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HISTOIRE

DES CROISADES

Guillaume de Tyr

 

LIVRE QUATRIÈME

 

Occupation d'Édesse par Baudouin. - Arrivée de la grande armée des Croisés devant Antioche. - Siège d'Antioche. - Famine et souffrances des Croisés.

 

TANDIS que Tancrède conquérait et subjuguait toute la Cilicie par la force de son bras, lorsque la grande armée fut arrivée à Marésie, ainsi que je l'ai déjà dit, Baudouin, qui n'était venu la rejoindre que pour voir son frère et s'assurer de sa convalescence, se sentit bientôt dévoré d'un feu nouveau : animé par les succès de Tancrède, et jaloux d'une gloire qu'on célébrait de toutes parts, il convoqua ses compagnons et leur proposa de partir une seconde fois, pour tenter de nouvelles aventures. Mais ceux qu'il sollicitait si vivement avaient appris la conduite qu'il avait tenue avec Tancrède sous les murs de Tarse, dans son orgueilleuse confiance en la supériorité de ses forces, et ils craignaient de s'engager avec lui dans une autre entreprise ; car il était devenu l'objet d'une haine à peu près générale, en juste punition de cette faute ; et si le respect que l'on portait au duc ne l'eût empêché , Bohémond et les siens n'eussent point laissé impunie l'injure qu'il avait faite à Tancrède. Il trouva donc peu de gens disposés à s'associer à lui. Son frère, serviteur fidèle de Dieu, le réprimanda sévèrement, Baudouin alors, reconnaissant en toute humilité combien il était coupable, promit de donnera l'illustre guerrier une satisfaction proportionnée à l'offense, et, comme cette faute était venue de suggestions étrangères, plus encore que d'un mouvement qui lui fût propre, car une semblable conduite était pou dans les habitudes de son caractère, il obtint enfin indulgence, et se réconcilia avec tout le monde ; c'était d'ailleurs un homme recommandable en tout point, et dès ce moment on n'entendit jamais dire rien de semblable sur son compte.

 

Il avait pour intime ami un certain noble Arménien, nommé Pancrace, qui, échappé des prisons de l'empereur, l'avait rejoint à Nicée, s'était lié avec lui et ne l'avait pas quitté depuis cette époque : Pancrace était habile au maniement des armes ; mais on le disait plein de ruse et de perversité. Cet homme insistait vivement auprès de Baudouin, et le sollicitait sans relâche de prendre avec lui quelques troupes et de parcourir le pays, assurant qu'il serait facile de le soumettre avec un petit nombre de guerriers. Enfin, Baudouin ayant rassemblé deux cents cavaliers, et un assez fort  détachement de fantassins, qu'il mit sous la conduite de Pancrace, ils s'acheminèrent vers le nord et entrèrent dans un pays très-riche. Il était habité par des Chrétiens, serviteurs du vrai Dieu ; mais le petit nombre d'infidèles qui occupaient les places fortes  leur interdisaient le maniement des armes,  et les  traitaient au gré de leurs caprices.

 

Cependant, comme les Chrétiens avaient en horreur la domination des infidèles, dès que Baudouin entra dans leur pays, ils lui livrèrent les places, et en peu de jours il occupa toute la contrée, jusqu'au grand fleuve de l'Euphrate. Son nom devint bientôt si redoutable à tous les ennemis dont il était environné, qu'ils abandonnaient volontairement les places même les mieux fortifiées, et prenaient la fuite, sans que personne les poursuivît. En même temps, les fidèles qui avaient si bien accueilli Baudouin se rassuraient par sa présence et prenaient confiance en leurs forces, si bien qu'on pouvait dire d'eux ce que dit le prophète : « Qu'un seul en battait mille, et que deux en faisaient fuir dix mille.[1] » Et ce n'était pas seulement le peuple qui se dévouait ainsi à Baudouin ; les princes Chrétiens qui habitaient dans ces contrées se confédérèrent aussi avec lui, et coopérèrent au succès de ses entreprises, en lui fournissant des forces et en lui rendant hommage.

 

Au bout de quelques jours, la renommée de Baudouin se répandit de tous côtés, célébrant le nom et les œuvres de cet homme magnifique, exaltant sa valeur, sa foi, et la force de son âme. Ces nouvelles parvinrent aux citoyens d'Edesse, et bientôt toute la ville retentit du bruit de ses exploits ; on n'y parla plus que de cet illustre prince, sorti de l'armée des Chrétiens pour venir arracher ses frères à la servitude et leur rendre la liberté. Dès ce moment, ceux qui gouvernaient cette ville, aussi bien que les vieillards dépositaires de tonte l'autorité publique, se hâtèrent de lui envoyer des lettres, et de lui adresser des députés, pour l'inviter de vive voix à se rendre auprès d'eux. Edesse, illustre métropole de la Mésopotamie, est appelée de son autre nom, Rhagès. C'est dans cette ville que le vieux Tobie envoya le jeune Tobie, son fils, pour redemander à Gabel, son parent, dix talents d'argent qu'il lui avait prêtés dans son enfance.

 

Aussitôt après la passion de Notre-Seigneur, les citoyens de cette ville avaient reçu la salutaire doctrine du Christ, par les soins de Thaddée, l'apôtre : ils se montrèrent dignes en tout point et des prédications d'un tel missionnaire, et de la lettre que le Sauveur leur avait écrite, et qu'il avait envoyée à leur roi Abgar, ainsi qu'on peut le voir dans le premier chapitre de l'Histoire Ecclésiastique, écrite par Eusèbe de Césarée[2]. Dans la suite, ils persévérèrent avec constance dans la foi qui les avait éclairés dès le principe, au temps même des premiers apôtres, et ne subirent le joug des infidèles qu'en ce qu'ils étaient contraints de leur payer annuellement des tributs, et se trouvaient souvent obligés de racheter leurs champs, leurs vignes et toutes leurs propriétés, situées en dehors de la ville, des exactions auxquelles elles étaient continuellement en butte. Dans la ville, cependant, nul n'eût osé habiter s'il n'était compté parmi les fidèles. Seule entre toutes les villes de ce pays, Edesse, conservant son innocence primitive, demeura toujours exempte de la souillure des infidèles qui occupaient depuis longtemps toutes les provinces environnantes : elle n'avait jamais été subjuguée, jamais elle n'avait souffert dans ses murs aucun habitant qui ne professât la même foi ; mais les habitants des villes et des places fortes voisines ne cessaient de lui susciter toutes sortes de vexations ; les citoyens n'avaient pas la permission de sortir de l'enceinte où ils étaient renfermés, et ne pouvaient par conséquent suivre les affaires qui les auraient appelés hors de  murs.       

 

Cette ville était à cette époque gouvernée par un certain Grec, accablé d'années, n'ayant point d'enfants, et qui y avait été envoyé en qualité de gouverneur,  à l'époque où toute la province était sous la domination de Constantinople[3]. Les Turcs étant survenus avant que le terme assigné à la durée de son gouvernement fût expiré, il s'était vu forcé de demeurer dans la ville, et avait continué d'y exercer son autorité, soit parce qu'il, lui avait été impossible     de retourner chez lui, soit parce que le peuple ne l'avait point forcé à se démettre de l'administration.

