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HISTOIRE

DES CROISADES

Guillaume de Tyr

 

LIVRE SEPTIÈME

 1099

 

Expéditions des Croisés aux environs d'Antioche. - Voyage de Godefroi de Bouillon à Édesse chez son frère Baudouin. - Querelles de Boémond et de Raimond, comte de Toulouse. - Marche des Croisés en Palestine. - Prise de plusieurs villes. - Arrivée des Croisés devant Jérusalem.

 

[1099] Après avoir ainsi réglé les affaires d'Antioche, les princes résolurent, dans leur conseil, d'envoyer des députés à l'empereur de Constantinople, et de lui faire demander, en vertu des traités par lesquels il s'était lié, de ne plus différer à conduire en personne les secours promis depuis longtemps. Ils arrêtèrent de lui faire annoncer qu'étant sur le point de partir pour Jérusalem, ils espéraient qu'il ne tarderait pas à les suivre, ainsi qu'il s'y était engagé par sa parole, et qu'enfin, s'il négligeait d'accomplir les conditions de son traité, eux-mêmes cesseraient de se croire obligés à l'avenir envers lui. Les princes élurent pour remplir cette mission deux hommes nobles et illustres, le seigneur Hugues-le-Grand, frère de Philippe, roi de France, et le seigneur Baudouin, comte du Hainaut. Dans le cours de leur voyage, ce dernier disparut, à la suite d'une attaque inopinée des ennemis, et l'on n'a jamais pu savoir quel avait été son sort: les uns ont prétendu qu'il avait péri dans le combat livré en cette rencontre, d'autres ont affirmé qu'il avait été pris par les ennemis, chargé de fers et envoyé dans les provinces les plus reculées de l'Orient. Hugues-le-Grand échappa aux mêmes périls, et arriva sain et sauf auprès de l'empereur; mais, parvenu à Constantinople, il y tint une conduite qui obscurcit singulièrement la brillante réputation qu'il avait acquise par ses hauts faits, et qui parut une grave dérogation au titre glorieux de sa naissance. Après avoir, pendant tout le cours de l'expédition, accompli une foule d'actions éclatantes et dignes de perpétuer à jamais sa mémoire, il perdit dans cette ambassade tout le fruit de ses travaux: d'abord il s'acquitta de la mission qu'on lui avait confiée, mais il ne fit aucune réponse aux princes qui l'en avaient chargé, et ne retourna plus auprès d'eux. Cette action coupable fut d'autant plus remarquée, qu'il était lui-même plus distingué par l'éclat de son nom et de son rang, car, ainsi que l'a dit notre Juvénal:

 

Omne animi vitium tanto conspectius in se

Crimen habet, quanto qui parut major habetur.[1]

 

Immédiatement après la grande victoire remportée par les Chrétiens sur leurs ennemis, et lorsque toutes choses eurent été rétablies en ordre dans la ville, il s'éleva à Antioche une cruelle maladie, dont les causes étaient entièrement inconnues, mais qui amena une telle mortalité, qu'il ne se passait pas de jour sans que l'on eût à ensevelir au moins trente ou quarante personnes; les malheureux débris du peuple chrétien se trouvèrent ainsi exposés à une nouvelle destruction, et ce fléau contagieux se répandit de toutes parts, frappant indistinctement sur toutes sortes de personnes. Le vénérable Adhémar, évêque du Puy, digne d'une immortelle mémoire, succomba lui-même au sort commun de toute chair; le peuple, dont il avait été le père et le principal directeur, déplora sa perte en versant d'abondantes larmes; on l'ensevelit avec les plus grands honneurs, au milieu des gémissements de toute l'armée, dans la basilique du bienheureux Pierre, au lieu même où l'on disait avoir trouvé la lance du Seigneur. Henri de Hache, illustre par sa naissance aussi bien que par sa valeur, périt aussi de la même maladie, dans le fort de Turbessel, et y fut enseveli. Renaud d'Ammersbach, guerrier que sa valeur signalait autant que l'éclat de son nom, succomba sous le même fléau, et fut enseveli dans le vestibule de la basilique du prince des Apôtres. Les femmes furent plus particulièrement atteintes par cette maladie, à tel point qu'en peu de temps il en périt environ cinquante mille. Des hommes curieux recherchèrent les causes de ce mal, et se partagèrent en divers avis: les uns prétendaient que le germe de ce fléau destructeur était caché dans l'air; d'autres affirmèrent que le peuple, longtemps éprouvé par une dure famine, et cherchant à se refaire, après avoir retrouvé des aliments en abondance, se livrait avec trop d'avidité au plaisir de manger, et que c'était là l'unique cause de cette excessive mortalité. Ils faisaient observer, à l'appui de leur assertion, et comme une preuve évidente de sa vérité, que les hommes sobres et tous ceux qui prenaient soin de se nourrir avec modération se trouvaient beaucoup mieux de ce régime, et finissaient par se rétablir.

 

Cependant, soit pour échapper à ce nouveau péril, soit pour se hâter d'accomplir l'œuvre du pèlerinage, le peuple ne tarda pas à demander à grands cris l'ordre du départ. De tous côtés on sollicitait les princes de se préparer à reprendre la route de Jérusalem, et de se mettre à la tête des armées du Seigneur, pour satisfaire aux vœux qu'ils avaient prononcés, en entraînant les peuples à leur suite. Les princes se réunirent alors en conseil, pour délibérer sur une demande qui méritait si bien d'être favorablement accueillie, et l'on proposa divers avis. Les uns pensèrent qu'il serait convenable de partir sans le moindre retard, et de répondre avec empressement aux désirs du peuple; d'autres, redoutant les chaleurs excessives de la saison, et surtout le manque d'eau, craignant de nouvelles calamités pour des hommes affaiblis par une longue disette, et pour les chevaux encore mal rétablis de leurs fatigues, jugèrent qu'il vaudrait beaucoup mieux attendre une température plus douce, et différer jusqu'au commencement d'octobre. Ils disaient que, dans cet intervalle, on achèterait d'autres chevaux, que ceux qui restaient encore dans l'armée auraient le temps de se refaire, que les hommes se rétabliraient aussi par une bonne nourriture et par le repos, et qu'ainsi, lorsque tous auraient à l'envi réparé leurs forces, il serait plus facile de se remettre en voyage. Cet avis fût généralement adopté, et l'on arrêta dans le conseil que l'on attendrait jusqu'au terme proposé. Cependant, afin d'éviter les ravages de la contagion, et pour avoir aussi en plus grande abondance toutes les choses nécessaires à la vie, les princes résolurent de se séparer les uns des autres, sous la condition de se rassembler de nouveau au temps déterminé, et sans le moindre délai. Boémond descendit en Cilicie, s'empara successivement de Tarse, d’Adana, de Mamistra, d'Anavarze; il plaça des garnisons dans chacune de ces villes, et occupa bientôt tout le pays. Les autres se répandirent dans tous les lieux environnants, ayant soin de se tenir séparés de la foule, et s'occupant uniquement de leur santé et de leurs chevaux. Un grand nombre de nobles et de gens du peuple poussèrent leur marche jusqu'à l'Euphrate, traversèrent ce fleuve, se rendirent à Edesse, auprès de Baudouin, frère du duc, qui y commandait, et cherchèrent à gagner ses bonnes grâces. Il accueillit tous les arrivants avec beaucoup de bonté, et traita généreusement tous ceux qui demeurèrent auprès de lui; les autres ne le quittèrent qu'après avoir revu beaucoup de présents et fort satisfaits de son accueil bienveillant.

 

Dans le même temps, Rodoan, prince d'Alep, se trouvait en inimitié ouverte avec l'un de ses satrapes, gouverneur du château de Hasarth[2]. Animé d'une vive haine, il avait convoqué toutes les troupes des contrées soumises à son obéissance, et était allé mettre le siège devant ce château. Le gouverneur, voyant qu'il lui serait impossible de résister longtemps à son maître puissant et irrité, s'il n'appelait les Francs à son secours, envoya en députation au duc Godefroi un Chrétien qui lui était dévoué, le chargeant d'offrir de sa part de riches présents, et de faire tous ses efforts pour lui concilier les bonnes grâces et l'amitié de ce prince; il lui fit promettre en outre de se dévouer complètement à son service et de se lier par les nœuds indissolubles d'un traité; et afin que le duc prît une confiance entière en ses propositions, et ne pût douter de l'accomplissement des promesses qu'il lui adressait, il offrit de lui envoyer son fils en otage, et le fit en même temps supplier de venir l'arracher au danger qui le menaçait, promettant de lui assurer en temps opportun une récompense proportionnée au service qu'il sollicitait en ce moment. Le duc accueillit le message avec bienveillance, s'engagea envers le Turc par un traité de bonne amitié, et lui promit sa protection. En même temps il envoya quelqu'un à son frère le comte d'Edesse, pour lui demander un secours de bonnes troupes, à l'effet de travailler de concert avec lui à la délivrance du gouverneur de Hasarth. Il n'y avait encore que cinq jours que Rodoan était arrivé sous les murs du château avec toute son armée, lorsque Godefroi sortit d'Antioche à la tète d'une multitude de fidèles de sa suite et de beaucoup d'autres de ses compagnons qu'il avait invités à le suivre, et se mit en marche pour porter secours à son nouvel ami. Les messages que ce dernier avait adressés au duc avaient reçu de lui toutes sortes de témoignages de bienveillance qu'ils furent chargés de rapporter à leur maître, et s'estimaient heureux d'avoir réussi dans leur mission, au-delà même de leurs vœux. Mais lorsqu'ils voulurent aller rendre compte à leur maître de ce succès, il leur fut impossible de parvenir jusqu'à lui, car l'armée ennemie avait investi le château de toutes parts, et il n'y avait plus aucun moyen d'y entrer ou d'en sortir. Ils prirent alors deux pigeons dressés à ce genre d'exercice, leur attachèrent sous la queue deux billets dans lesquels ils eurent soin de rendre compte au gouverneur du résultat de leur négociation et des promesses qu'ils avaient obtenues, et rendirent aussitôt la liberté aux deux oiseaux. Les deux pigeons retournèrent en un instant au lien où ils avaient été élevés, et furent pris par celui qui les avait gardés et nourris; on alla porter au gouverneur les billets qu'ils avaient apportés. Cette lecture ranima son courage abattu; tout à l'heure il redoutait la multitude des assiégeants, et désespérait de pouvoir leur résister plus longtemps; maintenant il ne craint plus de les attaquer le premier, et les harcèle sans relâche.

 

Le duc, parti d'Antioche avec toute son escorte, s'était avancé une journée de marche, lorsqu'il rencontra son frère Baudouin qui lui conduisait trois mille hommes bien armés et vaillants. Le duc l'accueillit avec beaucoup de tendresse et lui témoigna les sentiments les plus affectueux; il lui exposa ensuite ses projets et lui rendit un compte exact du traité d'alliance qu'il avait conclu avec le noble gouverneur de Hasarth : Baudouin approuva tous ces arrangements; mais, comme les forces que son frère conduisait paraissaient insuffisantes pour atteindre à son but de faire lever de vive force le siège du château, il lui conseilla, avant de se porter plus loin, d'appeler à son secours les princes qui étaient demeurés à Antioche, afin de pouvoir ensuite se livrer en toute assurance à l'accomplissement de son entreprise. Le duc se rendit à l'avis de son frère, et envoya aussitôt une députation à Bohémond et au comte de Toulouse, pour les faire supplier, dans les termes les plus pressants, au nom des liens de fraternité qui les unissaient, de l'assister sans délai dans l'expédition qu'il entreprenait pour secourir un ami, les faisant assurer qu'en des circonstances semblables ils trouveraient en lui la même disposition à les obliger. Le duc, avant de partir d'Antioche, leur avait déjà fait la même demande et les avait priés avec amitié de lui prêter leur assistance. Mais ces deux princes, jaloux de la préférence que le gouverneur d'Hasarth semblait avoir témoignée pour le duc en s'adressant d'abord à lui, avaient refusé de répondre à son appel: sur la seconde convocation qu'il leur fit parvenir, ils reconnurent qu'ils ne pouvaient convenablement résister plus longtemps à ses prières; en conséquence, ils convoquèrent leurs troupes, allèrent rejoindre Godefroi et se joignirent a son expédition.

