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HISTOIRE

DES CROISADES

Guillaume de Tyr

  

LIVRE DIXIÈME

1100 -1104

 

Élévation de Baudouin, comte d'Édesse, au trône de Jérusalem. - Arrivée de nouveaux Croisés. - Prise d'Antipatris, Césarée et autres villes. - Nouvelle guerre avec les Égyptiens. - Défaite des Chrétiens. - Querelles de Baudouin et du patriarche Daimbert. - Conquêtes et échecs des Chrétiens en Mésopotamie.

 

 

Après que le seigneur duc de Lorraine, de sainte et célèbre mémoire, le premier des Latins qui gouverna le royaume de Jérusalem avec tant d'éclat, eut cessé de voir en ce monde la lumière du jour pour aller jouir d’une lumière plus pure, le trône de la Cité sainte demeura trois mois vacant. Enfin, soit en vertu des dernières instructions de Godefroi, soit à la suite d'un conseil commun que tinrent les princes qui se trouvaient à Jérusalem, le seigneur Baudouin, comte d'Edesse, frère du duc par son père et sa mère, fut invité à venir prendre possession de ses droits héréditaires et succéder à son frère aîné dans le gouvernement. Baudouin, après avoir reçu dans sa jeunesse une instruction libérale, dont son esprit s'était pénétré, avait été fait clerc, comme on dit, et l'illustration de sa naissance lui fit successivement obtenir, dans les églises de Rheims, de Cambrai et de Liège, des bénéfices vulgairement appelés prébendes. Des motifs, qui me sont inconnus, le portèrent à renoncer à l'habit de clerc et à prendre le parti des armes ; il devint donc chevalier. Dans la suite il prit pour femme une Anglaise noble et illustre, nommée Gutuère, qu'il emmena avec lui lorsqu'il accompagna ses deux frères, Godefroi et Eustache, hommes dont les vertus ont immortalisé la mémoire dans cette première et heureuse expédition de la Terre-Sainte. Avant que l'armée des fidèles fût arrivée à Antioche, la femme de Baudouin, épuisée par ses longues souffrances, mourut à Marrah d'une bonne mort, et y fut ensevelie comme je l'ai déjà rapporté. Plus tard Baudouin, appelé et adopté pour fils par le prince d'Edesse, lui succéda après sa mort et obtint le comté de cette ville et du territoire qui en dépendait. Il épousa ensuite la fille d'un noble et vaillant prince arménien, nommée Taphroc[1] : celui-ci et son frère Constantin possédaient dans les environs du mont Taurus des places fortes inexpugnables, et avaient, à leurs ordres de nombreuses troupes et de vaillants soldats : leurs richesses et les forces immenses dont ils disposaient les faisaient considérer comme les rois, de cette contrée. Il serait inutile de parler avec plus de détail de l'origine terrestre de Baudouin, de l'illustration de ses excellents parents et du lieu de sa naissance, puisque tout ce que j'ai dit sur ce sujet à l'occasion de son frère aîné lui est également applicable.

 

On dit que Baudouin était d'une taille très-élevée, beaucoup plus grand que son frère, et que, comme Saül, il dépassait tous les autres de la hauteur de la tête. Il avait les cheveux noirs, la barbe noire, et cependant la peau assez blanche, le nez aquilin, la lèvre supérieure un peu proéminente, les dents bien rangées, mais légèrement en arrière, sans que ce fût toutefois un défaut trop choquant. Il avait de la gravité dans la démarche, dans les manières et dans le langage ; il portait toujours un manteau sur ses épaules, en sorte que ceux qui ne le connaissaient pas l'auraient pris pour un évêque plutôt que pour un laïc, en voyant les habitudes sévères qu'il affectait. En même temps, et afin qu'on ne pût douter qu'il était aussi l'un des enfants de la race vicieuse d'Adam et qu'il héritait de la première malédiction portée contre le genre humain, on dit qu'il avait tout l'emportement des passions de la débauche. Cependant il prenait si bien ses précautions pour cacher sa conduite en ce genre qu'il ne donna jamais de scandale à personne et ne se rendit coupable d’aucune violence, ni d'aucune offense grave ; en sorte qu'il n'y eut tout au plus qu'un petit nombre de ses serviteurs qui purent connaître le secret de ses actions, ce qui est très-rare dans ce genre de dérèglement. Si quelqu'un voulait, par un sentiment de bienveillance, et comme font tous les pécheurs, chercher des excuses à de tels péchés, il semble que l'on pourrait en trouver quelques-unes propres à être présentées, sinon à un juge sévère, du moins aux hommes, ainsi qu'on le verra par la suite de ce récit. Baudouin n'avait ni un embonpoint excessif, ni une maigreur démesurée ; son corps était de moyenne grosseur ; il était fort dans le maniement des armes, cavalier agile, plein d'activité et de zèle toutes les fois que l'intérêt des affaires publiques le commandait. Il serait presque superflu, de louer en lui la magnificence, le courage, l'expérience consommée en tout ce qui concerne l'art dé la guerre, et toutes les excellentes facultés d'un esprit bien ouvert, qualités qu'il tenait des auteurs de ses jours comme de droit héréditaire et par lesquelles ses frères furent aussi constamment distingués. Ce fut surtout tant que le duc vécut que Baudouin s'appliqua sans relâche à se montrer son digne émule, regardant comme un crime tout ce qui l'aurait écarté de ses traces ; cependant il fut lié d'une familiarité trop intime avec un certain Arnoul, archidiacre à Jérusalem, homme méchant et pervers, que son penchant et sa volonté portaient constamment au mal, et qui avait envahi le siège patriarchal, ainsi que je l'ai déjà rapporté ; Baudouin se laissait trop diriger par ses conseils, et on lui en fit constamment le reproche.

 

Après la mort et les obsèques du duc de Lorraine, ceux à qui ce prince avait confié, par son testament, l'exécution de ses dernières volontés, renoncèrent à les suivre, et, préférant leurs pensées à celles de l'illustre défunt, ils ne remirent au patriarche Daimbert ni la citadelle de David, ni le gouvernement de la ville, ainsi que le testament leur en faisait un devoir exprès, conformément au traité que le duc avait conclu avec le patriarche le saint jour de la Pâque qui venait de passer, et qu'il avait confirmé dans l'église de la Résurrection en présence du peuple et du clergé. A la tête de ceux qui résistèrent au patriarche était un certain comte Garnier, surnommé de Gray, soldat dur et intraitable, cousin du duc et du comte Baudouin. Aussitôt après la mort du premier, il prit possession de la tour de David, s'occupa de la fortifier et en même temps il dépêcha, dans le plus grand secret, des exprès au comte Baudouin pour l'inviter à venir à Jérusalem en toute hâte. Le patriarche cependant lui demandait avec les plus vives instances d'exécuter les volontés dernières du duc et de résigner à l'église les droits qu'il lui avait laissés. Garnier opposait sans cesse quelque difficulté et quelque nouveau motif de retard, et cherchait à gagner du temps par tous les moyens possibles, afin que le comte qu'il avait fait avertir pût trouver à son arrivée ses droits complètement maintenus, espérant gagner toute la bienveillance de Baudouin en lui donnant cet éclatant témoignage de sa fidélité. Mais il fut entièrement frustré dans ses calculs par un événement auquel personne ne pouvait s'attendre. Cinq jours après le comte Garnier mourut subitement, et tout le monde regarda comme un miracle, opéré en faveur des mérites du patriarche, cette brusque disparition de l'ennemi et du persécuteur de l'Église.

 

Cependant les affaires ne prirent pas un meilleur tour. Ceux qui occupaient la citadelle ne tinrent aucun compte de tout ce qui venait de se passer, et persistèrent à s'y maintenir jusqu'à l'arrivée du comte d'Edesse. Le patriarche, sachant que celui-ci avait été averti, redoutant sa venue, et voulant empêcher, de quelque manière que ce fût, sa promotion à la royauté, écrivit au seigneur Bohémond, prince d'Antioche, une lettre dans laquelle il lui exposa tous les faits, et que je crois devoir rapporter pour faire connaître toutes les circonstances de cette affaire.

 

« Tu sais, mon fils très-chéri, que , malgré mon ignorance et mes longs refus, cédant enfin à une bonne et sainte impulsion de tendresse, j'ai été élu par toi chef et patriarche de cette église, qui est particulièrement la mère de toutes les autres églises et la souveraine des nations ; et qu'après cette élection, confirmée par l'assentiment général du clergé, du peuple et des princes, tu m'as élevé, quoique indigne, et à l'aide de la protection divine, au siège de cette suprême dignité. Mon âme seule et le Christ qui surveille toutes choses savent combien de périls, de fatigues, de persécutions et d'offenses de mille sortes j'ai eu à supporter depuis que je suis parvenu au faîte des grandeurs. Le duc Godefroi, lorsqu'il vivait, suivant bien moins les impulsions de sa propre volonté qu'il ne cédait aux suggestions des médians, laissait à peine à cette Église les biens que possédait, sous l'empire des Turcs, celui qui en était alors le patriarche ; et, pour comble de désolation et de confusion, c'est lorsque la sainte Église aurait dû être le plus honorée et exaltée qu'elle a eu à souffrir les plus grands opprobres. Cependant, par un effet de la miséricorde divine, le duc s'était repenti, et, renonçant aux projets de l'iniquité, le jour de la purification de la bienheureuse vierge Marie, il céda à l'église du Saint-Sépulcre le quart de la ville de Joppé. Puis, le jour de la solennité de Pâques, dédaignant une sagesse orgueilleuse et n'accordant plus sa confiance aux pompes du siècle, cédant avec componction à la volonté divine, il rendit volontairement à l'Eglise tous les droits qui lui avaient appartenu, et se faisant l’homme du Saint-Sépulcre et de nous ; il s'engagea à combattre incessamment et fidèlement pour Dieu et pour nous. Il remit donc en notre pouvoir la tour de David ainsi que toute la cité de Jérusalem et tout ce qu'il retenait encore dans la ville de Joppé, avec cette réserve cependant que, vu l'insuffisance de ses ressources temporelles, et de notre plein consentement, il conserverait encore toutes ces possessions jusqu'à ce que Dieu l'eût enrichi par la prise de Babylone de quelques autres villes : il fut encore convenu que, s'il venait à mourir sans héritier mâle, toutes ces propriétés feraient retour à l'Église sans aucune contestation. Après avoir, le jour solennel de la Pâque, approuvé tous ces arrangements en présence de tout le clergé et de tout le peuple, et devant le très-saint-sépulcre, le duc les confirma encore a son a lit de mort, en présence de témoins nombreux et dignes de foi. Lorsqu'il fut mort, le comte Garnier, s'élevant comme un ennemi contre l'église de Dieu et ne faisant nul cas de la foi ni d'un juste traité, a fortifié contre nous la tour de David et envoyé des exprès à Baudouin pour l'inviter à venir en toute hâte dépouiller l'église du Seigneur et s'emparer de vive force de ses possessions. Aussi le jugement de Dieu l'a frappé, et il est mort le quatrième jour après la mort du duc. Même après sa mort, des hommes ignobles, des gens du menu peuple retiennent encore et occupent la tour ainsi que toute la ville, attendant l'arrivée de Baudouin, pour consommer la ruine de l'Église et la destruction de toute la chrétienté. Quant à moi, qui me trouve entièrement abandonné à la clémence de Dieu seul et à ton amour, ô mon fils très-chéri! Ce n'est qu'en toi, après Dieu, que je me confie ; ce n'est que sur ta solide affection que repose désormais l'ancre de mes espérances ; c'est à toi seul aussi que je m'adresse d'une voix remplie de larmes et le cœur brisé de douleur, pour te dire toutes les souffrances que j'endure, ou plutôt les souffrances qu'endure l'Église. Si tu as quelque sentiment de piété, si tu n'es pas un fils dégénéré de ton glorieux père (qui enleva du milieu de la ville de Rome et arracha aux mains des impies l'apôtre Grégoire, victime d'une cruelle tyrannie, et mérita par cette action que son nom demeure mémorable dans tous les siècles), renonce à tout retard, hâte-toi d'arriver ; confie sagement le soin de ton royaume et de tes liens aux guerriers les plus habiles de ceux qui t'entourent, et secours charitablement la sainte Église dans ses déplorables tribulations. Tu sais toi-même sans aucun doute que tu m'as promis ton assistance et tes conseils, et tes engagé de ton propre gré envers la sainte Église et envers moi. Écris donc à Baudouin des lettres par lesquelles tu lui interdiras de venir à Jérusalem sans ma permission et ma convocation expresse, pour dévaster cette église et s'emparer de ses biens : lui-même, ainsi que toi, m'a élu patriarche et gouverneur de l'Église et de la Cité sainte ; montre-lui qu'il serait contraire à la raison d'avoir supporté tant de fatigues, surmonté tant de périls pour rendre la liberté à cette église, si elle devait être contrainte maintenant, comme un esclave vil et abject, à servir ceux au dessus desquels son origine l'a placée et à qui elle a le droit de commander. Que si résistant à la justice, Baudouin refuse d'acquiescer aux choses qui sont raisonnables, je te conjure et te somme, au nom de l'obéissance que tu dois au bienheureux Pierre, d'employer tous les moyens qui sont en ton pouvoir, et même la force s'il est nécessaire, pour t'opposer à son arrivée à Jérusalem. Quelque résolution que tu prennes au sujet de ce que je te mande, mon très-cher, envoie-moi en toute hâte ta galère et fais-moi savoir ce que tu feras par le retour de l'exprès que je t'adresse ».

