roi; Jean Gottmann, Richard de Joppé et Balian son frère, Bertrand de Blanquefort, maître du Temple, hommes religieux et remplis de la crainte de Dieu ; et beaucoup d'autres encore dont les noms nous sont inconnus. Le Seigneur fit justement retomber sur nous le fruit de nos mauvaises voies ; nous avions, au mépris des lois de l'humanité , opprimé injustement des hommes innocents, et qui s'étaient reposés avec confiance sur notre bonne foi, et par un juste retour nous tombâmes dans une confusion égale à celle qu'ils avaient ressentie : «Vous nous « avez rendu un sujet d'opprobre à nos voisins, et un objet d'insulte et de moquerie à ceux qui sont tout autour de nous ; vous nous avez fait devenir la fable des nations, et les peuples secouent la tête en nous regardant[15]». Cependant le Seigneur se montra encore miséricordieux envers nous, car il n'oublie point ses compassions, et dans sa colère même il ne contint point sa miséricorde, puisqu'il pourvut au salut du Roi, sans lequel il est hors de doute que tout le royaume se serait trouvé, à la suite de cette journée, exposé aux plus grands dangers; ce que Dieu éloigne constamment de nous! Quelque illustre que soit un chevalier, il n'y a jamais en lui que la fortune d'un homme; mais les périls du Roi sont ceux de tout le peuple, ainsi que le fidèle David, plein de sollicitude pour le Roi, nous l'a soigneusement donné à entendre, en disant : Domine, salvum fac regem! « Seigneur, sauvez le roi ! »

 

Cependant toute la contrée éprouvait de vives sollicitudes en apprenant les divers bruits qui se répandaient de tous côtés au sujet du Roi : les uns disaient qu'il était mort frappé par le glaive; d'autres, qu'il était parmi les prisonniers et que les ennemis l'avaient emmené chargé de fers, mais sans le connaître; d'autres enfin, que la clémence divine l'avait garanti de tout mal, et qu'il avait échappé au tumulte des combats. Le peuple entier flottait dans son anxiété, en proie à une pieuse sollicitude, comme l'est une mère pour son fils unique. Chacun ignorant sa destinée imaginait tout ce qui peut arriver de plus funeste, et redoutait avec une tendre compassion que le Roi ne l'eût éprouvé. Lui cependant, aussitôt que le pays se trouva un peu délivré de la présence des ennemis, se rendit en toute hâte dans la ville d'Accon, avec le petit nombre de ceux qui l'avaient accompagné dans le château fort, et avec quelques autres des siens, échappés par hasard au désastre de la veille ; il y entra aux applaudissements et aux cris de joie de toute la population, qui l'accueillit comme s'il revenait à la vie. Cet événement arriva dans la quatorzième année du règne du seigneur Baudouin, et le 19 du mois de juin[16].

 

Noradin, toujours plein de courage et toujours ardent à poursuivre ses succès, parcourut tout le pays, et s'enrichit du butin qu'il enleva de tous côtés : il convoqua ensuite de nouvelles troupes, expédia un édit pour en faire lever à Damas et dans toute la contrée environnante, et résolut d'aller mettre de nouveau le siège devant Panéade, ne se doutant nullement que le Roi et ses princes, dont il avait détruit toutes les forces, pussent venir porter secours aux assiégés. En exécution de ce projet, il se rendit aussitôt devant cette place, l'investit une seconde fois en ennemi acharné, établit de nombreuses machines dans les positions les plus convenables, fit attaquer les tours et ébranler les murailles, et employant avec activité le secours de ses archers qui faisaient pleuvoir sur la ville des grêles de flèches, il fit tous ses efforts pour éloigner des remparts ceux qui s'y étaient renfermés, et leur enlever tout moyen de résistance. Les citoyens cependant, se souvenant des fautes qu'ils avaient faites lors du dernier siège, et qui les avaient empêchés de défendre la ville aussi bien qu'ils l'eussent désiré, voulurent s'en garantir, et se retirèrent spontanément dans la citadelle. Le connétable, Honfroi de Toron, en quittant cette ville pour vaquer à d'autres affaires, en avait confié le commandement et la défense à un sien cousin, nommé Gui de Scandalion, homme rempli d'expérience à la guerre, mais presque dépourvu de foi, et qui ne connaissait point le Seigneur. Celui-ci, poussé par son zèle pour le service de celui qui lui avait remis cette charge, et par son attachement à sa propre réputation, désireux de soutenir dans tout leur éclat les titres de gloire qu'il s'était faits par ses exploits à la guerre, ne cessait d'encourager les assiégés par ses paroles autant que par ses exemples ; il les excitait à faire une résistance vigoureuse, leur promettant l'arrivée prochaine de troupes auxiliaires, et offrant à tous ceux qui se conduiraient bien l'espoir assuré d'une gloire immortelle : aussi tous combattaient avec ardeur comme pour leurs propres intérêts, et les ennemis demeuraient frappés d'étonnement et d'admiration en les voyant supporter des veilles continuelles et braver toutes les fatigues. De leur côté les assiégeants, ardents à attaquer de toutes leurs forces ceux qui leur résistaient de même, ne cessaient de leur faire toutes sortes de maux; comme ils étaient beaucoup plus nombreux, ils pouvaient se relever les uns les autres-, et par ce moyen ils accablaient de leurs attaques journalières et réduisaient aux abois les assiégés, qui n'avaient pas comme eux les moyens de réparer leurs forces épuisées. Cependant on annonça au Roi, et les princes du royaume qui avaient survécu à la dernière catastrophe n'ignorèrent pas non plus que les habitants de Panéade gémissaient sous le poids des maux les plus cruels. Le Roi envoya aussitôt des députés, tant au prince d'Antioche qu'au comte de Tripoli, pour les engager à venir en toute hâte au secours de la ville assiégée : lui-même expédia des hérauts dans tout le royaume pour convoquer ce qui restait encore de chevaliers. Dieu se montra propice à ses vœux, et peu de jours après, et même avant le moment où on les attendait, les deux illustres seigneurs que je viens de nommer se réunirent au camp royal, au dessous du château neuf, dans le lieu appelé Noire-Garde, d'où l'on voyait la ville assiégée. Noradin, ayant appris que les princes et le Roi s'étaient réunis et se disposaient à marcher vers la place, se montra, selon sa coutume, plein de sagesse et de prudence dans la conduite de ses affaires, et se décida à lever le siège. Quoiqu'il se fût déjà emparé de vive force de plusieurs quartiers de la ville, et que les assiégés eussent perdu tout espoir de résister avec succès, il aima mieux rentrer dans ses États que s'exposer aux chances toujours incertaines des combats.

 

Tandis que ces divers événements se passaient dans le royaume de Jérusalem, et que la captivité de la plupart de nos principaux seigneurs répandait partout la consternation, la clémence divine laissa tomber sur nous un regard de bonté, en faisant arriver dans le port de Béryte l'illustre et magnifique seigneur Thierri, comte de Flandre, ainsi que sa femme Sibylle, sœur consanguine du seigneur Roi. Déjà en plusieurs occasions, son arrivée dans le royaume avait été un événement heureux et fort utile au pays; aussi le peuple entier apprit son débarquement avec des transports de joie qui semblaient un pressentiment de l'avenir, comme si la présence de ce prince et des siens devait faire cesser en grande partie les maux insupportables dont le royaume était accablé. Tous ceux qui faisaient des vœux, dans leur pieuse sollicitude, pour la tranquillité publique, ne furent point trompés dans leurs espérances, et dès son arrivée le comte fut pour le pays comme un bon ange de miséricorde, qui, marchant en avant, dirigea les voies des Chrétiens pour le plus grand bien du royaume et pour la gloire du nom du Christ. La suite de ce récit servira à le démontrer.

 

Cependant les princes, tant ecclésiastiques que séculiers, voyant le Roi parvenu à l'âge viril et n'ayant pas encore de femme, désiraient lui voir des enfants, car il importait qu'un fils du Roi pût recueillir sa succession en qualité d'héritier légitime. Ils se concertèrent donc entre eux, et résolurent de chercher pour le Roi un mariage honorable, afin qu'il pût avoir des descendants. A la suite de longues délibérations, de nombreux motifs leur firent juger que la chose la plus convenable serait de faire quelque tentative auprès du seigneur empereur de Constantinople pour une proposition de ce genre. D'une part, il avait dans son palais plusieurs nobles jeunes vierges qui lui étaient unies par les liens du sang, et d'autre part, comme il était le prince le plus puissant et le plus riche des mortels, ses trésors pouvaient servir à retirer le royaume de la profonde misère qui l'affligeait, et le faire passer de son extrême détresse à la plus grande abondance. En conséquence, et du consentement de tous, on chargea des députés de se rendre, avec l'aide de Dieu, à Constantinople, et d'y suivre l'accomplissement de ces projets. Ces députés furent le seigneur Attard, évêque de Nazareth, et le seigneur Honfroi de Toron, connétable du royaume : tous deux, après avoir terminé leurs préparatifs, s'embarquèrent pour se rendre au lieu de leur destination.