 

Lorsqu'ils se trouvèrent réunis, ils eurent environ trente mille combattants sous leurs ordres. Rodoan, quoiqu'il eût avec lui quarante mille Turcs, à ce qu'on assure, se méfia de son armée, et craignant l'approche des Chrétiens, aussitôt qu'il fut informé par ses éclaireurs que ceux-ci n'étaient pas éloignés, il leva le siège du château et se retira à Alep. L'armée des princes, ignorant la fuite de Rodoan, continua de se porter en avant: beaucoup de cavaliers et d'hommes de pied sortirent encore d'Antioche, suivant de loin l'expédition et cherchant à la rejoindre. Un assez grand nombre d'entre eux, qui se trouvaient encore fort éloignés du gros de l'armée, tombèrent sans s'en douter dans une embuscade que les Turcs leur avaient préparée; les ennemis fort supérieurs en nombre, et les attaquant de plus à l’improviste, firent quelques prisonniers et tuèrent presque tout le reste. Le duc et les princes qui marchaient avec lui, informés de ce désastre, rebroussèrent chemin tout de suite, se mirent tous ensemble à la poursuite de ces malfaiteurs et les atteignirent avant qu'ils eussent le temps de se cacher dans leurs retraites, ou de chercher quelque autre moyen de leur échapper. Ils les attaquèrent vigoureusement le glaive à la main et les détruisirent en un moment; on reprit les prisonniers qu'ils emmenaient chargés de fers, on tua un grand nombre de Turcs, on en prit encore beaucoup plus, et ceux qui se sauvèrent par la fuite eurent grand peine à se soustraire à la mort. Cette troupe, qui formait le corps d'élite de Rodoan, et où se trouvaient ses familiers et ses domestiques, était composée d'environ dix mille hommes.

 

Après cette victoire, l'armée chrétienne se reforma en un seul corps et se remit en marche pour se rendre au lieu de sa destination. Le gouverneur du château s'avança à sa rencontre, à la tête de trois cents de ses cavaliers; là, en présence de toutes les légions et de tout le peuple, la tête baissée, les genoux en terre, il rendit très religieusement de solennelles actions de grâces, d'abord au duc, ensuite aux autres princes, s'engagea personnellement et par corps envers eux tous et leur prêta serment de fidélité, promettant qu'aucun temps ni aucun événement ne pourraient le détacher de leur alliance et de leur service. Cette affaire heureusement terminée, l'armée chrétienne, après avoir, selon ses désirs, rétabli son allié, reprit la route d'Antioche, et Baudouin retourna de son côté à Edesse.

 

Cependant le duc, voyant que la peste continuait de régner dans la ville et que le peuple en soufliait de plus en plus, se rendit aux vives sollicitations de son frère, qui l'avait instamment supplié, en le retrouvant, de venir s'établir dans son pays, et d'éviter ainsi les chaleurs du mois d'août et la malignité d'une atmosphère infectée. Il emmena avec lui son escorte particulière et un grand nombre d'indigents, auxquels il se promettait charitablement de fournir tout ce dont ils auraient besoin; il se rendit sur le territoire, appartenant à son frère et s'établit dans les environs de Turbessel, de Hatab et de Ravandel[3], vivant à discrétion sur le pays et voyant très souvent Baudouin. Pendant qu'il demeurait dans ces lieux, il entendit souvent les habitants, et surtout les religieux des nombreux monastères qu'on y trouvait, se répandre en plaintes graves contre les deux frères, Pancrace et Covasille. Ces cieux hommes, Arméniens d'origine, illustres par leur condition, mais artificieux au-delà de toute mesure, possédaient, dans ce pays, des places fortes qui leur donnaient une extrême confiance, et ils abusaient de ces avantages pour accabler de leurs odieuses vexations les habitants et plus particulièrement encore les monastères; ils avaient même poussé la témérité jusqu'à dépouiller sur leur passage des messagers que le comte d'Edesse envoyait à son frère pour lui porter des présents, tandis que l'armée chrétienne était encore occupée du siège d'Antioche; et ils avaient adressé à Bohémond les cadeaux destinés au duc, afin de se concilier la protection du premier contre le comte d'Edesse. Godefroi fut saisi d'une juste indignation en recueillant ces plaintes; il envoya contre eux cinq cents de ses cavaliers avec les habitants du pays, fit prendre leurs châteaux de vive force et les fit raser, pour rabattre un peu l'insolence intolérable de ceux auxquels ils appartenaient.

 

Tandis qu'il demeurait encore dans ces contrées, presque tous les principaux chefs de l'armée et un nombre infini de gens du peuple, cherchant quelque soulagement à la misère qui les menaçait, accoururent en foule auprès du comte d'Edesse, surtout depuis que le château de Hasarth, situé au milieu de la route, était en quelque sorte tombé au pouvoir des nôtres. Le duc les recevait avec de si grands honneurs, et se montrait si généreux envers tous, que ceux-là même qui venaient le solliciter ne pouvaient assez s'étonner de ses largesses.

 

Cette continuelle affluence de pèlerins attira à Edesse une si grande quantité d'étrangers latins, que les citoyens de la ville commencèrent à en éprouver un extrême fatigue. Reçus avec hospitalité, ils ne laissaient pas d'écraser les habitants par toutes sortes de vexations, et voulaient réduire le peuple sous un joug insupportable. De jour en jour, Baudouin cessait d'employer autant le conseil des nobles par le secours desquels il avait fait une si précieuse acquisition. Ceux-ci, remplis d'une vive indignation contre lui et tous les siens, en vinrent bientôt à se repentir extrêmement de l'avoir choisi pour chef, et craignirent qu'un jour ou l'autre cet homme, qui semblait insatiable, ne les dépouillât de tous leurs biens. En conséquence, ils se lièrent de complot avec les princes turcs du voisinage, et se mirent à chercher quelque moyen de faire assassiner Baudouin secrètement, ou tout au moins de le chasser de la ville; afin de se mieux préparer à l'exécution de ce projet, ils firent transporter leurs trésors et tout ce qui leur appartenait chez leurs amis, dans les châteaux et les villes environnantes.

 

Tandis qu'ils s'occupaient avec beaucoup d'activité d'assurer le succès de leurs projets, le comte en fut informé par les rapports d'un homme qui lui était entièrement dévoué, et avait pour lui une affection très sincère. Il trouva en outre beaucoup de preuves qui ne lui permirent plus de douter de la réalité de ce dessein, et expédia aussitôt de tous côtés une troupe nombreuse de satellites, avec ordre d'arrêter tous ces homicides, et de les charger de fers. Les aveux de quelques-uns d'entre eux lui firent connaître encore mieux leurs projets; il ordonna de crever les yeux aux principaux chefs de la faction; il confisqua les biens de ceux qui étaient moins coupables, et les chassa de la ville; d'autres enfin perdirent toutes leurs possessions mobilières. Baudouin s'en empara au profit de son trésor, et leur permit au surplus de continuer à résider dans la ville, se bornant à les punir par des amendes. Il ramassa ainsi vingt mille pièces d'or, dont il se servit pour récompenser largement tous ceux qui venaient à lui, et dont le secours lui aida à soumettre les villes et les forteresses voisines; la terreur de son nom se répandit de tous côtés, et frappa les citoyens d'Edesse, ainsi que tous les habitants des environs. Ils ne songèrent plus qu'à chercher tous les moyens possibles de le renverser. Son beau-père, craignant d'être horriblement tourmenté pour le paiement de la dot qu'il lui avait promise en lui donnant sa fille, et dont il ne s'était pas encore acquitté, prit la fuite en secret, et se retira dans les montagnes, où il possédait des places fortes.

 

Il y avait aussi dans le même pays un noble, Turc d'origine, nommé Balak, autrefois seigneur de Sororgia, qu'un traité d'alliance unissait avec le comte Baudouin, et qui avait été intimement lié avec lui avant que les Latins fussent venus en foule à Edesse. Soit qu'il y fût poussé par les habitants, soit qu'il suivît uniquement la méchante impulsion de son esprit, cet homme, voyant s'affaiblir chaque jour l'attachement que Baudouin avait eu pour lui, alla lui-même le trouver et le supplier de venir en personne recevoir de sa main l'hommage de la dernière forteresse qui restait en sa possession, déclarant qu'il lui suffisait d'obtenir la bienveillance du comte, et qu'un tel bien valait à ses yeux les plus riches héritages. Il ajouta encore que son intention était de retourner à Edesse avec sa femme et ses enfants, et d'y faire transporter tout ce qui lui appartenait, et feignit de redouter par dessus toute chose l'indignation des gens de sa tribu, par suite des liaisons qu'il avait contractées avec les Chrétiens. Le comte, persuadé par ces paroles, consentit à se rendre un certain jour au lieu convenu, pour satisfaire aux vœux de Balak. Au jour indiqué, Baudouin sortit avec deux cents cavaliers et s'achemina vers la forteresse, précédé par le Turc. Celui-ci avait fait fortifier la place et y avait introduit en secret cent hommes vigoureux et bien armés, qu'il fit cacher avec le plus grand soin, en sorte qu'on ne pouvait voir aucun d'entre eux. Lorsque la troupe de Baudouin se fut arrêtée près du fort, Balak lui demanda de n'entrer d'abord qu'avec quelques-uns de ses plus intimes amis, de peur que si toute son escorte s'établissait simultanément dans le château, il n'eût lui même à essuyer quelque perte ou quelque dommage dans les choses qui lui appartenaient. Déjà Baudouin avait consenti à cette proposition, lorsque quelques hommes, distingués également par leur noblesse et leur prudence, et qui l’osaient partie de sa suite, prévoyant en quelque sorte la trahison, et se méfiant bien justement de Balak, retinrent le comte presque par force, au moment même où il allait entrer: ils jugèrent qu'il serait plus sage d'envoyer d'abord quelques autres personnes pour subir cette première épreuve: le comte adopta ce bon avis et ordonna à douze hommes de sa suite, pleins de vigueur et parfaitement armés, de pénétrer les premiers dans la citadelle. Pendant ce temps, il prit position dans le voisinage du fort, avec le reste de sa troupe, et attendit en repos l'issue de cette première tentative. Ceux qui marchèrent en avant ne tardèrent pas à éprouver les effets de la fraude de Balak. Les cent Turcs qu'il avait renfermés dans la place sortirent aussitôt de leur retraite, se jetèrent sur les cavaliers, qui tentèrent vainement de résister, les firent prisonniers et les chargèrent de fers. Le comte, dès qu'il en fut informé, éprouva un vif regret de la perte de ses fidèles serviteurs, qu'on lui enlevait si traîtreusement: plein de sollicitude, il s'avança sous les murs du fort, essaya de ramener Balak à de meilleures résolutions, lui rappela les serments par lesquels il s'était engagé à lui demeurer à jamais fidèle, et l'invita à rendre les hommes dont il s'était emparé par trahison, lui offrant même de payer une somme considérable pour leur rançon: le Turc refusa d'accéder à ces propositions, si on ne lui rendait la ville de Sororgia. Baudouin voyant qu'il lui serait impossible de s'emparer d'un fort que sa position sur des rochers élevés, les travaux d'art qui l'entouraient et les troupes qui le défendaient rendaient également inexpugnable, reprit le chemin d'Edesse, le coeur plein d'amertume en songeant à la perte de ses braves soldats, et à la fraude dont il venait d'être la dupe.

 

La ville de Sororgia était alors au pouvoir d'un certain Fulbert de Chartres, homme très versé dans la science de la guerre, et qui avait sous ses ordres cent cavaliers bien équipés. Ayant appris l'injure que son seigneur avait reçue, et brûlant du désir d'en tirer une vengeance éclatante, il chercha dans sa tête les moyens d'y réussir. A cet effet, il établit un certain jour une embuscade en un lieu propre à l'exécution de ses projets, et s'avança de sa personne, accompagné seulement de quelques hommes, presque sous les murs de la citadelle de Balak, comme dans l'intention de chercher du butin, et avec le dessein secret de se faire poursuivre par les Turcs: ceux qui occupaient le fort le voyant, au milieu des pâturages, enlever des bestiaux pour les emmener, coururent aux armes, s'élancèrent avec ardeur sur son détachement, le mirent en fuite et le poursuivirent bien au-delà du lieu où il avait mis ses hommes en embuscade. Réunissant alors ses forces et rassemblant ceux qui s'étaient d'abord tenus cachés, Fulbert courut sur les Turcs, les attaqua à son tour, leur tua quelques hommes, repoussa les autres si vivement qu'ils eurent quelque peine à se mettre à couvert derrière les murailles du château, et leur enleva six prisonniers; peu de temps après il les rendit en échange de six hommes de ceux qu'on avait pris sur Baudouin: quatre autres de ceux-ci trouvèrent encore moyen d'échapper à la vigilance de leurs gardes et de recouvrer leur liberté; les deux derniers des douze qu'on avait retenus captifs dans le fort, furent décapités par ordre de l'impie et scélérat Balak.