 

Je ne crois point que cette lettre ait pu être remise au seigneur Bohémond, car, ainsi que je l'ai déjà dit, il avait été fait prisonnier par les ennemis dans le courant du même mois, et peu de temps avant ou après l'époque où le duc de Lorraine, d'excellente mémoire, sortit de ce monde pour aller se réunir au Seigneur.

 

Cependant le comte d'Edesse, après avoir reçu la soumission de la belle métropole de la Médie, la ville de Mélitène, jouissait en paix de toute sa prospérité ; il avait vaincu tous ses ennemis sur une vaste étendue de terrain autour de lui, et il goûtait enfin quelque repos, ainsi que son peuple, grâce à la protection de Dieu. Tout à coup un messager arrive en toute hâte de Jérusalem, et lui annonce que son frère vient de mourir. Il apprend en même temps que les amis et les fidèles serviteurs du duc l'invitent avec les plus vives instances à venir recueillir sa succession sans le moindre retard ; aussitôt il assemble une troupe de deux cents chevaliers et de huit cents hommes de pied, résigne toutes ses possessions entre les mains de son cousin, homme sage et tout-à-fait distingué, le seigneur Baudouin du Bourg, qui lui succéda dans son comté, et plus tard dans le royaume de Jérusalem ; puis il se met en marche le 3 octobre, pour se rendre dans la Cité sainte, non sans exciter l'étonnement de quelques personnes qui ne peuvent comprendre qu'il entreprenne un tel voyage avec une si mince escorte, et qu'il se hasarde ainsi à traverser tant de territoires ennemis. Arrivé à Antioche, Baudouin, après avoir donné les ordres nécessaires pour faire préparer des navires, fit conduire sa femme avec les servantes qui l'accompagnaient vers les bords de la mer, et y envoya en même temps une forte cargaison d'objets mobiliers et la plus grande partie de ses bagages, afin que sa femme et tout ce qui lui appartenait fussent transportés en sûreté jusqu'au port de Joppé. C'était de toutes les villes maritimes la seule dont les Chrétiens eussent pu prendre possession, toutes les autres demeuraient toujours entre les mains des infidèles. Il paraît que Baudouin prit toutes ces dispositions afin de n'éprouver aucun embarras lorsqu'il traverserait les terres des ennemis, et de se trouver en toute rencontre prêt à faire face à tout événement imprévu. Il se rendit d'abord d'Antioche à Laodicée de Syrie, et de là, suivant les bords de la mer, il passa successivement à Gabul, à Valénia, à Maraclée, à Antarados, à Archis, et arriva à Tripoli. Le roi, qui gouvernait dans cette ville, alla le visiter dans son camp, qu'il avait établi en dehors des murailles, le reçut honorablement, le combla de présents, et lui apprit d'une manière détournée que Ducak, roi du pays de Damas, se disposait à lui tendre des embûches sur la route. Baudouin, étant parti de Tripoli, passa à Biblios, et arriva ensuite auprès d'un fleuve, surnommé le Fleuve du Chien. Il y a dans ce même lieu un passage extrêmement dangereux, situé entre un bras de mer et des montagnes très-élevées, presque impraticables, tant à cause de l'aspérité des rochers qui les couvrent que de la roideur des côtes, ayant à peine deux coudées de largeur et environ quatre stades de longueur. Les habitants du pays et quelques Turcs accourus de points plus éloignés avaient occupé ces défilés et ce sentier plein de périls, pour s'opposer à la marche du comte. Dès qu'il fut arrivé non loin de ces lieux, Baudouin envoya en avant quelques-uns des siens, qu'il chargea de reconnaître les positions : ils apprirent qu'un certain nombre de ceux qui s'y étaient retranchés avaient passé le fleuve et venaient de descendre dans la plaine, et, craignant qu'en même temps leurs ennemis n'eussent dressé sur leurs derrières quelque nouvelle embûche, ils se hâtèrent d'envoyer l'un d'entre eux auprès du comte, pour l'informer de l'état des affaires. Baudouin disposa aussitôt toute sa troupe, et marcha sans le moindre retard sur l'ennemi ; il le trouva prêt à combattre ; cependant, s'étant précipité vivement sur lui, il rompit bientôt ses rangs, tua plusieurs Turcs, et mit tous les autres en fuite puis, ayant fait déposer les bagages, il ordonna de dresser les tentes sur la même place. Déjà, dans cette position, il se trouvait un peu serré entre les montagnes et la mer, ce qui fit que la petite troupe passa toute la nuit à veiller, et se trouva exposée à de grands dangers. Elle était sans cesse harcelée par ceux des ennemis qui avaient occupé les défilés des montagnes, et par d'autres encore qui avaient débarqué à Béryte et à Biblios ; ils lançaient sur les Chrétiens des grêles de traits, et rendaient surtout extrêmement périlleuse la condition de ceux qui se trouvaient placés aux extrémités du camp ; enfin de tous côtés ils les serraient de si près, que durant toute la nuit les Chrétiens ne purent même aller abreuver leurs chevaux au fleuve voisin, quoiqu'ils en eussent le plus grand besoin, à la suite de marches fatigantes et à cause de l'excès de la chaleur.

 

Au point du jour, le comte, après avoir tenu conseil avec les chefs, ordonna de rassembler les bagages et de se disposer à rebrousser chemin. Il mit en avant les hommes les plus faibles, et tous ceux qui étaient les moins propres à soutenir un combat, et marcha lui-même à la tête des hommes les plus vigoureux, soutenant les attaques des ennemis, non seulement sur les derrières, mais aussi sur les deux flancs de sa troupe. Sa ruse et son habileté accoutumées lui avaient suggéré l'idée de cette contremarche, comme moyen de tromper son ennemi, non qu'il se méfiât de ceux qu'il commandait, mais afin que les Turcs le poursuivissent dans sa fuite simulée et se trouvassent ainsi attirés dans la plaine, où il lui serait plus facile de les combattre, car il redoutait extrêmement de s'engager dans les défilés. En effet, tandis que son armée faisait ce mouvement rétrograde, les ennemis crurent que la crainte seule poussait les Chrétiens, et ils se mirent à les poursuivre d'autant plus vivement qu'ils les jugèrent uniquement occupés de leur terreur. Descendant à l'envi des montagnes et des défilés qu'ils occupaient, ils se jetèrent dans la plaine, marchant toujours sur les traces des nôtres ; ceux qui étaient encore sur les vaisseaux mirent aussi pied à terre, pour avoir leur part du butin, espérant remporter un triomphe facile sur des ennemis qu'ils tenaient déjà pour vaincus. Cependant Baudouin, lorsqu'il les vit bien sortis de leurs montagnes et engagés dans la plaine à la poursuite des siens, ordonna aussitôt un mouvement de conversion, et, faisant déployer les bannières, marcha sur eux au moment où ils le suivaient de près ; sa troupe obéissante s'élança avec ardeur sur les traces de son chef; avant que les ennemis eussent le temps d'atteindre leurs montagnes et d'y trouver un asile, les Chrétiens les renversèrent de tous côtés, et leurs glaives exterminateurs n'épargnèrent aucun d'entre eux. Incapables de soutenir un choc aussi vigoureux, frappés à la fois d'étonnement et de stupeur, les Turcs ne songeaient pas même à se défendre, et ne cherchaient leur salut que dans la fuite ; ceux qui étaient sortis de leurs vaisseaux n'osaient pas même tenter de retourner vers la mer, et ceux qui se retiraient vers les montagnes, fuyant imprudemment et sans faire attention à leur chemin, se jetaient à travers des précipices pleins de dangers, et y trouvaient une mort imprévue sous mille formes diverses.

 

Après avoir détruit ou dispersé leurs ennemis, les vainqueurs, ivres de joie, retournèrent sur la place où ils avaient laissé tous leurs bagages et les objets qui les auraient embarrassés. Ils y passèrent la nuit en repos, bénissant le Seigneur, qui abat les puissants et exalte les humbles. Le jour suivant, ils se retirèrent jusqu'au lieu appelé Junia, pour se soigner eux et leurs chevaux, et le butin et les prisonniers furent partagés entre toute la troupe, selon les lois de la guerre. Le lendemain, le comte, voulant pourvoir avec sagesse à la sûreté de sa petite armée, prit avec lui quelques-uns des meilleurs cavaliers, et s'avança en guerrier intrépide vers le lieu où il avait combattu l’avant-veille, afin de s'assurer si les ennemis occupaient encore les défilés de la montagne, ou s'il lui serait permis d'y passer sans difficulté. S'étant convaincu que les Turcs avaient abandonné les positions et ne mettraient plus d'obstacle à sa marche, il fit convoquer aussitôt tous les siens, et ceux-ci ayant reçu cette agréable nouvelle, se mirent en marche, rejoignirent Baudouin et le suivirent dans cet étroit défilé dont ils avaient redouté le passage, non sans de bonnes raisons.

 

Ils arrivèrent de là à Béryte, et dressèrent leur camp dans les environs ; puis, longeant les bords de la mer, ils passèrent successivement à Sidon, à Tyr et à Ptolémaïs, et parvinrent ensuite à un lieu nommé Caïphe. Le comte, qui se méfiait toujours du seigneur Tancrède à cause de l'offense grave autant qu'injuste qu'il lui avait faite dans la ville de Tarse de Cilicie, ne voulut permettre à aucun des siens d'entrer à Caïphe, de peur que l'illustre Tancrède, conservant le souvenir de cette injure, ne cherchât les moyens d'en tirer vengeance. Tancrède cependant n'était pas dans la ville. Les citoyens en sortirent pour aller à la rencontre du comte ; ils le reçurent avec bonté, lui prodiguèrent tous les témoignages d'une affection fraternelle, et lui offrirent à de bonnes conditions la faculté défaire acheter toutes les marchandises, et principalement les denrées et les vivres dont sa troupe pourrait avoir besoin. De là, marchant toujours le long des côtes, les Chrétiens passèrent par Césarée et par Arsur, et arrivèrent enfin à Joppé. Baudouin y fut reçu solennellement par le clergé et le peuple, et y entra en maître, au grand contentement de tout le monde. Il partit de là pour Jérusalem, où il fut également accueilli par le clergé et tout le peuple, tant latin que de toute autre nation ; tous, entonnant des hymnes et des cantiques sacrés, raccompagnèrent à son entrée dans la ville comme leur roi et leur seigneur.

 

Pendant ce temps, Arnoul, dont j'ai déjà fait mention, premier né de Satan, enfant de perdition, se voyant déchu, en expiation de ses fautes, du siège qu'il avait témérairement envahi, commença à inquiéter et à tourmenter le seigneur Daimbert que l'Église avait choisi pour chef, du consentement général des fidèles. Aussitôt après la mort du duc, il s'était hâté de présenter au comte Baudouin plusieurs accusations contre le patriarche, et comme il était plein de méchanceté et éternel artisan de scandale, il avait aussi soulevé une partie du clergé. Arnoul, revêtu des fonctions d'archidiacre dans la Cité sainte, et ayant pour salaire les revenus du temple du Seigneur et du Calvaire, avait beaucoup de puissance, et regorgeait de richesses. Ayant à la fois de grandes ressources et beaucoup d'habileté pour faire le mal, il exerçait aussi beaucoup d'influence sur le clergé et plus encore sur les laïques. Le patriarche, connaissant et la méchanceté d'Arnoul qui ne cessait de le tracasser, et la crédulité de Baudouin dont il redoutait extrêmement l'arrivée, avait abandonné la maison patriarchale, et était allé s'établir dans l’église de la montagne. Là, fuyant le scandale, il consacrait tout son temps à la lecture et à la prière ; et lorsque le comte, au moment de son entrée, fut accueilli et comblé d'honneurs par tous les citoyens, le patriarche n'assista point à la cérémonie de réception.