 

Mais afin de ne pas perdre dans l'oisiveté le bienfait du voyage de l'illustre prince Thierri et des nobles et braves chevaliers arrivés avec lui, les princes, inspirés par la grâce divine, résolurent d'un commun accord de se rendre dans le pays d'Antioche avec toutes leurs forces : d'abord ils en donnèrent avis au prince de cette contrée et au seigneur comte de Tripoli, et les invitèrent l'un et l'autre officieusement à tenir leurs chevaliers prêts pour le jour qui leur fut désigné, afin que ce même jour l'armée pût entrer subitement sur le territoire des ennemis. En effet, protégés par la faveur céleste, tous les Chrétiens, quoique partis de points très-divers, se réunirent en même temps dans les environs de Tripoli, et dans le lieu appelé vulgairement la Boquée; puis ayant organisé leurs bataillons, ils pénétrèrent de vive force dans les pays ennemis. D'abord ils n'eurent aucun sujet de se réjouir de leur entreprise. Ils attaquèrent avec beaucoup de vigueur une place appartenant aux ennemis, et nommée vulgairement le Château-Rouge ; mais tous leurs efforts furent infructueux. Ce mauvais début fut suivi cependant de meilleures chances. Le seigneur Renaud, prince d'Antioche, leur proposa de se rendre dans sa principauté; il les sollicita avec toute la vivacité possible, et les princes, cédant à ses instances, se mirent en marche avec toutes leurs forces, et s'avancèrent sous de plus favorables auspices. Après qu'ils furent arrivés à Antioche, et tandis qu'ils y faisaient quelque séjour pour délibérer sur ce qu'il y avait de mieux à faire pour eux dans les circonstances présentes, le Roi et les princes apprirent par un messager, qui le leur annonça de la manière la plus positive, la nouvelle qui pouvait leur être le plus agréable. Noradin, le plus puissant de nos ennemis, qui avait tout récemment établi son camp auprès du château de Népa avec une nombreuse armée, était ou mort, ou frappé du moins d'un mal incurable et qui ne lui laissait aucun espoir. Le messager déclara, en preuve de ses assertions, que la veille il avait vu le camp de Noradin dans le plus grand désordre, à tel point que ses esclaves, même les plus intimes, et ses propriétés particulières, avaient été livrées indistinctement au pillage, et étaient devenues la proie de quiconque avait voulu s'en emparer; que ses bataillons s'étaient dispersés en poussant des cris de désespoir, au milieu des larmes et des témoignages de la plus profonde douleur; qu'enfin la confusion régnait dans son armée, et qu'elle se retirait de tous côtés. Le rapport de ce messager était dans le fait assez conforme à la vérité : Noradin avait été réellement atteint d'une maladie qui ne lui laissait aucune chance de salut[17] ; le désordre s'était mis dans les rangs de son armée, tout y était livré au pillage, nulle violence enfin ne pouvait être réprimée, ainsi qu'il arrive presque toujours chez les Turcs lorsque leur seigneur vient à mourir. Pendant ce temps, Noradin, devenu impotent et hors d'état de se servir d'aucun de ses membres, avait été déposé dans une litière, et transporté par ses fidèles jusqu'à Alep. Les nôtres, ayant appris ces nouvelles et voyant que tout semblait concourir à l'accomplissement de leurs projets, résolurent d'un commun accord, et après avoir tenu conseil, d'envoyer des députés au très-puissant prince des Arméniens, le seigneur Toros : ils le firent supplier très-instamment, et employèrent tous les moyens possibles pour lui persuader de ne faire aucun retard, de se rendre en toute hâte à Antioche avec des troupes auxiliaires, et de daigner se réunir aux princes illustres qui l'appelaient pour recueillir avec eux les fruits de leurs travaux. Aussitôt qu'il eut reçu la députation, ce prince éprouva une vive joie : actif autant que vaillant, il rassembla sur-le-champ des forces considérables, se mit tout de suite en marche et arriva à Antioche. Les nôtres l'accueillirent avec empressement ; ils sortirent ensuite de la ville à la tête de leurs troupes, et se mirent en route pour Césarée.

 

Cette ville est située sur les bords du fleuve Oronte, qui arrose aussi les murs d'Antioche. Quelques personnes l'appellent communément Césarée, et la prennent pour la ville de ce nom, belle métropole de la Cappadoce, où vécut et commanda le bienheureux et illustre docteur Basile; mais c'est une erreur qu'il faut relever. Cette Césarée, métropole de la Cappadoce, est à plus de quinze journées de marche, ou environ, d'Antioche ; mais la ville de Césarée se trouve dans la Cœlésyrie, autre province séparée de la Cappadoce par plusieurs provinces intermédiaires; elle ne s'appelle pas Césarée, mais bien Césare, et est l'une des villes suffragantes du patriarcat d'Antioche. Elle est située d'une manière assez avantageuse; la partie inférieure de la ville s'étend dans la plaine, et au sommet de la partie supérieure est une citadelle très forte; édifice assez long, mais extrêmement étroit, et défendu, indépendamment de sa position naturelle, d'un côté par la ville, de l'autre par le fleuve, en sorte qu'il n'y a aucun chemin pour y aborder.

 

Nos princes, ayant disposé leurs bataillons en bon ordre, selon les lois de l'art militaire, s'avancèrent donc vers cette ville, et aussitôt qu'ils y furent arrivés chacun d'eux plaça ses troupes dans les positions les plus convenables et l'on entreprit l'investissement de la place. La crainte de l'ennemi avait fait rentrer tous les habitants. Aussitôt le Roi et tous ceux qui avaient campé en dehors firent mettre en place les machines et les instrui1iens à projectiles, et s'occupèrent d'attaquer la ville et de lui faire tout le mal possible, en poursuivant leurs travaux sans relâche. Les princes faisaient les plus grands efforts, à l'envi les uns des autres, chacun encourageant les siens et leur promettant des récompenses, dans la position qui lui avait été assignée par le sort. Chacun voulait être le premier à s'emparer de la place, chacun recherchait avec ardeur l'honneur d'y pénétrer avant tous les autres, et pendant ce temps les assiégés étaient tellement pressés et tourmentés que de toutes parts la mort semblait les menacer. Les habitants de cette ville n'avaient aucune expérience de la guerre, et s'occupaient exclusivement du commerce. D'ailleurs dans les circonstances présentes, et comme ils ignoraient complètement ce qui s'était passé, ils n'avaient nullement redouté un siège, et s'étaient pleinement confiés en la puissance de leur seigneur, qu'ils croyaient en parfaite santé, aussi bien qu'aux bonnes fortifications de leur ville. Ces divers motifs les mettaient entièrement hors d'état de supporter un si lourd fardeau, et il leur était impossible de soutenir les assauts qu'on leur livrait sans cesse, ou de résister dans les combats. Aussi perdirent-ils tout courage au bout de quelques jours; les assiégeants, persévérant avec ardeur, s'élancèrent sur les remparts, et pénétrèrent de là dans la ville; ils s'en emparèrent de vive force : les citoyens se retirèrent dans la citadelle; les nôtres prirent possession de ce qu'ils trouvèrent dans la partie inférieure de la ville ; tout fut livré au pillage, et pendant quelques jours ils usèrent à leur gré et des habitations des citoyens et de tout ce qu'ils y découvraient.

 

Il eût été convenable et même assez facile de poursuivre l'entreprise avec la même vigueur, afin de s'emparer de la citadelle et de prendre en même temps tous ceux qui s'y étaient réfugiés, mais il s'éleva entre nos princes une contestation d'abord assez légère, et qui ne laissa pas d'être fort nuisible. Le seigneur Roi, voulant pourvoir à la sûreté générale, et voyant que le seigneur comte de Flandre était en état, avec ses chevaliers et l'argent qu'il possédait, de garder la place et de s'y maintenir contre les forces ou les embûches des ennemis, avait résolu de la confier à ce comte, et dans cette intention, il avait en outre résolu de suivre avec activité le siège de la citadelle, afin de lui en remettre également la garde, et de lui donner ainsi la ville et le fort, pour qu'il les possédât à titre perpétuel et héréditaire. Tous les princes avaient approuvé ce projet et donné leur consentement à son exécution : mais le prince Renaud suscita bientôt des difficultés, disant que dans le principe cette ville, ainsi que les dépendances, faisaient partie de l'héritage du prince d'Antioche, qu'ainsi celui qui la posséderait, quel qu'il fût, devrait engager sa foi au prince d'Antioche. Le comte était tout disposé à s'engager de fidélité envers le Roi, pour la possession de cette place, mais il refusait formellement d'y consentir à l'égard du prince d'Antioche, soit que ce fût le seigneur Renaud, qui à cette époque administrait la principauté, soit que ce fût le jeune Bohémond, que l'on espérait voir bientôt élevé à cette dignité ; et le comte disait à cette occasion, qu'il ne s'était jamais engagé de fidélité qu'envers des rois. Ce différend survenu entre nos princes, en punition de nos péchés, fit négliger l'affaire la plus importante , lorsqu'il eût été facile cependant d'en obtenir le succès, et les Chrétiens, gorgés de butin et courbés sous le poids de leurs riches dépouilles, retournèrent alors à Antioche.

 

Vers le même temps, Mirmiram[18], frère de Noradin, ayant appris la maladie de celui-ci, et croyant qu'il avait subi la loi commune, se rendit à Alep. Les citoyens lui livrèrent la ville, et il en prit possession sans difficulté ; mais tandis qu'il insistait vivement pour obtenir qu'on lui livrât aussi la citadelle, il apprit que son frère vivait encore, et aussitôt il congédia ses troupes et se retira de cette place.

 

Ce fut encore à cette même époque que le seigneur Foucher, patriarche de Jérusalem, et huitième patriarche latin, entra dans la voie de toute chair. Cet homme religieux et craignant Dieu mourut dans la douzième année de son pontificat, et le 20 novembre[19]. Enfin à peu près vers le même temps, la reine Mélisende et ceux qui étaient demeurés dans le royaume, parmi lesquels on remarquait Baudouin de l'Ile, à qui le seigneur Roi avait confié en partant le gouvernement du pays, donnèrent tous leurs soins à une entreprise dont le succès fut complet : les Chrétiens reprirent possession d'une forte position, située au-delà du Jourdain et sur le territoire de Galaad; c'était une caverne extrêmement bien fortifiée, que les ennemis leur avaient enlevée par artifice quelques années auparavant, profitant d'un moment où les nôtres ne se tenaient pas sur leurs gardes. On expédia un messager au Roi pour lui annoncer cet événement, et la nouvelle d'un tel succès répandit la joie dans toute l'armée.

 

Pendant ce temps, nos princes séjournaient encore à Antioche. J'ai déjà dit qu'ils avaient eu peu de temps auparavant quelque mésintelligence au sujet de la ville de Césare; cependant le Seigneur rétablit l'unanimité parmi eux, et, réunis de nouveau par les liens de la paix, ils résolurent de tenter quelque entreprise remarquable et digne de vivre à jamais dans la mémoire des hommes. En conséquence, et du consentement de tout le monde, ils formèrent le projet d'aller assiéger un château fort, voisin de la ville d'Antioche (il en était tout au plus à douze milles de distance). Ce fort était extrêmement nuisible à la ville; son pouvoir et sa juridiction s'étendaient au loin dans la plaine, sur les maisons de campagne vulgairement appelées casales[20]. En exécution de ce projet, toute l'armée se rendit devant cette forteresse, le jour de la Nativité du Seigneur, et y dressa son camp.

