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HISTOIRE

DES CROISADES

Guillaume de Tyr

 

NOTICE SUR

 

Guillaume de Tyr

 

ARCHEVÊQUE DE TYR

 

L’EUROPE toute entière a pris part aux Croisades ; mais c’est à l’histoire de France bien plus qu’à toute autre que se rattache celle de ces grandes expéditions. Un pèlerin français, Pierre l'ermite, a prêché la première Croisade; c’est en France, au concile de Clermont, qu’elle a été résolue; un prince dont le nom est demeuré français, Godefroi de Bouillon, l’a commandée; le royaume de Jérusalem a parlé la langue de nos pères; les Orientaux ont donné à tous les européens le nom de Francs; pendant deux siècles, la conquête ou la défense de la Terre-Sainte se lie étroitement à tous les sentiments, à toutes les idées, à toutes les vicissitudes de notre patrie; un roi de France, Saint-Louis, est le dernier qui ait rempli l’Orient de sa gloire. Enfin, parmi les historiens des Croisades, la plupart et les plus illustres, Jacques de Vitry, Albert d’Aix, Foulcher de Chartres, Guibert de Nogent, Raoul de Caen, Ville-Hardouin, Joinville et tant d’autres sont des Français.

 

Quelques savants ont soutenu que Guillaume de Tyr l’était également; d’autres ont revendiqué pour l’Allemagne l’honneur de lui avoir donné naissance. L’une et l’autre prétention paraissent mal fondées. En plusieurs endroits de son livre, notamment dans sa préface, Guillaume parle de la Terre Sainte comme de sa patrie; Hugues de Plagon[1], son continuateur, le fait naître à Jérusalem, et Etienne de Lusignan, dans son Histoire de Chypre, le dit parent des rois de Palestine. On s’est étonné à tort de ces incertitudes et du silence des chrétiens d’Orient sur l’origine et la vie du prince de leurs historiens. C’est à des temps de loisir et de paix qu’il appartient de recueillir avec soin de tels détails et de veiller à la mémoire d’un écrivain. Presque étrangers dans leur nouvelle patrie, assiégés dans leur royaume comme des bourgeois dans les murs de leur ville, sans cesse en proie aux plus cruelles souffrances et à des périls croissants, les chrétiens d’Orient ne pensèrent jamais qu’à se recruter et se défendre; la vie de ce peuple, la durée de cet Empire fut un long accès de dévotion et de gloire; l’accès passé, l’Empire tomba, le peuple lui-même périt; et tant qu’il vécut, toute sécurité dans le présent, toute confiance dans l’avenir lui fut inconnue. Une société ainsi violente et transitoire peut avoir ses historiens ; les grandes choses n’en manquent jamais; mais l’historien lui-même est sans importance aux yeux de ceux qui l’entourent, et nul ne songe à conserver des souvenirs qui n’intéressent que lui.

 

Aussi est-ce uniquement de Guillaume de Tyr lui-même que nous recevons quelques renseignements sur sa vie; il les a semés dans son ouvrage, sans dessein et par occasion, pour indiquer comment il a été informé des événements qu’il raconte. Nous y voyons qu’il était enfant, vers l'an 1140, et qu’en 1162, au moment du divorce du roi Amaury et d’Agnès d’Édesse, il étudiait les lettres en Occident, probablement à Paris. De retour à Jérusalem, il obtint la faveur d’Amaury, et dut à sa protection, en 1167, l’archidiaconat de la métropole de Tyr. Mais, en l’élevant aux dignités ecclésiastiques, le roi n’avait point l’intention de se priver de son secours dans les affaires civiles. Dans le cours de la même année, il l’envoya en ambassade à Constantinople, auprès de l’empereur Manuel Comnène, pour conclure avec ce prince l’alliance qu’il avait lui-même proposée à Amaury contre le sultan d’Égypte. Après s’être acquitté de cette mission, Guillaume, se livrant aux devoirs de son archidiaconat, eut quelques différends avec Frédéric, archevêque de Tyr, et se rendit à Rome, en 1169, pour les faire juger. Ce fut à son retour de Rome que le roi Amaury lui confia l’éducation de son fils Baudouin, alors âgé de neuf ans[2]. Ce prince étant monté sur le trône à la mort de son père, en 1173, le crédit de Guillaume devint plus grand encore; dans le cours de cette même année, il fut nommé chancelier du royaume, à la place de Rodolphe évêque de Bethléem, et au mois de mai 1174, les suffrages du clergé et du peuple l’élevèrent, avec l’assentiment du roi, a l’archevêché de Tyr[3].