 

Depuis ce jour Baudouin évita de contracter aucune alliance avec les Turcs, et ne cessa de se méfier de leur fidélité: il ne tarda pas même d'en donner la preuve la plus éclatante. Il y avait dans le même pays un homme de cette race, nommé Baldouk, qui avait vendu au comte, moyennant un prix déterminé, l'antique Samosate, ville extrêmement fortifiée. Cet homme s'était engagé par son traité à s'aller établir à Edesse avec sa femme, ses enfants et tous ceux qui composaient sa maison. Il cherchait sans cesse de nouveaux prétextes pour différer l'accomplissement de ses promesses, attendant toujours l'occasion de commettre quelque méchanceté. Un jour qu'il se présenta devant Baudouin, selon sa coutume, et lui allégua de frivoles motifs pour s'excuser de ses retards, Baudouin lui fit trancher la tête, afin de se prémunir contre toute nouvelle tentative de trahison.

 

Tandis que le duc Godefroi demeurait encore à Turbessel et que les événements que je viens de rapporter se passaient dans les environs d'Edesse, le comte de Toulouse, jaloux aussi de ne pas s'engourdir dans l'oisiveté, sortit d'Antioche avec son escorte et un grand nombre de pauvres gens du peuple, et alla mettre le siège devant Albar[4], ville très fortifiée, située à deux journées de marche d'Antioche. Les assiégés, attaqués vigoureusement, furent bientôt obligés de se rendre. La ville étant prise, Raimond soumit également toute la contrée adjacente et les lieux circonvoisins: il désigna aussitôt pour évêque de ce pays un certain Pierre, de Narbonne, qui faisait partie de son escorte, homme de bonnes mœurs et plein de sentiments religieux, et lui assigna en même temps la propriété de la moitié de la ville et de son territoire, rendant grâce au Seigneur d'être enfin parvenu à donner à l’Orient un évêque latin. Pierre se rendit alors à Antioche, d'après les ordres du comte, pour se faire consacrer, et fut investi de toute la plénitude de la puissance pontificale. Plus tard, lorsque l'église d'Antioche fut réorganisée par le seigneur Bernard, premier patriarche latin de cette cité, l'église d'Albar fut élevée à la dignité de métropole, Pierre reçut du patriarche les honneurs du manteau et devint archevêque.

 

Il y avait dans le même temps, à la suite du comte de Toulouse, un noble, nommé Guillaume, que le hasard avait favorisé au moment de la prise d’Antioche, en faisant tomber entre ses mains la femme d'Accien, prince de cette ville, et ses deux petits fils encore enfants, nés de son fils Samsadol. Il les retenait encore en captivité. Samsadol, voulant les racheter, paya une forte somme d'argent à Guillaume, qui rendit aussitôt la mère et les enfants.

 

A peu près vers la même époque on vit encore arriver au port Saint-Siméon une expédition d'hommes de l'empire Teutonique, venant des environs de Ratisbonne et qui débarquèrent à la suite d'une heureuse navigation, au nombre de quinze cents environ. Ils succombèrent tous en peu de temps à la maladie qui régnait dans le pays. Pendant trois mois consécutifs, et, jusqu’au commencement de décembre, cette affreuse peste ne cessa d'exercer ses ravages; il périt pendant ce temps plus de cinq cents hommes nobles, et il serait impossible de dire tout ce qui mourut dans le menu peuple.

 

Après la prise d'Albar, et vers le commencement de novembre, tous les princes qui étaient sortis d'Antioche pour échapper à la contagion, s'y étant réunis de nouveau, conformément à leur convention, tinrent une assemblée générale, et résolurent d'aller mettre le siège devant Marrah[5], ville très-forte, située à huit milles d'Albar: c'était pour eux un moyen de calmer le peuple, qui ne cessait de demander à grands cris que l'armée se mît en route pour Jérusalem. Après avoir fait tous les préparatifs nécessaires pour cette expédition, on partit au jour convenu; les comtes de Toulouse, de Flandre et de Normandie, le duc Godefroi, son frère Eustache, et Tancrède, se mirent en marche et allèrent investir la ville de Marrah. Les habitants se montraient orgueilleux de leurs immenses richesses; ils témoignaient beaucoup plus d'arrogance depuis qu'ils avaient battu et tué un grand nombre des nôtres dans une rencontre; ils ne cessaient de se vanter entre eux, affectaient un grand mépris pour notre armée, et se répandaient en outrages contre les princes. Ils plantaient des croix sur leurs tours et sur leurs remparts, et les couvraient de boue et de toutes sortes d'immondices, pour insulter plus vivement aux Chrétiens. Ceux-ci, pleins d'une violente indignation et animés par la douleur que leur donnaient ces horribles sacrilèges, attaquèrent la ville à diverses reprises, livrèrent de nombreux assauts, et il n'est pas douteux qu'ils s'en fussent emparés de vive force dès le second jour de leur arrivée, s'ils eussent eu des échelles en nombre suffisant. Le troisième jour Bohémond arriva, amenant de nouvelles troupes, et acheva l'investissement de la place du côté que l'on n'avait pu encore occuper. Quelques jours après, les Chrétiens, indignés de se voir si longtemps arrêtés dans leur entreprise, font tresser des claies, dresser des tours, et disposer des machines en bois propres à lancer des traits; puis, impatients de tout retard, ils poussent les travaux du siège avec une nouvelle vigueur. Après avoir comblé les fossés à force de travail, ils dirigent leurs efforts contre les murailles pour chercher à les renverser par le pied. De leur côté, les assiégés résistaient avec beaucoup d'ardeur, lançaient des pierres, des matières enflammées, des ruches remplies d'abeilles, de la chaux vive, et faisaient enfin tout ce qui leur était possible pour repousser les assiégeants loin des remparts. Mais la puissance et la miséricorde de Dieu protégeaient les nôtres, en sorte que les ennemis n'en blessaient aucun, ou seulement un bien petit nombre, et cependant l'ardeur des Chrétiens s'accroissait de plus en plus, et ils redoublaient de zèle en voyant combien étaient infructueux trous les efforts des assiégés. Ils avaient déjà livré assaut depuis le premier crépuscule jusqu'au coucher du soleil; les Turcs, excédés d'une si longue résistance, ne se battaient plus avec la même activité, lorsque quelques-uns des nôtres dressèrent leurs échelles contre les murailles et parvinrent de vive force sur les remparts. Le premier qui y arriva fut un noble, originaire de l'évêché de Limoges, nommé Guilfert, surnommé Des Tours: il fut suivi de plusieurs autres, qui s'emparèrent aussitôt de quelques unes des tours; mais la nuit, survenue fort mal à propos, les empêcha de poursuivre leur entreprise et d'occuper le reste de la ville. Ils remirent donc au lendemain; mais en attendant, et afin d'ôter aux ennemis tout moyen de sortir de la place, les chevaliers et une troupe des principaux de l'armée veillèrent attentivement autour des murs durant toute la nuit, avec le projet d'y pénétrer dès le point du jour. Cependant la populace, toujours insoumise, fatiguée de ses longs travaux et surtout de la cruelle disette dont elle souffrait depuis longtemps, voyant en outre qu'aucun ennemi ne se montrait sur les remparts et que la ville était entièrement tranquille et sans bruit, se hâta d'y pénétrer sans en prévenir les chefs; elle trouva la place abandonnée, et chacun s'occupa alors dans le plus grand silence à s'emparer de toutes les dépouilles des habitants. Ceux-ci en effet s'étaient enfuis dans des souterrains, mettant à profit le temps qui leur restait pour sauver du moins leur vie. Le matin, les princes s'étant levés entrèrent dans la ville sans avoir à livrer de combat, mais ils ne trouvèrent plus que fort peu de butin. Ayant appris que les assiégés s'étaient retirés clans des souterrains, ils y firent allumer des feux qui les enveloppèrent d'une épaisse fumée, et les forcèrent ainsi à se rendre. Arrachés de vive force à leur dernière retraite, les uns succombèrent sous le glaive, les autres furent faits prisonniers et chargés de fers. Le seigneur Guillaume, évêque d’Orange, de précieuse mémoire, homme plein de religion et craignant Dieu, mourut dans cette ville. Le duc, après y avoir demeuré quinze jours avec le reste de l'armée, retourna à Antioche, accompagné du comte de Flandre, pour aller prendre soin de ses affaires particulières.

 

Cependant Godefroi, voyant que le peuple faisait les préparatifs de départ et ne cessait de solliciter les princes pour obtenir les ordres nécessaires, résolut, avant de quitter le pays, d'aller voir son frère et de jouir encore du plaisir de causer avec lui. Il partit donc avec son escorte habituelle et se rendit dans le pays occupé par Baudouin: après l'avoir vu et avoir terminé les affaires pour lesquelles il y était allé, il prit congé de lui et se remit en route pour rejoindre à Antioche les princes qui l'attendaient. Il n'était plus qu'à cinq ou six milles de cette ville, lorsque arrivant dans un site agréable et couvert de beaux pâturages, auprès d'une fontaine d'où coulait une eau vive et limpide, le charme de cette position l'engagea à descendre de cheval pour y prendre son repos: le temps et le lieu favorisaient son projet; ses compagnons, empressés de satisfaire à ses désirs, faisaient déjà les apprêts du dîner, quand tout à coup du milieu des joncs qui s'élevaient sur les bords d'un marais voisin, une troupe de cavaliers ennemis, armés jusqu'aux dents, s'élança sur les Chrétiens. Le duc cependant et les siens saisirent leurs armes et sautèrent sur leurs chevaux avant que les Turcs fussent arrivés jusqu'à eux. Ils se battirent aussitôt, et, soutenus par la protection du ciel, ils remportèrent la victoire, tuèrent plusieurs de leurs ennemis, et mirent les autres en fuite. Le duc reprit alors la route d'Antioche et y rentra avec une nouvelle gloire.

 

Après que les Chrétiens se furent emparés de la ville de Marrah, il s'éleva de graves contestations entre Bohémond et le comte de Toulouse. Ce dernier avait fait le projet de donner cette ville à l'évêque d'Albar : Bohémond ne voulait pas consentir, selon les désirs du comte, à céder à l'évêque la partie qu'il avait occupée lui-même, si le comte ne lui faisait d'abord remettre les tours dont il s'était emparé à Antioche, et qu'il continuait de garder. Enfin Bohémond renonça à la discussion qu'il avait d'abord soutenue à Marrah, repartit pour Antioche le cœur rempli d'indignation, s'empara de vive force des tours que le comte de Toulouse faisait garder par ses satellites, chassa tous ceux qui faisaient partie de l'escorte de ce dernier, et se mit en possession exclusive de la ville. De son côté le comte, délivré de son rival et pouvant désormais disposer à son gré de la place qu'il avait occupée, la donna à l'évêque d'Albar, ainsi qu'il l'avait d'abord résolu. Tandis qu'il cherchait avec cet évêque les meilleurs moyens de pourvoir à la sûreté de sa conquête, en la confiant à la garde d'hommes choisis clans les deux ordres, le peuple, instruit de ses projets, commença à en éprouver beaucoup d'humeur. On se plaignait de tous côtés que les princes perdaient leur temps en délais inutiles, et qu'en se querellant ainsi chaque fois qu'une nouvelle ville était occupée, le but principal de leur entreprise paraissait entièrement négligé. Les Chrétiens se concertèrent ensemble, et résolurent de détruire la ville, aussitôt que le comte se serait absenté pour un motif quelconque, afin qu'il ne restât plus aucun obstacle à l'accomplissement de leurs vœux.