 

Noradin cependant continuait à être retenu par la maladie qui l'avait frappé. On avait appelé auprès de lui les plus habiles médecins de tout l'Orient ; ils lui administraient des remèdes, mais ils semblaient impuissants à détruire le mal, en sorte que l'on désespérait complètement de la vie de ce prince. Cet événement, que les nôtres considéraient comme une heureuse dispensation de la Providence, les encourageait plus que toute autre chose à poursuivre l'accomplissement de leur projet, car si ce prince eût joui alors d'une bonne santé, il eût été à peu près impossible à notre armée d'agir aussi librement dans les contrées soumises à sa domination.

 

Mais le Roi, et tous ceux qui étaient avec lui, prenant avantage de ces circonstances, mettaient d'autant plus d'activité à poursuivre le succès de leur entreprise, qu'ils savaient parfaitement que Noradin n'était pas en état de s'occuper lui même de ses affaires. Ils investirent donc de toutes parts la forteresse dont je viens de parler, et firent dresser les machines et préparer tous les instruments qui servent en pareil cas à faire le plus de mal possible à des assiégés. Ce fort était situé sur une colline peu élevée, qui présentait l'aspect d'une chaussée transportée et construite de main d'homme, et sur laquelle on aurait bâti l'édifice. Aussi les hommes les plus sages de l'armée s'occupaient avec beaucoup de soin à faire tresser et à pourvoir de tous les instruments nécessaires des machines dans lesquelles on pût faire enfermer en toute sûreté des hommes qui seraient ensuite employés à miner la chaussée. Ils pensaient en effet (et la chose paraissait assez vraisemblable) qu'après avoir fait pratiquer secrètement des mines en dessous de cette chaussée, on pourrait faire écrouler une partie des Mtimens qu'elle supportait, et ils faisaient en même temps tresser avec beaucoup d'activité des claies en osier, des échelles de moyenne dimension, et tous les instruments nécessaires pour le genre d'opérations qu'ils suivaient.

 

Tandis qu'on faisait tous ces préparatifs, les chefs des troupes de gens de pied et des compagnies de chevaliers, furent invités par la voie des hérauts, et plus particulièrement encore par des exhortations secrètes, à faire les plus grands efforts pour attaquer et fatiguer les assiégés de toutes sortes de manières. Chacun des chefs occupa, avec ses domestiques et les gens de sa maison, une position fixe qui lui fut assignée, et pressa vivement les travaux, comme si le succès de toute l'entreprise eût dépendu de lui seul. Chacun s'efforçait de prouver qu'il avait auprès de lui les meilleurs serviteurs; les assauts contre la place se succédaient sans interruption; on se battait tous les jours, et de tous côtés on poussait les travaux avec tant d'ardeur, avec une sollicitude si constante, que l'ouvrage d'un temps, beaucoup plus long se trouva enfin terminé dans l'espace de deux mois. Un certain jour une machine à projectiles, qui ne cessait nuit et jour de lancer d'énormes blocs de pierre sur la citadelle, vint à frapper le commandant chargé de la défense du fort ; il tomba brisé en mille morceaux. Aussitôt après sa mort les assiégés furent dispersés comme des brebis dont le berger a été renversé, et, tels que les grains de sable que la chaux n'a pas réunis, ils cessèrent dès ce moment de se montrer, comme ils avaient fait jusqu'alors, obstinés à résister à leurs ennemis.

 

Dès qu'ils furent informés de cet événement, les nôtres au contraire redoublèrent d'efforts, voyant bien que les assiégés se ralentissaient sensiblement. En effet, quelques jours après, ceux-ci envoyèrent une députation au seigneur Roi, et lui rendirent la place, sous la condition d'en sortir librement et sans trouble, et de rentrer dans leur pays en emportant tout ce qui leur appartenait : on leur donna des guides pour les garantir de toute attaque, et les conduire en sûreté jusqu'au lieu qu'ils avaient eux-mêmes indiqué. Dès qu'ils eurent repris possession de ce fort, qui se trouvait situé dans la juridiction du prince d'Antioche, les Chrétiens le lui rendirent, et retournèrent dans cette ville, heureux d'avoir si bien terminé cette entreprise : ils prirent alors congé les uns des autres; le seigneur Roi rentra dans le royaume avec l'illustre comte de Flandre, et le seigneur comte de Tripoli les accompagna avec beaucoup d'obligeance jusqu'à Tripoli.

 

Le siège de Jérusalem était devenu vacant par la mort du seigneur patriarche Foucher, de précieuse mémoire. Les prélats des églises se rassemblèrent donc dans la cité sainte pour s'occuper, conformément aux statuts canoniques, de l'élection d'un chef pour cet illustre siège. Ce choix fut fait, à ce qu'on dit, fort irrégulièrement par l'effet des intrigues de la sœur de la reine Mélisende et de la dame Sibylle, comtesse de Flandre et sœur du seigneur Roi : on nomma le seigneur Amaury, prieur de l'église du Sépulcre, né Français, de l'évêché de Noyon et de la ville de Nesle. Amaury était assez lettré, mais d'une simplicité excessive, et à peu près incapable. Le seigneur Hernèse, archevêque de Césarée, et le seigneur Raoul, évêque de Bethléem, s'opposèrent à son élection, et se portèrent ensuite pour appelants. Amaury prit cependant possession du siège, et chargea le seigneur Frédéric, évêque d'Accon, de se rendre auprès de l'église romaine, alors gouvernée par le seigneur Adrien : l'Evêque, profitant de l'absence de ses adversaires, et répandant, à ce qu'on assure, ses largesses avec une grande profusion, gagna enfin la bienveillance du siège de Rome, et revint rapportant au patriarche le manteau qui l'investissait de la plénitude de son office pontifical.

 

Cependant Noradin se rétablit, grâce aux soins assidus de ses médecins, et lorsque le Roi fut rentré dans son royaume ce prince, ayant recouvré une parfaite santé, se rendit dans les environs de Damas. Afin de ne point s'endormir dans l'oisiveté, et pour qu'on ne pût dire qu'il avait perdu son activité accoutumée, il résolut l'été suivant d'attaquer une position occupée par les Chrétiens, dans le pays appelé Sueta[21] ; il rassembla son armée, convoqua de nombreuses forces auxiliaires, et se présenta à l'improviste devant la forteresse. C'était une caverne située sur le flanc d'une montagne extrêmement escarpée : elle était entièrement inaccessible, soit d'en haut, soit d'en bas : on n'y arrivait que de côté, et par un sentier fort étroit, sur le bord d'un précipice qui rendait ce passage extrêmement dangereux. Il y avait dans l'intérieur de la caverne des maisons et des hôtelleries qui fournissaient à ses habitants toutes les choses dont ils pouvaient avoir besoin ; on y voyait également une source d'eau vive qui ne tarissait jamais, en sorte que cette position, fort utile d'ailleurs pour le pays, se trouvait aussi bien pourvue que le permettaient les étroites dimensions du local.

 

 

[1159] Le Roi, informé par un rapport fidèle, prit avec lui le comte de Flandre, rassembla les forces du royaume, et se rendit en toute hâte vers ce lieu : déjà les habitants, ne pouvant supporter les fatigues du siège, avaient consenti à des conditions, telles que les impose une impérieuse nécessité, et s'étaient engagés formellement à rendre la place qu'ils occupaient s'ils ne recevaient des secours au bout de dix jours. Informé de cette circonstance, le Roi se hâta autant qu'il lui fut possible, et alla avec son armée dresser son camp à côté de Tibériade, et près du pont où les eaux du Jourdain se séparent du lac de Gennésareth. Noradin, ayant appris la prochaine arrivée des nôtres, céda aux conseils de Syracon[22], chef de sa milice, homme vaillant, et plein de confiance en ses forces, il leva le siège et marcha avec ses troupes à la rencontre des Chrétiens.

 

De son côté, le Roi, informé des projets de Noradin, convoqua tous les princes dans sa tente dès le point du jour, et après avoir humblement adoré le bois de la croix vivifiante, que portait le seigneur Pierre, archevêque de Tyr et notre prédécesseur de bienheureuse mémoire, tous, d'un commun accord, se préparèrent avec empressement au combat. Aussitôt les légions se mirent en mouvement, et les Chrétiens partirent le cœur plein d'allégresse, et, se croyant déjà maîtres de la victoire, dirigèrent leur marche vers le lieu où l'on disait que se trouvait réunie l'armée des ennemis. Ils les rencontrèrent en effet dans le voisinage. Armés jusqu'aux dents, ils se formèrent d'abord en plusieurs corps, et s'élancèrent ensuite sur les Turcs, marchant tous ensemble, et les pressant horriblement de leurs glaives, chacun combattant pour sa vie. Les ennemis cependant soutinrent le premier choc des nôtres avec beaucoup de fermeté, et sans se laisser intimider, frappant aussi avec leurs glaives et résistant vigoureusement pour repousser les maux qui les menaçaient. Enfin, après diverses vicissitudes, le ciel accorda la victoire aux nôtres; les ennemis vaincus prirent la fuite, non sans avoir perdu beaucoup de monde, et le Roi, vainqueur, demeura maître du champ de bataille. Ce succès fut remporté le i4 juillet dans la quinzième année du règne de Baudouin III[23], et dans le lieu nommé Puthaha. Le Roi en le quittant jugea nécessaire de se rendre avec toute son armée vers la position qui avait été assiégée par Noradin ; il fit réparer ce qui avait été détruit, approvisionna le fort en armes, en vivres et en braves guerriers, et après avoir heureusement terminé cette expédition il congédia son armée, renvoya chacun chez soi et retourna à Jérusalem.