 

Après avoir demeuré quelques jours à Jérusalem pour prendre du repos et en donner aussi à ses chevaux, et pour mettre ordre aux affaires du royaume, autant que les circonstances du moment pouvaient le demander, le comte Baudouin, toujours actif et ennemi de l’oisiveté, prépara une expédition composée des hommes qu'il avait conduits à sa suite, et de ceux qu'il trouva dans son nouveau royaume, et alla subitement dresser ses tentes devant la ville d'Ascalon. Les citoyens qui y habitaient n'osèrent tenter de faire une sortie contre lui ; et le comte, voyant alors que son séjour sous les murs de cette place était sans résultat, s'avança dans la plaine qui s'étend entre les montagnes et la mer, et trouva toute la banlieue dénuée d'habitants : ils avaient tous abandonné leurs maisons, et s'étaient réfugiés dans des souterrains avec leurs femmes, leurs enfants et tout leur gros et menu bétail. Les hommes de ce pays étaient des voleurs et des brigands qui infestaient les routes publiques, faisaient de fréquentes incursions entre Jérusalem et Ramla, et se précipitaient en ennemis, et le fer en main sur les voyageurs qui marchaient sans précaution, en sorte que leurs fréquentes attaques rendaient cette communication infiniment périlleuse. Le comte, dès qu'il en fut instruit, ordonna de les poursuivre avec vigueur : il fit apporter toutes sortes de matières combustibles, auxquelles on mit le feu à l'entrée même des souterrains, afin que ceux qui s'y étaient retirés fussent contraints de se rendre pour échapper à faction delà fumée, ou périssent étouffés dans leurs cavernes. En effet, ne pouvant supporter la chaleur du feu et les tourbillons de fumée qui les enveloppaient, ils se déterminèrent à se rendre à discrétion. Le comte ne voulut point les épargner, et, jugeant devoir les traiter ainsi qu'ils l'avaient mérité, il ordonna que cent d'entre eux fussent décapités, et fit enlever les vivres et les provisions qu'ils avaient emportés avec eux, soit pour leur usage, soit pour celui de leurs bêtes de somme.

 

De là Baudouin traversa Je pays de la tribu de Siméon, et se rendit dans les pays de montagnes. Il passa par un lieu qu'illustrèrent les sépultures des patriarches Abraham, Isaac et Jacob, Hébron, autrement appelé Cariatharbé, traversa les vignes d'Engad, et descendit de là dans la vallée illustre, où se trouve la mer salée; puis il alla à Ségor, petite ville où Loth se sauva en fuyant de Sodome, sur les confins du pays des Moabites, et parcourut toute la Syrie de Sobal, cherchant quelque occasion de prélever des indemnités sur une nation perfide, et d'améliorer ainsi sa condition ; mais il n'y trouva rien à prendre, si ce n'est des chevaux et des bêtes, de somme qu'il fit enlever sur les terres des ennemis.

 

Les habitants du pays, avertis de l'arrivée de ses troupes, s'étaient réfugiés vers des montagnes inaccessibles et dans les forteresses qui leur servaient ordinairement d'asile, en sorte que toute la contrée se trouvait entièrement abandonnée. Le comte, voyant qu’il serait inutile d'y demeurer plus longtemps, et pressé d'ailleurs par l'approche des fêtes de Noël, reprit la route qu'il avait d'abord suivie, et rentra à Jérusalem le jour de la fête de saint Thomas l'apôtre, le 21 décembre.

 

 

[1101] L'an mil cent un de l'incarnation du Seigneur, le patriarche Daimbert et le comte Baudouin se réconcilièrent enfin, grâce à l'heureuse intervention de quelques hommes sages ; puis, le saint jour de Noël, le clergé et le peuple, les prélats des églises et les princes du royaume se réunirent dans l'église de Bethléem, et Baudouin y fut consacré roi, comme l'oint du Seigneur, et couronné solennellement du diadème royal par les mains du patriarche Daimbert.

 

Aussitôt que le comte eut pris possession de sa nouvelle dignité, le seigneur Tancrède, homme d'illustre et sainte mémoire en Jésus-Christ, conservant le souvenir de l'offense que Baudouin lui avait faite à Tarse de Cilicie, mais redoutant en même temps, par un sentiment religieux et qui indiquait la sollicitude d'une bonne conscience, d'avoir à engager sa foi à un homme qu'il ne pouvait aimer avec une charité sincère, résigna entre les mains du roi les villes de Tibériade et de Caïphe que l'illustre Godefroi lui avait généreusement accordées en récompense de son mérite éclatant ; puis, ayant pris congé de Baudouin, il se retira dans les environs d'Antioche, au grand regret de tous les Chrétiens du royaume. Les princes chrétiens du pays d'Antioche l'avaient déjà invité, à plusieurs reprises, à venir gouverner cette principauté jusqu'au retour de Bohémond, si toutefois le Seigneur daignait permettre que celui-ci échappât à la captivité, puisque aussi bien Tancrède était destiné, par droit héréditaire, à succéder à toutes les propriétés de Bohémond, si celui-ci ne devait plus reparaître.

 

En effet, aussitôt qu'il fut arrivé à Antioche le peuple et tous les grands s'empressèrent de lui conférer l'administration de ce pays. Le roi de Jérusalem donna la ville de Tibériade, qui venait de lui être rendue, à un certain Hugues de Saint-Aldémar, homme noble, et excellent dans les exercices de chevalerie, pour être par lui possédée à titre héréditaire. Le royaume demeura en repos pendant quatre mois.

 

Après ce temps, et par suite des rapports de quelques hommes spécialement chargés de surveiller les pays frontières, et de reconnaître les côtés faibles de l'ennemi, le roi convoqua secrètement un grand nombre de chevaliers, passa le Jourdain, et entra sur les terres des Arabes. Il pénétra au sein des déserts où ce peuple habite ordinairement, et arriva au lieu qui lui avait été indiqué. Il se précipita subitement et au milieu de la nuit sur les tentes des Arabes qu'il surprit à l'improviste; il y trouva quelques hommes, fit prisonniers toutes les femmes et les enfants, leur enleva tous leurs bagages, et s'empara d'un riche butin, et surtout d'une multitude innombrable d'ânes et de chameaux. La plupart des hommes, voyant de très-loin une troupe qui arrivait vers eux, s'élancèrent sur leurs rapides coursiers et prirent la fuite, cherchant leur salut dans les profondeurs des déserts, et abandonnant aux ennemis leurs femmes, leurs enfants, et tout ce qu'ils pouvaient posséder.

 

Tandis que les Chrétiens s'en retournaient, faisant marcher devant eux les bestiaux et les esclaves qu'ils avaient pris, on reconnut parmi ces derniers une femme illustre, épouse d'un prince puissant, et que le sort contraire avait enveloppée dans les calamités communes. Elle était grosse, et même sur le point d'accoucher, si bien qu'en effet elle se trouva prise, au milieu de la route, des douleurs qui précèdent l'enfantement et accoucha ensuite. Le roi de Jérusalem, instruit de cet événement, ordonna de la descendre du chameau sur lequel elle était assise, lui fit préparer avec les objets enlevés un lit aussi commode que les circonstances pouvaient le permettre, et donner des aliments avec deux outres pleines d'eau; il lui laissa aussi, selon ses désirs, une servante et deux chameaux femelles dont le lait devait servir à sa nourriture; puis il la fit envelopper lui-même dans le manteau qu'il portait sur ses épaules, et partit ensuite avec toute sa troupe.

 

Le même jour ou le jour suivant, le satrape arabe, marchant sur les traces de l'armée chrétienne, selon l'usage de sa nation, et conduisant une nombreuse escorte, le cœur plein de tristesse d'avoir perdu sa femme, noble matrone, au moment même où elle était près d'accoucher, et uniquement préoccupé de ses tristes pensées, la rencontra par hasard au lieu où on l'avait déposée. Il admira avec étonnement les sentiments d'humanité que le roi de Jérusalem avait manifestés en cette occasion, exalta jusqu'aux cieux le nom des Latins, et plus particulièrement la clémence de leur roi, et résolut de se montrer fidèle et reconnaissant en tout ce qui lui serait possible. Peu de temps après et dans une circonstance très-importante, il se montra empressé à tenir soigneusement sa parole.

 

Tandis que ces choses se passaient en Orient, les princes de l'Occident, ayant appris toutes les actions grandes et admirables que le Seigneur avait opérées par le bras de ceux de ses serviteurs qui avaient entrepris le pèlerinage, transportant son armée dans la terre de promission, à travers une si vaste étendue de pays, au milieu des plus grands dangers, subjuguant les nations et humiliant les Empires ; les princes de l'Occident, ai-je dit, joyeux des succès de leurs frères, mais en même temps péniblement affectés de n'avoir pas été dignes de s'associer à leur illustre entreprise, résolurent de faire à leur tour une semblable expédition, et s'engagèrent formellement les uns envers les autres à l'accomplir sans retard. Le plus grand d'entre eux était l'illustre et puissant Guillaume, comte de Poitou et duc d'Aquitaine ; on remarquait encore Hugues-le-Grand, comte de Normandie et frère de Philippe, roi de France, qui avait suivi la première expédition, et qui, après la prise d'Antioche, dénué de ressources et réduit aux dernières extrémités, était retourné dans sa patrie ; et le seigneur Etienne, comte de Chartres et de Blois, homme sage et de bon conseil, qui, redoutant aussi la suite de la guerre, après la prise d'Antioche, abandonna honteusement ses compagnons, et se couvrit, par cette fuite criminelle, d'une éternelle infamie. Désirant réparer ses premiers torts, et se racheter de la honte qui s'était attachée à son nom, le comte de Blois se disposa à reprendre la route de Jérusalem, et rassembla une belle escorte. Le seigneur Etienne, comte de Bourgogne, homme illustre et de grande noblesse, fit aussi ses préparatifs de départ ; enfin, beaucoup d'autres nobles, distingués dans leur pays par leur conduite, leur naissance et leur valeur guerrière, enflammés du même désir, firent également toutes leurs dispositions pour cette grande entreprise, et attendaient le jour fixé pour se réunir aux princes les plus puissants, et marcher à la tête de leurs légions.

 

Le moment indiqué étant arrivé, toutes choses mises en ordre pour le voyage, et tous ceux qui devaient partir s'étant rassemblés, les nouveaux Croisés se mirent en route, et, suivant les traces des premières expéditions, sans se montrer toutefois saisis d'une égale ferveur religieuse, ils arrivèrent à Constantinople. L'empereur Alexis les reçut assez convenablement, et ils y trouvèrent le comte de Toulouse, qui avait agi dans la première expédition en grand prince, et en homme digne des plus grands éloges. J'ai déjà dit que Raimond avait laissé à Laodicée sa femme ainsi que la plus grande partie de sa maison. De là il s'était rendu auprès de l'empereur, pour solliciter des secours, à l'effet de pouvoir retourner en Syrie, et y conquérir pour son compte une ou plusieurs villes ; car il avait résolu de ne point abandonner les voies de son pèlerinage, et de ne jamais retourner dans sa patrie. Les Croisés, pleins de joie d'avoir rencontré un homme si sage et si habile, prirent congé de l'empereur, comblés des plus riches présents, et, prenant en quelque sorte le comte de Toulouse pour leur chef, ils traversèrent l'Hellespont avec toute leur armée, et se rendirent à Nicée de Bithynie, en suivant la route qu'avaient prise les premiers pèlerins.

 

L'empereur Alexis cependant, fidèle aux antiques habitudes des Grecs, et jaloux des succès des Chrétiens, ne laissa pas, quoi qu'il eût assez bien accueilli les nouveaux arrivants, d'expédier en secret de nombreux émissaires, pour solliciter les infidèles et les soulever contre les Croisés : il leur envoyait sans cesse des messagers, leur adressait des lettres, par lesquelles il les prévenait de la marche et du moment de l'arrivée de nos troupes, et les avertissait des dangers auxquels ils pouvaient être exposés, s'ils souffraient que de telles expéditions franchissent, leur territoire sans obstacle, agissant en cette occasion comme fait le scorpion, dont on n'a rien à redouter en face, mais dont la queue venimeuse doit être l'objet des précautions du sage.

 

Ainsi, prévenus par l'empereur et ses nombreux serviteurs, les princes de l'Orient convoquent de toutes parts, et rassemblent des soldats, soit à prix d'argent, soit à force de sollicitations, et font tous leurs efforts pour s'exposer aux progrès des étrangers. Soit hasard, soit intention, les Croisés s'étaient séparés les uns des autres, et marchaient divisés en plusieurs corps, répandus sur la surface du pays, comme le sable qui n'est point lié par la chaux. Aucun lien de charité ne les unissait, ils méprisaient complètement cette force de discipline qu'observa toujours l'armée qui les avait précédés. Aussi, dès qu'un puissant adversaire fut suscité contre eux, en punition de leurs péchés, ils se trouvèrent livrés aux mains de leurs ennemis, à tel point qu'en un seul jour plus de cinquante mille personnes des deux sexes tombèrent sans défense sous le glaive des infidèles. Ceux à qui la faveur divine permit d'échapper à ce massacre, cherchèrent leur salut dans la fuite, et s'échappèrent tout nus, dépouillés de tout, ayant perdu leurs bagages et tous leurs effets; le hasard bien plus qu'un projet déterminé les conduisit en Cilicie ; arrivés à Tarse, métropole de cette province, ils perdirent de la manière la plus malheureuse le seigneur Hugues-le-Grand, qui fut enseveli avec magnificence dans l'église de l'apôtre des Gentils, qui était originaire de cette ville ; et, après s'être reposés de leurs fatigues pendant quelques jours, les Croisés se remirent en route, et arrivèrent enfin à Antioche. Le seigneur Tancrède gouvernait alors cette principauté et les accueillit, selon son usage, avec toute la bienveillance et l'humanité possibles. Il témoigna surtout un grand empressement pour le comte de Poitou, tant parce qu'il était plus noble et plus puissant que tous les autres, que parce qu'il avait été particulièrement maltraité dans cette malheureuse expédition, et avait perdu tout ce qu'il possédait. Enfin, entraînés par le désir de voir les lieux saints, ceux des Croisés qui avaient perdu leurs chevaux s'embarquèrent, les autres suivirent le chemin de terre, et tous dirigèrent leur marche vers Jérusalem. Ils se réunirent à Antarados, ville maritime, vulgairement appelée Tortose. Le comte de Toulouse leur persuada d'attaquer cette ville, dont il leur parut facile de s'emparer ; avec l'aide du Seigneur, ils la prirent de vive force au bout de quelques jours de siège, massacrèrent une partie des citoyens, et condamnèrent tous les autres à une éternelle servitude. Les Croisés résignèrent cette ville au comte Raimond, et se partagèrent les dépouilles, selon les lois de la guerre ; puis, ils poursuivirent leur marche ; mais Raimond demeura à Tortose, afin d'en conserver la propriété, malgré les efforts que firent ses compagnons pour l'entraîner à leur suite.