 

On verra, dans son histoire même, quelle part importante il prit dès lors aux affaires publiques, et avec quelle fermeté il défendit le pouvoir du roi son élève contre d’ambitieux rivaux. En 1178, il s’éloigna de la Terre-Sainte pour aller à Rome assister au troisième concile de Latran: " Si quelqu’un, dit-il, veut connaître les statuts de ce concile, les noms, le nombre et les titres des évêques qui y ont assisté, qu’il lise l’écrit que nous en avons soigneusement rédigé, à la demande des Saints-Pères qui s’y trouvaient présents, et que nous avons fait déposer dans les archives de la sainte église de Tyr, parmi les autres livres que nous y avons apportés".  Le concile fini, il se mit en route pour la Palestine, avec le comte Henri de Champagne qui s’y rendait suivi d’un nombreux cortège de chevaliers. Mais à Brindes, Guillaume s’en sépara et passa à Constantinople pour y traiter, avec l’empereur Manuel, les affaires, soit du royaume de Jérusalem, soit de sa propre église. Il y demeura sept mois et son séjour fut grandement utile, dit-il, aux intérêts dont il était chargé. De retour en Syrie, il s’acquitta, tant auprès du roi que du patriarche de Jérusalem, de diverses missions qu’il avait reçues de l’empereur, et rentra à Tyr après vingt-deux mois d’absence.

 

Ici Guillaume cesse de nous fournir aucun renseignement sur sa vie; son histoire s’arrête en 1183, et, à partir de cette époque, les faits épars que nous recueillons d’ailleurs sur ce qui le concerne sont pleins de contradictions et d’incertitudes. D’après l’un de ses continuateurs dont nous publierons l’ouvrage à la suite du sien, il eut de violents débats avec le patriarche de Jérusalem, Héraclius, dont il avait combattu l’élection et refusait de reconnaître l’autorité. Guillaume se rendit à Rome pour faire juger sa querelle, et il y fut si bien accueilli du pape et des cardinaux qu’Héraclius, craignant que son rival n’obtint sa déposition, envoya secrètement à Rome un de ses médecins avec ordre de l’empoisonner, ce qu’il exécuta. Ce fait, s’il était vrai, ne pourrait guère être placé plus tard que vers l'an 1184; or, on trouve, en 1188, Guillaume, archevêque de Tyr, prêchant la Croisade aux rois de France et d’Angleterre, Philippe-Auguste et Richard Cœur-­de-Lion, sous le fameux ormeau dit de la conférence, entre Gisors et Trie. Tout porte à croire que ce Guillaume est le même que notre historien, et qu’après la prise de Jérusalem par Saladin, il avait passé les mers pour solliciter les secours des princes d’Occident. C’est là, du reste, la dernière trace qu’on rencontre de son existence. Quelques savants ont prétendu qu’il mourut octogénaire à Tyr, en 1219. Mais leur opinion est victorieusement repoussée par une charte de l'an 1193 qui nous apprend qu’un autre prélat occupait alors le siège de Tyr. Guillaume était donc mort à cette époque. Nous n’avons aucune autre donnée qui détermine avec plus de précision le terme de sa vie et nous fasse connaître ses derniers travaux.

 

Il avait écrit, nous dit-il lui-même, deux grands ouvrages, entrepris l'un et l’autre à la sollicitation du roi Amaury qui avait fourni à l'historien tous les secours dont il avait pu disposer. Le premier comprenait l’histoire des Arabes, depuis la venue de Mahomet  jusqu’en 1184[4]; livre précieux sans doute, puisque Guillaume avait eu connaissance d’un grand nombre de manuscrits arabes qu’il ne nomme point, mais où il avait dû puiser des renseignements importants. Soit que cet ouvrage ait été perdu, soit qu’il existe encore ignoré dans la poussière de quelque grande bibliothèque, il n’a jamais été publié. Le second est l’histoire des Croisades depuis le temps des successeurs de Mahomet jusqu’à l'an 1183, dont nous donnons ici la traduction. Il est divisé en 23 livres. Dans les quinze premiers qui vont jusqu'en 1142, l’historien raconte des événements qu’il n’avait point vus, mais sur lesquels il avait recueilli les traditions les plus circonstanciées et les plus exactes. Les huit derniers renferment l’histoire de son propre temps.

 

Il est difficile de déterminer avec précision à quelle époque Guillaume entreprit ce grand travail. On peut conjecturer cependant que ce fut vers l'an 1169, au moment où le roi Amaury lui confia l’éducation de son fils. Il suspendit et reprit deux fois son ouvrage, interrompu sans doute par les missions dont il fut chargé, soit à Constantinople, soit en Occident. Arrivé à l’époque ou le royaume de Jérusalem penchait vers sa ruine, où chaque événement lui portait un coup qui semblait et qui présageait en effet le coup mortel, une profonde tristesse s’empara de l’historien, et il l'exprime, en commençant son vingt-troisième livre, avec un amer pressentiment de maux plus grands encore que ceux dont il se prépare à parler. Soit que cette tristesse ou des circonstances extérieures l'aient empêché de continuer, le vingt-troisième livre s'arrête au premier chapitre, et l'archevêque de Tyr, qui eut la douleur de voir Jérusalem retomber aux mains des infidèles, s'épargna du moins celle de le raconter.