 

J'ai déjà parlé des députés qui avaient été chargés de se rendre à Constantinople pour y négocier le mariage du seigneur Roi. L'un d'eux, le seigneur Attard, archevêque de Nazareth, mourut en chemin, et son corps fut rapporté dans sa propre église, par les soins et sous la conduite de ses fidèles. Il eut pour successeur le seigneur Létard, prieur de la même église, homme d'une extrême douceur, affable et bon, qui gouverne encore aujourd'hui l'église de Nazareth, et est dans la vingt-troisième année de son pontificat. Ceux des députés qui survécurent au seigneur Attard, savoir, le seigneur Honfroi, connétable, Josselin Peyssel et Guillaume des Barres, hommes nobles et illustres et ayant une grande expérience des affaires du monde, fidèles aux ordres qu'ils avaient reçus, se rendirent en toute hâte auprès du seigneur Empereur. Après beaucoup de délais, et à la suite de réponses énigmatiques telles que savent les faire les Grecs toujours rusés et qui répondent toujours par circonlocutions, les députés obtinrent enfin satisfaction ; ils réglèrent les conditions, tant de la dot que de la donation pour cause de mariage, et on leur promit de donner pour épouse au Roi la plus illustre des vierges élevées dans les retraites sacrées du palais impérial. Elle était nièce du seigneur Empereur, fille du seigneur Isaac, son frère aîné, et se nommait Théodora : elle était alors dans sa treizième année, et singulièrement remarquable par la beauté de sa personne et l'élégance de sa figure. Ses manières, et tout son extérieur, prévenaient en sa faveur toutes les personnes qui la voyaient. Sa dot consistait en cent mille hyperpères (monnaie d'or de Constantinople) de bon poids, sans parler de dix mille pièces de la même monnaie, que le seigneur Empereur donna généreusement pour pourvoir aux dépenses du mariage, et sans compter aussi son trousseau de jeune fille, consistant en or, pierreries, vêtements, perles, tapis, ouvrages en soie et vases précieux, le tout pouvant être évalué au plus juste à quarante mille pièces.

 

Le Roi s'était engagé envers le seigneur Empereur, par un écrit de sa propre main, à ratifier tout ce que ses députés arrêteraient avec lui, et ceux-ci promirent formellement de sa part qu'après la mort du Roi la Reine serait mise en possession et jouirait durant toute sa vie, en toute tranquillité et sans aucun obstacle, de la ville d'Accon et de toutes ses dépendances, à titre de donation pour cause de mariage. Ces conventions ayant été réglées et stipulées par écrit dans les mêmes termes, les plus grands princes de l'Empire furent désignés pour servir de chevaliers d'honneur à l'illustre jeune fille, et l'accompagner jusqu'auprès du Roi. Elle partit alors avec eux et avec les députés pour se rendre en Syrie, auprès de son futur époux. Au mois de septembre elle arriva en parfaite santé avec toute son escorte, et débarqua à Tyr. Peu de jours après, elle fut consacrée à Jérusalem, selon l'usage établi dans le royaume, et remise ensuite à son époux, parée du diadème royal, après la célébration solennelle de l'acte de mariage. Et comme à cette époque le patriarche élu de Jérusalem n'avait pas encore reçu l'acte de sa consécration, car les députés qu'il avait envoyés auprès du siège apostolique pour y défendre ses intérêts n'étaient pas encore de retour, on fit venir, en vertu des ordres du Roi, le patriarche d'Antioche Aimeri, afin qu'il conférât à la Reine l'onction royale, et qu'il célébrât, selon l'usage, les solennités du mariage. Aussitôt qu'il eut reçu son épouse, le Roi renonça entièrement à cette légèreté à laquelle on assure qu'il s'était trop abandonné jusqu'alors, en sorte qu'il eût pu dire avec l'Apôtre : « Quand j'étais enfant, je parlais en  enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant ; mais lorsque je suis devenu homme je me suis défait de tout ce qui tenait de l'enfant[24] ». On dit que dans la suite il aima sa femme d'une affection digne d'éloges, et l'on croit qu'il lui conserva jusqu'à la fin de sa vie une parfaite fidélité : renonçant à tout acte de frivolité, il parut dès ce moment entièrement changé, s'occupa sérieusement, et donna toute son attention aux choses utiles.

 

Cette même année[25], le seigneur empereur de Constantinople, ayant convoqué ses chevaliers avec toute la magnificence impériale dans toute la vaste étendue de son empire, résolut de descendre en Syrie à la tête d'une immense armée, recrutée de peuples parlant des langues et originaires de tribus et de nations diverses : il franchit l'Hellespont, traversa en toute hâte les provinces intermédiaires, et arriva avec toutes ses armées en Cilicie vers le commencement du mois de décembre, mais si subitement et tellement à l'improviste qu'à peine les habitants du pays pouvaient- ils en croire leurs yeux. Je dois dire ici quel était le principal motif d'une marche si rapide. Un prince arménien très-puissant, nommé Toros, dont j'ai eu déjà occasion de parler, s'était emparé de vive force de toute la Cilicie, située au dessous des montagnes au milieu desquelles il possédait plusieurs châteaux très-forts ; il avait occupé tout le pays, depuis la ville garnie de murailles jusqu'au moindre bourg, et soumis à son autorité Tarse, métropole de la première Cilicie; Anazarbe, métropole de la seconde, et plusieurs autres villes encore, telles que Mamistra, Adana, Sisium[26] après en avoir expulsé les gouverneurs qui y faisaient les affaires de l'Empereur. Ce souverain avait précipité sa marche et tenu ses intentions secrètes, afin de pouvoir surprendre l'Arménien à l'improviste. De plus, l'Empereur avait été ému d'un tendre intérêt pour les malheureux Cypriotes, dont la cause méritait bien sa protection, et contre lesquels le prince d'Antioche avait, comme je l'ai déjà rapporté, exercé inhumainement sa tyrannie, les traitant comme s'ils eussent été les ennemis de la foi et de détestables parricides. L'armée impériale arriva donc si subitement que Toros, qui habitait alors à Tarse, eut à peine le temps de pourvoir à son salut, en se retirant dans les montagnes voisines, et déjà même les légions de l'Empire et leurs principaux chefs s'étaient répandus de tous côtés, et avaient inondé la plaine. Agité par les tourments de sa conscience, le prince d'Antioche Renaud, qui peu de temps auparavant s'était abandonné en insensé à ses fureurs contre les innocents Cypriotes, et qui, également abominable devant Dieu et devant les hommes, avait accablé des plus cruels outrages les malheureux habitants de cette île, hommes, femmes et enfants, craignant, lorsqu'il apprit l'arrivée de l'Empereur, que les voix plaintives des malheureux qui criaient contre lui n'excitassent ce souverain à venger les injures dont ils se plaignaient, délibérait avec anxiété tantôt en lui-même, tantôt avec ceux de ses familiers qui pouvaient lui être demeurés fidèles, sur ce qu'il avait à faire dans ces circonstances, et recherchait péniblement l'espèce de satisfaction qu'il lui serait possible d'offrir pour racheter son offense et se réconcilier avec la grandeur impériale. L'arrivée de l'Empereur l'avait frappé, dit-on, d'une si grande terreur qu'il ne voulut pas même attendre celle du seigneur roi de Jérusalem, qui cependant ne devait pas tarder à venir le rejoindre, quoiqu'il dût être bien assuré que l'intercession et les bons offices du Roi étaient les plus propres à lui faire obtenir dans son intérêt les meilleures conditions possibles, surtout depuis la nouvelle alliance qui unissait le Roi et l'Empereur. Le prince d'Antioche, se livrant aux conseils de ses domestiques, emmena quelques-uns d'entre eux à sa suite, ainsi que le seigneur Girard, vénérable évêque de Laodicée, et se mit en route pour la Cilicie, où le seigneur Empereur était à la tête de ses armées. Il eut soin de s'assurer d'abord de la bienveillance de quelques-uns des familiers de l'Empereur, pour s'en faire de favorables intercesseurs, et il arriva ensuite à Mamistra. Après beaucoup d'intrigues, il rentra enfin en grâce auprès de l'Excellence impériale, mais à la plus grande honte et à la confusion de notre peuple. On dit en effet qu'il parut devant le seigneur Empereur, à la vue de toutes les légions, marchant pieds nus, portant des manches de laine coupées jusqu'aux coudes, le cou entouré d'une corde, et ayant en main une épée nue qu'il portait par la pointe, afin de pouvoir la présenter à l'Empereur par la poignée : là, se prosternant à ses pieds, et lui remettant son épée, il demeura étendu sur la terre jusqu'à devenir un objet de dégoût pour tous les assistants, et à changer en opprobre la gloire du nom latin; se montrant ainsi également ardent à faire le mal et à en offrir la réparation.

 

Le seigneur roi de Jérusalem, informé de l'arrivée de l'Empereur, prit avec lui son frère et une escorte d'élite parmi les princes du royaume ; il laissa à Jérusalem le seigneur comte de Flandre, qui avait résolu de saisir la première occasion favorable pour retourner dans son pays, et se rendit en toute hâte à Antioche. Il envoya de là des députés au seigneur Empereur, savoir le seigneur Geolïroi, abbé du temple du Seigneur, et qui connaissait bien la langue grecque, les nobles seigneurs Josselin et Piselle, les chargeant de présenter à l'Empereur ses salutations empressées, et de savoir quel serait son bon plaisir, et s'il désirait que le seigneur Roi se rendît auprès de lui. On répondit aux députés qu'ils eussent à inviter le Roi à se présenter le plus tôt possible devant l'Empereur. Ce souverain chargea en outre son illustre chancelier d'aller porter de sa part des lettres au Roi, et de l'engager aussi de vive voix, comme un fils tendrement chéri, à ne pas tarder de se rendre auprès de lui.