 

C'était cependant un chef inutile, incapable de défendre ses sujets et d'assurer leur repos. Tous les citoyens se réunirent donc avec empressement, et du consentement de ce gouverneur, pour envoyer des députés au seigneur Baudouin, et le supplier de venir leur apporter  quelque soulagement à leurs maux, Baudouin, informé des désirs du peuple et des principaux citoyens , se rendit à leurs vœux, après avoir tenu conseil avec les siens, il fit ses préparatifs de départ et traversa l'Euphrate, accompagné de quatre-vingts cavaliers seulement, laissant sur l'autre rive tout le reste de sa troupe, pour veiller à la garde des places fortes et des villes dont il s'était emparé. Les Turcs qui habitaient en-deçà de l'Euphrate, instruits de sa prochaine arrivée, se disposèrent à lui tendre des embûches. Pour échapper à leurs entreprises, Baudouin dirigea sa marche vers une ville fortifiée, qui se trouvait sur son chemin, et qui était gouvernée par un Arménien ; il y arriva sans accident, et celui-ci l'accueillit et lui donna l'hospitalité avec bonté. Il m y demeura en repos pendant deux jours, n'osant poursuivre sa route. Les Turcs qui pendant ce temps s'étaient tenus en embuscade, fatigués d'une trop longue attente, arrivèrent en force et vinrent subitement déployer leurs étendards sous les murailles de la ville, après avoir enlevé dans les pâturages voisins tout ce qu'ils y trouvèrent. Les nôtres étaient en trop petit nombre pour oser tenter une sortie, et demeurèrent étroitement enfermés dans la place. Enfin, le troisième jour, les Turcs partirent et retournèrent chez eux, Baudouin de son côté se remit en route, et arriva à Edesse : le gouverneur de la ville sortit pour aller à sa rencontre avec tout le clergé et tout le peuple, au son des trompettes et des tambours ; les m habitants chantaient des hymnes et des cantiques sacrés, et le reçurent en lui rendant les plus grands honneurs, avec la bienveillance la plus empressée.

 

Cependant le gouverneur, qui lui-même l'avait fait inviter à venir, Voyant la faveur publique et tous les témoignages de reconnaissance se porter vers le nouveau venu, commença à éprouver en secret des sentiments de jalousie, et voulut se rétracter des termes de la convention qu'il avait proposée d'abord. En engageant Baudouin à se rendre à Edesse, le gouverneur avait décrété que tant que lui-même demeurerait en vie, Baudouin serait admis à participer par moitié à tous les revenus, tributs et impôts qui appartenaient à la ville, et qu'après sa mort il en jouirait à lui seul et entièrement ; mais bientôt ayant changé d'avis, il se restreignit à offrir à Baudouin, s'il voulait se charger de défendre la ville et ses habitants de l'agression des Turcs, et les garantir de tout acte de violence, de lui allouer annuellement, pour prix de ses travaux, une récompense honnête, qui serait déterminée d'après l'avis d'hommes équitables. Baudouin rejeta avec mépris des propositions qui devaient l'assimiler à un soldat recevant une paye journalière, et se disposa à repartir. Mais les citoyens, dès qu'ils eurent connaissance de sa résolution, se hâtèrent d'aller trouver le gouverneur et l'invitèrent avec les plus vives instances à ne point souffrir le départ d'un prince si grand et si nécessaire à l'affranchissement de la ville, l'engageant en même temps de la manière la plus pressante à observer fidèlement les premières conventions, afin que les habitants pussent entrer en jouissance du repos qu'ils avaient espéré. Le gouverneur voyant que le peuple et les principaux citoyens exprimaient à l'envi les mêmes vœux, et jugeant qu'il pourrait être dangereux pour lui de s'opposer plus longtemps aux sentiments d'affection que Baudouin leur inspirait, et aux demandes qu'ils faisaient en sa faveur, se résolut, bien malgré lui et en conservant toujours sa méfiance, à donner enfin son consentement : il chercha à couvrir ses premiers délais d'un prétexte quelconque, adopta Baudouin pour fils en présence de tous les citoyens, le combla de présents, lui conféra solennellement Je droit de prendre une égale part à tous les revenus publics, tant que lui-même vivrait, et celui de lui succéder pleinement, â son décès. Le peuple se réjouit beaucoup de ces arrangements, et mit tout son espoir en Baudouin. Depuis ce moment, les citoyens comptant toujours sur la protection de leur nouveau seigneur, réclamèrent beaucoup plus librement que de coutume contre les vexations que le gouverneur leur avait fait endurer, et ils formèrent même le projet d'en tirer vengeance, dès qu'ils trouveraient un moment et une occasion favorables, ainsi qu'on put s'en convaincre par les évènements qui eurent lieu dans la suite.

 

Il y avait auprès d'Edesse une ville très-ancienne et extrêmement forte, nommée Samosate. Elle était gouvernée par un infidèle, Turc de naissance, appelé Baldouk, vaillant guerrier, mais homme rusé et méchant. Il ne cessait de tourmenter de toutes manières les citoyens d'Edesse, en exigeait de fréquents tributs, établissait des impôts sur leurs champs, les soumettait à toutes sortes de corvées, et pour exercer plus sûrement toutes ces vexations, il se faisait donner des enfants en otages, les traitait avec la plus grande inhumanité et s'en faisait servir comme par de vils esclaves. Fatigués de tant de persécutions, les citoyens d'Edesse se jetèrent aux pieds de Baudouin, et, en pleurant, le supplièrent d'une commune voix de daigner les mettre à l'abri de toute ces indignités et de prendre les moyens les plus convenables pour faire rendre les enfants qu'on retenait en captivité. Baudouin résolut d'accueillir favorablement cette première demande et de s'assurer ainsi l'affection et la bienveillance du peuple. En conséquence il convoqua les citoyens, leur fit distribuer des armes, sortit de la ville avec une forte troupe, et se rendit sous les murs de Samosate. Pendant quelques jours il livra de fréquents assauts et attaqua la place avec beaucoup de vigueur ; mais les Turcs qui y étaient renfermés et qui avaient toute confiance en la solidité de leurs fortifications, résistaient aussi très-vaillamment: Baudouin, voyant que son entreprise n'avançait pas, laissa un détachement de soixante et dix soldats dans une position voisine de la place et un peu fortifiée, en les chargeant de ne laisser aucun repos aux assiégés et de se tenir constamment en embuscade, et lui-même retourna à Edesse.

 

Cependant les citoyens de cette ville, voyant que Baudouin était plein de vaillance et que toutes choses prospéraient entre ses mains, jugèrent qu'il était injuste qu'un homme complètement inutile fût l'égal en pouvoir et en richesses de celui qui, par ses bons services, en délivrant la ville et en lui rendant la tranquillité, avait seul mérité de posséder les trésors et de disposer de tout à son gré. Ils firent donc venir Constantin, homme noble et puissant, qui habitait dans les montagnes voisines, où il occupait des places très-fortes[4] et résolurent, après avoir tenu conseil avec lui, de mettre à mort leur gouverneur et de reconnaître à sa place le seigneur Baudouin, pour chef et unique prince de la ville. Le gouverneur était détesté ajuste titre de tous les habitants; on disait qu'il ne cessait de les accabler de toutes sortes de calomnies, et qu'il leur extorquait par la violence leur or, leur argent et tout ce qu'ils avaient de précieux ; si quelqu'un tentait de lui résister, aussitôt il donnait de l'argent pour exciter contre lui les haines et les fureurs des Turcs ; enfin, non seulement tout le monde avait à redouter la dévastation ou l'incendie de ses vignes, de ses moissons et de ses jardins, l'enlèvement de ses bestiaux de toute espèce, mais encore tous les citoyens étaient fréquemment en danger de perdre la vie.