    C'est avec raison qu'on s'est accordé à lui donner le titre de Prince des historiens des Croisades. Nul n'a décrit avec plus de détails et de vérité, d'une façon à la fois plus simple, plus grave et plus sensée, ces brillantes expéditions, les mœurs des Croisés, les vicissitudes de leur sort, tous les incidents de cette grande aventure. Chrétien sincère et partageant du fond du cœur les croyances et les sentiments qui avaient poussé les Chrétiens à la conquête de la Terre-Sainte, Guillaume raconte leurs triomphes ou leurs revers avec une joie ou une tristesse patriotique; et assez éclairé cependant pour ne point s'abuser sur la marche des événements, il ne dissimule ni les vices ni les fautes des hommes, et les expose avec sincérité, sans jamais croire que la sainteté de la cause chrétienne en soit altérée, en sorte qu'on trouve à la fois dans son livre une conviction ferme et un jugement qui ne manque ni d'impartialité ni de droiture. Son érudition historique et géographique, quoique fort défectueuse, est supérieure a celle des autres écrivains de la même époque; sa crédulité est moins absolue; on reconnaît aisément qu'il n'a pas, comme tant d'autres, passé en pèlerin sur les lieux où les événements se sont accomplis, qu'il a recueilli des récits divers, et juge les faits après avoir assisté à leurs conséquences. On peut dire enfin de lui que, de son temps, nul n'a fait aussi bien, et que son livre est encore, pour nous, celui où l'histoire des Croisades se fait lire avec le plus d'intérêt et de fruit.

 

Il fut publié, pour la première fois, à Bâle, en 1549, in-folio, par Philibert Poyssenot de Dôle. Henri Pantaléon en donna une nouvelle édition dans la même ville en 1564, et y joignit l'un des continuateurs de Guillaume, Hérold, dont nous parlerons ailleurs. Enfin, Bongars, après en avoir revu le texte sur plusieurs manuscrits, l'inséra dans le tome 2 de ses gesta Dei per Francos. C'est sur cette édition qu'a été faite la traduction que nous publions aujourd'hui.

 

En 1573, Gabriel Dupréau en donna à Paris une version française, sous le titre de Franciade orientale; mais cette version, pleine, de fautes et maintenant illisible, n'a jamais obtenu ni mérité aucune estime. Nous avons joint à la notre un assez grand nombre de notes, géographiques surtout, pour faire connaître la position et le nom actuel des principaux lieux dont Guillaume de Tyr fait mention. C'est la partie la plus obscure de l'histoire des Croisades, et malgré nos recherches, nous regrettons de n'avoir pu résoudre toutes les difficultés.

 

Nous avons laissé subsister dans le texte les noms orientaux tels que les a écrits l'historien, mais en ayant soin d'indiquer dans de courtes notes, autant du moins que nous l'avons pu et que le permet l'incertitude de l'orthographe, les noms véritables. Nous avons également relevé les principales erreurs de chronologie et d'histoire, non dans le dessein de rectifier pleinement les inexactitudes du récit de Guillaume de Tyr, mail pour faire disparaître les lacunes et les méprises qui en rendraient l'intelligence difficile au lecteur.

 

La bibliothèque du roi possède un beau manuscrit de Guillaume de Tyr, et dix-huit exemplaires d'une version française qui mérite d'être consultée. Il en existe également deux traductions italiennes, l'une de Joseph Horologgi, publiée à Venise, in-4°., en 1562; l'autre de Thomas Baglioni, publiée aussi à Venise, in-4°., en 1610, et inférieure, dit-on, à la précédente. Nous regrettons de n'avoir pu nous les procurer.


F. G.



[1] C’est le nom que lui donne Meusel dans sa Bibliotheca historica, tom. 2, part. 2, pag. 294. Selon d’autres, c’est Bernard le trésorier. Nous en parlerons en publiant son ouvrage, ainsi que de Jean Hérold, autre continuateur de Guillaume de Tyr.

[2] Dans la Biographie universelle, à l'article Guillaume de Tyr, article rédigé d’ailleurs avec beaucoup d’exactitude et de soin, M. Michaud rapporte à l'an 1167 l’élévation de Guillaume aux fonctions de gouverneur du prince Baudouin. Il ne peut les avoir reçues qu’en 1169, car Baudouin était né en 1160, et Guillaume dit lui-même (liv. 21 ) qu’il avait neuf ans lorsqu'il lui fut confié. On voit d’ailleurs que, de 1167 à 1169, Guillaume fit plusieurs voyages à Constantinople et à Rome, voyages qu’il n’eut guère pu concilier avec l’éducation du jeune prince.

[3] Dans l'article que je viens de citer, M. Michaud place en 1173 l’élévation de Guillaume a l’archevêché de Tyr. Cela ne se peut; Baudouin iv fut couronné le 15 juillet 1173, et Guillaume dit formellement qu’il fut nommé archevêque de Tyr au mois de mai do l’année suivante.

[4] M. Michaud dit que cette histoire s’étendait depuis le règne de Mahomet jusqu’au temps des Croisades. Guillaume dit formellement, dans sa préface, qu’elle allait depuis le temps du séducteur Mahomet jusqu’à la présente année, qui est l'an 1184 de l’incarnation de Notre Seigneur, embrassant ainsi un espace de 570 ans, espace compris en effet, à peu de chose près, entre la date de l’hégire et l’an 1184 de Jésus-Christ.

 

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