 

Au jour fixé, le Roi, prenant avec lui une escorte d'élite composée de ses plus illustres chevaliers, dirigea sa marche vers le camp de l'Empereur, et y fut reçu de la manière la plus honorable : l'Empereur envoya aussitôt à sa rencontre ses deux neveux, frères utérins, Jean protosébaste[27] et Alexis protostrator[28] qui tous deux occupaient le premier rang parmi les illustres du sacré palais, et il leur adjoignit une nombreuse escorte de nobles. Ils conduisirent le Roi jusqu'à la porte de la tente où habitait le seigneur Empereur, entouré de tous ses illustres : il y fut introduit avec beaucoup d'honneur ; l'Empereur le salua avec bonté, lui donna le baiser de paix, et le fit placer auprès de lui, sur un siège d'honneur, mais moins élevé que le sien. Il honora ensuite ses compagnons de voyage de ses salutations, leur donna avec bonté le baiser de paix, s'informa avec empressement de la santé du seigneur Roi et de ceux qui étaient arrivés avec lui, et montrant un visage plus enjoué que d'ordinaire, il leur témoigna, par ses paroles et par toutes ses manières, que leur arrivée lui était infiniment agréable, et qu'il jouissait vivement de la présence d'un si illustre prince et de tous les siens. Durant les dix jours que le Roi demeura assidûment auprès de l'Empereur, il eut avec lui de nombreux entretiens toujours infiniment agréables, tant en particulier que dans l'assemblée des grands, et comme il était plein de grâces, le Roi gagna, pendant ce temps, la bienveillance du seigneur Empereur et des princes, et entra si avant dans leur affection que tant qu'il vécut tous l'aimèrent comme s'il eût été pour eux un fils unique, et que depuis sa mort sa mémoire leur est demeurée chère, et est encore aujourd'hui en bénédiction au milieu d'eux.

 

Afin que son séjour auprès du seigneur Empereur ne fût pas infructueux. Le Roi, homme habile et rempli de sagacité pour les affaires, voyant que l'Empereur avait fait établir son camp en dehors de la ville, pour diriger son armée contre Toros qu'il poursuivait d'une haine implacable, et s'étant assuré par avance de l'agrément de l'Empereur, se mit à s'occuper avec le plus grand zèle des moyens de rétablir la bonne intelligence entre le prince arménien et le souverain de Constantinople. Il appela le prince auprès de lui, et celui-ci s'étant présenté, il lui fit résigner les places que le seigneur Empereur redemandait, et le rétablit en faveur, à tel point que le prince, avant de rentrer dans ses propres domaines, engagea sa foi à l'Empereur, toujours par l'entremise du seigneur Roi, et lui présenta la main. Après cela, l'Empereur, déployant une magnificence digne de son rang, combla le Roi et ses princes des plus riches présents, leur prodigua ses largesses ; et le Roi retourna alors à Antioche, emportant avec lui la bienveillance universelle.

 

J'ai entendu dire à quelques personnes entièrement dignes de foi, et dont on ne saurait révoquer en doute le témoignage, que sans compter les présents qu'il avait faits aux compagnons du Roi dans sa générosité prodigue, et qui passaient pour fort considérables, l'Empereur avait donné au Roi seul vingt deux mille hyperpères, et trois mille marcs d'argent de très-bon poids, indépendamment des vêtements, des étoffes de soie et des vases précieux qu'il y ajouta.

 

Arrivé à Antioche, le Roi y trouva son frère, le seigneur Amaury, comte de Joppé et d'Ascalon, et le seigneur Hugues d'Ibelin, qui, racheté naguère de captivité, était revenu dans la même ville. Ceux-ci, ayant aussi désiré aller se présenter à l'Empereur, partirent aussitôt après ; l'Empereur les accueillit avec bonté, les traita honorablement, les combla, selon son usage, de riches présents, et les renvoya auprès du Roi extrêmement satisfaits.

 

Après avoir célébré en Cilicie la solennité de la Pâque, et laissé passer ces jours de fête à jamais mémorables, l'Empereur dirigea ses armées vers Antioche, et, lorsqu'elles furent arrivées sous les murs de la ville, il s'y arrêta, et campa au milieu de cette multitude innombrable. Le seigneur patriarche alla à sa rencontre, suivi de tout le clergé et de tout le peuple, portant les saints Évangiles et entouré de toute la pompe des églises. Le Roi sortit aussi avec les princes d'Antioche, le comte d'Ascalon, et tous les grands seigneurs de son royaume et de la principauté : l'Empereur, couronné du diadème et revêtu de tous les ornements de son auguste dignité, fut introduit dans la ville avec les plus grands honneurs, au son des trompettes, au bruit des tambours, au milieu des hymnes et des cantiques. On le conduisit d'abord à l'église cathédrale, basilique du Prince des apôtres, et de là au palais, toujours escorté par les grands et par le petit peuple.

 

Après avoir employé quelques jours à se baigner et à d'autres plaisirs et divertissements corporels, après avoir répandu ses libéralités sur le peuple de la ville, avec sa profusion accoutumée , l'Empereur fit le projet de sortir pour aller à la chasse, et voulant échapper à l'ennui, il emmena avec lui le seigneur Roi, et se rendit dans les lieux les plus favorables pour ce genre de divertissement. Tandis que ces princes se livraient à cet exercice et parcouraient les forets le jour de la fête de l'Ascension, le Roi, emporté par le cheval qu'il montait sur un terrain couvert de broussailles et de buissons épineux, fut renversé et se cassa le bras, en roulant par terre avec son cheval. Dès qu'il en fut informé, l'Empereur, ému de la plus tendre compassion, et remplissant aussitôt les fonctions de chirurgien, mit un genou en terre, et prodigua au Roi les soins les plus empressés, comme eût pu le faire tout autre homme. Ses princes et ses parents, frappés d'un étonnement auquel se mêlait quelque indignation, ne pouvaient comprendre que l'Empereur oubliât la majesté impériale et négligeât le soin de son auguste dignité jusqu'à montrer pour le Roi un dévouement et une familiarité qui leur semblaient à tous tout-à-fait inconvenants. A la suite de cet événement, on retourna sur-le-champ à Antioche. L'Empereur allait tous les jours rendre visite au seigneur Roi, il renouvelait les cataplasmes, y appliquait les onguents nécessaires, mettait ensuite le plus grand soin à lui envelopper de nouveau le bras avec des bandages, et montrait en tout point autant de sollicitude qu'il eût pu en témoigner pour un fils. Aussitôt que le Roi se trouva en pleine convalescence, l'Empereur chargea des hérauts d'aller de sa part ordonner à tous les commandants des légions de conduire leurs corps vers la ville d'Alep, le jour qu'il leur fit indiquer, et d'envoyer en avant les machines et tous les instruments de guerre. Lui-même sortit ensuite de la ville avec le seigneur Roi, avec ses princes et ceux du royaume, au bruit des tambours, au son des trompettes et des clairons qui animent les combats, et il alla camper avec toute son armée dans le lieu appelé vulgairement le gué de la Baleine. Il envoya de là des députés à Noradin, qui se trouvait par hasard à Alep, et obtint par leur entremise la restitution d'un certain Bertrand, fils naturel du comte de Saint-Gilles, et de quelques autres compagnons de sa captivité[29]. Fort peu de temps après, l'Empereur, rappelé par ses affaires particulières, retourna dans ses Etats, et aussitôt après son départ le Roi rentra aussi dans son royaume avec ceux qu'il avait conduits à sa suite.

 

Vers le même temps[30], le seigneur pape Adrien étant mort d'une esquinancie, à Anagni, ville de la Campanie, son corps fut transporté à Rome, et enseveli avec honneur dans la basilique du bienheureux Pierre, prince des apôtres. Les cardinaux s'étant réunis pour conférer de l'élection de son successeur, se trouvèrent divisés dans leurs vœux, comme il arrive souvent en pareille circonstance. Les uns élurent le seigneur Roland, cardinal-prêtre de la même église de Saint-Pierre, sous l'invocation du bienheureux Marc, et chancelier du siège apostolique; on lui imposa les mains, il reçut l'ordination d'évêque et fut appelé Alexandre. Les autres élurent le seigneur Octavien, noble selon la chair, cardinal-prêtre de la même église, sous l'invocation de sainte Cécile d'au-delà du Tibre. Il reçut de la même manière l'imposition des mains et l'institution d'évêque, et fut nommé Victor. Les plus grands princes de la terre se prononcèrent pour l'un ou l'autre des deux partis, et ce schisme, élevé en punition de nos péchés, fut sur le point de diviser l'église latine, et de la séparer irrévocablement en deux factions. Enfin, au bout de dix-neuf ans, le seigneur Frédéric, empereur des Romains, qui jusqu'alors avait fourni des conseils et des secours au parti contraire, ramena l'unité dans l'Eglise, en se réconciliant pleinement avec le seigneur pape Alexandre ; la paix fut rétablie, les ténèbres de l'erreur furent dissipées, et l'on vit renaître la tranquillité , comme l'étoile du matin se montre resplendissante après avoir dispersé les brouillards.

 

 Cependant, Noradin éprouva une vive joie en apprenant le départ de l'Empereur ; son approche lui avait inspiré beaucoup de craintes, et son séjour dans le pays les avait encore augmentées. Dès qu'il se trouva à l'abri des redoutables entreprises de ce puissant prince, Noradin, voyant le roi de Jérusalem également rentré dans ses États, espéra avoir enfin trouvé l'occasion qu'il attendait depuis longtemps. Il convoqua aussitôt ses chevaliers dans tous ses domaines, les conduisit sur le territoire du soudan d'Iconium, limitrophe des siens, et entreprit de soumettre la ville de Marésie, et les deux bourgs de Cresse et Bethselin. Le soudan se trouvait alors éloigné de ce pays, il lui eût été difficile de porter secours à ses sujets, et c'était dans cette confiance que Noradin avait osé attaquer un rival bien plus puissant que lui. Le seigneur Roi ayant appris que Noradin était occupé de ces sièges avec toutes les forces dont il pouvait disposer, résolut aussi d'en prendre avantage pour lui-même. Il savait que le pays de Damas se trouvait dégarni de troupes et demeurait ainsi exposé à ses entreprises ; aussitôt il convoqua son armée, entra sur le territoire de Damas, et, livrant tout aux flammes et au pillage, il conduisit ses troupes, sans éprouver aucune résistance, depuis Offrum[31], illustre métropole de la première Arabie, jusqu'à Damas. Il y avait dans cette ville un noble, nommé Négémeddin, qui possédait, à ce qu'on assure, une grande expérience des affaires, et à qui Noradin avait entièrement remis le soin de ses domaines et le gouvernement de la ville et de toutes ses dépendances. Voyant son seigneur occupé au loin d'affaires très-importantes, et n'ayant pas lui-même de troupes qui le missent en état de résister aux efforts de l'armée royale, Négémeddin, prenant son parti en homme prudent, et voulant surtout éloigner les dangers qui le menaçaient, offrit au Roi quatre mille pièces d'or pour obtenir une paix de trois mois, gagna de nombreux intercesseurs à force de répandre de l'argent, réussit en effet à se faire accorder les conditions qu'il demandait, rendit en outre six captifs, simples soldats, qu'il tenait auprès de lui, et parvint ainsi, par sa sagesse, à éloigner de son pays le Roi et son armée.