 

Les habitants se réunirent donc avec empressement, et se rappelant les maux qu'ils avaient soufferts, espérant que leur nouvel hôte leur donnerait plus de moyens d'obtenir enfin une  liberté  depuis  longtemps désirée, ils prirent secrètement les armes, allèrent assiéger vivement la tour dans laquelle résidait le gouverneur et firent les plus grands efforts pour la renverser. Celui-ci, reconnaissant à ces témoignages de la fureur du peuple un juste retour de l'indignation qu'il avait excitée par sa conduite, fit appeler Baudouin en toute hâte, et, tremblant pour ses jours, lui ouvrit ses trésors et le supplia d'intercéder en sa faveur auprès du peuple. Baudouin, après avoir cherché de bonne foi à détourner les citoyens de leur entreprise et à empêcher toute violence, voyant qu'il ne pouvait y parvenir et que l'irritation publique allait toujours croissant, retourna une seconde fois vers le gouverneur, l'avertit de tout ce qui se passait, et le pressa vivement de prendre au plus tôt un moyen quelconque de pourvoir à sa sûreté. Le gouverneur, comme tout homme qui désespère, cherchant le remède où il n'était point, jeta aussitôt une corde par la fenêtre et tâcha de descendre avec ce point d'appui mais avant d'être arrivé à terre, il était percé de mille flèches, et il tomba mort aussitôt. Son corps, privé de vie, fut traîné sur la place publique, on en sépara la tête, et la fureur que Je peuple avait conçue contre lui ne fut qu'à peine assouvie. Le lendemain Baudouin fut proclamé seigneur, malgré lui et quoiqu'il s'en défendît ; tous les citoyens le reconnurent en cette qualité et lui prêtèrent corps pour corps serment de fidélité : on le conduisit solennellement et avec tous les honneurs possibles à la citadelle de la ville, on lui livra tous les trésors et les immenses richesses que le gouverneur avait depuis longtemps amassés, et la tranquillité fut bientôt rétablie sur tous les points.

 

Cependant Baldouk, le gouverneur de Samosate, voyant que l'autorité de Baudouin s'étendait de jour en jour et qu'il était parvenu à soumettre tout le pays, lui offrit de lui vendre la ville qu'il occupait au prix de dix mille pièces d'or. Baudouin hésita beaucoup d'abord ; mais enfin, jugeant que la ville était extrêmement fortifiée et qu'il lui serait très difficile de s'en emparer, il donna la somme demandée, et reçut à son grand honneur la ville et les otages qui y étaient détenus. Cet événement lui concilia entièrement l'affection des habitants d'Edesse ; dès ce moment ils le considérèrent non seulement comme leur seigneur, mais aussi comme leur père, et se montrèrent disposés à combattre jusqu'à la mort pour sa gloire et son salut.

 

Il y avait encore dans la même province, et dans le voisinage d'Edesse, une autre ville nommé Sororgia[5], remplie d'une nombreuse population d'infidèles et gouvernée par un satrape Turc, de nom Balak. Cet homme persécutait également les habitants d'Edesse et leur suscitait toutes sortes de vexations. Ces derniers donc s'adressèrent encore à leur nouveau seigneur, et n'eurent pas de peine, à obtenir qu'il marchât avec une armée, pour aller mettre le siège devant cette place. Baudouin ayant établi son camp autour des murailles et disposé toutes ses machines de guerre en nombre suffisant, poussa les opérations du siège avec vigueur. Les citoyens de la ville voyant leur ennemi déployer une si grande énergie, peu confiants en leurs propres forces, et déjà saisis de crainte, lui envoyèrent une députation et obtinrent la paix, sous la condition de rendre la place, et avec promesse qu'ils auraient tous la vie sauve. Dès que la ville fut occupée, Baudouin y laissa les troupes nécessaires pour former une garnison, chargea l'un des chefs du soin de ses affaires, imposa un tribut annuel aux citoyens et retourna à Edesse, comblé de gloire. L'occupation de cette place rétablit une entière liberté de communication depuis Antioche jusqu'à Edesse. Elle se trouvait placée au milieu de la route, entre Edesse et l’Euphrate, et interceptait auparavant le passage.

 

Après avoir ainsi rapporté les actions du seigneur Baudouin, et ses exploits au-delà de l’Euphrate et dans les environs d'Edesse, je reprends le récit des événements qui se passaient à la grande armée.

 

Elle avait traversé des montagnes escarpées, des vallées profondes, et était arrivée à Marésie, comme je l'ai déjà dit. Cette ville était entièrement habitée par des Chrétiens, et il n'y avait qu'un petit nombre d'infidèles, qui occupaient la citadelle et gouvernaient la population au gré de leurs caprices. Ceux-ci, cependant, apprenant l'arrivée des nôtres, s'échappèrent secrètement et laissèrent les Chrétiens seuls dans la ville. Lorsque l'armée vouée à Dieu fut arrivée sous ses murs, elle dressa son camp au milieu de verts pâturages, et il fut sévèrement interdit de faire la moindre violence aux citoyens. Aussi l'armée eut-elle en grande abondance et en toute tranquillité toutes les denrées qu'elle pouvait désirer. Ou apprit bientôt, par des rapports exacts des indigènes, qu'il y avait non loin de là une autre ville, remplie de toute sortes de richesses et dans un pays beaucoup plus fertile : elle se nommait Artasie, et était occupée par les Turcs. Aussitôt, et à la suite d'un conseil commun, Robert comte de Flandre, prenant avec lui quelques nobles, savoir Robert des Rosiers et Goscelon, fils de Conon comte de Montaigu, et mille cavaliers cuirassés, se met en marche et va entreprendre le siège de la place. Les Turcs, se confiant aux fortifications de la citadelle, s'y renfermèrent et abandonnèrent la ville. Mais les Arméniens et les autres fidèles qui habitaient avec eux, ayant appris que ceux qui arrivaient avec des armes si resplendissantes faisaient partie de cette armée qu'ils attendaient depuis si long temps et avec tant d'impatience, se livrèrent à l’espoir de recouvrer bientôt leur liberté, et tournèrent leurs armes contre les Turcs, qui les avaient trop longtemps accablés sous le poids d'une cruelle oppression. Ils les exterminèrent en peu d'instants, et firent voler leurs têtes par dessus les murailles ; puis ouvrant les portes et courant au devant de leurs frères, ils les invitèrent avec de vives instances à venir recevoir l'hospitalité dans la ville et leur fournirent en effet tout ce dont ils avaient besoin pour eux et pour leurs chevaux. Artasie, autrement nommée Calquis[6], est, ainsi que Marésie, l'une des villes suffragantes qui reconnaissent l'autorité  supérieure du siège d'Antioche la première de ces villes est à quinze milles de distance de celle-ci.

 

Bientôt la nouvelle de ces événements se répandit dans tout le pays, et parvint à Antioche ; ses habitants se disposèrent à prendre les armes pour marcher à la destruction de ceux qui s étaient avancés jusqu'à Artasie, et s'en étaient emparés en massacrant tous les citoyens. On choisit donc parmi les troupes réunies à Antioche pour la défense de cette place, environ dix mille hommes, qui se mirent aussitôt en marche. Lorsqu'ils furent arrivés dans les environs d'Artasie, ils envoyèrent en avant une trentaine d'hommes de cavalerie légère, montés sur des chevaux très-agiles, et tout le corps s'arrêta et se retira dans un lieu caché pour se tenir en embuscade. Ces hommes d'avant-garde, envoyés en coureurs pour tâcher de se faire poursuivre imprudemment par les nôtres, arrivèrent sous les murs de la place, et se répandirent librement dans la campagne, comme pour faire du butin et l'enlever. Nos soldats cependant, qui étaient enfermés dans la ville, ne pouvant supporter longtemps cet excès d'insolence et ces excursions audacieuses, volent aux armes à l'envi, et, poursuivant l'ennemi avec trop d'ardeur, ils tombent bientôt au milieu même de l'embuscade qu'on leur avait préparée : les ennemis en sortent en foule, et cherchent à couper la retraite aux nôtres, afin qu'ils ne puissent retourner à la ville et se mettre en état de défense, ainsi que leurs compagnons, contre des forces plus considérables qui se disposent à s'avancer. Cependant, avec l'aide du Seigneur, nos soldats repoussèrent vigoureusement ceux qui les attaquaient, et rentrèrent à Artasie, sains et saufs, et sans avoir perdu personne de leur troupe. Les ennemis reconnurent alors que ce ne serait pas une œuvre facile de s'emparer de vive force de la place, et ils se déterminèrent à l'envelopper et à entreprendre un siège régulier. Ils l'attaquèrent vivement pendant une journée entière, et de leur côté les assiégés résistèrent avec vigueur. Bientôt ils apprirent qu'une armée plus considérable s'avançait vers eux, et cédant à de sages conseils, jugeant qu'il pourrait être trop dangereux d'attendre son arrivée, ils reprirent la route d'Antioche, en ayant soin de garnir de troupes le passage d'un pont qui était entre les deux villes. Le comte de Flandre et ceux qui étaient avec lui se maintinrent donc dans la place que le Seigneur leur avait livrée, jusqu'au moment où ils furent rejoints par la grande armée. Dans cet intervalle, un jeune homme de belle espérance, Goscelon, que je viens de nommer, fils du seigneur Conon, comte de Montaigu, tomba dangereusement malade et mourut. Il fut enseveli dans ce lieu avec les honneurs qui lui étaient dus.