 

Vers le même temps les princes se rassemblèrent à Rugia, ville située à peu près entre Antioche et Marrah, pour délibérer sur les moyens de satisfaire aux cris du peuple, et de se remettre en route. Le comte de Toulouse avant été convoqué s'y rendit également. Cependant les princes ne purent s'entendre ni s'accorder, et se séparèrent sans avoir pris aucune bonne résolution. Tandis que le comte était à cette réunion, le peuple qui était demeuré à Marrah profita de son absence, et en dépit des efforts de l'évêque pour s'opposer à ce dessein, il renversa de fond en comble les tours et les remparts de la place, afin que le comte à son retour ne pût avoir aucun motif pour un nouveau retard. Raimond, rentré dans la ville, fut extrêmement affligé de ce qui s'y était passé; mais reconnaissant la ferme détermination du peuple, il jugea prudent de dissimuler. Les Chrétiens cependant continuaient de lui adresser les plus vives instances et ne cessaient de le supplier de se mettre à la tête du peuple de Dieu, et de le conduire dans la route où il se trouvait engagé, lui déclarant aussi que, s'il persistait dans ses refus, ils choisiraient parmi les soldats un chef quelconque, qui marcherait en tête de l'armée et la guiderait dans les voies du Seigneur. Les troupes étaient en proie à toutes les horreurs de la disette, et il y avait une telle rareté de vivres qu'un grand nombre d'hommes, devenus, contre toutes leurs habitudes, semblables à des bêtes féroces, ne craignaient pas de se nourrir de la chair de toutes sortes d'animaux immondes. On dit même (et toutefois est-il permis de le croire ?) que plusieurs, dans cette extrême détresse, se laissèrent aller jusqu'à manger de la chair humaine. En même temps le fléau de la peste exerçait aussi ses ravages, et il était bien impossible qu'il en fût autrement, là où le misérable peuple en était réduit à se nourrir de toutes sortes d'aliments mal sains et empoisonnés, si même il est possible d'appeler aliments une nourriture aussi contraire à la nature de l'homme. Ajoutons encore que ce ne fut pas seulement pour quelques moments ou pour quelques jours que les malheureux Chrétiens se virent réduits à ces cruelles extrémités: pendant cinq semaines et plus, qu'ils passèrent sous les murs de Marrah à faire le siège de la ville, ils vécurent sous le poids de cette calamité. Plusieurs hommes nobles et illustres périrent dans cet intervalle, soit dans le cours des combats, soit par suite de maladies diverses; je citerai parmi eux un jeune homme d'un caractère parfait, Engelram, fils du comte Hugues de Saint-Paul, qui mourut victime d'une cruelle maladie.

 

Affligé et plein d'angoisse à la vue de tant de malheurs, l'illustre comte de Toulouse flottait incertain sur le parti qu'il avait à prendre en ces conjonctures. La détresse du peuple et ses périls le désolaient et l'accablaient à la fois: enfin les clameurs qu'il entendait de toutes parts ne lui laissaient pas un moment de repos, car tous, grands et petits, enflammés des mêmes désirs, l'importunaient sans relâche et exigeaient impérieusement qu'il fît ses préparatifs de départ. Voulant donc chercher un remède aux maux présents et satisfaire en même temps, aux voeux de son armée et à sa propre conscience, mais certain d'un autre côté que les princes ne seraient pas disposés à le suivre dans cette voie, il assigna au peuple un délai de quinze jours pour l'époque du départ, et afin que dans cet intervalle son armée pût être préservée des dangers toujours croissants de la disette, il prit avec lui un certain nombre de chevaliers et quelques bataillons de gens de pied, choisis parmi ceux qui paraissaient les plus vigoureux, laissa le reste dans la ville, et se porta sur le territoire ennemi, pour y chercher à tout prix des moyens de subsistance. Accompagné d'une troupe nombreuse, il entra dans un pays très riche, s'empara de plusieurs villes, mit le feu à quelques bourgs, prit une immense quantité de bétail gros et menu, beaucoup d'esclaves, hommes et femmes, des provisions de toute espèce, suffisantes pour ramener l'abondance au milieu du peuple affamé, et les envoya à Marrah, à ceux de ses compagnons qui étaient demeurés pour garder la ville, afin qu'ils eussent à se les partager par portions égales et par tâte d'homme. Lui-même retourna aussi dans cette ville et y retrouva les inquiétudes qu'il avait eues avant son départ, le peuple témoignant les mêmes dispositions, criant de tous côtés que l'époque assignée pour se remettre en route était près d'arriver et repoussant avec force toute idée de nouveaux retards. Le comte reconnut que les Chrétiens soutenaient une cause juste et honorable, et qu'il lui serait absolument impossible de résister plus longtemps à leurs voeux ; et quoiqu'il se trouvât seul, quoiqu'aucun des autres princes ne fût disposé à le suivre, il se décida à faire brûler la ville et se remit en marche, après l'avoir réduite en cendres, accompagné de tous ceux qui étaient avec lui.

 

Comme il n'avait qu'un petit nombre de cavaliers, il demanda a l'évêque d'Albar de vouloir bien le suivre: celui-ci, empressé d'obtempérer à cette invitation, confia le soin de ses alliaires à un noble, nommé Guillaume de Comliac, en lui laissant sept cavaliers et trente fantassins. Guillaume se chargea de la défense de ses intérêts et s'en acquitta avec autant de fidélité que de dévouement; en peu de jours il porta le nombre de ses cavaliers à quarante, celui de ses fantassins à quatre-vingts, et fit prospérer à l'infini les affaires de son seigneur.

 

Au jour fixé pour le départ, le comte de Toulouse se mit en route, sans attendre personne, à la tête de dix mille hommes environ, mais ayant tout au plus trois cent cinquante cavaliers. Le comte de Normandie et Tancrède vinrent bientôt se réunir à lui, amenant chacun quarante cavaliers et un nombre considérable de gens de pied, et depuis ce moment ils marchèrent, toujours sans se séparer. Ils trouvèrent sur leur chemin tout ce qui leur était nécessaire, et le peuple vécut dans une grande abondance. Ils traversèrent successivement Césarée, Hamath et Emèse vulgairement appelée Camela : les princes de ces villes leur accordèrent des escortes d'hommes, et leur firent fournir à de bonnes conditions toutes les denrées; les habitants des villes et des bourgs par où ils passaient leur faisaient en outre de riches présents en or, en argent, en bestiaux et en denrées de toute espèce, pour obtenir que le pays fût ménagé. L'armée s'accroissait de jour en jour, vivait au milieu de l'abondance et s'avançait dans l'état le plus satisfaisant. D'abord elle n'avait qu'un très petit nombre de chevaux; peu à peu elle en recruta beaucoup plus, les uns achetés à prix d'argent, les autre reçus à titre gratuit, en sorte qu'avant de s'être ralliée aux autres princes, elle se trouva en avoir plus de mille, sans compter ceux qui étaient partis de Marrah. Après avoir marché pendant quelques jours, suivant une route au milieu des terres, les princes résolurent dans un conseil de se rapprocher du rivage de la mer, afin de recevoir plus facilement des nouvelles des autres princes, qu'ils avaient laissés en arrière dans les environs d'Antioche, et pour pouvoir aussi se procurer toutes les choses dont ils auraient besoin par le moyen des vaisseaux qui allaient d'Antioche à Laodicée.

 

Toutes choses avaient réussi au gré de leurs désirs depuis leur départ de Marrah; seulement il arrivait assez souvent que des brigands se précipitaient sur les derrières, attaquaient à l'improviste les vieillards, les malades, tous ceux qui ne pouvaient suivre de très près la marche de l'armée; et tuaient parfois quelques hommes, ou faisaient quelques prisonniers. Afin de s'opposer efficacement à leurs entreprises, le comte de Toulouse fit marcher en avant de l'armée Tancrède, Robert, duc de Normandie, et l'évêque d'Albar, et se tint lui-même en arrière avec quelques hommes illustres et pleins de valeur, se plaçant en embuscade pour pouvoir attaquer en temps opportun les malfaiteurs qui couraient sur les traînards et cherchaient à les surprendre sans moyens de défense. Ils se présentèrent en effet, selon leur usage, pour attaquer les Chrétiens; mais le comte, sortant aussitôt des lieux qui le cachaient, s'élança sur eux avec impétuosité, les mit en déroute, leur prit leurs chevaux et tout ce qu'ils avaient, fit quelques prisonniers, et alla, plein de joie, porter à son armée les dépouilles qu'il venait d'enlever. Depuis ce moment, le peuple Croisé s'avança en toute assurance et sans rencontrer aucun obstacle, trouvant partout en grande abondance ce dont il avait besoin. Dans tout le pays qu'il parcourut, il n'y eut pas une ville, pas un bourg, à droite et à gauche de la route, qui n'envoyât des présents à l'armée et à ses chefs, qui ne fit demander aux pèlerins et n'en obtînt des traités de bonne amitié. Une seule ville dont les habitants avaient confiance en leur nombre et en la solidité de leurs fortifications, ne leur fit point offrir la faculté d'acheter des denrées, ne sollicita point de traité, et n'envoya point de présents aux princes; elle réunit, au contraire, ses troupes, et lit tous ses efforts pour s'opposer an passage de l'expédition. Animés d'une juste indignation, les nôtres se précipitèrent tous ensemble sur cette armée; les bataillons furent rompus en un instant; on fit quelques prisonniers, on s'empara de la place de vive force, et les Chrétiens prirent et emmenèrent avec eux tout le gros et le menu bétail, ainsi que les chevaux qui se nourrissaient en liberté dans les pâturages voisins, et enfin tout le butin qu'ils trouvèrent dans la ville.

 

Il y avait aussi dans cette armée des messagers expédiés par tous les princes des environs pour venir demander la paix. Lorsqu'ils virent de nouvelles preuves de la force et de l'audace de nos troupes, pressés d'obtenir toute sécurité pour leurs seigneurs, ils retournèrent en toute hâte auprès de ceux-ci pour leur rendre un compte exact de tout ce qui s'était passé, et revinrent bientôt ramenant des chevaux, et portant beaucoup d'autres présents. Quelques jours après, ayant traversé cette contrée en parfaite tranquillité, les Chrétiens descendirent dans une plaine non loin de la mer, où se trouve, dans une position très forte, une ville antique, nommée Archis[6], et ils établirent leur camp assez près de ce lieu.

 

Archis, l'une des villes de la province de Phénicie, située au pied du mont Liban et sur une colline très forte, à quatre ou cinq milles de la mer, s'étend au loin sur cette colline, ayant à ses pieds une plaine riche et très fertile, où l'on trouve de beaux pâturages et d'excellentes eaux. Elle fut fondée, suivant les traditions antiques, par Aracheus, septième fils de Chanaan, qui lui donna son nom, d'où l'on a fait par corruption celui d'Archis. Ainsi que je viens de le dire, les Chrétiens dressèrent leur camp près de cette ville, et ils le firent de dessein prémédité, par suite des lettres et des avertissements qu'ils reçurent de quelques-uns de leurs frères qui étaient retenus prisonniers chez les ennemis. Il y avait en ce moment quelques Chrétiens captifs, et gardés de force dans la noble ville de Tripoli, située sur les bords de la mer, à cinq ou six milles d'Archis. Depuis le commencement du siège d'Antioche, et plus encore après la prise de cette ville, les Croisés, pressés souvent par le défaut de ressources et par le besoin d'aller chercher des vivres, avaient pris fort imprudemment l'habitude de se répandre dans le pays, et s'exposaient fréquemment, dans ces courses, à tomber entre les mains de leurs ennemis. Il n'y avait presque pas de ville ou de bourg où l'on ne retînt ainsi quelques Chrétiens en captivité. en ce moment on en comptait plus de deux cents à Tripoli. Lorsqu'ils furent avertis de l'arrivée prochaine de leurs frères, ils firent dire aux princes de ne pas s'éloigner d'Archis, et de mettre même le siège devant cette place, afin de pouvoir s'en emparer au bout de quelques jours d'attaque, ou du moins pour faire payer fort cher la levée de ce siège au roi de Tripoli, et lui arracher ainsi une grosse somme d'argent, en même temps que la liberté des captifs qu'il retenait. Les princes agirent conformément à cette invitation; ils se rapprochèrent de la ville, dressèrent leur camp tout autour des remparts pour travailler à l'investissement de la place, soit pour tenter d'obtenir les résultats avantageux qui leur étaient promis, soit aussi pour attendre l'arrivée des autres princes qu'ils croyaient disposés à marcher incessamment sur leurs traces.