 

A la même époque, la reine Mélisende, femme douée de plus de sagesse et de prudence qu'il n'appartient d'ordinaire à son sexe, et qui avait dirigé avec beaucoup de vigueur les affaires du royaume pendant trente ans et plus, tant du vivant de son mari que sous le règne de son fils, successeur de celui-ci, fut attaquée d'une maladie grave, dont elle ne put se guérir jusqu'au moment de sa mort. Ses deux sœurs, la dame comtesse de Tripoli et la dame abbesse de Saint-Lazare de Béthanie, lui prodiguèrent tous leurs soins ; on fit venir de tous côtés les plus habiles médecins qui ne cessèrent de lui administrer les remèdes qu'ils jugèrent les plus convenables; elle demeura fort longtemps couchée dans son lit, la mémoire un peu perdue, le corps à demi détruit, et dans un état presque de dissolution, n'admettant qu'un très-petit nombre de personnes auprès d'elle.

 

Cependant le délai que le Roi avait accordé à Négémeddin, gouverneur du pays de Damas, était expiré, et le temps de la trêve se trouvait passé : Noradin, n'ayant pas encore terminé ses affaires, demeurait dans le pays où il avait entrepris quelques sièges : le Roi entra de nouveau sur le territoire des ennemis ; il parcourut toute la contrée à main armée, enlevant du butin, mettant le feu partout, et se chargeant partout de riches dépouilles, sans rencontrer aucun obstacle. Après avoir ravagé le pays, détruit toutes les maisons des champs, et réduit leurs habitants en captivité, il rentra sain et sauf dans son royaume.

 

 

[1160] Peu de temps après, le prince d'Antioche, Renaud, apprit par ses éclaireurs qu'il y avait dans le pays qui avait appartenu jadis au comte d'Edesse, et maintenant entièrement dégarni de troupes, un territoire, situé entre les villes de Marésie et de Tulupa, où était rassemblé beaucoup de gros et de menu bétail ; que les habitants de ces lieux n'avaient aucune expérience de la guerre, et qu'il serait par conséquent facile de s'emparer de ce riche butin. Prêtant l'oreille avec trop de crédulité aux rapports qui lui furent faits, il rassembla aussitôt beaucoup de chevaliers, et se mit en marche sous les plus funestes auspices. Arrivé au lieu indiqué, il reconnut qu'on lui avait fait un fidèle rapport, et trouva à la vérité une innombrable quantité de bestiaux de toute espèce, mais ceux à qui ces troupeaux appartenaient étaient de fidèles Chrétiens. Dans toute l'étendue de ce pays, les Turcs n'habitent que les forteresses ; ils y sont même en petit nombre, et s'emploient à garder les places et à lever sur les gens de la campagne les tributs que ceux-ci paient aux seigneurs plus considérables dont ces Turcs sont les agents. Les campagnes ne sont habitées que par des Chrétiens, Syriens et Arméniens, qui s'occupent d'agriculture et font valoir les terres.

 

Le prince d'Antioche enleva de tous côtés beaucoup de butin, sans rencontrer aucune opposition, et il s'en revenait sain et sauf et en parfaite tranquillité avec les gens de son expédition, chargés de dépouilles et enrichis de toutes sortes de provisions, lorsque Mégeddin, gouverneur d'Alep, ami intime et serviteur fidèle et dévoué de Noradin, informé du prochain passage du prince, leva dans le pays les plus braves chevaliers et se hâta de marcher à sa rencontre, afin d'attaquer les Chrétiens dans quelque défilé, et de les écraser au milieu des embarras de leurs bagages, ou de les forcer du moins à les abandonner. La chose arriva en effet, selon les projets de l'habile Mégeddin. Précédé par ceux qui étaient venus de l'armée du prince pour lui donner avis de son approche, le gouverneur d'Alep arriva au lieu qu'ils lui indiquèrent, non loin de celui où le prince avait dressé son camp et rassemblé ses richesses. Instruit de l'arrivée des ennemis, celui-ci délibéra aussitôt avec les siens sur ce qu'il y avait à faire dans les circonstances présentes : renonçant au meilleur avis, selon lequel les Chrétiens auraient abandonné leur butin et seraient retournés chez eux sans rencontrer beaucoup de difficulté, ils aimèrent mieux ne point renoncer à leur capture, et combattre vaillamment les ennemis, si l'occasion leur en était offerte. Le matin, et lorsque le jour fut assez avancé, les bataillons se rencontrèrent, le combat s'engagea, et les ennemis attaquèrent avec beaucoup d'ardeur, employant tour à tour leurs arcs et leurs glaives. Au commencement les nôtres parurent disposés à résister avee vigueur, mais ils ne tardèrent pas à être frappés de consternation, tournèrent le dos et prirent la fuite, abandonnant tout leur butin. Le prince, destiné, en punition de ses péchés, à expier en personne toutes les impiétés qu'il avait commises , fut fait prisonnier, chargé de fers et conduit honteusement à Alep, où il fut, avec tous ses compagnons de captivité, livré en spectacle aux peuples infidèles. Cet événement arriva dans la dix-huitième année du règne du seigneur Baudouin, le a3 novembre, dans un lieu situé entre Cresse et Marésie, et appelé Commi.

 

 Vers le même temps, un certain Jean, homme fort lettré, cardinal-prêtre de l'église romaine, sous l'invocation de saint Jean et de saint Paul, chargé par le seigneur pape Alexandre de se rendre en Orient à titre de légat, débarqua à Biblios avec quelques Génois. Désirant obtenir la permission de faire son entrée dans le royaume en sa qualité de légat, il voulut d'abord sonder les dispositions du seigneur Roi et des autres princes du royaume, tant ecclésiastiques que séculiers, et savoir ce qu'ils pensaient de son voyage. J'ai déjà dit que le schisme survenu dans l'Eglise divisait alors presque toute la terre ; les uns soutenaient le parti du seigneur pape Alexandre, les autres s'étaient prononcés pour son rival. Après une longue délibération, on commença par prescrire au légat d'avoir à s'arrêter où il se trouvait, et de n'avoir garde de pénétrer plus avant dans le royaume, jusqu'à ce que les prélats des églises et les princes eussent délibéré mûrement, et qu'on pût lui mander ce qu'il aurait à faire lui-même. On convoqua donc à Nazareth, tant le seigneur patriarche que tous les autres prélats des églises; quelques princes et le seigneur Roi lui-même assistèrent aussi à cette assemblée, où l'on délibéra pour régler la conduite qu'il convenait de tenir dans un si grand embarras. Jusque là tous les évêques de l'Orient, dans les deux patriarcats, avaient évité de se prononcer ouvertement pour l'un ou l'autre parti ; en secret cependant les avis étaient divers, et chacun favorisait de ses vœux l'un ou l'autre des concurrents. Aussi, et comme il arrive presque toujours dans ces sortes d'assemblées, on vit paraître des opinions contraires et des désirs qui ne pouvaient s'accorder. Les uns disaient qu'il fallait reconnaître le seigneur Alexandre, et recevoir son légat, comme attaché au meilleur parti ; à la tête de ceux-ci était le seigneur Pierre, de pieuse mémoire en Dieu, notre prédécesseur dans l'archevêché de Tyr. Les autres, au contraire, préférant la cause du seigneur Victor, et disant qu'il s'était toujours montré l'ami et le protecteur du royaume, se refusaient absolument à admettre le légat. Le Roi, adoptant un moyen terme, avec l'assistance de ses princes et de quelques prélats, et craignant sur toutes choses que les évêques ne se divisassent entre eux, et qu'il ne s'opérât un schisme dans l'Église, proposa de ne reconnaître aucun des deux partis ; il dit que si le légat désirait se rendre aux lieux saints en qualité de pèlerin, pour y faire ses prières et sans prendre aucun caractère officiel, il fallait lui en accorder la permission, et lui donner même l'autorisation de séjourner dans le royaume jusqu'à ce qu'il trouvât l'occasion de s'embarquer, mais qu'alors aussi il fallait le faire repartir. Le Roi dit, à l'appui de son opinion, que le schisme était encore tout récent, que le monde ne pouvait encore savoir lequel des deux partis soutenait la meilleure cause, qu'il serait dangereux, dans une affaire aussi douteuse , de se prononcer d'après ses propres opinions, et de se précipiter définitivement dans un parti, au milieu de tant d'incertitudes : il ajouta encore que le royaume n'avait nul besoin d'un légat, qui ne ferait que charger les églises et les monastères de nouvelles dépenses, et les épuiser par ses extorsions. Telles furent les propositions du seigneur Roi ; quoiqu'elles parussent plus conformes aux intérêts du pays, ceux qui voulaient recevoir le légat firent prévaloir leur avis. On l'appela, il vint dans le royaume, et sa présence fut onéreuse à plusieurs même de ceux à qui son arrivée avait été d'abord agréable.

 

A la même époque le seigneur Amaury, comte de Joppé, eut un fils d'Agnès, fille du comte d'Edesse. Le Roi, sur la demande de son frère, le présenta sur les fonts sacrés, et lui donna son nom. Comme on lui demandait, en plaisantant, ce qu'il donnerait à son neveu, devenu, par le baptême, son fils adoptif, il répondit en homme enjoué et dont la parole était toujours pleine d'urbanité, qu'il lui donnerait le royaume de Jérusalem. Quelques hommes sages qui entendirent ces mots en furent frappés, et les recueillirent au fond de leur cœur : ils semblaient annoncer que le Roi, malgré sa jeunesse et celle de sa femme, serait enlevé de ce monde sans laisser de postérité; et en effet l'événement justifia ce présage.