 

Pendant que cette nouvelle armée de Croisés supportait toutes sortes de maux dans les environs de la Romanie, le roi de Jérusalem, incapable de s'engourdir dans l'oisiveté, brillait du désir d'étendre les limites de ses États, et cherchait tous les moyens possibles d'y parvenir. Vers le commencement du printemps, une flotte génoise était venue aborder au port de Joppé, et le roi ainsi que les habitants de cette ville l'avaient accueillie avec les plus grands honneurs. Comme les solennités de Pâques s'approchaient, les Génois poussèrent leurs vaisseaux sur le rivage, et se rendirent à Jérusalem pour y passer les jours de fête. Après que la Pâque eut été célébrée selon l'usage, le roi choisit quelques hommes sages et doués du talent de la parole, et les chargea d'aller trouver les principaux de la flotte, les hommes les plus âgés et les chefs des compagnies, et de s'informer s'ils avaient le projet de retourner dans leur patrie, ou s'ils ne voudraient pas s'employer pendant quelque temps au service de Dieu, et travailler à l'accroissement de son royaume, à condition de recevoir un honnête salaire. Ceux à qui ces propositions furent faites tinrent conseil avec les leurs, et répondirent que, s'ils pouvaient traiter à de bonnes conditions pour le temps qu'ils séjourneraient dans le pays, ils avaient formé le projet, même au moment de leur départ, de travailler pendant quelque temps, avec autant de fidélité que d'ardeur, pour le service de Dieu et l'agrandissement du royaume de Jérusalem. On arrêta donc les bases d'un traité également convenable à chacune des deux parties; les stipulations furent acceptées sous la foi du serment, et il fut décidé que tant que les gens de la flotte voudraient demeurer dans le royaume, toute ville, toute place qui serait prise sur les ennemis avec leur secours, vaudrait aux Génois le tiers des dépouilles et de tout l'argent qui seraient enlevés, à partager entre eux sans aucune contestation, et que les deux autres tiers seraient réservés pour le roi. On convint encore que, dans toutes les villes qui seraient prises de la même manière, on désignerait une rue qui appartiendrait en toute propriété aux Génois.

 

Animé par cette espérance, et se confiant en la protection divine, le roi convoqua aussitôt dans les villes qu'il possédait tout ce qu'il put rassembler d'hommes d'armes et de gens de pied, et alla assiéger la ville d'Arsur, par terre et par mer. Arsur, autrement appelée Antipatris, dut ce dernier nom à Antipater, père d'Hérode : cette ville est située dans un pays fertile ; les forêts et les pâturages qui l'avoisinent lui offrent toutes sortes de commodités. L'année précédente, le duc Godefroi, d'excellente mémoire, l'avait déjà assiégée ; mais comme il n'avait point de vaisseaux à sa disposition, pour fermer les abords de la place, du côté de la mer, il avait abandonné cette entreprise.

 

Après avoir disposé ses bataillons autour de la ville, de manière à l'investir complètement, le roi ordonna de construire une tour mobile avec de grandes poutres. Dès qu'elle fut terminée les ouvriers s'occupèrent de la diriger vers les murailles, les Chrétiens y montèrent en foule, mais l'ouvrage n'étant pas construit avec toute la solidité nécessaire, s'effondra aussitôt, et dans sa chute blessa grièvement une centaine de nos soldats. Quelques-uns même lurent pris par les ennemis, et suspendus sur-le-champ à des potences, sous les yeux de tous leurs camarades. Ceux-ci transportés d'indignation pressent vivement les assiégés, les attaquent avec impétuosité, les repoussent au-delà des remparts, et leur inspirent une telle terreur que bientôt ils semblent ne plus même songer à pourvoir à leur défense. En même temps, appliquant leurs échelles contre les murs, d'autres sont sur le point de se rendre maîtres des tours et des murailles, quand tout à coup les habitants, désespérant de leur salut, adressent au roi des députés, qui viennent intercéder en suppliants. Ils demandèrent et obtinrent la faculté de sortir en toute sûreté de la ville, avec leurs femmes et leurs enfants, à la charge par eux de l'abandonner aux vainqueurs, ainsi que tous leurs effets mobiliers, et d'être conduits sous escorte jusqu'à Ascalon. Le roi prit possession de la place, y laissa une garde suffisante et se rendit aussitôt à Césarée, pour en faire également le siège.

 

La ville de Césarée, située sur les bords de la mer, fut d'abord appelée Tour de Straton. Les anciennes histoires nous apprennent qu'elle fut fort agrandie par Hérode l'Ancien, qui l'orna de beaux édifices, la nomma Césarée en l'honneur de l'empereur César-Auguste, et en fit la métropole de la seconde Palestine, sous l'autorité du souverain de Rome. On y trouve de nombreux cours d'eau, et des jardin bien arrosés, qui contribuent beaucoup à l'agrément de ce séjour. Il est dépourvu de ports : on sait cependant qu'Hérode fit les plus grands efforts et employa des sommes considérables pour parvenir à donner aux vaisseaux une station sûre et commode ; mais tous ses soins furent infructueux. Le roi se rendit à Césarée avec toute son armée, et la flotte le suivit par mer, et arriva en même temps. Il fit aussitôt investir la place de toutes parts, et disposa les machines sur les points les plus favorables : on attaqua avec beaucoup d'ardeur, on livra de fréquents combats autour des portes de la ville ; les assiégés étaient frappés de crainte ; les blocs énormes qu'on lançait sans interruption ébranlaient les tours et les remparts, allaient jusque dans l'intérieur de la place enfoncer les maisons des citoyens, et ne leur laissaient aucun moment de repos. Dans le même temps, on construisait une machine d'une hauteur étonnante, plus élevée que les tours des remparts, et qui devait donner aux assiégeants plus de facilité pour attaquer la ville. Pendant quinze jours environ, les citoyens de Césarée et les soldats chrétiens persévérèrent de part et d'autre dans leurs efforts, ceux-ci pour s'emparer de la place, ceux-là pour repousser toutes les tentatives de ce genre, et dans plusieurs rencontres, les uns et les autres combattirent avec la plus grande ardeur. Cependant les assiégeants apprirent que leurs ennemis, amollis par un long repos et par des habitudes d'oisiveté, peu accoutumés au maniement des armes, et incapables de supporter tant de travaux, agissaient de jour en jour avec plus de faiblesse, et commençaient à être fatigués à l'excès de la guerre. Alors les Chrétiens se reprochent mutuellement tout nouveau délai ; ils s'excitent les uns les autres, et sans attendre que la machine en construction soit terminée, ils se précipitent ensemble, déployant plus d'ardeur que d'ordinaire ; ils repoussent les assiégés, les font rentrer de vive force dans leurs remparts, et les remplissent de terreur, à tel point que ceux-ci, uniquement occupés du soin de leur salut, ne songent plus même à se porter sur leurs murailles, ou à faire quelques travaux de défense. Les nôtres s'en étant aperçus dressent aussitôt leurs échelles, s'élancent à l’envi sur les remparts et s'en rendent maîtres, ainsi que des tours; en même temps, quelques-uns d'entre eux vont ouvrir les portes de la place, le roi entre avec ses troupes, et prend possession de la ville les armes à la main. Les soldats se répandent de tous côtés, chargés de leurs armes ; ils pénètrent de vive force dans les maisons où les citoyens croyaient avoir trouvé un refuge assuré; ils massacrent les pères de famille et tous ceux qui leur appartiennent, s'emparent des vases et de tous les objets propres à exciter leur cupidité, et gardent ensuite les avenues. Il serait superflu de parler de ceux des assiégés que rencontraient par hasard les soldats chrétiens dans les rues ou sur les places publiques, puisque ceux-là même qui fuyaient, cherchant les lieux les plus secrets, les asiles les plus retirés, ne pouvaient échapper au massacre. Beaucoup d'entre eux qui eussent peut-être éprouvé l'indulgence de leurs ennemis, devinrent eux-mêmes la cause de leur mort, en avalant des pièces d'or ou des pierres précieuses, et en excitant ainsi la cupidité de leurs ennemis, qui leur ouvraient le ventre pour chercher jusqu'au fond de leurs entrailles les objets qui y étaient cachés.

 

L'oratoire public de la ville était situé dans un quartier élevé, ouvrage admirable, qui fut, dit-on, construit anciennement par les soins d'Hérode, et en l'honneur de César-Auguste. La plus grande partie du peuple s'était réfugiée dans ce lieu de prière, dans l'espoir d'y trouver une retraite plus assurée. Mais les portes ayant été brisées, tous ceux qui s'y étaient renfermés furent massacrés ; il y périt tant de monde que les pieds de ceux qui se livraient à ce carnage étaient inondés du sang de leurs victimes, et c'était un spectacle horrible de voir la multitude de cadavres qui y étaient entassés. On trouva dans ce même oratoire un vase d'un très-beau vert, fait en forme de patène. Les Génois crurent que ce vase était en émeraude, ils le reçurent dans le partage au prix d'une forte somme d'argent, et ils en ont fait hommage à leur église, comme devant en être le plus bel ornement. Aujourd'hui encore ils ont l'habitude de le montrer comme une merveille à tous les hommes considérables qui passent chez eux, et ils veulent toujours faire croire que ce vase est véritablement d'émeraude, parce que la couleur semble l'indiquer[2]. Dans tous les quartiers de la ville, on mit à mort presque tous les adultes, et l'on n'épargna, même à grand peine, que les jeunes filles et les jeunes garçons encore imberbes. En cette occasion, on vit se vérifier à la lettre ce qui a été dit par le Roi-prophète : « Le Seigneur livra toute leur force et toute leur gloire entre les mains de l’ennemi, la rendant captive[3] ». Le glaive cependant se reposa lorsque le carnage fut terminé ; alors on rassembla tout le butin qui avait été recueilli, et, selon la teneur du traité conclu avec les Génois, on leur donna un tiers de toutes ces richesses, et les deux autres tiers furent acquis au roi de Jérusalem et aux siens. Le peuple qui avait usé toutes ses ressources dans le cours de la première expédition, était parti pour celle-ci pauvre et dénué de tout, et jusqu'à ce jour avait vécu dans l'indigence, se vit alors pour la première fois riche, chargé de dépouilles, bien fourni d'argent et de toutes sortes de provisions.

 

On conduisit en présence du roi, siégeant sur son tribunal, le gouverneur de la ville, que les infidèles appellent Emir, et le chef qui préside à la distribution de la justice, et que l'on nomme Cadi, dans la même langue. On leur accorda la vie à l'un et à l'autre, dans l'espoir qu'ils se rachèteraient ; mais en même temps ils furent chargés de fers et livrés à des gardiens désignés à cet effet. Comme le roi était appelé par d'autres affaires, et ne pouvait s'arrêter plus longtemps à Césarée, on élut pour archevêque un certain Baudouin, qui avait suivi le duc Godefroi dans son expédition, et le roi ayant laissé quelques-uns de ses soldats pour veiller à la garde de la ville, partit avec le reste de ses forces, et se dirigea vers Ramla.

 

La ville de Ramla est située dans une plaine, tout près de celle de Lydda, qui est l'ancienne Diospolis. Quant à la première, je n'ai pu lui trouver de nom antique ; l'opinion générale est même que cette ville n'a point existé dans les temps anciens, et les traditions rapportent qu'elle fut fondée après la mort de Mahomet, par les princes arabes ses successeurs. Lorsque l'armée chrétienne arriva pour la première fois en Syrie, Lydda était une ville célèbre, entourée d'une forte muraille, garnie de tours, et remarquable aussi par le grand nombre d'étrangers qui y affluaient de tous côtés ; mais lorsque les légions chrétiennes se répandirent dans les environs, comme elle n'avait ni remparts extérieurs, ni fossés qui l'entourassent, les habitants l'abandonnèrent, et se réfugièrent tous à Ascalon, ville beaucoup mieux fortifiée.