 

A peine les Turcs venus d'Antioche avaient-ils quitté les environs d'Artasie, c'était le matin au point du jour, qu'on apprit d'un autre côté que la grande armée venait d'entrer sur le territoire de cette même ville, et quelle avait dressé son camp à peu de distance. Les chefs, pleins d'une tendre sollicitude pour ceux de leurs frères qui, selon les rapports qu'on leur faisait, étaient assiégés dans cette place, tinrent un conseil commun, et envoyèrent à leur secours quinze cents cavaliers cuirassés, leur prescrivant, si le siège était levé, et s'il leur était possible de pénétrer dans la place, d'inviter de leur part le comte de Flandre et les autres nobles qui l'avaient suivi à venir se réunir à l'armée, après avoir eu soin dé laisser à Artasie une garnison suffisante pour la défendre. Le seigneur Tancrède, ayant reçu les mêmes ordres, avait aussi quitté la Cilicie, après l’avoir entièrement soumise, et s’était rallié à la grande armée. Tous les autres détacherions, qui s'étaient dirigés de divers côtés pour suivre des fortunes diverses, avaient également rejoint le corps de l'expédition : Baudouin seul, le frère du duc, demeurait dans les environs d'Edesse, et, assisté de là miséricorde du Seigneur, faisait chaque jour quelque nouvelle conquête. L'armée s'étant ainsi reformée et renforcée de tous ceux qui s'en étaient séparés, les princes arrêtent et publient un règlement pour défendre à qui que ce soit de s'écarter désormais du corps principal sans en avoir reçu l'ordre exprès ; en menue temps ils font lever le camp, et dirigent leur marche vers Antioche, en suivant les chemins les plus directs.

 

Comme il y avait un fleuve sur la route. et sur ce fleuve un pont qu'on disait extrêmement fortifié, craignant que l'armée ne rencontrât quelque obstacle à ce passage, on chargea Robert, comte de Normandie, de marcher en avant avec sa troupe, pour aller reconnaître l'état des lieux, et, s'il prévoyait qu'il pût y avoir quelque difficulté, d'en instruire aussitôt les princes, qui le suivaient avec toutes leurs forces. En tête du corps commandé par Robert, on voyait marcher, en qualité de chefs de légions, et portant les bannières déployées, deux hommes nobles et illustres, habiles dans le maniement des armes, le seigneur Evrard de Puysaie et Roger de Barneville. Le comte marchant ainsi, en avant de forces plus considérables, arriva auprès du pont avec ses cohortes. Le pont était en pierre, très-solide, et défendu à ses deux extrémités par des tours très-fortes et très-bien construites. Elles étaient occupées par cent hommes d'armes, forts et vaillants, habiles à manier l'arc et à lancer les flèches, et qu'on avait chargés de protéger les rives du fleuve et de défendre l'accès des gués. De plus on avait envoyé d'Antioche sept cents cavaliers, qui s'étaient établis sur la rive opposée et avaient occupé tous les gués pour s'opposer au passage de nos troupes. Le fleuve sur lequel ce pont était placé se nomme l’0ronte, et plus vulgairement le Fer ; il va de la passer à Antioche, et descend ensuite vers la mer. Quelques hommes ont rêvé que c'était le Farfar de Damas, mais nous avons reconnu que cette assertion est tout-à-fait erronée. Le Farfar et l'Albane prennent l'un et l'autre leur source dans le Liban, traversent la plaine de Damas, passent tout près de cette ville et se dirigent ensuite à l'Orient pour aller se perdre, dit-on, dans les déserts sablonneux. L'Oronte prend sa source dans les environs d'Héliopolis, autrement appelée Balbek, passe par Césarée et Antioche, et va se jeter dans la mer Méditerranée.

 

Le comte de Normandie arrivé avec son corps d'armée aux abords de ce pont, ceux qui occupaient les tours et les cavaliers qui gardaient la rive opposée lui refusèrent le passage : bientôt on engagea un rude combat, les nôtres faisant les plus grands efforts pour enlever la position, et les ennemis de leur côté cherchant à les repousser des abords du pont et de tous les gués, et faisant pleuvoir sur eux des grêles de flèches.

 

Tandis que l'on combattait des deux parts avec la plus grande vigueur, la grande armée s'avançait. Les princes, instruits que le comte avait engagé la bataille avec toute sa troupe, pressent leur marche pour porter secours à leurs compagnons, et chasser l'en nemi du passage qui leur est refusé. Dès que toutes les légions sont arrivées, les trompettes et les hérauts appellent tous les soldats aux armes ; ils se précipitent sur le pont, s'en emparent de vive force et mettent leurs ennemis en fuite. Ceux qui n'avaient pu combattre sur le même point, vu l'étroite dimension du pont, n'étaient cependant pas demeurés oisifs, et, traversant la rivière aux gués qu'ils venaient de reconnaître, ils s'étaient élancés sur l'autre rive, et l'occupaient après en avoir expulsé les ennemis. Toute l'armée se transporta alors de l'autre côté ; on fit également passer les chariots, les grosses voitures, tous les bagages, et l'on dressa le camp au milieu de riches et verts pâturages, à six milles de distance de la ville. Le jour suivant, l'armée se remit en route elle suivit la voie royale entre le fleuve et les montagnes, et alla s'établir à un mille environ m      des murs de la place.

 