 

Le prince d'Antioche ayant été fait prisonnier, et cette province se trouvant dépourvue de l'assistance d'un chef, le peuple de tout ce pays, saisi de crainte et d'anxiété, attendait de jour en jour la désolation dont il se sentait menacé si le Seigneur ne prenait soin de le garder. Dans cet état, les Antiochiens crurent devoir recourir à leur protecteur ordinaire, et s'adresser, pour obtenir les moyens de se défendre des maux qu'ils prévoyaient, à ceux qui avaient souvent accueilli leurs demandes sans jamais les repousser. A cet effet ils envoyèrent une députation chargée de faire connaître au seigneur roi de Jérusalem les prières et les lamentations des habitants du pays, et de le supplier instamment de venir, sans le moindre retard, au secours d'une nation désespérée, d'un peuple tout près de sa perte, dans l'assurance d'obtenir honneur et gloire auprès des hommes, et de recevoir du Seigneur des récompenses éternelles. Informé de la malheureuse situation de ce pays, et s'attachant à suivre les traces de ses prédécesseurs, le Roi, plein de compassion pour les angoisses que lui témoignaient les députés d'Antioche, se dévoua avec empressement à la tâche qui lui était offerte ; il prit avec lui de braves chevaliers, et se rendit en toute hâte à Antioche. Les grands et le petit peuple l'accueillirent à son arrivée avec des transports de joie. Il demeura dans cette ville autant que les circonstances parurent exiger sa présence, et s'occupa des affaires de la principauté avec tout le soin qu'il eût pu donner aux siennes ; puis il remit le gouvernement du pays au seigneur patriarche, pour en être chargé jusqu'au moment où il lui serait possible de revenir ; et après avoir pourvu d'une manière convenable aux dépenses de la province, il rentra dans le royaume, où le rappelait sa sollicitude pour ses affaires particulières.

 

A peine le Roi était-il de retour, qu'il vit arriver des députés venant de la part du seigneur empereur de Constantinople, hommes respectables et illustres dans le sacré palais, qui lui apportaient des lettres et étaient chargés en outre d'un message confidentiel. Le premier de ces députés était l'illustre Gundostephane, parent du seigneur Empereur; l'autre était le premier des interprètes du palais, Triffilène, homme adroit et fort zélé pour les intérêts de l'Empire. Ils lui apportèrent des lettres qui étaient conçues dans les termes suivants :

«  Vous saurez, très-chéri et bien-aimé de notre Empire, que l'heureuse Irène, d'illustre mémoire dans le Seigneur, compagne de notre empire sacré, a accompli sa destinée, digne d'être associée aux esprits des élus, nous laissant une fille unique pour héritière de notre dignité. Mais nous, rempli de sollicitude pour la succession de l'Empire, et n'ayant point de progéniture du meilleur sexe, nous avons souvent et soigneusement délibéré sur une seconde alliance, avec les illustres de notre palais sacré. Enfin il nous a plu, de l'avis et du consentement de tous nos princes, de choisir dans votre propre sang, que nous affectionnons uniquement, une nouvelle compagne à notre empire. Ainsi celle de vos deux cousines que vous aurez vous-même choisie pour nous, soit la sœur de l'illustre comte de Tripoli, soit la sœur cadette du magnifique prince d'Antioche, nous la recevrons « selon votre choix.et avec l'aide du Seigneur, nous reposant entièrement sur la sincérité de votre foi, et nous l'admettrons à participer comme notre compagne à notre couche et à notre empire ».

 

Le Roi, informé des intentions de l'Empereur, tant par les lettres qu'il en reçut que par les discours de ses députés, promit ses services et sa coopération à ce projet, et rendit mille fois grâces à Sa Majesté impériale d'avoir résolu de choisir dans le sang royal celle qu'elle voulait associer à son élévation, et d'avoir en môme temps honoré sa propre fidélité en remettant à son libre arbitre le choix de celle que l'Empereur admettrait à participer à sa couche et à son empire.

 

 Après avoir délibéré avec les gens de sa maison sur le choix qu'il convenait le mieux de faire pour lui aussi bien que pour Sa Grandeur impériale, le Roi appela auprès de lui les députés, et leur ordonna de recevoir comme épouse de leur seigneur, Mélisende, jeune personne d'un excellent naturel et sœur du comte de Tripoli. Les députés écoutèrent la déclaration du Roi avec le plus profond respect, et y donnèrent leur consentement, sous la réserve toutefois d'en donner aussitôt avis à l'Empereur par lettres et par messagers. Pendant ce temps la mère et la tante paternelle, le frère et tous les amis de la jeune fille destinée à une si grande fortune, firent préparer à grands frais, et sans garder aucune mesure, des ornements dont le prix excédait beaucoup leurs facultés : on fit faire des chaînes, des pendants d'oreilles, des bracelets, des jarretières, des bagues, des colliers et des couronnes de l'or le plus pur ; on fit encore fabriquer des vases en argent d'un poids énorme et d'une grandeur inouïe, pour le service des cuisines, pour les mets, les boissons et les salles de bain. Ces divers objets, sans parler même des selles, des mors de chevaux, en un mot des ustensiles et ornements de toute espèce, entraînèrent des dépenses très-considérables, et furent fabriqués avec tant de soins, que le travail seul en prouvait assez l'excessive cherté, et dépassait de beaucoup le luxe de la maison du Roi.

 

[1161] Les Grecs cependant s'informaient minutieusement de toutes choses ; ils pénétraient dans les détails les plus intimes qui pouvaient se rapporter à la conduite de la jeune fille; ils cherchaient à connaître les particularités les plus secrètes au sujet même de sa personne, et une année entière s'écoula pendant ces investigations, durant lesquelles ils expédiaient fréquemment des messagers à l'Empereur, et attendaient ensuite leur retour. Le seigneur Roi, le comte de Tripoli, et tous les parents et amis de la jeune fille, impatientés de ces longs retards, s'adressèrent enfin ouvertement aux députés de l'Empereur, et leur proposèrent de deux choses l'une, ou de renoncer positivement à ce mariage qui se traitait depuis si longtemps , et de rembourser toutes les dépenses faites jusqu'à ce jour, ou de cesser d'accroître leurs perplexités par des délais sans cesse renaissants, et de mettre un terme à cette affaire en accomplissant les conditions stipulées. Le comte était accablé de toutes sortes de dépenses extraordinaires : il avait fait construire et approvisionner au grand complet douze galères, avec lesquelles il avait résolu d'accompagner sa sœur pour la remettre lui-même à son époux : tous les grands de la principauté et du royaume s'étaient en outre rassemblés à Tripoli, et attendaient d'un jour à l'autre le départ de la princesse, et le comte fournissait entièrement, ou du moins en très-grande partie, aux frais de leur entretien. Les Grecs continuaient, selon leur usage, à répondre d'une manière amphibologique, et cherchaient à traîner encore en longueur. Mais le Roi, voulant enfin mettre un terme à tous leurs artifices, chargea le seigneur Otton de Risberg de se rendre de sa part auprès de l'Empereur, pour traiter spécialement cette affaire, et le supplier instamment de lui faire connaître ses intentions d'une manière précise. Le député revint auprès du Roi plus promptement qu'on ne l'avait espéré, et lui apprit de vive voix aussi bien que par les lettres dont il était porteur, que tout ce qu'on avait fait jusqu'alors au sujet de ce mariage avait déplu au seigneur Empereur.

 

Dès qu'il en fut informé, le Roi retira sa parole, et se tint pour vivement offensé du mauvais succès d'une affaire qui passait pour avoir été faite par son entremise, et qui se trouvait entièrement réglée, du moins de son côté ; il n'est pas douteux, en effet, que ce fût pour lui un très-grand affront. Cependant les députés du seigneur Empereur, redoutant la colère du comte de Tripoli, trouvèrent moyen de se procurer un petit navire, et se firent transporter dans l'île de Chypre. Les grands qui s'étaient réunis à Tripoli se séparèrent, et le Roi alla dans le pays d'Antioche, dont il avait accepté l'administration, ainsi que je l'ai déjà dit, sur les instantes prières de tout le peuple de la contrée. Il y trouva, à son arrivée, les mêmes députés de l'Empereur, qu'il avait crus partis en quittant Tripoli. Ils avaient tous les jours des conférences particulières avec la princesse d'Antioche, au sujet de la plus jeune de ses filles, nommée Marie. Ils étaient en outre porteurs de lettres signées par le seigneur Empereur et revêtues d'un sceau d'or, par lesquelles il promettait de ratifier toutes les conditions que les députés arrêteraient pour ce nouveau mariage avec la princesse ou avec ses amis. Le Roi, dès qu'il fut arrivé, reçut communication de ces propositions ; et, quoiqu'il eût été assez offensé par ce qui venait de se passer pour pouvoir à bon droit refuser de prendre part à cette affaire et de rendre aucun service à l'Empereur, il crut cependant devoir intervenir en faveur de sa parente, orpheline et dépourvue de l'appui d'un père; et après d'assez longs délais, il parvint enfin à amener une conclusion. Tous les arrangements terminés, on fit préparer des galères à l'embouchure du fleuve Oronte, dans le lieu appelé le Port de Saint Siméon, et la jeune fille s'embarqua et partit, suivie par les grands du pays qui furent reconnus les plus propres à remplir ces fonctions, et qui l'accompagnèrent jusqu'auprès de son époux.

 

Le Roi se trouvant encore dans le pays d'Antioche, et voulant que sa présence lui fût de quelque utilité, fit reconstruire un château fort qui avait existé jadis au dessus du pont du fleuve Oronte (vulgairement appelé le pont de Fer), à environ six ou sept milles de distance de la ville d'Antioche. Ce château était assez bien placé pour réprimer les ennemis dans leurs incursions, et pour opposer un obstacle aux entreprises secrètes des voleurs de grands chemins. Tandis que le Roi était ainsi occupé des affaires de la principauté, sa pieuse mère, affaiblie par ses longues souffrances, exténuée par des douleurs continuelles, entra enfin dans la voie de toute chair, le 11e jour de septembre[32]. Dès qu'il en fut informé, le Roi montra, par des témoignages non équivoques, avec quelle sincérité de cœur il avait chéri sa mère, et se répandant en vives lamentations, il fut plusieurs jours sans vouloir accueillir aucune espèce de consolation. La dame Mélisende, d'illustre mémoire, digne d'être transportée au milieu des chœurs des anges, fut ensevelie dans la vallée de Josaphat, à droite en descendant vers le sépulcre de la bienheureuse et immaculée vierge Marie, mère de Dieu, dans un caveau en pierre, garni de portes de fer, à côté duquel est un autel où l'on offre tous les jours le sacrifice agréable au Créateur , tant pour le salut de son âme que pour celui des âmes des fidèles trépassés.