 

Cent cavaliers et deux compagnies de deux cents hommes de pied sortirent du camp des Chrétiens sous la conduite de Raymond Pelet, et marchèrent jusqu'à la ville d'Antarados, vulgairement appelée Tortose, située à plus de vingt milles de distance d'Archis, pour chercher à se procurer les choses dont ils pourraient avoir besoin. Antarados est bâtie sur les bords de la mer, environ à deux milles de distance d'une petite île où fut autrefois la ville d’Arados, antique et célèbre pendant plusieurs siècles. Le prophète Ezéchiel en a fait mention lorsqu'il a dit en écrivant au prince de Tyr: « Les habitants de Sidon et d'Arados ont été vos rameurs[7] ». Et en un autre passage: « Les Aradiens, avec leurs troupes, étaient tout autour de vos murailles[8] ». La ville d'Antarados reçut son nom de celle qui l'avait précédée, et l'ut ainsi appelée parce qu'elle se trouve placée en face de l'antique Arados. L'une et l'autre sont situées dans la province de Phénicie; elles ont aussi une origine commune, et furent fondées par Aradius, le plus jeune des fils de Chanaan, fils de Cham, fils de Noé.

 

Les troupes qui s'étaient détachées de l'expédition du comte de Toulouse étant arrivées auprès d'Antarados, commencèrent à l'attaquer vivement. De leur côté, les citoyens se défendirent avec assez de courage; et comme les assiégeants ne purent réussir au premier moment dans leur entreprise, la nuit étant venue, ils s'ajournèrent au lendemain pour attendre l'arrivée de quelques-uns de leurs compagnons qui leur avaient promis de les suivre de près, et livrer alors un nouvel assaut avec des forces plus considérables. Pendant cette même nuit, les citoyens de la ville, craignant aussi qu'il ne se rassemblât sous leurs murs un plus grand nombre d'ennemis auxquels il leur serait impossible de résister, sortirent secrètement avec leurs femmes, leurs enfants et toute leur suite, et se retirèrent dans les montagnes voisines, cherchant dans la fuite leur unique moyen de salut. Le matin, au point du jour, les Chrétiens, ignorant le départ des assiégés, s'encouragèrent les uns les autres à reprendre l'œuvre de la veille. Après s'être bien armés pour recommencer leurs attaques, ils se rapprochèrent des murailles, et, voyant la ville dégarnie d'habitants, ils y entrèrent avec intrépidité, et trouvèrent une grande quantité de vivres et toute sorte de butin, dont ils s'emparèrent aussitôt. Ils retournèrent alors au camp de leurs frères, chargés à satiété de riches dépouilles, et racontèrent tout ce qui leur était arrivé à ceux de leurs amis qui s'étaient mis an marche pour venir les rejoindre. Toute l'armée se réjouit beaucoup de ce nouveau succès.

 

Vers le commencement de mars, le peuple qui était demeuré à Antioche, voyant approcher l'époque fixée pour le départ, recommença à solliciter vivement le duc de Lorraine, le comte de Flandre, et les princes qui se trouvaient encore dans la ville, les suppliant de remplir leur devoir de chefs, et de marcher à la tète de ceux qui désiraient bâter l'accomplissement de leurs vœux. On leur citait pour exemple le zèle et la fidélité qu'avaient montrés le comte de Toulouse, le duc de Normandie, et le seigneur Tancrède; on admirait la bienveillance qu'ils avaient témoignée pour le peuple de Dieu, en le conduisant dans les voies du Seigneur, en avant de tous les autres. Ces discours et d'autres semblables déterminèrent les princes à se mettre en route: en conséquence, ils firent préparer leurs bagages et tout ce qui était nécessaire pour reprendre leur marche, et conduisant la multitude des cavaliers et des gens de pied, qui avaient fermement résolu de se rendre à Jérusalem, ils se réunirent à Laodicée de Syrie, â la tête de vingt-cinq mille hommes, pleins de force et bien armes, et suivirent la trace des princes qui les avaient précédés, Bohémond les accompagna jusque-là avec son escorte: il lui était impossible cependant de suivre plus longtemps leur marche, ou même de s'arrêter avec eux à Laodicée, de peur que les ennemis, placés dans le voisinage, ne jugeassent qu'il négligeait la garde d'Antioche, ou qu'il l'abandonnait témérairement; toutefois pour montrer qu'il se souvenait de l'alliance d'amitié qu'il avait contractée avec les autres princes, en marchant avec eux dans les voies du Seigneur, il suivit leurs pas et les accompagna jusqu'à la ville que j'ai nommée, montrant le plus grand empressement à leur rendre tous les bons offices dont il était capable, et leur témoignant beaucoup d'affection, afin de vivre à jamais dans le souvenir de ceux qu'il était prés de quitter. Après avoir salué les princes et pris congé d'eux tous, au milieu des pleurs et des gémissements, Bohémond reprit la route d'Antioche, afin d'aller prendre soin de la ville confiée désormais à sa garde.

 

Laodicée, où le peuple Croisé s'arrêta après le départ du prince d’Antioche, est une ville noble et antique, située sur les bords de la mer, et habitée par des Chrétiens: c'est la seule des villes de Syrie qui reconnaisse la domination de l'empereur des Grecs. Un certain Guinemer de Boulogne, dont j'ai déjà parlé, et qui était d'abord arrivé à Tarse de Cilicie avec sa flotte, lorsque Baudouin, le frère du duc, avait pris possession de celte ville, s'était rendu ensuite à Laodicée, et y avait également conduit ses vaisseaux. Il voulut dans son imprudence attaquer cette place, et tenter de s'en rendre maître; mais les forces dont il pouvait disposer se trouvant beaucoup trop inférieures en nombre, il fut, pris par les habitants de cette ville et mis en prison, ainsi que la plupart de ceux qui l'accompagnaient. Comme il était venu des terres appartenant au père de Godefroi, et avait eu l'occasion d'être utile et de rendre hommage à son frère Baudouin, après la prise de Tarse, le duc demanda sa liberté au gouverneur et aux principaux habitants de la ville; et ceux-ci n'osant le contrarier en rien, lui rendirent Guinemer, ainsi que tous les hommes et les vaisseaux qu'il avait conduits. Le duc lui donna le commandement de sa flotte, et lui prescrivit de le suivre pas à pas, tandis qu'il s'avancerait sur les terres avec l'armée; et Guinemer accomplit fidèlement ses instructions.

 

Les Chrétiens rallièrent encore à Laodicée ceux de leurs frères qu'ils trouvèrent dans cette ville, et tous ceux qui étaient demeurés en arrière à Antioche, dans la Cilicie, dans toutes les villes des environs, n'ayant pu partir d'abord, afin de terminer leurs affaires particulières. Ainsi réunis, ils suivirent les bords de la mer, et se rendirent à la ville de Gabul, vulgairement appelée Gibel[9], à douze milles de Laodicée. Ils dressèrent leur camp tout autour de cette place, et l'assiégèrent pendant quelque temps. C'était, sur leur route, la première des villes maritimes qui fût soumise à la puissance des Égyptiens. Le gouverneur de cette place, délégué du prince d'Égypte, offrit au duc six mille pièces d'or et de riches présents, pour l'engager à lever le siège; mais comme le duc méprisa ces honteuses propositions, et se montra inflexible, le gouverneur se tourna d'un autre côté, et envoya au comte de Toulouse des députés, dont le zèle et l'habileté lui inspiraient toute confiance, les chargeant de faire les mêmes offres à ce Seigneur, s'il pouvait le délivrer des mains du duc de Lorraine. Raymond, à ce qu'on rapporte, reçut secrètement l'argent qu'on lui proposa. On ajoute qu'il imagina de dire qu'une multitude innombrable d'ennemis descendait en ce moment du golfe Persique, dans le dessein de venger les injures faites à l'armée persane, sous la conduite de Corbogath, devant les murs d'Antioche; que cette nouvelle armée était aussi forte que la précédente, et se disposait à recommencer la guerre; qu'enfin, ces rapports lui avaient été adressés par des hommes dignes de foi, et qu'il était impossible d'élever aucun doute sur leur réalité. En conséquence, il chargea le vénérable évêque d'Albar d'aller de sa part en députation auprès des princes, et lui remit des lettres par lesquelles il sollicitait vivement le duc de Lorraine et le comte de Flandre de renoncer au siège de Gibel, de se remettre aussitôt en marche, et de venir avec des sentiments fraternels se réunir à leurs alliés, et leur porter secours dans ce pressant danger. Les princes, dès qu'ils furent instruits de cette nouvelle, l'accueillirent dans toute la simplicité de leur cœur, levèrent le siège de Gibel, et continuèrent leur route. Ils passèrent d'abord, à Valénia[10], ville située sur les bords de la mer, au dessous du bourg de Margat[11], puis à Maréclée[12], la première des villes de la province de Phénicie que rencontrent ceux qui descendent du nord, et arrivèrent ensuite à Antarados, vulgairement appelée Tortose, ville de la même province, et également située sur les bords de la mer. Ils la trouvèrent entièrement dégarnie d'habitants, et admirèrent en même temps l'île voisine, située en face de la place du côté de l'Occident, et dans laquelle les vaisseaux de la flotte avaient rencontré une bonne station, où ils attendirent l'arrivée de l'armée de terre. De là des Chrétiens prirent des chemins raccourcis, et arrivèrent en peu de jours sous les murs d'Archis, où ils s'arrêtèrent avec tout le reste de l'armée. Tancrède étant allé au devant d'eux, leur raconta avec détail la fraude du comte de Toulouse, et lorsqu'ils en furent instruits, les princes adressèrent leur camp loin des tentes de ceux qui les avaient précédés. Cependant Raymond voyant que les princes avaient perdu toute affection pour lui, leur adressa des présents et fit les plus grands efforts pour se réconcilier avec eux. Il y réussit au bout de quelque temps, et rentra en grâce auprès de tous, à l'exception de Tancrède qui persistait à porter de vives plaintes contre lui; les divers corps d'armée se réunirent, et ne formèrent qu'une seule armée autour de la ville. Le comte de Toulouse avait fait de vaines tentatives pour s'en emparer, avant l'arrivée du duc; il espéra qu'il lui serait facile d'y parvenir avec le surcroît de forces qu'il venait de rallier; mais ses espérances furent déçues. Après comme avant la concentration de l'armée chrétienne, le Seigneur ne se montra point favorable à cette entreprise. Toutes les fois que l'armée faisait un nouvel effort pour attaquer la Place et cherchait quelque nouvelle manière de nuire aux assiégés, soit que l'on tentât de renverser les murailles, soit qu'on livrât un assaut, on rencontrait quelque obstacle imprévu; les Chrétiens se consumaient en vains efforts; toutes leurs fatigues, toutes leurs attaques demeuraient sans résultat; en sorte qu'il devint évident que la faveur divine s'était retirée, en cette circonstance, de l'armée des assiégeants. Le peuple périssait inutilement, des hommes nobles et illustres succombaient sans qu'on pût retirer aucun fruit de leur mort. Ce fut ainsi que périrent misérablement, frappés chacun d'une pierre, deux hommes nobles et pleins de distinction. Anselme de Ribourgemont, fort dans la guerre et digne d'un éternel souvenir, et Pons de Balasu, ami particulier du comte de Toulouse. Cependant le peuple, dont l'unique désir était de poursuivre sa route, se voyait avec peine retenu sous les murs d'Archis, et agissait sans zèle et sans vigueur, surtout depuis l'arrivée du duc de Lorraine. Ceux même qui avaient suivi le comte de Toulouse, ses domestiques et ses familiers les plus intimes, cherchaient à se soustraire aux travaux du siège, afin que le comte, fatigué et ennuyé, se décidât à partir avec les autres princes, qui de leur côté ne s'arrêtaient que fort contre leur gré, et pour céder, malgré le cri de leur conscience, aux sollicitations de leur collègue.

 

On renouvela sous les murs d'Archis, les contestations qui étaient survenues à l'occasion de la lance trouvée à Antioche, sur la question de savoir si c'était bien réellement la lance qui avait percé le flanc du Seigneur, et en avait fait sortir du sang et de l'eau, ou si le fait allégué n'était qu'une fable. Le peuple doutait beaucoup de la réalité du récit, et les principaux de l'armée se montraient également incertains. Les uns disaient que c'était bien la même lance qui avait été trempée dans le sang du Seigneur, au moment, où on lui ouvrit le flanc, et qu'une inspiration divine l'avait révélée à l'armée des Croisés, pour les consoler dans leur affliction; d'autres affirmaient que c'était une invention faite à plaisir, uniquement par un motif d'avidité, et qui ne faisait que mettre au jour la fourberie du comte de Toulouse. Cette discussion avait été suscitée, et était entretenue principalement par un certain Arnoul, ami et chapelain du comte Robert de Normandie, homme lettré, mais de mœurs dissolues et scandaleuses; j'aurai souvent occasion de parler de lui dans la suite de cette histoire.