Antioche, ville noble et illustre, occupa après Rome le troisième, ou plutôt le second rang en dignité, quoiqu'il se soit élevé à ce sujet de très-graves discussions : elle fut le centre et la reine de toutes les provinces qui sont situées en Orient. Dans les temps anciens, elle se nommait Reblata : Sedécias, roi de Juda, y fut conduit ainsi que ses fils, en présence de Nabuchodonosor, roi des Babyloniens, qui fit massacrer lés fils à la vue même de leur père, et fit ensuite crever les yeux à celui-ci. Après la mort d'Alexandre-le-Macédonien, Antiochus qui avait obtenu cette partie de son héritage, la fit garnir de tours et de murailles très-fortes, la remit en bon état, voulut qu'elle portât son nom, qu'elle devînt la capitale de son royaume, y établit sa résidence habituelle, et ordonna que ses successeurs y demeureraient à perpétuité. Le prince des apôtres y fonda un siège sacerdotal, et fut le premier à y occuper la dignité d'évêque. Un homme vénérable, Théophile, qui était le plus puissant citoyen de cette ville, lui consacra une basilique dans sa propre habitation. Luc, qui était aussi originaire d'Antioche, lui dédia son Évangile, ainsi que ses Actes des apôtres; il y posséda de plus le même rang que le bienheureux Pierre, et fut Je septième dans l'ordre des évoques de cette église. Ce fut encore a Antioche que se tint la première assemblée des fidèles, dans laquelle ils adopteront le nom de Chrétiens. Avant cette époque, ceux qui suivaient la doctrine du Christ étaient appelés Nazaréens : plus tard, prenant le nom du Christ leur maître, ils se firent, appeler Chrétiens, en vertu de l'autorité de ce synode. Comme la ville avait reçu volontairement et sans aucune difficulté l'apôtre qui était allé y prêcher, et s'était convertie toute entière à la foi chrétienne, comme elle avait été la première à déterminer et à proclamer ce nom, qui, semblable à une précieuse essence, a répandu de toutes parts son parfum, Antioche reçut aussi un nom nouveau, et fut appelé Théopolis (ville de Dieu). Ainsi, celle qui avait porté d'abord le nom d'un homme impie et méchant, fut désignée comme la résidence et la cité même de celui qui l'avait appelée à professer sa foi, et reçu t du Seigneur une récompense digne de ses services ainsi encore, après avoir été dans l'origine la maîtresse des erreurs, après avoir commandé à toutes les provinces qui se groupaient autour de son centre, elle entra dans les voies du Seigneur, se signala parla régularité de sa conduite et de ses mœurs, et continua à avoir pour suffragantes toutes les contrées qui l’entouraient. Le patriarche de cette ville agréable à Dieu exerce, dit-on, sa juridiction sur vingt provinces. Quatorze d'entre elles ont chacune leur métropole et leurs suffragantes; les six autres sont réunies sous deux primats, qui sont vulgairement appelés Catholiques, dont l'un est celui d'Anien[7], et l'autre celui de Hirénopolis ou Bagdad, ayant aussi chacun leurs suffragants. Toutes ces provinces sont comprises sous la dénomination de province de l'Orient y ainsi qu'il a été dit dans le synode de Constantinople : « Que les évêques de l'Orient s'occupent seulement des affaires de l'Orient, et que les honneurs de la préséance continuent d'appartenir à l'église d'Antioche, ainsi qu'ils ont été déterminés par le règlement du synode de Nicée. »

 

Antioche est située dans la province nommée Cœlésyrie, qui fait partie, comme on sait, de la grande Syrie : elle est dans une position très-agréable et très-avantageuse. Elle s'étend le long d'une vallée, au milieu d'une riche campagne et sur un sol fertile; des ruisseaux et des sources l'arrosent en tous sens et embellissent encore le site : la vallée, placée au centre des montagnes et sur le revers qui tourne a l'occident, se prolonge sur une étendue de quarante milles environ, et s'étend sur une largeur de quatre à six milles suivant la diversité des lieux. Dans la partie supérieure on trouve un lac très-poissonneux, formé par toutes les sources environnantes ; le fleuve qui parcourt toute la vallée et se rend a la mer, après avoir passé près de la ville, est, du côté du lac, à un mille de distance : un petit ruisseau, qui sort aussi de ce lac, se jette dans l’Oronte non loin de là et un peu en avant de la ville. Les montagnes qui la défendent des deux côtés, quoiqu'elles soient très élevées, fournissent des eaux douces et limpides : leurs revers sont cultivés jusqu'au sommet et avec beaucoup de soin. L’une de ces montagnes, celle qui est située au midi, s'appelle l'Oronte ainsi que la rivière qui longe la ville, comme l'atteste Jérôme qui dit qu'Antioche est située entre le fleuve Oronte et le promontoire du même nom. La base de cette montagne s'étend sur les bords de la mer et s'élève de là à une grande hauteur ; elle reçoit alors un nom particulier et est appelée vulgairement mont Parlier. Quelques uns ont cru que c'était le Parnasse consacré à Bacchus et à Apollon, et ce qui semble se rapporter encore mieux à cette opinion est le nom de la fontaine de Daphné, qu'on a cru aussi être celle de Gastalie, consacrée aux Muses selon les fables antiques, et célèbre dans les académies des philosophes. Cette fontaine prend sa source, dit-on, tout près de la ville, au pied des montagnes, et dans le lieu qui est appelé l’Echelle de Bohémond. Mais ces opinions sont bien éloignées de la vérité. Il est certain que le mont appelé le Parnasse est situé dans le pays d'Aonie, qui fait partie de la Thessalie. Ovide, dans son premier livre des Métamorphoses, l'a décrit en ces termes :

 

Separat Aonios Actœis Phocis ab arvis,

Terra ferax, dum terra fuit ; sed tempore in illo

Pars maris, et latus subitarum campus aquarum

Mans ibi verticibus petit arduus ustra duobus,

Nomine Parnasus, superatque cacumine nubes [8].

 

La montagne dont je parle ici est appelée Mont-Cassius, au dire de Solin, qui s'exprime en ces termes dans le quarante-et-unième chapitre de son ouvrage, intitulé : Polihistor : « A côté de Séleucie est le Mont-Cassius, voisin d'Antioche. Du sommet de cette montagne, à la quatrième veille de la nuit, on voit le globe du soleil, et si l'on se retourne tandis que ses rayons dissipent l'obscurité, on voit d'un côté la nuit et de l'autre le jour. » Afin que Je lecteur ne se méprenne pas sur le sens équivoque de ce mot de, Séleucie, il est bon de le prévenir qu'il y a deux villes qui portent le même nom, la première, métropole de l'Isaurie, est à plus de quinze journées de marche d'Antioche ; la seconde, qui n'est pas à dix milles de cette dernière, est située vers l'embouchure du fleuve Oronte, au lieu qui s'appelle maintenant le port Saint-Siméon. La fontaine dont j'ai déjà parlé est appelée fontaine de Daphné ou de Castalie : on dit qu'il y avait eu tout près un temple dédié à Apollon, où les païens étaient fréquemment attirés par la superstition, pour consulter les oracles et leur demander des réponses sur les questions ambiguës qu'on leur proposait. Julien l'Apostat, après avoir déserté le Christ et la vraie foi, s'étant arrêté pendant quelque temps dans les environs d'Antioche lors de son expédition contre les Perses, allait fréquemment visiter ces lieux pour interroger Apollon sur l'issue de son entreprise. Théodoret raconte à cette occasion, dans le trente-unième chapitre de son Historia tripartita, « que Julien étant allé interroger le Python de Daphné sur les victoires qu'il espérait remporter contre les Perses, le Python se plaignit à lui et l'accusa du voisinage du corps de Babylas, le martyr[9], et que Julien ordonna qu'on enlevât ce corps ». On retrouve le même fait rapporté plus clairement dans le dixième chapitre de l'Histoire ecclésiastique : « Julien, y est-il dit, donna encore une autre preuve de folie et de légèreté. Comme il faisait un sacrifice à ApolIon, dans le bois de Daphné, sur le territoire d'Antioche, auprès delà fontaine de Castalie, et ne recevait aucune réponse à ses questions, il demanda aux prêtres du démon quelle était la cause de ce silence; ils lui dirent alors que le sépulcre de Babylas, le martyr, était près de ce lien, et que c'était à cause de cela qu'on ne faisait pas de réponse. »

 

Quoique cette fontaine soit appelée Castalie, il ne faut pas cependant la confondre avec cette autre fontaine de Castalie, autrement appelée fontaine de Pégase, fontaine Caballine et Aganippe. Cette dernière est également située dans l'Aonie, d'après le témoignage de Solin, qui dit : « Il y a, près de Thèbes, le mont Hélicon, le bois de Cythéron, le fleuve Ismène, les fontaines d'Aréthuse et d'Hypodie, de Salmacé et de Dircé, et avant toutes les autres celles d'Aganippe et l’Hippocrène. Comme Cadmus, le premier inventeur des lettres, avait poussé l'une de ses expéditions dans ce pays, cherchant un lieu où il pût former un établissement, l'imagination des poètes s'échauffa sur ce sujet et poussa la licence jusqu'à dire que la fontaine avait jailli sous les pieds d'un cheval ailé, et que Cadmus, saisi d'inspiration en en buvant, avait en même temps inventé les lettres ».