 

J'ai déjà raconté que les Chrétiens, ayant trouvé la ville de Ramla dépeuplée, établirent leur camp dans un quartier seulement, et s'y retranchèrent derrière des murailles et des fossés, jugeant qu'il leur serait trop difficile, vu leur petit nombre, d'occuper et de défendre toute l'enceinte de la place. Cependant le bruit se répandit (et il était assez conforme à la vérité) que le calife égyptien avait envoyé du côté d'Ascalon un des chefs de ses chevaliers, suivi d'une immense multitude de combattants, lui prescrivant, selon son usage, de partir sans le moindre retard, d'attaquer ce peuple pauvre et mendiant qui osait venir troubler son repos et pénétrer sur les limites de ses États, de le détruire entièrement, ou de l'amener captif en Egypte. On disait que le chef égyptien avait sous ses ordres onze mille chevaliers et environ vingt mille hommes de pied. Les bruits répandus à cette occasion contraignirent le seigneur roi à quitter promptement Césarée, de peur que, se confiant en leurs forces, les ennemis ne tentassent quelque dangereuse invasion dans son royaume ; cependant, après avoir attendu pendant un mois, Baudouin, voyant que les ennemis n'avaient fait aucun mouvement, prit, le parti de retourner à Joppé.

 

Vers le troisième mois, les Égyptiens, craignant d'exciter l'indignation de leur maître s'ils tardaient plus longtemps à exécuter ses ordres, et se faisant de nécessité vertu, reprirent courage, rassemblèrent toutes leurs forces, organisèrent leurs bataillons, et se mirent en devoir d'entrer sur le territoire de Jérusalem, et d'attaquer les Chrétiens. Aussitôt que le roi en fut informé, il convoqua le peu de troupes qu'il lui fut possible de réunir dans un royaume aussi peu étendu, et rassembla sa petite armée dans la plaine située entre Lydda et Ramla. Elle se composait de deux cent soixante chevaliers, et de neuf cents hommes de pied. Dès qu'il se fut assuré que les ennemis s'avançaient, le roi marcha à leur rencontre, après avoir divisé sa troupe en six bataillons ; il les disposa en ordre de bataille, et fit marcher en avant un abbé, homme rempli de religion et de crainte de Dieu, qui portait dans ses mains le bois de la croix du Seigneur : on ne tarda pas à reconnaître l'armée égyptienne. Aussitôt les Chrétiens, élevant les yeux au ciel et invoquant les secours d'en haut, s'élancent avec intrépidité sur leurs ennemis, sans redouter leurs forces supérieures, et les attaquent vigoureusement, le fer en main, chacun jugeant bien qu'il s'agit en cette occasion de son propre salut. D'un autre côté, les ennemis, craignant aussi pour leurs femmes et leurs enfants, pour les propriétés et les héritages qu'ils ont laissés en Egypte, s'ils n'y retournent en vainqueurs, résistent de toutes leurs forces, et cherchent, autant qu'il est en leur pouvoir, à repousser l'attaque des Chrétiens. Leurs premiers bataillons s'élancent avec ardeur sur l'un des nôtres, l'accablent de leur immense supériorité, et ne tardent pas à le mettre en fuite ; puis ils le poursuivent vivement, et ne cessent de le combattre et de le maltraiter que lorsqu'il est à peu près entièrement détruit. Dans le même temps cependant les autres bataillons chrétiens combattaient avec plus de succès, et prenaient même des avantages étonnants sur leurs ennemis ; ils en tuaient un grand nombre ; le roi, se conduisant ainsi qu'il convenait à un si grand prince, excitait tour tour ses soldats par ses paroles et son exemple; toujours à la tête du bataillon qu'il commandait, il se portait alternativement au secours de ceux qu'il voyait faibles ou accablés par le nombre, et leur rendait ainsi le courage. Enfin, après de longues incertitudes, le ciel accorda la victoire aux nôtres ; les ennemis furent mis en fuite et se sauvèrent après avoir perdu leur chef qui avait péri sous le glaive, au milieu de la mêlée, en combattant avec vigueur.

 

Lorsque le roi vit les bataillons ennemis dispersés et en déroute de toutes parts, après avoir perdu un grand nombre d'hommes, il défendit, sous peine de mort, à tous les soldats de s'arrêter un seul instant à recueillir les dépouilles des vaincus, et prescrivit de se mettre à la poursuite des fuyards, et de n'épargner aucun de ceux que l'on pourrait rencontrer. Lui-même, s'avançant le premier à la tête de quelques groupes de chevaliers et de fantassins agiles, s'élança aussi à la poursuite des Égyptiens, immolant tous ceux qui se présentaient à ses coups, et poussant sa marche jusqu'à Ascalon, à huit milles du champ de bataille; la nuit seule mit un terme à ce carnage ; alors le roi fit rappeler à son de trompe tous ceux des siens qui l'avaient suivi, et les ramena au lieu même où s'était livré le combat. Il l'occupa en vainqueur, y passa la nuit en repos, et distribua ensuite le butin à ses soldats, selon les lois de la guerre. On dit que les ennemis perdirent environ cinq mille hommes dans cette journée. Après avoir passé la revue des nôtres, on reconnut qu'il manquait soixante et dix chevaliers et beaucoup plus d'hommes de pied; mais je n'ai aucun renseignement certain sur le nombre des morts parmi ces derniers.

 

Ceux des ennemis qui avaient mis en fuite et détruit l'un des bataillons chrétiens poursuivirent ses débris jusque sous les murs de Joppé, et s'emparèrent, dans leur marche, des armes, des cuirasses, des boucliers et des casques de tous ceux des nôtres qui succombèrent; puis ils se présentèrent audacieusement devant Joppé, et annoncèrent aux citoyens de cette ville que le roi de Jérusalem avait péri dans le combat, que toute son armée était détruite, et, en preuve évidente de la vérité de leurs assertions, ils leur présentèrent et leur donnèrent à reconnaître les armes des familiers et des domestiques du roi, qu'ils avaient dépouillés. A la suite de ce récit, les habitants de Joppé, et la reine qui y était aussi enfermée, croyant à la vérité des faits qui leur étaient rapportés, se livrèrent au désespoir; les hommes les plus âgés et ceux qui avaient le plus d'expérience des affaires tinrent aussitôt conseil, et jugèrent qu'en de telles circonstances, le seul remède à tant de maux était d'envoyer une députation au seigneur Tancrède, prince d'Antioche, et de le supplier de venir en toute hâte porter secours au royaume de Jérusalem, privé de son chef suprême, puisqu'il était le seul, après Dieu, en qui le peuple fidèle pût mettre désormais son espérance.

 

Pendant ce temps le roi, après avoir passé la nuit dans la plaine où il avait combattu la veille, rassembla ses bataillons victorieux aussitôt que là lumière du jour eut reparu sur la terre, et se disposa à marcher vers Joppé. Au moment où ils se préparaient à partir, ils virent paraître devant eux ceux-là même qui, dans le courant de la nuit précédente, avaient, par leurs faux rapports, répandu la terreur dans la ville de Joppé. Ces derniers, de leur côté, crurent rencontrer leur propre armée, car ils se tenaient pour à peu près assurés que celle des Chrétiens avait été entièrement détruite dans le cours de la journée précédente : ils s'avancèrent donc avec la plus grande confiance, et déjà ils étaient sur le point de se réunir à nos bataillons, lorsque le roi encourageant ses soldats et se jetant en avant le premier, entraîna à sa suite tous ses chevaliers. Tous, combattant avec courage pour le salut de leur âme, s'élancèrent vigoureusement sur les ennemis, et, les enveloppant de toutes parts, les attaquant corps à corps et les frappant de leur glaive, ils en renversèrent un grand nombre. Ceux des Égyptiens qui ne succombèrent pas dans cette mêlée, remplis de terreur, cherchèrent à s'échapper par la fuite et les nôtres, ivres de joie, rendant grâces au Seigneur, chargés de dépouilles et enrichis de tout ce qu'ils purent enlever à leurs ennemis, se remirent en marche et se dirigèrent vers Joppé.

 

Les habitants de cette ville étaient encore tout consternes des tristes nouvelles qui leur avaient été rapportées. En voyant arriver les bataillons de leurs frères, il leur sembla qu'ils se réveillaient d'un profond sommeil, leur joie se manifesta par des torrents de larmes; ils ouvrirent les portes de la ville, s'élancèrent à la rencontre des Chrétiens, et leur racontèrent les tristes détails qui leur avaient été donnés la veille et l'affreux désespoir qu'ils avaient éprouvé à la suite de ce récit. Tous entrèrent alors dans la ville et passèrent une journée entière à célébrer leur bonheur, et à se féliciter les uns les autres de la miséricorde que le Seigneur avait déployée sur eux. Lorsque le roi fut instruit que la reine et tous ceux qui l'entouraient avaient, dans l'excès de leur frayeur, adressé un message au seigneur Tancrède, il lui expédia tout de suite un nouvel exprès, porteur de lettres par lesquelles il lui annonçait le merveilleux résultat de son expédition. Tancrède, plein de sollicitude pour le royaume de Jérusalem, avait fait déjà tous ses préparatifs de départ. En recevant le second messager, il se réjouit infiniment des victoires du roi et rendit mille actions de grâces à l'Éternel.

 

Dans le même temps les princes dont j'ai déjà parlé, et qui avaient si misérablement perdu une grande armée dans les environs de la Romanie, étaient arrivés de leur personne à Antioche ; puis ils avaient marché sur Tortose, et, comme je l'ai dit aussi, après s'en être emparé en en chassant les ennemis, ils avaient livré cette place au comte Raimond de Toulouse. Comme ensuite ils dirigèrent leur marche vers Jérusalem, le roi, craignant qu'ils n'éprouvassent de nouveaux obstacles pour franchir le fleuve du Chien, prit ses chevaliers avec lui et alla occuper les défilés qui aboutissent à ce passage. L'entreprise était importante et difficile : il lui fallut, avant d'y arriver, passer auprès de quatre villes célèbres et fort peuplées, qui appartenaient aux ennemis, savoir Ptolémaïs, Tyr, Sidon et Béryte. Enfin il parvint à s'emparer du passage, et, lorsqu'il s'y fut établi, il vit arriver plusieurs illustres princes, le seigneur Guillaume, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, le seigneur Etienne, comte de Blois, le seigneur Etienne, comte de Bourgogne, le seigneur Godefroi, comte de Vendôme, le seigneur Hugues de Lusignan, frère du comte de Toulouse, et beaucoup d'autres nobles encore, qui tous se montrèrent remplis de joie, tant en rencontrant le roi de Jérusalem qui était accouru au devant d'eux, qu'en trouvant assuré et exempt de tout péril un passage qu'ils redoutaient depuis longtemps. Au moment où ils se trouvèrent tous réunis, ils s'élancèrent au devant les uns des autres, et, après s'être salués affectueusement, ils se donnèrent réciproquement le baiser de paix et se réjouirent tous ensemble dans des entretiens familiers, en sorte qu'il semblait qu'ils eussent oublié toutes leurs fatigues et leurs pertes, comme s'ils n'eussent jamais éprouvé aucun malheur. Le roi les rassembla tous auprès de lui, les combla de bons procédés, selon les lois de l'humanité et de la charité fraternelle, et les conduisit à Jérusalem.

 

La solennité de Pâques s'approchait ; les princes passèrent là les jours de fête et se rendirent ensuite à Joppé, pour se disposer à retourner dans leur patrie. Le comte de Poitou, en proie à la plus affreuse indigence, monta sur un navire et parvint assez heureusement à rentrer dans son pays. Les deux comtes Etienne s'embarquèrent également, et furent pendant longtemps ballottés sur la mer par la tempête ; enfin, repoussés par les vents contraires, ils se virent forcés de revenir à Joppé. Tandis qu'ils continuaient à résider dans ce port, les habitants d'Ascalon, ayant rallié tous ceux des Égyptiens qui avaient échappé au combat de Ramla, et rassemblé en outre un corps qui s'élevait, dit-on, à vingt mille hommes, pénétrèrent sur le territoire de notre royaume et inondèrent les environs de Lydda, de Saurona[4] et de Ramla. Le roi, dès qu'il en fut informé, sembla oublier toutes ses habitudes de prévoyance et ne convoqua point les troupes dont il pouvait disposer dans les villes voisines : mettant toute sa confiance en son courage, et n'attendant pas même ceux qu'il avait sous ses ordres dans la ville, il partit cri hâte, et même avec une grande précipitation, à la tête de deux cents chevaliers tout au plus. Les nobles jugeant qu’il serait trop honteux pour eux, dans des circonstances aussi graves, de demeurer en repos et de ne point s’associer aux travaux de leurs frères, empruntèrent des chevaux chez leurs amis ou leurs parents, et sortirent aussi marchant sur les traces du roi. Celui-ci, qui s'était lancé en avant fort imprudemment, ne tarda pas à se repentir de sa précipitation, dès qu'il fut à même de reconnaître les forces considérables de l'ennemi, et il sentit alors la vérité de ce précepte, qu'une impétuosité désordonnée est une mauvaise conseillère. Il aurait désiré en ce moment ne s'être pas tant avancé, mais il se trouvait tellement engagé au milieu des ennemis que la crainte même de la mort ne put le déterminer au parti honteux de revenir sur ses pas.