 

 

 [1162] Cependant le comte de Tripoli, le cœur pénétré de douleur, irrité de se voir ainsi joué par l'Empereur, pour lequel il avait fait des dépenses considérables, et qui avait fini par répudier sa sœur, comme la fille d'un homme du peuple, sans qu'il fût possible d'assigner aucun motif à cette conduite, méditait en lui même avec anxiété, et, poussant de profonds soupirs, cherchait dans son cœur quelque moyen de rendre la pareille à l'Empereur et de lui faire subir la peine du talion en échange de l'affront qu'il en avait reçu. Quelquefois, au milieu de ces réflexions, il en venait à penser que, l'Empereur étant le plus puissant des princes de la terre, ses forces à lui se trouveraient bien insuffisantes, et qu'il lui serait impossible de lui faire jamais le moindre mal. Cependant ne voulant point paraître insensible à l'injure qu'il avait subie ou négligent à en tirer vengeance , et dominé par sa douleur, il donna l'ordre d'armer les galères qu'il avait d'abord fait préparer pour un usage bien différent ; puis il appela des pirates, artisans de crimes détestables, leur livra ces galères, et leur prescrivit d'aller parcourir et dévaster les terres de l'Empereur, sans garder aucun ménagement pour l'âge ou le sexe, sans témoigner aucun égard pour les différentes conditions , leur enjoignant de livrer aux flammes indistinctement et sans choix les monastères et les églises, de s'abandonner en toute liberté au meurtre et au pillage, et leur déclarant qu'ils allaient prendre les armes et employer leurs forces pour une cause tout-à-fait légitime.

 

Empressés d'obéir à ces ordres, les pirates se mirent en mer, parcoururent les pays soumis à la domination de l'Empereur, tant ceux qui formaient des îles que ceux qui se trouvaient sur les côtes de la Méditerranée ; et, interprétant le plus largement possible les intentions du comte, ils allèrent de tous côtés, pillant, brûlant et massacrant tout ce qu'ils rencontraient. Les églises furent violées, les portes des monastères tombèrent devant eux, les lieux les plus vénérables ne purent leur imprimer aucun respect. Ils enlevaient aux pèlerins qui allaient visiter les lieux saints, ou qui en revenaient, toutes leurs provisions de voyage, et les réduisaient à vivre dans le dénuement et la misère, à mendier leur pain ou à mourir faute de ressources. Les négociants colporteurs, qui gagnaient leur vie dans ce genre de trafic, pour eux-mêmes, pour leurs femmes et pour leurs enfants, furent dépouillés de ce qu'ils avaient amassé, et forcés de retourner chez eux après avoir perdu leur principal et tout leur bénéfice.

 

Tandis que le comte de Tripoli se livrait ainsi au ressentiment de son injure, le Roi, étant encore à Antioche, voulut, selon sa coutume, prendre une médecine avant le commencement de l'hiver. Barak, médecin du comte de Tripoli, lui prescrivit des pilules, dont il devait prendre quelques-unes au moment même, et les autres peu de temps après. Nos princes de l'Orient, cédant en ce point à l'influence des femmes, ne font nul cas de la médecine et des moyens curatifs employés par nos médecins latins; ils n'ont confiance que dans les Juifs, les Samaritains, les Syriens et les Sarrasins; ils s'abandonnent imprudemment à eux pour être soignés, et se livrent ainsi à des gens qui ignorent complètement les principes de la médecine. On assure que les pilules qui furent données au Roi étaient infectées de poison; et la chose paraît assez vraisemblable, puisque celles qui restaient et devaient lui être administrées une seconde fois furent, plus tard, mêlées dans du pain et données à Tripoli à une petite chienne qui en mourut au bout de quelques jours.

 

Dès que le Roi eut pris cette sorte de médecine, il fut saisi de la dysenterie et d'une petite fièvre qui dégénéra ensuite en consomption, et de là jusqu'au moment de sa mort sa position ne put être ni améliorée ni seulement atténuée. Se sentant de plus en plus souffrant et accablé par le mal, le Roi se fit transporter d'Antioche à Tripoli : il y languit pendant quelques mois, espérant de jour en jour sa guérison. Enfin, voyant augmenter son mal, et perdant tout espoir de salut, il se fit porter à Béryte, et ordonna de convoquer en hâte les prélats des églises et les princes du royaume : tous s'étant rassemblés en sa présence, il leur fit en toute piété et avec détail sa profession de foi religieuse : rempli d'un esprit de contrition et d'humilité, il confessa ses péchés devant les évêques, et, dégagée de la prison de la chair, son âme, s'éleva vers les cieux pour aller, avec l'assistance de Dieu, recevoir la couronne incorruptible dans l'assemblée des élus. Il mourut l'an 1162 de l'incarnation du Seigneur, la vingtième année de son règne et le dixième jour de février, âgé de trente-trois ans r ne laissant point d'enfants, et ayant institué son frère héritier de son royaume. Son corps fut transporté à Jérusalem, avec les témoignages du plus profond respect et une pompe toute royale, au milieu des, pleurs et des gémissements de tous les citoyens. Le clergé et le peuple de la cité sainte allèrent à sa rencontre, et l'ensevelirent honorablement au milieu de ses prédécesseurs, dans l'église du Sépulcre du. Seigneur, en face du Calvaire, lieu où le Seigneur fut attaché à la croix pour notre salut.

 

On ne voit dans aucune histoire, et les souvenirs d'aucun homme ne rapportent que jamais, dans notre royaume ou dans aucun autre pays, le peuple ait éprouvé autant de tristesse ni témoigné une aussi vive douleur que celle que l'on ressentit à l'occasion de la mort de ce prince. Sans parler des habitants des villes où passa le cortège funèbre, et qui montrèrent une affliction sans exemple, on vit encore descendre du haut des montagnes une multitude de fidèles qui escortèrent le convoi en poussant des cris lamentables. Dans tout le trajet depuis Béryte jusqu'à Jérusalem, et presque continuellement pendant huit jours, ces témoignages de la douleur publique se renouvelèrent sans cesse et reparaissaient d'heure en heure. On assure même que les ennemis s'affligèrent de sa mort, à tel point que quelques personnes ayant voulu proposer à Noradin d'entrer sur notre territoire et de le ravager tandis que nous étions exclusivement occupés de ses obsèques, il répondit, à ce qu'on prétend, « qu'il fallait avoir de la compassion et une tendre indulgence pour une si juste douleur, puisque les Chrétiens avaient perdu un prince tel que le monde n'en possédait plus en ce jour». Pour nous, en terminant ce livre de notre histoire, en même temps que le récit des œuvres de ce roi, nous prions le Ciel que son âme jouisse d'un saint repos au milieu des âmes pieuses des élus! Amen.

 


[1] Le 2 décembre 1154.

[2] Adrien IV.

[3] Le 25 juin. C'est une erreur; Frédéric I fut couronné à Rome le 8 juin 1155.

[4] Epit. de S. Paul aux Romains, chap. 12, v. 15

[5] Isaïe, chap. i, v. 2,

[6] Rois, liv. III, chap. 21, v. 19.

[7] En 1156.

[8] De visir.

[9] En avril 1155; ce visir se nommait Al-Abbas.

[10] Al-Abhas.

[11] En 1159.

[12] C'est le lac que Josèphe appelle Samachonitis ou Semechonitis, et dont il est fait mention dans le livre de Jojsé (chap. 3 , v. 5 et 7 ) , sous le nom d'Eaux de Merom. Il est situé à sept ou huit lieues au nord du lac de Gennesareth, et s'appelle aujourd'hui Bahr-el-Houlei.

[13] Psaum. 90, v. 7.

[14] Le château dé Sephet ou Saphet est situé au sommet le plus élevé de la montagne occupée par la ville de même nom, et qui, d'après Bachiene , est l'ancienne Béthulie.

[15] Psaum. 43, v. 15, 16.

[16] En 1157.

[17] En 1159.

[18] Miran Naser-Eddyn.

[19] 1159.

[20] Casalia.

[21] Un peu au nord-est du lac Melcha ou Samochonitis, sur la rive gauche du Jourdain. L'histoire de la Palestine offre plusieurs exemples de cavernes semblables à celle dont il est ici question; témoins la caverne Makkéda, où se cachèrent les cinq rois (Josué, chap. 10, v. 16), la caverne où Abdias cacha les cent prophètes (Rois, liv. i, chap. 18, v. 4), etc. Josèphe et Strabon parlent à diverses reprises de ces cavernes de la Judée; il y en avait une, au dire du dernier, qui pouvait contenir 4,000 hommes (Geog. 1. xvi).

[22] Chykouh (Asad-Eddyn), frère d'Ayoub fondateur de la dynastie des Ayoubites, et oncle de Saladin.

[23] En 1159.

[24] 1ere Ep. de S. l'aul aux Corinlh. chap. 18, v. 11.

[25] En 1159.

[26] Sis dans le pachalik d'Adana, au nord d'Anazarbe: cette ville, construite par Léon, roi de la petite Arménie, avait été pendant quelque temps la capitale de ce royaume.

[27] Espèce du généralissime.

[28] Grand-écuyer.

[29] Ces prisonniers étaient au nombre de plus de six mille , la plupart Français ou Allemands.

[30] Le 1er septembre 1159.

[31] Je présume qu'il y a ici une erreur et qu'il faut lire Bostrum, Bosra.

[32] Le 11 septembre 1161.

 

Webmaster : elie@kobayat.orgback to Guillaume de Tyr