 

L'autre montagne, située au nord et vulgairement appelée Montagne Noire, présente l'aspect de la fertilité : elle est couverte de nombreuses sources et de ruisseaux ; ses belles forêts et ses pâturages offrent toutes sortes d'avantages à ceux qui l'habitent. On dit qu'il y avait anciennement un grand nombre de monastères occupés par des religieux ; à présent même on y trouve encore beaucoup de lieux respectables pour les hommes qui craignent Dieu. La vallée est coupée par le fleuve dont j'ai déjà parlé et qui roule ses ondes jusqu'à la mer. Antioche a été bâtie sur le penchant de la montagne dont l'aspect, est au midi ; entre cette montagne et le fleuve, des murailles, qui partent des sommets les plus élevés et descendent jusqu'au fleuve en se prolongeant sur tout le revers, enferment un vaste espace de terrain, tant sur le flanc même de la montagne que dans la plaine, depuis le pied de la pente jusqu'aux rives du fleuve. Dans cette enceinte, formée par les murailles, s'élèvent deux pointes d'une prodigieuse hauteur au sommet de celle qui paraît la plus élevée, on a placé une citadelle extrêmement fortifiée, et que sa position rend inexpugnable. Ces deux aiguilles sont séparées l'une de l'autre par une vallée profonde et étroite y au milieu de laquelle coule un torrent qui se précipite du haut des monts, et qui, traversant ensuite la ville, fournit toutes sortes de ressources aux habitants. On trouve en outre dans la ville quelques autres fontaines, dont la principale est près de la porte d'orient, appelée porte de Saint-Paul. La fontaine de Daphné, située à trois ou quatre milles d'Antioche, y a été conduite par des canaux et des aqueducs faits de main d'homme, et, au moyen de ces ingénieux ouvrages, elle fournit beaucoup d'eau sur divers points à des heures déterminées. Sur toute la longueur des murailles, construites avec une grande solidité et élevées dans de bonnes proportions, tant au sommet et sur le revers de la montagne que dans la plaine même, on rencontre une grande quantité de tours, placées à égale distance l'une de l'autre, et très-propres à une bonne défense. A l'occident, vers le côté inférieur, qui est aussi celui de la ville où les constructions sont les plus modernes, le fleuve se rapproche tellement de.la montagne et des murailles que le pont sur lequel on le traverse aboutit à une porte et aux remparts. La ville a, selon les uns, deux milles, et selon d'autres, trois milles de longueur ; elle est à dix ou douze milles de la mer.

 

Cette belle ville était alors sous l'autorité d'un Turc, nommée Accien[10]: il avait été d'abord au service de ce grand et puissant soudan des Perses, Belfetoth[11], dont j'ai déjà parlé, qui s'était emparé à main armée de toutes ces provinces et les avait réunies à son empire. Après avoir ainsi subjugué les pays et les nations, il voulut retourner dans ses Etats et distribua toutes ses conquêtes à ses neveux et à ses serviteurs, afin que, conservant le souvenir de tant de bienfaits, ils lui demeurassent constamment fidèles. Soliman, son neveu, reçut en partage Nicée et les provinces adjacentes. Un autre de ses neveux, nommé Ducac[12], eut la ville de Damas avec ses suffragantes et toute la contrée environnante. Chacun d'eux prit en même temps le nom et fut revêtu de la dignité de soudan ; Soliman, parce que ses États étant, limitrophes des Grecs, il avait sans relâche des querelles et des guerres à soutenir contre l'empire de Constantinople ; Ducac, parce que Belfetoth redoutait les entreprises et les forces considérables des Égyptiens, et que son neveu était presque toujours exposé à de graves contestations et même à des guerres violentes contre eux. Un autre des serviteurs du soudan des Perses, qui se nommait Assangur [13], et qui fjut père de Sanguin et aïeul de Noraddin[14], eut en partage la fameuse ville d'Alep. Quant à Accien, Belfetoth lui donna, avec la même libéralité, la ville d'Antioche et un territoire assez borné ; car le calife d'Egypte occupait toutes les contrées qui s'étendent jusqu'à Laodicée de Syrie.

 

Lorsqu'il apprit l'approche de la grande armée des fidèles, Accien envoya de tous côtés des messagers, et expédia des lettres et des députés pour solliciter dé vive voix et par écrit tous les princes de l'Orient, et principalement le calife de Bagdad et le soudan des Perses, plus considérable et plus puissant que tous les autres. Il ne lui fut pas difficile d'en obtenir tout ce qu'il leur fit demander. Depuis longtemps, ces princes étaient, prévenus de l'arrivée de nos armées; Soliman, qui lui-même avait éprouvé déjà leur force et leur courage, avait pu en rendre bon témoignage et en faire un récit fidèle. Les deux soudans adressèrent donc aux princes d'instantes prières, et implorèrent leur secours en versant d'abondantes larmes : l'un animé du désir de venger ses injures, l'autre dans l'espoir de mettre ses États à l'abri de l'attaque des Chrétiens, et de repousser les violences dont il se voyait menacé. On leur promit de leur envoyer des troupes et les secours qu'ils sollicitaient avec tant d'ardeur ; et la suite des évènements prouva que les princes de l'Orient s'étaient fidèlement acquittés de leur parole.

 

Cependant Accien, rempli d'inquiétude à mesure que nos troupes avançaient, rassembla avec la plus grande activité des forces dans les provinces adjacentes et dans toutes les villes frontières de ses Etats. La crainte qu'il avait d'être assiégé augmentait de jour en jour, et il amassait à la hâté des armes, des vivres et des provisions de tout genre; il excitait les citoyens, par ses instances réitérées, à faire conduire a la ville tous les matériaux propres à la construction des diverses machines, du fer, de l'acier, enfin tout ce qui pouvait être utile dans une pareille nécessité. Animés du même zèle pour le salut de l'Etat et de leur cité , les citoyens s'empressaient à l'envi et avec la plus grande diligence, et faisaient tous leurs efforts pour qu'il ne leur manquât à l'avenir aucune des choses qui font la force et la confiance d'une ville assiégée, ils parcouraient tout le pays, enlevaient dans les faubourgs et dans les environs les grains, le vin, l'huile, toutes les provisions nécessaires à la vie, et les faisaient transporter à la ville en même temps ils chassaient devant eux de nombreux troupeaux de gros et de menu bétail, voulant, à force de précautions, se mettre en défense contre l'ennemi qui marchait sur eux, et y employant les plus grands efforts. Ils recevaient en outre beaucoup d'hommes nobles et considérables qui se réunissaient à eux de tous les points des pays que parcouraient nos armées, fuyant l'arrivée de leurs ennemis, et qui, sans être appelés par personne, dans le seul espoir de se sauver, venaient chercher un asile dans une ville que sa position naturelle et ses retranchements semblaient devoir rendre inexpugnable. La population d'Antioche se trouva ainsi fort augmentée, et l'on dit qu'il y avait alors dans la place six à sept mille hommes de cavalerie formés tant par les citoyens que par les auxiliaires arrivés de tous côtés, et au moins quinze ou vingt mille hommes d'infanterie bien équipés et bien disposés à marcher au combat.