 

Dans l'armée ennemie cependant, les hommes sages et tous ceux qui avaient le plus d'expérience des affaires militaires, ne tardèrent pas à concevoir l'espoir assuré de la victoire lorsqu'ils virent que les nôtres s'avançaient, contre toutes leurs habitudes, sans être soutenus par des bataillons d'infanterie, et que même leurs escadrons de cavalerie marchaient confusément et sans observer l'ordre de bataille qu'ils avaient coutume de prendre. Remplis de confiance à cette vue, les ennemis firent aussitôt toutes leurs dispositions et s'élancèrent en une seule masse sur les nôtres, les pressant d'autant plus vivement qu'ils étaient plus certains que ceux-ci avaient négligé les règles qu'ils suivaient ordinairement. Accablés en effet par l'immense supériorité du nombre et incapables de soutenir longtemps un tel choc, les Chrétiens furent bientôt renversés de tous côtés et mis en fuite ; ceux qui succombèrent dans la mêlée ne laissèrent pas cependant de vendre cher la victoire ; ils combattirent vigoureusement jusqu'au dernier moment, frappèrent et firent périr sous le glaive un grand nombre de leurs ennemis et se virent même un instant sur le point de les mettre en déroute. Mais bientôt ceux-ci reprirent courage en voyant le petit nombre d'hommes qu'ils avaient à combattre et l'immense supériorité de leurs forces ; s'excitant les uns les autres à poursuivre leur succès, ils se précipitèrent plus vivement encore sur les nôtres et les mirent enfin en fuite : ceux des nôtres qui échappèrent à la mort se retirèrent à Ramla, espérant y trouver un asile assuré. Les deux comtés Etienne et beaucoup d'autres nobles, dont je ne sais ni les noms ni le nombre, périrent dans ce combat. Il me semble qu'il y a lieu d'en féliciter le noble comte de Chartres et de Blois, qui fut longtemps illustre parmi les siens par l'éclat de sa naissance et de ses actions. Il est certain en effet que le Seigneur déploya envers lui une grande miséricorde, en lui permettant d'effacer par une fin si glorieuse la tache d'infamie dont il s'était couvert si misérablement lorsqu'il abandonna l'expédition des Chrétiens sous les murs d'Antioche. Puisqu'il a racheté cette première faute par une mort si éclatante, personne n'est plus en droit maintenant du la lui reprocher, car nous pensons que ceux qui ont succombé dans les rangs des ficelés et au milieu de la milice chrétienne, en combattant pour le nom du Christ, ont mérité grâce et remise entière, non seulement de toute tache d'infamie, mais en outre de toutes les fautes, de tous les péchés qu'ils pouvaient avoir commis.

 

Le roi cependant, quoiqu'il eût peu de confiance en la solidité des fortifications de Ramla, n'ayant aucun autre moyen de se soustraire à la mort ou d'échapper aux bataillons ennemis répandus de toutes parts dans les environs, se retira dans cette place avec ceux qui s'étaient enfuis à sa suite. Tandis qu'il passait cette première nuit, dévoré de mille inquiétudes, ne sachant le sort qui l'attendait et tremblant même pour sa vie, un noble prince d'Arabie, profitant aussi du calme de la nuit pour s'échapper en silence du milieu de son camp, arriva seul et sans escorte et se présenta sous les murs de la place. C'était celui dont j'ai déjà parlé et dont la femme avait, peu de temps auparavant, reçu du roi de Jérusalem des témoignages de bonté et d'humanité. Se souvenant de ce bienfait signalé et évitant avec soin le péché d'ingratitude, le prince arabe s'approcha des murailles, et, adressant la parole d'une voix étouffée à ceux qui étaient au dessus de lui, il leur dit: « Je suis porteur d'un secret important pour le seigneur votre roi; faites que je puisse être introduit auprès de lui, car la chose presse fort ». Dès qu'on eut rapporté ces paroles au roi, il consentit à entendre l'étranger, et ordonna de l'amener en sa présence. Le prince dit au roi qui il était, lui rappela le bienfait qu'il avait reçu de lui dans la personne de sa femme, déclara qu'il se considérait comme obligé à jamais à lui rendre dans l'occasion de bons services, et finit par inviter le roi à sortir au plus tôt de la citadelle, lui faisant connaître que ses ennemis avaient tenu conseil, qu'ils avaient résolu de venir le lendemain assiéger cette place, et de mettre à mort tous ceux qu'ils pourraient y rencontrer; en conséquence le prince arabe engagea le roi à ne pas tarder d'en sortir, lui offrant de le conduire lui-même et lui promettant, avec l'aide du Seigneur, de le déposer en lieu de sûreté, attendu la connaissance qu'il avait de toutes les localités environnantes. Le roi, cédant à ces avis, sortit de la place avec le prince et un petit nombre de compagnons, de peur de donner l'éveil dans le camp des ennemis en emmenant plus de monde, et ils se rendirent tous ensemble vers les montagnes. Là le prince arabe quitta ceux qu'il venait de délivrer, en promettant au roi d'être toujours à son service et de lui donner en temps opportun de nouveaux témoignages de son dévouement, et il retourna à son camp.

 

Cependant, les ennemis, fiers de la victoire qu'ils avaient remportée, allèrent attaquer ceux qui s'étaient réfugiés derrière les murailles de Ramla, mirent le siège devant cette place, l'investirent de toutes parts et s'en emparèrent enfin dé vive force. Tous ceux qu'ils firent prisonniers furent traités selon leur bon plaisir; les uns subirent la mort, les autres furent chargés de chaînes et condamnés à un éternel esclavage. On ne voit dans aucune histoire que, jusqu'à ce jour, il fût arrivé dans le royaume de Jérusalem un événement aussi déplorable que ce massacre de tant de braves et nobles guerriers. Le royaume tomba dans la confusion, chacun sentit ses forces abattues, les hommes les plus sages furent pénétrés de douleur, et si le souverain des hauts cieux ne les eût promptement visités dans son infinie miséricorde, ils n'eussent pas tardé de tomber dans l'abîme du désespoir et se seraient bientôt disposés à quitter le royaume. Le peuple chrétien était en effet peu nombreux, et il était même difficile de s'avancer en sûreté des bords de la mer vers l'orient, à cause des villes maritimes qui, sur la droite et sur la gauche, étaient occupées par les ennemis dont on redoutait les attaques. En effet, ainsi que je l'ai déjà dit, sur toute la longueur de la côte qui s'étend depuis Laodicée de Syrie jusqu'aux frontières de l'Egypte, notre peuple n'occupait que deux villes maritimes, celle de Joppé et celle de Césarée qui venait d'être prise tout récemment. Ceux qui arrivaient â Jérusalem en repartaient sur-le-champ après avoir terminé leurs prières, et dès qu'ils avaient reconnu à quel point les Chrétiens étaient faibles et isolés, chacun craignant de se trouver enveloppé dans les calamités qu'on redoutait pour eux.

 

Le roi perdit ses compagnons de voyage, en fuyant vers les montagnes, selon ce que j'ai déjà rapporté. Lui-même dut son salut à la rapidité de son cheval et à la fidélité du noble Arménien qui le conduisait, et passa tout le reste de la nuit caché dans des lieux déserts, agité de vives craintes. Le matin le hasard lui fît rencontrer deux individus qui lui servirent de guides à travers des chemins détournés, au milieu des ennemis, et il arriva ainsi à Arsur. Il fut reçu avec joie par ceux des siens qui y habitaient et se réconforta par quelque nourriture, après avoir souffert de la faim et de la soif, jusqu'à succomber presque à l'excès de sa fatigue. Le ciel même sembla protéger son arrivée en cette ville. Une heure, tout au plus, avant qu'il y fût parvenu, une forte colonne d'ennemis venait de la quitter, après avoir attaqué la place sans interruption durant toute la journée, en sorte que, s'il les eût encore trouvés occupés à cet assaut au moment de son arrivée, il eût eu certainement beaucoup de peine à leur échapper.

 

Dans le même temps des bruits divers se répandaient au sujet de la disparition du roi. Ceux des Chrétiens qui avaient échappé en petit nombre au combat de Ramla, arrivèrent à Jérusalem et affirmèrent que le roi avait succombé au milieu des siens. L'évêque de Lydda, après avoir appris et vu même de près le massacre et la dispersion de ceux qui s'étaient réfugiés dans la forteresse de Ramla et y avaient été faits prisonniers, avait quitté son Eglise en tonte hâte et s'était retiré à Joppé. Lorsqu'on lui demanda des nouvelles du roi, il déclara qu'il n'en savait rien du tout, mais en même temps il annonça d'une manière positive que ceux qui s'étaient retirés dans la forteresse y avaient misérablement fini leur existence, et il ne craignit pas même de dire que pour son compte il s'était enfui secrètement, pour pourvoir au soin de sa vie. Ces nouvelles répandues dans tout le royaume portèrent partout la désolation; on ne voyait que des larmes, on n'entendait que des gémissements ; chacun tremblait pour sa vie; chacun appelait de ses vœux une mort prompte, afin de n'être point exposé à voir les maux de sa race et la désolation du royaume. Tandis que de toutes parts on se livrait ainsi à la douleur et au désespoir, le roi partit d'Antipatris et vint subitement débarquer à Joppé, apparaissant comme l'étoile du matin au travers d'épais nuages. Les habitants le reçurent, avec joie, les ténèbres dont ils étaient enveloppés furent dissipées, Baudouin se montra radieux et serein, et sa présence fit oublier tous les maux passés. Le bruit de son arrivée se répandit promptement dans le royaume, et ceux que les premières nouvelles avaient entièrement abattus reprirent courage, en apprenant cet heureux événement.

 

Cependant le comte Hugues de Saint-Aldémar, seigneur de Tibériade, invité par les habitants de Jérusalem à porter secours au roi, s'était mis en marche dans cette intention avec quatre-vingts chevaliers, et arriva à Arsur. Le roi, en ayant été informé, prit avec lui tous les hommes qu'il put rassembler à Joppé et marcha à la rencontre du seigneur Hugues, dans la crainte que les ennemis, répandus librement dans la campagne, ne cherchassent à lui tendre quelque embûche secrète, ou même à rassembler leurs troupes, pour s'opposer ouvertement à son passage. Il alla donc au devant de lui, le rencontra, réunit ses troupes à celles de Tibériade, et les deux corps ainsi formés revinrent à Joppé, où ils furent accueillis par les habitants avec des transports de joie. Le roi envoya alors des exprès vers ceux qui habitaient dans les montagnes, pour les solliciter de venir à son secours. Ceux-ci se rassemblèrent en toute hâte, et comme l'ennemi occupait sans obstacle tout le pays, ils prirent des chemins détournés et arrivèrent peu de jours après à Arsur. De là ils se dirigèrent vers Joppé, à travers mille difficultés et au péril de leur vie, et y arrivèrent, avec l'aide du Seigneur, malgré les efforts que fit l'ennemi pour s'opposer à leur passage. Ces chevaliers étaient au nombre de quatre-vingt-dix environ, gens de mérite et de conditions diverses. Après avoir reçu ce renfort, le roi, le cœur plein de nouvelles espérances, désirant se venger de l'affront qu'il avait souffert, et rendre avec usure à ses ennemis les maux qu'ils lui avaient faits, organisa, selon les règles delà science militaire, ses escadrons de chevaliers et ses compagnies d'infanterie, les disposa en bon ordre de bataille, et sortit de la ville pour marcher à la rencontre des ennemis, méprisant leur supériorité numérique et se confiant entièrement en la protection du Seigneur.

 

Ces derniers étaient campés dans les environs, et tout au plus à trois milles de la ville. Ils s'occupaient à faire tresser des claies et des échelles, et construire diverses sortes de machines en bois de choix, dans l'intention d'aller assiéger la ville de Joppé, pensant qu'il leur serait très-facile de s'en emparer, et se croyant assurés déjà de faire le roi prisonnier et de le traiter comme un vil esclave, ainsi que tous les citoyens qui seraient pris en même temps. Tandis qu'ils étaient encore occupés de tous ces préparatifs, le roi sortit avec son armée et parut, soudain en leur présence. Les ennemis voyant que ceux qu'ils tenaient déjà pour vaincus venaient de leur propre mouvement les provoquer au combat, coururent aussitôt aux armes, et se disposèrent à attaquer, ne craignant nullement des adversaires qu'ils croyaient déjà avoir entièrement détruits. Cependant les nôtres s'élancèrent, semblables à des lions dont la fureur est redoublée au moment où on vient leur enlever leurs petits ; bien décidés à rendre avec usure tous les maux qu'ils ont soufferts, combattant à la fois et de toutes leurs forces pour leurs femmes et leurs enfants, pour leur liberté et leur patrie, le cœur animé d'un courage tout divin et précédés par la miséricorde céleste, ils enfoncent et dispersent avec le glaive les bataillons ennemis, et après avoir fait périr un grand nombre de leurs adversaires, ils contraignent enfin tout le reste à prendre honteusement la fuite. Les Chrétiens ne jugèrent pas convenable, en raison de leur petit nombre, de poursuivre plus longtemps leurs ennemis, ils revinrent dans le camp de ceux-ci et y enlevèrent de riches dépouilles ; ils y trouvèrent des ânes, des chameaux, des pavillons, des tentes, une grande quantité de vivres et de denrées de toute espèce; ils rapportèrent tout leur butin à Joppé et y rentrèrent en vainqueurs, aux applaudissements de tout le peuple. Après cet événement, le royaume de Jérusalem demeura en repos pendant sept mois environ.