 

Tandis que le peuple s'entretenait diversement sur ce sujet, l'homme qui affirmait avoir eu cette révélation, voulant confirmer la croyance publique et dissiper tous les doutes, ordonna d'allumer un grand bûcher, promettant qu'avec l'aide de Dieu, et en se soumettant à l'épreuve du feu, il prouverait à tous les incrédules qu'il n'y avait eu dans son récit aucune tromperie, ni aucune fausse interprétation, et que tout ce qu'il avait rapporté était bien le fait d'une révélation divine, manifestée pour instruire et consister les hommes. On disposa donc un grand bûcher, et l'on y mit le feu; sa violence était bien propre à effrayer tous les assistants. Tout le peuple se rassembla, les grands comme les petits, le sixième jour de fête qui précède celui de la sainte Pâque, jour où Notre-Seigneur souffrit pour notre salut; tous se montraient empressés à connaître l'issue d'une si grande entreprise; l'homme qui devait subir de son plein gré une si périlleuse épreuve, se nommait Pierre Barthelemi; c’était un clerc, peu lettré, et qui paraissait très simple, autant toutefois qu'il est permis d'en juger dans cette vie mortelle. Après avoir prononcé une prière en présence de toutes les légions, il prit en main la lance et traversa le feu, sans en être blessé, du moins à ce que le peuple crut voir, Cependant, loin de décider la question, cette action ne fit qu'en susciter une autre encore plus difficile. Barthelemi mourut peu de jours après, et quelques-uns affirmèrent que, comme il avait paru auparavant parfaitement sain et rempli de vie, une mort si prompte ne pouvait provenir que de l'épreuve qu'il avait voulu tenter, et qu'il avait trouvé une occasion de mort dans le feu, pour s'être porté le défenseur d'une fraude. D'autres disaient au contraire qu'il était sorti sain et sauf du bûcher, et qu'après qu'il avait échappé à l'action du feu, la foule, se précipitant sur lui dans son transport de dévotion, l'avait tellement serré et écrasé de tous côtés que c'était là la véritable et unique cause de sa mort. Ainsi cette question demeura encore complètement indécise, eut même enveloppée d'une plus grande obscurité.

 

Vers la même époque, nos princes virent revenir auprès d'eux les députés qu'ils avaient envoyés Égypte, sur l'invitation pressante de ceux qui étaient venus les trouver, pendant qu'ils faisaient le siège d'Antioche, de la part du calife égyptien. Ces députés revinrent enfin, après avoir été retenus pendant un an, soit par artifice, soit de vive force; ils étaient accompagnés d'une nouvelle députation du prince d'Égypte, chargé d'apporter un message bien différent de ceux qu'il avait d'abord adressés. Dans le principe, il avait fait les plus grands efforts et sollicité nos princes avec les plus vives instances pour en obtenir des secours qui l'aidassent à se garantir des entreprises insolentes des Turcs et des Persans. Maintenant il changeait complètement de langage, et croyait accorder aux Chrétiens le plus grand bienfait, en leur permettant d'aller sans armes à Jérusalem, par troupes de deux on trois cents à la fois, et d'en revenir sains et saufs, après avoir accompli leur voeu et prononcé leurs prières. Les princes prirent ces propositions pour une insulte, forcèrent les députés égyptiens à repartir sur-le-champ, et leur déclarèrent que leur armée ne marchait point par petits détachements, ainsi qu'on semblait le penser d'après les propositions qui leur étaient offertes; que tous les bataillons, au contraire, se réunissaient pour se porter en même temps à Jérusalem, et pour y mettre en péril la domination de leur maître. Ce changement dans les dispositions des Égyptiens était provenu de celui qui arriva clans l'état des affaires publiques, après la victoire que les Croisés remportent auprès d'Antioche. A la suite de leur défaite, les Turcs se trouvèrent exposés aux plus grands dangers, et vint briser le glaive par lequel ils avaient étendu leur domination sur tout l'Orient: naguère une gloire éclatante les avait élevés jusques aux cieux, ils tombèrent alors dans la confusion; sur tous les points où ils avaient affaire à diverses autres nations, ils succombèrent successivement, et essuyèrent autant de défaites qu'ils eurent de rencontres avec leurs ennemis. L'empire d'Égypte, profitant de ces circonstances, s'éleva sur leurs ruines; un certain Émir, chef de la milice du roi des Égyptiens, leur enleva la ville de Jérusalem, dont ils s'étaient emparés de vive force sur les Égyptiens, trente-huit ans auparavant. A la suite de ces succès, et voyant tombés dans le plus profond abaissement ces ennemis qu'ils avaient tant redoutés, comme les plus forts, et que les armes des Chrétiens avaient dispersés et détruits, les Égyptiens méprisèrent désormais les secours qu'ils avaient recherchés d'abord avec le plus vif empressement.

 

Les princes avaient reçu aussi des députés de l’empereur de Constantinople, chargés de leur porter plainte contre le seigneur Bohémond, qui, disaient ils, osait retenir la ville d'Antioche, malgré le texte des traités et le serment de fidélité qu'il avait prononcé. Ils dirent, en outre, en présence des princes, que tous ceux qui avaient passé à Constantinople s'étaient engagés envers leur maître, corps pour corps et par serment, la main sur les Saints Évangiles, à ne prétendre retenir pour eux aucun des bourgs, aucune des villes qui auraient fait auparavant partie de l'Empire, et à les restituer au contraire à l'empereur, s'ils parvenaient à s'en rendre maîtres. Quant aux autres conditions, également stipulées dans le même traité, les députés en avaient complètement perdu le souvenir. Il est certain, en effet, que la convention qu'ils rappelaient avait été arrêtée à Constantinople, entre les princes et l'Empereur; mais on avait ajouté, à la suite du même traité, que l'Empereur s'engageait à suivre lui-même l'expédition des Chrétiens, à la tête de nombreuses troupes, et qu'il prêterait secours aux princes dans toutes les choses dont ils auraient besoin. Ceux-ci tinrent donc conseil à ce sujet, et répondirent ensuite aux députés que l'Empereur avait violé le premier les conventions auxquelles il avait souscrit; que c'était donc avec justice qu'il n'obtenait pas ce dont les princes avaient pu s'emparer en exécution du même traité; car, ajoutèrent-ils, il ne serait pas juste de persévérer à demeurer fidèles envers celui qui a manqué à tous ses engagements. L'Empereur s'était obligé envers nos princes à rassembler ses armées et à marcher immédiatement à leur suite; il avait en outre promis d'entretenir de continuelles relations avec eux, par mer et par ses vaisseaux, et de leur faire fournir en abondance, sur toute la route, toutes les denrées dont ils pourraient avoir besoin; cependant il avait négligé frauduleusement d'accomplir ses promesses, quand il lui eût été extrêmement facile de les faire exécuter. En conséquence, et quant à ce qui s'était passé à Antioche, comme ils jugeaient qu'ils étaient complètement dans leur droit, les princes voulurent que la chose demeurât ainsi qu'elle avait été réglée, et que celui auquel ils avaient, librement et d'un commun accord, fait la concession de cette ville, en demeura en possession, pour en jouir lui et ses héritiers à perpétuité. Les députés de l'Empereur insistèrent cependant pour engager les princes à attendre avec leur armée l'arrivée de leur maître, faisant tous ses efforts pour leur persuader qu'il ne manquerait pas d'arriver au commencement de juillet, et ajoutant encore qu'il ferait donner de riches présents à chacun des princes, et que, dans sa libéralité, il accorderait aussi aux gens du peuple une bonne solde, avec laquelle chacun aurait de quoi se soutenir honorablement. Les princes délibérèrent encore sur ces propositions et se partagèrent entre différents avis. Le comte de Toulouse jugea qu'il serait utile d'attendre l'arrivée d'un si grand souverain, soit qu'il comptât, en effet, sur l'accomplissement de ses promesses, soit qu'il saisît avec plaisir cette occasion de retenir ses collègues et le peuple chrétien, jusqu'au moment où il lui serait enfin possible de s'emparer de la ville qu'il assiégeait, car il redoutait la honte et l'ignominie qui pourraient rejaillir sur lui, s'il se voyait contraint d'abandonner son entreprise avant de l'avoir menée à bien. Le parti contraire paraissait de beaucoup préférable aux autres princes, et ils aimaient mieux poursuivre leur route et marcher sans retard à l'accomplissement des vœux pour lesquels ils avaient déjà supporté tant de fatigues. Il leur paraissait surtout convenable d'éviter les fraudes et les artifices de l'Empereur, dont ils avaient eu si souvent à se plaindre, plutôt que de se laisser envelopper de nouveau dans le labyrinthe de sa politique tortueuse, et d'avoir ensuite grande peine à s'en débarrasser. Cette diversité d'opinions fit naître de vives disputes entre les princes, et il leur fut impossible de s'entendre pour concilier des désirs contraires. Le gouverneur de Tripoli en profita: il avait d'abord offert des sommes considérables pour que l’armée chrétienne levât le siège d'Archis et consentît à s'éloigner de ses frontières; mais lorsqu'il connut le schisme qui régnait dans le camp, non seulement il refusa de donner l'argent qu'il avait promis, mais, en outre, il fit ses dispositions pour marcher contre nos troupes et tenter le sort des combats. Les princes en furent instruits, et, après avoir tenu conseil, ils laissèrent en arrière l'évêque d'Albar avec quelques autres hommes considérables qu'ils chargèrent de la défense de leur camp, sous les murs d'Archis; puis ils se préparèrent à la guerre, remirent l'ordre dans leurs bataillons, et, après avoir bien disposé toutes choses, ils conduisirent leur armée du côté de Tripoli.

 

Arrivés près de la ville, ils trouvèrent le gouverneur qui s'était porté en dehors des murs, à la tête de tous les habitants; ceux-ci s'étaient organisés en troupes d'infanterie et de cavalerie; ils tenaient un bon ordre de bataille et attendaient, avec assurance, l'arrivée des Chrétiens. Comme pendant deux mois consécutifs, et même un peu plus, le comte de Toulouse avait perdu son temps sous les murs d’Archis, sans obtenir aucun résultat, les gens de Tripoli commençaient à le regarder d'un œil de mépris; de jour en jour ils avaient appris à moins redouter notre armée, et pensaient, en voyant des troupes montrer si peu de vigueur, qu'elles avaient perdu ce courage et cette force qu'ils avaient tant entendu vanter. Cependant, aussitôt que les Chrétiens furent arrivés auprès de la ville et se trouvèrent en présence de leurs ennemis rangés en ordre de bataille, ils s'élancèrent sur eux avec ardeur, rompirent leurs cohortes dès le premier choc, les mirent en déroute et les poursuivirent vivement, pour les contraindre à chercher un refuge derrière leurs remparts. Ils leur tuèrent sept cents hommes et n'en perdirent cependant que trois ou quatre de leur côté. Le 9 avril, l'armée célébra les fêtes de Pâques, près de Tripoli.

 

Après avoir remporté cette victoire, les princes rentrèrent dans leur camp. Le peuple recommença alors à demander à grands cris qu'on abandonnât ce siège funeste, et qu'on se remît en route pour Jérusalem, objet des désirs de tous les Chrétiens. A force d'instances, ils obtinrent enfin ce qu'ils demandaient. On mit le feu au camp; le duc et le comte de Flandre, le comte de Normandie et Tancrède furent les premiers à se montrer favorablement disposés; ils abandonnèrent le siège d'Archis en dépit du comte de Toulouse, qui fit de vains efforts pour les retenir, et dirigèrent la marche de leurs troupes vers Tripoli, pour suivre la route qui devait les mener à Jérusalem. Ceux mêmes qui avaient accompagné le comte dès le principe étaient alors les plus empressés à suivre le mouvement de l'armée. Ils l'abandonnèrent à l'envi les uns des autres, pour marcher sur les pas des princes, et le comte, voyant qu'il ni était tout à fait impossible de les retenir par prières ou par promesses, se fit de nécessité vertu, et suivit le mouvement général, quelque regret qu'il en éprouvât.