 

Lorsqu'ils furent arrivés près d'Antioche, et avant de se porter tout-à-fait sous les murailles, nos princes se rassemblèrent avec empressement pour délibérer en commun sur ce qu'ils avaient à faire en cette occurrence. Quelques-uns, craignant les approches de l'hiver, désiraient que l'on retardât les opérations du siège jusqu'au commencement du printemps ils insistaient particulièrement, pour appuyer leur opinion, sur ce que l'armée était divisée, répandue dans les villes et les places fortes, et qu'il serait difficile de réunir toutes les forces avant les premiers jours de la belle saison, ils disaient, en outre, que l'empereur de Constantinople enverrait de fortes armées à leur secours,  qu'il arriverait aussi de nouveaux corps d'au-delà des Alpes, et qu'il était convenable d'attendre la réunion de tous ces auxiliaires pour obtenir plus facilement la victoire; que, pendant ce temps, l'armée pourrait se diviser en plusieurs corps, choisir les lieux les plus riches pour y prendre ses quartiers d'hiver, et qu'enfin, au retour du printemps, les soldats ayant réparé leurs forces, les chevaux s'étant bien rétablis dans de gras pâturages on pourrait reprendre les travaux de la campagne avec plus de vigueur et de succès. D'autres, au contraire, déclaraient qu'il était beaucoup plus convenable de commencer aussitôt les opérations du siège, et d'investir la place, afin que les ennemis ne pussent profiter des délais qu'on leur accorderait pour se fortifier de plus en plus, et surtout pour attirer à eux un plus grand nombre de troupes, et rassembler tous ceux qu'ils avaient appelés à leur secours. A la suite d'une longue délibération, on adopta l'avis de ceux qui voulaient se mettre tout de suite à l’œuvre, jugeaient que tout retard serait dangereux, et s'opposaient à toute disjonction des forces alors rassemblées. On résolut donc d'un commun accord de se rapprocher, et d'entreprendre  aussitôt l'investissement de la place j en conséquence, l'armée leva son camp, et alla s'établir sous les murailles d'Antioche le 18 du mois d'octobre. Notre armée comptait alors, à ce qu'on dit, plus de trois cent mille hommes en état, de tirer le glaive, sans parler des femmes et des enfants. Malgré cette force considérable, il fut cependant impossible de prendre position sur tout le pourtour de la ville. Outre les deux pointes de montagnes qui, comme je l'ai déjà dit, étaient renfermées dans l'intérieur des murailles, et qu'on ne tenta pas même d'aborder, il y avait encore cette partie de la ville qui se prolongeait depuis le pied de la montagne jusqu'aux bords du fleuve, sur un terrain plus en plaine, que Ton ne put comprendre toute entière dans les lignes d'investissement. Tandis que notre armée arrivait en masse, et prenait ses positions pour former son camp , au milieu du fracas des armes, du hennissement des chevaux, du retentissement des clairons et des trompettes, et des clameurs redoublées des soldats, de l'autre côté un silence absolu régna dans la ville durant toute cette journée et pendant plusieurs jours encore-, on n'y entendait aucune espèce de bruit ni de cris, et l'on eût pu croire qu'elle était complètement dépourvue de défenseurs , quoique, dans le fait, elle se trouvât abondamment garnie de troupes parfaitement bien équipées, aussi bien que d'approvisionnements de tout genre.

 

Vers la partie de la ville qui est située dans la plaine, il y avait cinq portes qui débouchaient sur la campagne. A l'orient et du côté le plus élevé, était celle qu'on appelle à présent la porte de Saint-Paul, du nom du monastère de cet apôtre qui s'élève sur le penchant de la montagne ; du côté opposé, et par conséquent à la distance de toute la longueur de la ville, était la porte d'occident, dite aujourd'hui porte de Saint-George, parce quelle est voisine de la basilique consacrée à ce martyr. Sur le côté du nord, il y avait trois portes, qui toutes trois avaient leur sortie vers le fleuve. La porte supérieure, appelée porte du Chien, avait devant elle un pont par lequel on traversait un marais qui touchait aux remparts. La seconde porte est nommée aujourd'hui porte du Duc. Toutes deux étaient situées presqu'à un mille de distance du fleuve. La troisième, dite porte du Pont, était appelée ainsi parce qu'elle est à l'issue d'un pont sur lequel on passe le même fleuve. Dans l'intervalle qui sépare la porte du Duc (qui se trouve ainsi au milieu) de cette dernière, qui est la plus moderne des trois portes construites du côté du nord, les eaux du fleuve viennent baigner les remparts, et continuent à couler immédiatement au dessous. Ainsi l'année ne put investir cette porte, non plus que celle de Saint-George, puisqu'il n'y avait pas moyen d'aborder à l'une ou à l'autre sans passer d'abord la rivière, et l'on se borna en conséquence à bloquer les trois autres portes supérieures. Celle qui était sur le point le plus élevé fut investie par Bohémond, à la tête de toutes les troupes qui l'avaient suivi depuis son départ. En dessous de lui, Robert, comte de Normandie, Robert, comte de Flandre, Etienne, comte du Blaisois, et Hugues-le-Grand occupèrent avec leurs Normands, leurs Francs et leurs Bretons, l'espace qui s'étendait depuis le camp de Bohémond jusqu'à la porte du Chien. Auprès de cette porte étaient Raimond, comte de Toulouse, et l'évoque du Puy, avec d'autres nobles qui avaient suivi leur expédition, et avec leur immense multitude de Gascons, de Provençaux et de Bourguignons ; leur ligne se prolongeait jusqu'à la porte suivante. Là se trouvaient le duc Godefroi avec son frère Eustache, Baudouin du Hainaut, Renaud de Toul, Conon de Montaigu, d'autres comtes illustres et considérables, ainsi que beaucoup d'autres nobles qui les avaient accompagnés dès le principe, et la foule des Lorrains, Frisons, Souabes, Saxons, Franconiens et Bavarois ; ils occupaient tout le terrain jusques auprès de la porte du pont, placés ainsi sur l'un des côtés du triangle, entre la ville, le fleuve qui baignait les murs et le camp des autres princes.

 

Comme il y avait dans tous les environs de la ville une grande quantité de vergers, nos troupes enlevèrent tous les bois qu'elles trouvèrent pour se faire des barrières autour du camp, et pour attacher les chevaux à des pieux fortement liés les uns aux autres. Les assiégés, placés derrière les ouvertures pratiquées le long de leurs tours ou de leurs remparts, suivaient des yeux les opérations de nos armées ; ils admiraient les armes resplendissantes de nos soldats, les travaux auxquels ils se livraient avec ardeur, leur manière de s'établir, la position de leur camp, et surtout cette multitude immense de guerriers dont le nombre et les forces excitaient leur sollicitude. Comparant alors les temps présents aux temps passés, les angoisses qu'ils éprouvaient à l'état de paix et de tranquillité dont ils avaient joui auparavant, craignant à la fois pour leurs femmes et leurs enfants, pour leurs lares paternels et pour leur liberté, ce bien le plus précieux de l'homme, ils estimaient heureux ceux qu'une mort bienfaisante avait soustraits à tant de périls, ceux qu'un brusque trépas avait mis à l'abri des calamités dont eux-mêmes se trouvaient environnés. Dans cet état d'anxiété, ils attendaient de jour en jour les assauts qui devaient amener leur ruine, car ils se croyaient à peu près assurés qu'une telle entreprise, conduite avec tant d'ardeur et de si grandes forces ne pouvait se terminer que par la destruction de leur ville et l'anéantissement de leur liberté.