 

Tandis que ces divers événements se passaient de ce côté, l'illustre Tancrède ayant rassemblé ses chevaliers dans toute l'étendue de ses possessions, et convoqué des troupes d'infanterie et de cavalerie, alla mettre le siège devant la ville d'Apamie, noble capitale et métropole: de la Cœlésyrie. Il y demeura quelque temps, agissant comme un grand prince, persévérant avec ardeur dans son entreprise, employant successivement les divers moyens par lesquels on peut parvenir à s'emparer d'une place forte, ne négligeant aucune des entreprises qui fatiguent et tourmentent une armée, assiégée, et déployant un zèle et une activité inépuisables. Enfin, protégé par la clémence divine, il s'empara de la ville et agrandit considérablement le territoire de sa principauté. Il se rendit de là, et le même jour, à ce qu'on assure, à Laodicée, qui était alors occupée par les Grecs, et reçut la soumission de cette ville, en vertu d'un traité qu'il avait conclu depuis longtemps, et par lequel les habitants s'étaient engagés à lui remettre leur place sans aucune difficulté, aussitôt qu'il se serait mis en possession de celle d'Apamie. On lit dans les anciennes histoires que ces deux nobles cités furent fondées par Antiochus, fils de Séleucus, et qu'il les nomma ainsi des noms de ses deux filles Apamie et Laodicée. La ville de Laodicée dont je fais mention en ce moment est celle de Syrie ; il y en a une autre qui fait nombre parmi les sept villes de l'Asie-Mineure, et dont Jean a parlé dans l'Apocalypse, en disant : « Écrivez dans un livre ce que vous voyez et envoyez-le aux sept églises qui sont dans l'Asie, à Éphèse, à Smyrne, à Pergame, à Tyatire, à Sardes, à Philadelphie et à Laodicée[5] ». L'autre Laodicée, celle de Syrie, fut érigée en colonie par l'empereur Sévère, ainsi que l'atteste Ulpien, qui a dit dans le Digeste : « Il y a en Syrie la ville de Laodicée, à laquelle le divin Sévère accorda le droit Italique, en récompense de sa conduite dans la guerre civile ». Ainsi, avec l'aide du Seigneur, Tancrède accomplit en un seul voyage l'ouvrage de plusieurs jours, et soumit en même temps à sa domination deux villes, dont chacune avait un vaste territoire, avec beaucoup de bourgs et de villages. Ce prince réussissait dans toutes ses entreprises, car il avait la crainte du Seigneur et lui était agréable : illustre par sa foi, signalé par son courage et par ses vertus, il savait aussi gagner la bienveillance du peuple.

 

Dans le même temps le seigneur Baudouin, comte d'Edesse, homme magnifique et recommandable en toutes choses, qui avait succédé dans ce comté au roi de Jérusalem, gouvernait avec autant de force que de bonheur le pays soumis à sa domination, et se rendait redoutable à tous les ennemis qui l'entouraient. Comme il n'avait ni femme ni enfants, il épousa la fille d'un certain Gabriel, duc de Mélitène, dont j'ai eu déjà l'occasion de parler; cette femme qui se nommait Morfia, lui apporta à titre de dot une somme d'argent considérable, dont le comte avait le plus grand besoin. Gabriel était arménien de nation, il en avait les manières et le langage, mais en même temps toute la mauvaise foi des Grecs. Tandis que Baudouin était ainsi dans l'état le plus prospère et jouissant de la plus parfaite tranquillité, il vit arriver auprès de lui un de ses cousins, Josselin de Courtenai, noble du royaume de France et du pays qu'on appelle le Gâtinais. Comme il n'avait ni terres ni propriétés, Baudouin lui concéda de grands biens, afin qu'il ne fût point contraint d'aller auprès d'un inconnu chercher à gagner quelque bénéfice. Il lui donna toute la portion du pays qu'il occupait, située aux environs du grand fleuve de l'Euphrate, dans laquelle se trouvaient les villes de Coritium, de Tulupa et plusieurs places grandes et très-bien fortifiées, telles que Turbessel, Hatab, Ravendel et quelques autres encore. Baudouin conserva pour lui le pays situé au-delà de l'Euphrate, et plus voisin de l'ennemi, et ne se réserva dans l'intérieur que la ville de Samosate. Josselin était doué de toute la sagesse de ce monde ; il se montrait circonspect dans l'action, il savait gérer avec habileté ses affaires particulières; excellent père de famille, il pourvoyait toujours à l'utile ; généreux et libéral quand la nécessité le commandait, il était d'ailleurs économe et fort habile dans l'administration de ses biens personnels; enfin il était sobre à table et prenait peu de soin de sa personne et des vêtements qui servent à orner le corps. Il gouverna avec une grande habileté la portion de pays qui lui fut si généreusement assignée par le comte d'Edesse, et y vécut dans une grande abondance.

 

A la même époque le seigneur Bohémond, prince d'Antioche, homme magnifique et digne d'éloges en tout point, revint à Antioche, par un effet de la clémence divine, après s'être racheté à prix d'argent de la captivité qu'il avait subie durant quatre années entre les mains de ses ennemis. Le seigneur patriarche, le clergé et tout le peuple de cette ville le reçurent avec joie, et son retour, depuis si longtemps désiré, réjouit toute la province, aussi-bien que le royaume de Jérusalem, Lorsqu'il apprit avec quelle sagesse et quelle fidélité le seigneur Tancrède, son parent, avait en son absence administré la principauté qui lui avait été confiée, lorsqu'il sut qu'il avait fort étendu les limites de ses États, en s'emparant de deux belles villes, il lui en rendit les plus vives actions de grâce, le traita avec beaucoup de bonté, et lui donna la plus grande partie du pays conquis, en récompense de ses rares services, pour être possédée par lui et les siens à titre perpétuel et héréditaire. Peu de temps après, il lui confia même toute sa principauté, ainsi que j'aurai occasion de le dire dans la suite de ce récit.

 

Pendant ce temps Arnoul, l'archidiacre de Jérusalem, dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, continua, selon sa coutume, à susciter des scandales et à fomenter des haines entre le roi et le seigneur patriarche Daimbert : leur inimitié, qui d'abord avait paru assoupie, se ranima plus vivement, et s'accrut au dernier point. Le clergé fut soulevé contre le patriarche par les intrigues du même séducteur, et Daimbert plein de sentiments religieux, et n'aimant rien tant que la paix, ne pouvant supporter plus longtemps des vexations si continuelles, abandonna son église et la ville, et pauvre, dénué de ressources, ayant besoin à la fois de conseils et de secours, il se réfugia auprès du seigneur Bohémond. Celui-ci l'accueillit honorablement, et se montra d'autant plus touché de compassion pour les maux qu'il endurait, que lui-même avait spécialement contribué à le faire élever au siège patriarchal de Jérusalem. Aussi, afin qu'un homme si considérable ne demeurât auprès de lui que dans la situation qui lui convenait, Bohémond lui assigna généreusement la propriété de l'église de Saint-George, située au dessous de la ville d'Antioche, avec toutes ses dépendances en terres et ses immenses revenus, et les lui donna du consentement du seigneur Bernard, patriarche d'Antioche. Le seigneur Daimbert demeura constamment dans cette église, jusqu'au moment où il passa dans la Pouille, comme on le verra par la suite.

 

Cependant le roi de Jérusalem, cédant à la maligne influence d'Arnoul, et oubliant la crainte du Seigneur, s'abandonna, après avoir expulsé le patriarche Daimbert, à des actions encore plus répréhensibles. Il séduisit un prêtre, homme simple et religieux, nommé Ébremar, et l'établit en usurpateur sur le siège patriarchal. Cet homme de bien, qui était arrivé avec la première expédition, était justement considéré pour sa bonne conduite ; mais on jugea qu'il donnait un témoignage excessif d'une ignorance véritablement honteuse, en paraissant, se croire fondé à usurper le siège, tandis que le seigneur patriarche vivait encore.

 

 

[1103] La même année, qui était l'an onze cent trois de l'incarnation du Seigneur, et vers le commencement du printemps, le roi, après avoir célébré à Jérusalem les fêtes solennelles de la Résurrection, convoqua toutes les troupes du royaume, et alla mettre le siège devant Ptolémaïs, ville maritime, située dans la province de Phénicie, et l’une des suffragantes qui appartiennent à la métropole de Tyr. Elle a en dedans et en dehors de ses murailles un port, dans lequel les vaisseaux trouvent une station commode et tranquille. Son vaste et fertile territoire s'étend entre la mer et les montagnes, et le fleuve Bélus coule tout auprès de la ville. L'opinion la plus commune est qu'elle fut fondée par les deux frères, Ptolémée et Accon, qui l'entourèrent de fortes murailles, et la divisèrent en deux portions, dont chacune reçut le nom de l'un des frères ; ce qui fait qu'aujourd'hui encore elle est appelée indifféremment Ptolémaïs ou Accon, de même que la plupart des autres villes de Syrie, qui ont presque toujours deux ou trois noms.

 

Le roi arriva donc avec ses légions sous les murs de Ptolémaïs ; mais comme il n'avait point d'armée navale à sa disposition, il lui fut impossible de la serrer d'assez près pour la contraindre à se rendre. Il détruisit les vergers qui entouraient la place, tua quelques habitants, enleva tout le butin qu'il put trouver en dehors, et qui consistait principalement en gros et en menu bétail ; puis, il ordonna de lever le siège, et se remit en marche pour rentrer clans ses États.

 

Comme il avait résolu de passer par Césarée, il rencontra, en poursuivant sa marche, des brigands et des voleurs de grands chemins, en un lieu alors appelé Pierre-Encise, et maintenant le détroit, situé près de l'antique Tyr, entre les deux villes maritimes de Capharnaum et de Dora[6]. Ces hommes se tenaient cachés en embuscade ; mais le roi s'élança vivement sur eux, en tua plusieurs et mit les autres en fuite. L'un d'eux lança par hasard, sur le roi, un trait qui l'atteignit par derrière dans les côtes, et qui pénétrant presque jusque au cœur, faillit devenir mortel. Le prince se rétablit cependant par les soins de ses médecins, après avoir eu à subir des incisions et des brûlures; mais il en conserva toujours quelque ressentiment, et il y avait même certaines époques où il en souffrait de vives douleurs.

 

Dans le même temps, le seigneur Raimond, comte de Toulouse, de précieuse mémoire, après avoir, ainsi que je l'ai rapporté, conquis la ville vulgairement appelée Tortose, continuait de se conduire en homme habile et rempli de la crainte du Seigneur, et employait ses forces et son courage à reculer de tous côtés les limites de ses États. Plein de sollicitude pour repousser chaque jour davantage les ennemis de cœur du Christ, il fit construire une citadelle sur une colline située en face de la ville de Tripoli, et à deux milles de distance, tout au plus. Comme ce fort fut fondé par des pèlerins, il lui donna un nom analogue aux circonstances ; et voulut que la montagne sur laquelle il était bâti s'appelât Montagne des Pèlerins. Aujourd'hui encore la citadelle conserve le nom que lui donna son fondateur, et se fait remarquer tant par la force naturelle de sa position que par les ouvrages assez solides qui y ont été ajoutés.

 

De ce point, le comte pouvait chaque jour susciter quelques nouvelles inquiétudes aux habitants de Tripoli, et à toute la contrée ; il les forçait même à lui payer annuellement des tributs, en sorte qu'ils lui étaient soumis en toute chose, aussi bien que s'il eût été maître de la ville sans aucun obstacle. Il eut alors de sa femme, personne religieuse et craignant Dieu, un fils qui naquit dans cette citadelle, il l'appela Amphossus, du nom de ses ancêtres, et dans la suite ce fils lui succéda dans le comté de Toulouse.