 

Après une marche de vingt milles, ils établirent leur camp en face même de la ville de Tripoli. Le gouverneur de cette place, qui faisait dans ce pays les affaires du calife d'Égypte, renonçant aux prétentions arrogantes qui lui avaient persuadé naguères qu'il pourrait traiter de pair avec nos princes, et se connaissant mieux maintenant, leur envoya une députation qui vint offrir quinze mille pièces d'or, apportant en même temps des présents en chevaux, en mulets, en soiries, en vases précieux, et promettant aussi de rendre la liberté à tous ceux des Chrétiens qu'on retenait prisonniers; il obtint, à ces conditions, que notre armée se retirerait de sa province et qu'elle respecterait, sur son passage, les trois villes qui formaient le ressort de son gouvernement, savoir, Archis, Tripoli[13] et Biblios[14], ainsi que leurs dépendances. Il envoya en outre, aux Chrétiens, du gros et du menu bétail et toutes sortes de vivres en grande abondance, pour éviter que le défaut de subsistances les portât à ravager les campagnes ou les propriétés des laboureurs.

 

Quelques fidèles de Syrie, qui habitaient le mont Liban, lequel domine, du côté de l'orient, toutes les villes que je viens de nommer, et dont la cime s'élève jusques aux cieux, vinrent les féliciter sur leur passage, et leur témoigner de tendres sentiments de fraternité. Les Croisés s'adressèrent à eux comme à des hommes sages et qui, de plus, avaient une connaissance exacte des localités, pour savoir quelle serait la route qui les conduirait à Jérusalem le plus sûrement et le plus commodément. Après avoir examiné sérieusement et le bonne foi les diverses routes, sous le rapport de la commodité et de la direction la plus courte, les Syriens les engagèrent à suivre les bords de la mer, qui leur offraient, en effet, la voie la plus directe, et leur assuraient, en outre, l'avantage d'avoir toujours à leur disposition les vaisseaux qui suivaient la marche de l'armée. Outre ceux que conduisait Guinemer, et sur lesquels étaient montés ses compagnons, venus avec lui de Flandre, de Normandie et d'Angleterre, comme je l'ai déjà dit, la flotte se composait encore de vaisseaux génois, vénitiens et grecs, qui venaient très souvent de Chypre, de Rhodes et des autres îles, chargés de toutes sortes de marchandises, et rendaient, par là, de grands services à nos légions. Les Croisés prirent aussi avec eux quelques guides, tant parmi les Syriens que parmi les gens au service du prince de Tripoli, et suivirent les bords de la mer, laissant sur la gauche les sommités du Liban, et, après avoir passé Biblios, ils dressèrent leur camp sur la rive d'un fleuve, près d'un lieu nommé Maus. Ils s'y reposèrent un jour entier pour attendre les gens faibles et tous ceux qui, par un motif quelconque, ne pouvaient suivre la marche de l'armée.

 

Le troisième jour, ils allèrent établir leurs tentes auprès de la ville de Béryte[15], sur les bords du fleuve qui baigne les murs de cette place. Le gouverneur leur envoya de l'argent et des vivres en quantité suffisante, pour obtenir qu'on épargnât les environs et les arbres, et ils y passèrent la nuit. Le jour suivant, ils arrivèrent à Sidon[16] et s'y reposèrent, ayant toujours soin de profiter du voisinage des eaux. Je ne saurais dire par quel excès de présomption celui qui commandait dans cette ville se résolut à ne montrer aucun empressement à bien recevoir les Croisés. Se confiant légèrement aux forces dont il pouvait disposer, il essaya même d'inquiéter les mouvements de notre armée, et cette tentative ne lui réussit nullement provoqués par les excursions des Chrétiens, les ennemis parurent déterminés à ne pas les supporter plus longtemps; mais quelques-uns des nôtres s'élancèrent aussitôt sur eux, leur tuèrent quelques hommes et forcèrent les autres à se retirer à l'abri de leurs remparts. Dès ce moment, ils ne tentèrent plus de troubler les pèlerins, et ceux-ci passèrent tranquillement la nuit dans leur camp. Le lendemain les princes résolurent de demeurer encore, afin de donner quelque repos au peuple, et ils choisirent dans l'armée les hommes les plus intrépides pour les envoyer dans tous les environs chercher les vivres dont ils avaient besoin. Ils ramenèrent beaucoup de gros et de menu bétail, et toutes sortes d'autres provisions, et rentrèrent au camp sains et saufs, n'ayant perdu qu'un seul homme. C'était un noble nommé Gautier de Verra, qui marcha seul en avant pour chercher, sans doute, un plus riche butin, tandis que ses compagnons reprenaient le chemin de la ville. Il ne reparut plus au camp, on n'eut plus aucune nouvelle de lui, et les Croisés pleurèrent sa perte, présumant bien qu'il avait trouvé la mort.

 

Le lendemain ils se remirent en marche, traversèrent d'abord un pays couvert de rochers, puis descendirent dans une plaine, laissant sur leur droite l'antique Sarepta de Sidon[17], terre nourricière d'Élie, l'homme de Dieu; et après avoir passé le fleuve qui coule au milieu du pays, ils arrivèrent à la belle ville de Tyr, métropole de cette contrée, antique résidence d'Agénor et de Cadmus, et allèrent dresser leurs tentes auprès de cette belle fontaine des jardins, digne de l'admiration de tous les siècles, non loin du puits d'eaux vives, et au milieu de riches vergers qui s'étendaient de tous côtés et leur offraient toutes sortes d'agréments. Ils passèrent la nuit dans ces lieux; le lendemain ils poursuivirent leur route, franchirent les dangereux défilés situés entre la mer et les montagnes, dont les rochers s'avancent en saillie sur le chemin, et arrivèrent ensuite dans la plaine, au milieu de laquelle se trouve la ville d'Accon[18]. Les Croisés dressèrent leur camp, non loin de cette ville, sur les bords du fleuve qui l'arrose. Le gouverneur et les habitants leur offrirent des présents, et ils eurent aussi la faculté d'acheter toutes sortes de marchandises, à de bonnes conditions; le commandant se montra très bien disposé pour nos princes, et se lia d'amitié avec eux; il leur promit même, s'ils pouvaient s'emparer de Jérusalem dans l'espace de vingt jours, et s'établir sans contestation dans le pays, ou triompher des forces des Égyptiens, de leur livrer la ville d'Accon sans aucune résistance.

 

En partant de là, les Chrétiens laissèrent sur leur gauche la Galilée, passèrent entre le mont Carmel et la mer, et arrivèrent à Césarée, métropole de la seconde Palestine, anciennement appelée Tour de Straton. Ils établirent leur camp sur les bords de la rivière qui sort des étangs voisins, à deux milles, environ de la ville, et y célébrèrent les fêtes de la Pentecôte, le 28 juin. Après une journée de repos, ils se remirent de nouveau en route, laissant sur leur droite les villes maritimes d'Antipatris[19] et de Joppé[20], et, s'avançant à travers une vaste plaine, ils traversèrent l'Eleuthère[21], et arrivèrent ensuite à Lydda[22], l'ancienne Diospolis, où l'on montre encore aujourd'hui le glorieux sépulcre de l'illustre martyr George, dans lequel on voit qu'il repose dans le Seigneur. Le très-pieux et très-orthodoxe empereur des Romains, Justinien, de célèbre mémoire, avait fait construire une église en l'honneur de ce saint martyr, et avait montré en cette circonstance beaucoup de zèle et de dévotion. Les ennemis, lorsqu'ils furent instruits de la prochaine arrivée des Chrétiens, firent raser cette église jusqu'au sol, craignant que les Croisés ne voulussent s'emparer des poutres qui étaient d'une extrême longueur, et les convertir en machines et en instruments de guerre pour faire le siège de leur ville. Nos princes ayant appris qu'il y avait dans le voisinage une noble ville appelée Ramla, détachèrent en avant cinq cents cavaliers commandés par le comte de Flandre, avec ordre de se porter de ce côté, et de chercher à s'assurer des dispositions des habitants. Ils se rapprochèrent de la ville, et, voyant que personne ne se présentait sur les remparts, et que les portes étaient ouvertes, ils entrèrent sans obstacle, et ne trouvèrent presque personne. En effet, les habitants de Ramla, ayant appris l'arrivée des Chrétiens, étaient sortis de la ville la nuit précédente, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et tous ceux qui composaient leurs maisons. Le comte envoya aussitôt des exprès au camp des princes, pour les inviter à venir le rejoindre sans délai. Après avoir fait leurs prières, selon l'usage, les Croisés se rendirent dans la ville, où ils trouvèrent en grande abondance du grain, du vin et de l'huile, et y demeurèrent pendant trois jours. Ils nommèrent évêque de cette église un certain Robert, originaire de Normandie et de l'évêché de Rouen, et lui conférèrent en toute propriété et pour toujours les deux villes de Lydda et de Ramla, ainsi que leurs dépendances, consacrant en toute dévotion à l'illustre martyr les prémices de leurs travaux.

 

Cependant les habitants de Jérusalem, instruits fréquemment par leurs exprès de la marche de nos troupes, et sachant bien que cette immense multitude de Chrétiens qui s'avançait vers eux avait principalement pour objet de s'emparer de leur ville, s'occupaient avec le plus grand zèle et avec toute l'activité possible du soin de la fortifier, et faisaient tous leurs efforts pour rassembler de toutes parts et faire ensuite transporter dans la ville de nombreux approvisionnements en denrées, en armes de toutes sortes, en bois, en fer, en acier, et enfin les divers objets qui peuvent être de quelque utilité dans une place assiégée. Le prince égyptien, qui, dans le cours de cette même année, était parvenu, en s'y donnant beaucoup de peine, à expulser les Turcs de Jérusalem et à s'en rendre maître, ordonna de réparer les tours et les murailles avec la plus grande activité, aussitôt qu'il apprit que l'armée chrétienne venait de quitter Antioche. Afin de s'assurer de la fidélité et de la bienveillance des citoyens, il prescrivit avec beaucoup de libéralité qu'on leur payât une bonne solde sur son propre trésor, et leur remit à perpétuité les tributs et les charges diverses auxquelles ils étaient assujettis. Les habitants, soit pour travailler eux-mêmes à leur propre défense, soit pour mériter les privilèges et les franchises qui leur étaient accordés, s'empressèrent d'obéir aux ordres de leur souverain; ils convoquèrent tous les citoyens des villes voisines, et firent entrer à Jérusalem un grand nombre d'hommes forts et adroits, parfaitement bien armés. Puis ils se rassemblèrent tous dans le vestibule de la mosquée, qui était extrêmement vaste, et résolurent, pour mieux s'opposer à l'arrivée des armées chrétiennes, de mettre à mort tous les fidèles qui habitaient dans la ville, de renverser de fond en comble l'église de la Sainte-Résurrection et le sépulcre du Seigneur, afin que les Croisés renonçassent à leur projet de s'approcher de la ville, ou même d'y entrer, soit pour y visiter leurs frères, soit pour faire leurs prières dans les lieux saints. Cependant, comme ils apprirent qu'une telle conduite exciterait contre eux les haines les plus violentes, et irriterait les peuples Croisés au point de les animer plus vigoureusement à l'entière destruction des habitants, ils changèrent d'avis, et enlevèrent de vive force aux fidèles tout leur argent et tout ce qu'ils pouvaient posséder; en outre ils exigèrent une somme de quatorze mille pièces d'or, tant du patriarche alors existant que des habitants de la cité et des monastères des environs. Les patrimoines des fidèles n'auraient pas suffi à payer une si forte somme: le vénérable patriarche se vit donc obligé, pour se la procurer, et pour soulager d'une manière quelconque sa misère et celle de son malheureux peuple, de se rendre dans l’île de Chypre, et de mendier auprès de ses frères pour en obtenir des aumônes et de pieuses largesses, qu'il envoyait ensuite au peuple de Dieu qui habitait à Jérusalem et dans les environs, pour le défendre de le famine et le secourir dans son affliction.

 

Nos ennemis ne s'en tinrent pas là; après avoir enlevé au peuple tout ce qu'il possédait à force de vexations et de tortures, ils chassèrent tous les hommes de la ville, et n'y laissèrent que les vieillards, les malades, les femmes et les enfants. Ces malheureux, exilés jusqu'à l'arrivée de notre armée, vécurent cachés dans les bourgs et villages du voisinage, attendant la mort de jour en jour, et n'osant rentrer dans la ville. Au dehors même, ils n'avaient ni plus de sûreté, ni plus de repos, au milieu d'une population de persécuteurs; les habitants leur témoignaient la plus grande méfiance sur la moindre de leurs actions, et en exigeaient incessamment toutes sortes de corvées honteuses et intolérables.

 

Il y avait vers le même temps, dans la cité agréable au Seigneur, un homme vénérable, illustre par sa piété, nommé Gérald: il était chef de cet hôpital, dont j'ai déjà parlé, dans lequel on donnait l'hospitalité aux pauvres qui allaient à Jérusalem pour y faire leurs prières, à quoi on ajoutait quelques secours alimentaires proportionnés aux ressources du temps et du lieu. Les citoyens s'imaginèrent que cet homme avait quelque dépôt d'argent, et, craignant qu'il ne machinât quelque entreprise pernicieuse pour le moment de l'arrivée de notre armée, ils l'accablèrent de coups et le chargèrent de fers, qui lui serraient les pieds et les mains à tel point que les articulations en furent brisées, et qu'il se trouva privé de l'usage de la plupart de ses membres.

 

Après avoir passé trois jours à Ramla, les princes y laissèrent quelques hommes pour garder la partie de la ville la mieux fortifiée, et la défendre contre toute tentative des ennemis, et se remirent ensuite en marche. Ils prirent avec eux de bons guides qui connaissaient bien le pays, et arrivèrent à Nicopolis[23], ville située dans la Palestine. Elle n'était encore qu'un village au temps où furent écrits les livres des saints Évangiles, dans lesquels elle est désignée sous le nom d'Emmaüs; le bienheureux Luc, l'évangéliste, dit qu'elle est à soixante stades de Jérusalem. Sozomène en parle en ces termes dans le sixième livre de son Historia tripartita: « Après la destruction de Jérusalem et la soumission de la Judée, les Romains donnèrent à Emmaüs le nom de Nicopolis, en commémoration de leur victoire. En avant de cette ville et sur le carrefour où l'on sait que le Christ se promena avec Cléophas, après sa résurrection, comme pour se rendre en un autre lieu, est une fontaine salutaire qui guérit les maladies des hommes et dissipe également celles des autres espèces d'animaux. Pour expliquer ce phénomène, les traditions rapportent que le Christ, sortant d'un chemin voisin, arriva vers cette fontaine, accompagné de ses disciples, et qu'il s'y lava les pieds; depuis ce moment, cette eau acquit une vertu spécifique pour guérir toutes sortes de maux ». Les Chrétiens passèrent tranquillement la nuit dans la ville d'Emmaüs, et y trouvèrent en abondance de bonnes eaux et toutes les choses nécessaires à la vie.

 

Vers le milieu de cette même nuit une députation des fidèles qui habitaient à Bethléem vint se présenter devant le due Godefroi, et le supplia avec les plus vives instances d'envoyer dans cette ville un détachement de ses troupes. Elle dit que les ennemis accouraient en foule de tous les bourgs et les lieux voisins, et qu'ils se rendaient en toute hâte à Jérusalem, tant pour s'employer à la défense de la place que pour pourvoir eux-mêmes à leur sûreté. Les députés annoncèrent que leurs concitoyens craignaient aussi que leurs persécuteurs ne vinssent de leur côté et ne détruisissent l'église, qu'ils avaient déjà rachetée si souvent, en payant des sommes considérables. Le duc accueillit avec une tendre piété la demande de ces fidèles, et leur témoigna une bienveillance toute fraternelle; il choisit dans sa troupe cent cavaliers bien armés, et leur ordonna de se rendre à Bethléem pour y porter secours à leurs frères; Tancrède fût mis à la tête de cette expédition; ils partirent sur-le-champ avec leurs guides, et arrivèrent au point du jour au lieu de leur destination. Les citoyens les reçurent honorablement, en chantant des hymnes et des cantiques sacrés; ils entrèrent dans la ville, escortés par le peuple et par le clergé; on les conduisit à l'église. Ils virent avec des transports de joie le lieu où habita la bienheureuse mère du Sauveur du monde, et la crèche ou il reposa, nourriture offerte aux heureuses créatures de cette terre. Là encore les citoyens de la ville, pleins de joie et ivres de l'excès de leur bonheur, chantèrent des cantiques consacrés aux louanges du Seigneur, et, pour célébrer leur victoire, ils firent arborer au-dessus de l'église la bannière de Tancrède.

 

Pendant ce temps ceux qui étaient demeurés à l'armée s'animaient de plus en plus du désir d'avancer vers le but de leur voyage. Comme ils se savaient tout près des lieux vénérables pour l'amour desquels ils avaient supporté tant de fatigues et bravé tant de périls depuis près de trois années, il leur fut impossible de dormir pendant toute cette nuit. Leurs vœux les plus ardents appelaient l'aurore qui leur ferait voir le terme fortuné de leur pèlerinage et leur pourrait faire espérer de toucher enfin à l'accomplissement de leurs vœux. Il leur semblait que la nuit se prolongeait au-delà de son cours ordinaire et qu'elle usurpait injustement sur le jour trop tardif à paraître. Dans l'ardeur qui les animait, tout délai leur paraissait dangereux à la fois et plein d'horreur, et l'on voyait en ce moment se vérifier ce proverbe que rien ne va assez vite au gré d'un cœur qui désire, et que tout retard accroît la vivacité de ses vœux.

 

Dès qu'on eut appris dans le camp que des députés de Bethléem avaient été introduits auprès du duc de Lorraine, et qu'il venait de les renvoyer avec des hommes de sa troupe pour aller porter secours à cette ville, les gens du peuple, sans attendre la permission de s'avancer, sans se donner le temps de voir paraître le jour qui eût pu favoriser leur marche, se lèvent au milieu même de la nuit, s'encouragent les uns les autres, se plaignent des retards qu'on leur impose, et se mettent en route, en dépit des ordres des princes. Ils s'étaient déjà portés un peu en avant, lorsqu'un homme noble et vaillant, Gaston de Beziers, prenant avec lui une trentaine de cavaliers et se séparant du reste de la troupe, poussa du côté de Jérusalem; l'aurore commençait à poindre, et Gaston poursuivit sa marche pour voir s'il ne trouverait pas dans les environs de la ville quelques troupeaux de gros ou de menu bétail qu'il lui fût possible d'enlever et de ramener au camp. En effet, lorsqu'il se trouva arrivé assez près de la ville, il rencontra des bestiaux qui étaient gardés par quelques bergers, et ceux-ci, dès qu'ils virent arriver des hommes armés, prirent la fuite, remplis d'épouvante et se retirèrent à Jérusalem. Gaston, s'étant emparé des bestiaux demeurés sans gardiens, avait repris le chemin du camp, lorsque les citoyens de la ville, avertis par les cris des bergers, coururent aux armes, et s'élancèrent à la poursuite du guerrier chrétien, pour lui enlever le butin dont il s'était emparé. Gaston cependant, redoutant le nombre de ceux qui se précipitaient sur ses traces, et cherchant à leur échapper par la fuite, se sauva vers une colline et s'arrêta sur le sommet avec son escorte: tandis qu'il attendait pour voir le tour que prendraient les choses, Tancrède revenant de Bethléem avec les cent cavaliers qu'il y avait conduits, et pressant sa marche pour rentrer dans le camp, vint à passer dans la vallée qui se trouvait au pied de la même colline, et Gaston lui raconta aussitôt ce qui venait de lui arriver. Ils réunirent leurs forces, rebroussèrent chemin et se mirent à poursuivre les habitants de Jérusalem, qui emmenaient leurs bestiaux. Ils les atteignirent avant qu'ils eussent pu rentrer dans la ville, les attaquèrent vivement, leur tuèrent plusieurs hommes, mirent les autres en fuite, reprirent une seconde fois leur butin, et retournèrent au camp, remplis de joie. Comme on leur demandait où ils avaient pu trouver l'occasion de s'emparer de ces bestiaux, ils répondirent qu'ils les avaient pris dans la campagne même de Jérusalem. En entendant prononcer le nom de cette cité, pour laquelle ils avaient supporté tant et tant de fatigues, les Chrétiens ne purent se défendre, dans la ferveur de leur dévotion, de verser des larmes et de pousser de profonds soupirs; ils tombèrent la face contre terre, adorant et glorifiant Dieu, dont la bonté avait permis que ses fidèles le servissent honorablement et d'une manière digne d'éloges, qui avait daigné exaucer avec bienveillance les vœux de son peuple, et leur accorder, selon leurs désirs, l'insigne faveur d'arriver enfin dans ces lieux, objet de leurs plus ardentes espérances. Alors s'étant un peu avancés, ils contemplèrent de près la cité sainte, versant des larmes de joie et de piété, poussant de profonds gémissements, marchant à pied et la plupart d'entre eux sans chaussure: ils poursuivirent leur route avec la plus vive ardeur, s'arrêta cent tout à coup en face même de la ville, et dressèrent leur camp dans l'ordre que les principaux chefs de l'armée avaient déterminé, et que chacun d'eux leur indiqua. Ainsi se trouvèrent accomplies les prédictions du prophète; ainsi les paroles du Seigneur se convertirent en un événement historique: Isaïe avait dit: « Réveillez-vous, réveillez-vous, levez-vous, Jérusalem. Sortez de la poussière, levez-vous, asseyez-vous, ô Jérusalem: rompez les chaînes de votre con, fille de Sion, captive depuis si longtemps[24] !».



[1] Tout vice de l’âme attire des reproches d’autant plus éclatants que celui qui s’y livre est plus illustre.

[2] Ou Hézas.

[3] Aujourd’hui Rawendus, sur une montagne escarpée.

[4] Peut-être Biro ou Al-Bir sur l’Euphrate.

[5] Entre Hamath et Alep.

[6] Ou Archas; aujourd’hui Arka.

[7] Ezéchiel, chap.27

[8] Ibid v.II

[9] Gabala dans Strabon et Pline, Gavala dans la table de Peutinger, et aujourd'hui Dschebaïl. On y voit encore les restes d'un amphithéâtre. M. Michaud se trompe, à mon avis, lorsqu'il conjecture que c'est le Giblim de la bible, où l'on embarquait les bois du Liban qu'on envoyait h Salomon. (Histoire des Croisades, tom. I, P.345). Ce Giblim est beaucoup plutôt, je pense, l'ancienne Biblos ou Biblios, dite aussi aujourd'hui Gebal, Gebaïl, Dschebail, entre Tripoli et Béryte.

[10] La Balanea des anciens, Balanias d'Abulféda, aujourd'hui Bancas.

[11] Aujourd'hui Merkab.

[12] Aujourd'hui Merakia.

[13] Aujourd'hui Tarbolos ou Trablos.

[14] Aujourd'hui Gebaïl ou Dschebaïl.

[15] Aujourd'hui Bairouth ou Barouth.

[16] Aujourd'hui Saïd ou Seïd.

[17] Aujourd’hui Sarfend.

[18] L'ancienne Polémaïs, aujourd'hui Saint-Jean-d'Acre.

[19] Fondée par Hérode, sur l’emplacement de l'ancien bourg de Caphar-Saba, et nommée Antipatris en l'honneur de son père Antipater. Elle est à quelques lieues de la mer, et Guillaume de Tyr la confond ici, comme ailleurs, avec la ville d'Arsur, ou Arsuf, qui est en effet an bord de la mer, et correspond probablement à l'ancienne Apollonia. C'est de cette dernière qu'il veut parler.

[20] Jaffa.

[21] Rivière qui se jette dans la mer près d'Arados, et que Guillaume, on ne sait comment, place ici beaucoup plus au sud.

[22] Aujourd’hui Loddo ou Ludd.

[23] Aujourd'hui Cubeïh; comme elle portait anciennement le nom d'Emmaüs, Guillaume de Tyr l'a confondue avec le village d'Emmaüs de l'Évangile; c'est une erreur grave: Nicopolis on Emmaüs, ville assez considérable, était à 176 stades de Jérusalem, tandis qu'Emmaüs, simple village, n'en était, comme le dit saint Luc, qu'à soixante stades. Du reste, cette erreur se rencontre dans un grand nombre d'ouvrages anciens et modernes.

[24] Isaïe, chap.51, v.17; chap.52, v.2

 

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