 

 

[1104] L'an onze cent quatre de l'incarnation, et dans le courant du mois de mai, le roi de Jérusalem convoqua de nouveau toutes ses forces et tout le peuple, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, et alla mettre une seconde fois le siège devant Ptolémaïs. Il fut principalement déterminé à entreprendre cette expédition par l'arrivée d'une flotte de Génois, qui aborda en Syrie, forte de soixante-dix navires à éperons, vulgairement nommés galères. Aussitôt qu'il en fut instruit, le roi envoya une dépuration aux consuls de la flotte, en les faisant inviter amicalement à venir combattre pour l'amour du Christ, avant de retourner dans leur patrie, et leur citant pour les encourager l'exemple de ceux de leurs concitoyens dont la coopération avait valu, au royaume de Jérusalem, la conquête de la ville de Césarée, en même temps que les Génois y avaient trouvé une occasion d'acquérir une gloire éternelle, et de recueillir pour eux-mêmes des avantages importants. Des hommes sages et habiles furent, chargés et entreprirent fidèlement de conduire cette négociation : les Génois leur répondirent : « Qu'ils étaient disposés à s'employer, avec zèle au siège de Ptolémaïs, à condition qu'on leur concédât à perpétuité le tiers des revenus et des droits éventuels qui seraient perçus à l'entrée du port, et qu'on leur donnât une église dans la ville, et une rue dans laquelle ils exerceraient une juridiction pleine et entière ». Ces conditions ayant été acceptées par le roi et par ses principaux officiers, et confirmées par la foi des serments, on rédigea par écrit un traité destiné à en perpétuer le souvenir.

 

Au jour convenu, les Génois investirent la place du côté de la mer, tandis que le roi l'enveloppait du côté de la terre, et disposait son camp autour des remparts. Ayant pris ainsi toutes leurs mesures pour empêcher l'entrée et la sortie de la ville, ils commencèrent à faire éprouver aux assiégés toutes les vexations que comporte une telle situation. Ils dressèrent des machines, telles que les construisent les ouvriers exercés à ce genre d'opérations, et les employèrent aussitôt à battre les tours et les remparts ; elles leur servaient également a lancer au loin d'énormes quartiers de roc qui allaient jusque dans l'intérieur de la ville renverser les édifices. En même temps la flotte du côté de la mer et l'armée royale du côté de la terre livraient de fréquents assauts ; beaucoup de citoyens périssaient chaque jour par toutes sortes d'accidents ; l'opiniâtreté des assiégeants, et les attaques réitérées auxquelles ils étaient exposés leur devenaient de jour en jour plus intolérables. Après vingt jours d'efforts employés vigoureusement des deux côtés à attaquer et à se défendre, les assiégés livrèrent enfin leur ville au roi de Jérusalem, sous la condition que « ceux qui le voudraient, pourraient en sortir librement avec leurs femmes, leurs enfants et tous leurs biens mobiliers, et se rendre aux lieux qui leur conviendraient, et que ceux qui aimeraient mieux demeurer dans leurs maisons, et ne point abandonner le sol natal, continueraient d'y habiter sans aucune difficulté, en payant annuellement au roi une certaine rétribution ». Le roi, après avoir pris possession de la ville, assigna des propriétés et des domiciles aux Génois, selon le mérite et les actions de chacun d'entre eux. Dès ce moment, et pour la première fois, l'accès de Ptolémaïs fut entièrement libre et sûr du côté de la mer ; ceux qui y arrivaient trouvaient dans le port une station commode, et les rivages environnants furent un peu délivrés des ennemis.

 

Dans la même année le seigneur Bohémond, suivi de tous les seigneurs de la province d'Antioche, le seigneur Tancrède y le seigneur Baudouin, comte d'Edesse, et le seigneur Josselin, son cousin, se réunirent tous ensemble et s'engagèrent sous la foi du serment à passer l'Euphrate pour aller mettre le siège devant la ville de Carrhes, voisine d'Edesse, et occupée par les infidèles. Pour parvenir à l'accomplissement de ce projet, ces princes convoquèrent leurs troupes dans les pays soumis à leur domination, et sollicitèrent des secours de tous côtés : au jour convenu ils passèrent l'Euphrate et se rassemblèrent d'abord à Edesse. Deux hommes vénérables, illustres flambeaux de l’Église, s'adjoignirent également à cette malheureuse expédition, le seigneur Bernard, patriarche d'Antioche, et le seigneur Daimbert, patriarche de Jérusalem, qui fugitif et exilé continuait à vivre auprès de Bohémond. Le seigneur Benoît, archevêque d'Edesse, se réunit aussi à eux. Tous ces princes, après avoir fait leurs dispositions pour réussir dans cette entreprise, se mirent en marche à la tête de leurs légions et les conduisirent au lieu de leur destination.

 

L'histoire des temps antiques nous apprend que la ville de Carrhes fut celle où Tharé, sortant de la ville d'Ur des Chaldéens pour se rendre dans la terre de Chanaan, conduisit son fils Abraham et son petit-fils Loth, fils de leur fils Harran, ainsi qu'on peut le voir dans le chapitre onzième du livre de la Genèse. Tharé habita et mourut à Carrhes, et ce fut là aussi qu'Abraham reçut de l'Éternel l'ordre de sortir de son pays, de quitter ses parents et de suivre les promesses du Seigneur. Ce fut encore en ce lieu que Crassus, le dictateur romain, se gorgea de l'or des Parthes, dont il s'était montré si avide.

 

Lorsque les princes chrétiens furent arrivés à Carrhes, ils se bornèrent, ainsi qu'ils en étaient convenus dès le principe,, à bloquer étroitement la ville ; et en effet, comme les habitants n'avaient que très-peu de ressources en vivres, il n'était pas nécessaire de les attaquer autrement qu'en leur interdisant toute communication avec l'extérieur.

 

Il faut que j'explique à cette occasion la cause de la détresse dans laquelle cette ville se trouvait. Depuis fort longtemps le seigneur Baudouin avait mis tous ses soins à trouver les meilleurs moyens d'affamer les habitants de Carrhes, afin de les amener ainsi à lui livrer la ville; et voici ce qu'il avait imaginé pour réussir dans son projet.

 

Les villes d'Edesse et de Carrhes sont tout an plus à quatorze milles de distance l'une de l'autre. Le territoire qui les sépare est arrosé par un fleuve dont les eaux, réparties dans de nombreux canaux d'irrigation, fécondent toute la plaine et la rendent extrêmement fertile en toutes sortes de produits. Depuis les temps les plus anciens ce fleuve servait de démarcation entre le territoire des deux villes ; tout le pays compris en deçà revenait sans contestation aux Edessains, tout ce qui se trouvait au-delà était la propriété des habitants de Carrhes. Le seigneur Baudouin ayant reconnu que la ville occupée par ses ennemis ne tirait du dehors aucun approvisionnement de denrées. et que la plaine possédée en commun fournissait à tous leurs besoins, aima mieux renoncer pour son compte aux avantages qu'il en retirait, que de laisser à ses adversaires une ressource qu'il devait leur être beaucoup plus difficile de remplacer. Depuis longtemps il avait pris l'habitude de faire de fréquentes incursions sur la portion même de ce territoire qui lui appartenait pour y détruire l'agriculture, espérant d'une part trouver, pour lui et son peuple, des ressources suffisantes dans les pays situés au-delà de l'Euphrate et dans cette portion de la même plaine qui s'étend depuis Edesse jusqu'à ce fleuve, et comptant d'autre part que les habitants de Carrhes, privés par ce moyen des produits qu'ils retiraient du territoire commun, arriveraient à un degré de misère qu'il leur serait impossible de supporter. Il ne s'était pas trompé en effet dans ses calculs. Depuis plusieurs années il avait suivi avec persévérance le même système de prohibition ; et lorsque les assiégeants arrivèrent sous les murs de Carrhes, ils trouvèrent les habitants en proie à toutes les souffrances d’une grande disette. Ceux-ci cependant, prévoyant depuis longtemps les projets de leurs ennemis, avaient envoyé des députés et écrit des lettres à tous les princes de l'Orient pour solliciter des secours, et leur annoncer qu'ils étaient sur le point de succomber, si l'on ne venait promptement les délivrer. Lorsqu'enfin ils virent que nul ne venait leur prêter assistance, et que de jour en jour la famine étendait ses ravages au milieu d'eux, les habitants tinrent conseil, et se résolurent à livrer leur ville plutôt que de languir constamment dans la souffrance et de mourir de faim. Ils sortirent donc de la place et se livrèrent sans condition à ceux qui les assiégeaient.

 

Un malheureux sentiment de jalousie fit naître aussitôt une contestation entre les princes chrétiens. Le seigneur prince Bohémond et le seigneur Baudouin se disputèrent à l'envi pour décider auquel des deux la ville était remise, et lequel des deux entrerait et déploierait le premier sa bannière dans la place : occupés de cette frivole discussion, et pour se donner le temps d'en délibérer plus à l'aise, ils différèrent jusqu'au lendemain matin de prendre possession de la ville, et purent reconnaître en cette occasion et par leur propre expérience la vérité de ce proverbe, que « tout délai entraîne un péril, et qu'on se nuit toujours en différant lorsqu'on est tout prêt ». Le lendemain même, avant le point du jour, on vit arriver une immense multitude d'ennemis, et l'armée des Turcs se présenta en une masse si formidable que les Chrétiens commencèrent, à éprouver de vives craintes pour leur propre sûreté. Les nouveaux arrivants apportaient avec eux de grands approvisionnements de vivres ; et, par une manœuvre assez habile, ils étaient convenus de se partager en deux corps d'armée, dont l'un combattrait à tout hasard les nôtres, tandis que le second, quelle que fût l'issue de la bataille, s'occuperait uniquement du soin de fournir des vivres aux assiégés. Les choses se passèrent en effet ainsi que les Turcs l'avaient résolu. A peine le jour commençait à poindre, que les chefs de l'armée ennemie se mirent en devoir de ranger leurs troupes en bataille et de faire tous leurs préparatifs de combat, tandis que ceux qui étaient chargés du soin des bagages et des provisions demeuraient soigneusement séparés du premier corps. Ceux-là même qui se disposaient au combat n'avaient aucun dessein ni aucun espoir de remporter la victoire, ou de résister longtemps à leurs adversaires : tout ce qu'ils voulaient par cette manœuvre était d'occuper notre armée jusqu'à ce que les assiégés eussent fait entrer dans leur ville les vivres qui leur étaient destinés. Cependant nos princes, voyant que leurs ennemis se préparaient à combattre, firent, de leur côté, leurs dispositions, et rangèrent leurs troupes en bataille : les deux patriarches parcouraient les rangs et cherchaient, par leurs exhortations, à ranimer le courage des troupes ; mais leurs paroles et leurs efforts, dépourvus de la grâce divine, ne pouvaient produire aucun bon fruit. Dès la première rencontre, les ennemis se rendirent maîtres du champ de bataille ; les nôtres prirent la fuite honteusement, et abandonnant leur camp et leurs bagages, ils cherchèrent, mais en vain, à se soustraire au sort qui les menaçait. Les Turcs se débarrassèrent promptement de leurs arcs, leur instrument ordinaire dans les combats, poursuivirent les nôtres le glaive en main, détruisirent et massacrèrent presque toute l'armée. Le comte d'Edesse et Josselin son cousin furent faits prisonniers ; on les chargea de fers et on les envoya aussitôt dans les contrées les plus reculées. Le seigneur Bohémond, le seigneur Tancrède, et les deux patriarches, trouvèrent moyen d'échapper à cet horrible désordre ; ils se jetèrent dans la campagne et arrivèrent à Edesse sains et saufs à travers des chemins détournés. L'archevêque de cette ville, enveloppé, dans son ignorance des choses de la guerre, au milieu des bataillons en désordre, fut fait aussi prisonnier et chargé de fers. Le hasard fit qu'un Chrétien, à la garde duquel il fut confié, ayant appris sa qualité d'évêque, éprouva pour lui un vif sentiment de compassion, et exposa sa propre vie pour le laisser échapper. L'archevêque, protégé par le Seigneur, prit la fuite et arriva peu de jours après à Edesse, où il fut accueilli par tous les citoyens avec beaucoup de témoignages de joie. Le prince d'Antioche, arrivé dans cette ville, apprit la captivité du comte Baudouin, malheur infligé par le ciel en punition de nos péchés. Il remit au seigneur Tancrède le soin de veiller à la sûreté de la ville et de tout le pays ; les habitants y consentirent, et Tancrède s'engagea à ne faire aucune difficulté pour remettre le gouvernement au seigneur Baudouin lorsqu'il reviendrait délivré de ses fers. Bohémond se chargea lui-même de prendre soin de la terre du seigneur Josselin.

 

Jamais, avant cet événement non plus que par la suite, tant que les Latins furent établis dans l'Orient, on ne vit une bataille où ils aient couru d'aussi grands dangers, où l'on ait perdu tant d'hommes forts et valeureux, et qui se soit terminée par une fuite aussi honteuse pour le peuple chrétien.


 

[1] Taphnuz, selon d'autres.

[2] Ce vase est maintenant à Paris au cabinet des antiques de la Bibliothèque du Roi.

[3] Psalm 77, v. 67.

[4] Sarona ; c'est, selon Bachiene, la ville que l'Ecriture nomme Las-saron (Josué, chap. 12, v. 18}, et qu'il ne faut pas confondre avec une autre Saron, dans le territoire de la tribu de Gad, au-delà du Jourdain.

[5] Apocalypse, chap.1, v. 11.

[6] Dor, mentionne dans le Livre de Jôsué (chap. 11 , v. 2), aujourd'hui Tortura.

 

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