 

Cependant les assiégeants avaient pris l'habitude de sortir de leur camp, de traverser le fleuve, et de s'avancer quelquefois assez loin, forcés qu'ils étaient d'aller chercher dans la campagne des fourrages pour leurs chevaux, et pour eux-mêmes les provisions dont ils avaient besoin. Ils sortaient ainsi et rentraient souvent dans le camp sains et saufs, et sans avoir rencontré aucun obstacle, car les ennemis se tenaient encore à l'abri de leurs murailles, et n'osaient entreprendre aucune sortie. Nos soldats en vinrent enfin à prendre l'habitude de passer de l'autre côté du fleuve plusieurs fois en un jour, passage qui ne s'effectuait pas cependant sans difficulté, car il n'y avait pas moyen de traverser en guéant, et l'on ne pouvait aborder à la rive opposée qu'à la nage. Les assiégés, s'en étant aperçus, passèrent aussi le fleuve sur leur pont, quelquefois ostensiblement, plus souvent encore en secret ; et tandis que nos soldats se répandaient imprudemment dans la campagne, cherchant les provisions qui leur étaient nécessaires, les ennemis les attaquaient à l'improviste, blessaient ou tuaient ceux qu'ils trouvaient dispersés, et s'avançaient avec d'autant plus de confiance qu'ils savaient bien que le retour serait plus difficile à nos troupes, et que le passage du fleuve leur serait toujours un grand obstacle. D'un autre côté, et par suite du même embarras, ceux qui étaient, demeurés dans le camp, et qui voyaient maltraiter leurs compagnons presque sous leurs yeux, avaient aussi beaucoup de peine à leur porter du secours. Dans cette position, les princes jugèrent qu'il serait tout-à-fait convenable de faire construire un pont avec les matériaux qu'on pourrait trouver, afin que nos soldats pussent s'opposer plus facilement aux embuscades des ennemis, et protéger la rentrée de ceux qui seraient sortis, en leur assurant un chemin beaucoup plus court ; c'était encore un moyen d'ouvrir un passage plus sûr et plus commode aux gens de pied qui voulaient aller chercher des approvisionnements, et se rendre jusque sur les bords de la mer. On trouva quelques navires sur le fleuve et sur le lac situé un peu plus haut on les fit serrer les uns contre les autres ; on les attacha fortement ensemble ; puis on plaça par-dessus des poutres et une quantité suffisante de bois qu'on fixa par un fort treillage d'osier, et l'on fit ainsi un plancher assez large et assez solide pour que plusieurs personnes pussent y passer ensemble et de front. Le peuple trouva de grands avantages dans cette nouvelle construction. Ce pont en bois était à peu près à un mille de distance du pont en pierre qui touchait à la porte de la ville ; il était placé près du camp du duc, et aboutissait par conséquent à la porte sur laquelle il avait été chargé de veiller, et qui s'appelle encore aujourd'hui porte du Duc, en mémoire de ce siège. Son camp occupait sans interruption tout le terrain qui se trouvait compris entre cette porte et le pont nouvellement construit.

 

Indépendamment des attaques et des périls auxquels nos troupes se trouvaient exposées du côté du pont de pierre et de la porte qui y touchait, de nouveaux dangers se présentaient également sur un autre point beaucoup plus élevé, vers la troisième porte, à partir de la porte du pont, à celle qui s'appelle encore aujourd'hui porte du Chien. Il y avait près de celle-ci, comme je l'ai déjà dit, un pont en pierre, et un marais qui se prolongeait sous les murailles même de la ville, et qui était formé tant par la fontaine située à la porte de Saint-Paul, dite porte de l'Orient, que par plusieurs autres sources et ruisseaux qui venaient y verser toutes leurs eaux. Les assiégés, en passant par ce pont, venaient au milieu de la nuit faire de fréquentes irruptions sur le camp du comte de Toulouse, établi en face de la porte du Chien, et dans le jour même, il arrivait quelquefois qu'ils livraient des espèces d'assauts à l’improviste. Ils faisaient ouvrir la porte, lançaient une grêle de flèches, qui ne manquaient pas de blesser et de tuer beaucoup de soldats; puis, sachant bien que les nôtres ne pouvaient les poursuivre qu'en se jetant sur le pont, ils se précipitaient sur eux, et, après avoir tué tout ce qu'ils rencontraient, ils revenaient à leur poste par le même pont, et rentraient ainsi dans la ville, sans éprouver aucun dommage. Il résultait de ces fréquentes attaques, que le comte de Toulouse, l'évêque du Puy, et tous les autres nobles qui occupaient cette partie du camp avaient beaucoup plus à souffrir, et faisaient des pertes plus considérables, surtout en chevaux et en mulets, que les légions des autres princes.

 

Le comte et le respectable évêque ne pouvaient voir de sang-froid que leurs compagnons eussent à supporter de si grands dommages ; ils convoquèrent en conséquence toutes leurs troupes, ordonnèrent de rassembler tous les marteaux, tous les instruments de fer que l'on pourrait trouver, et de travailler d'un commun accord à la démolition du pont. Un jour, des hommes d'armes, revêtus de leurs casques et de leurs boucliers, se rassemblèrent auprès du pont, et se mirent à l'ouvrage avec beaucoup d'ardeur, pour chercher à le renverser : mais le pont, construit avec solidité, résistait à toutes les attaques du fer ; et, pendant ce temps, les citoyens faisaient pleuvoir une grêle de flèches et de pierres, qui dérangeaient fort les assaillants, et les forcèrent enfin à renoncer à leur entreprise, puisqu'aussi bien ils n'avaient fait aucun progrès, Les assiégeants changèrent alors d'avis, et résolurent de faire construire une machine, en prenant des matériaux dans les environs, et de la dresser contre le pont, afin de pouvoir y introduire des hommes armés, qui seraient exclusivement occupés à repousser sans cesse les irruptions des citoyens. On fit transporter aussitôt tous les matériaux dont on pouvait avoir besoin, on appela des ouvriers, en peu de jours la machine fut complètement terminée, et construite avec beaucoup de soin dans toutes ses parties ; on la traîna, non sans peine et sans de grands dangers pour ceux qui s'y employaient, jusques en face du pont; on la dressa comme une tour élevée, et le comte fut chargé de veiller particulièrement à sa garde. Les assiégés voyant une machine placée aussi près de leurs murailles, se mirent promptement en devoir de l’attaquer, et dirigeant aussitôt contre elle d'énormes instruments qui lançaient des projectiles de toute espèce, ils redoublèrent d'efforts pour la renverser. Eux-mêmes, du haut de leurs tours et de leurs remparts, attaquaient à coups de flèches et de diverses sortes de traits, ceux qui étaient enfermés dans la machine et ceux qui se trouvaient tout autour, et cherchaient ainsi, avec la plus grande ardeur, à les éloigner du pont. Tandis que ceux qui occupaient les murailles parvenaient, à force de traits et de flèches, à repousser un peu les assiégeants, d'autres citoyens, ouvrant la porte et se précipitant avec impétuosité, s'emparèrent du pont de vive force : combattant alors de près, et le glaive à la main, ils s'avancèrent sur ceux qui tenaient encore dans la machine, et qui persistaient à la défendre, parvinrent à les en expulser, y mirent aussitôt le feu, et ne tardèrent pas à la voir entièrement consumée.

 

Nos princes, n'ayant pu réussir par ce moyen à se défendre des attaques qui leur venaient du côté de cette porte, firent avancer le jour suivant trois machines à projectiles, qu'ils voulaient faire jouer constamment, pour chercher à renverser les murailles mêmes et la porte, et s'opposer en outre aux sorties des assiégés. En effet, tant que les machines pouvaient travailler, nul des citoyens n'osait faire ouvrir la porte et se présenter en avant ; mais aussitôt qu'on suspendait ce genre d'attaque, ils sortaient de nouveau, recommençaient leurs irruptions, et faisaient beaucoup de mal dans le camp voisin.

 

Lorsqu'ils virent qu'ils ne parvenaient pas mieux à se défendre, les nôtres imaginèrent, sur la proposition de quelques-uns d'entre eux, de faire traîner sur le pont et jusqu'à la porte même de la ville, des rochers d'une énorme dimension, que cent bras pouvaient à peine faire rouler, et des chênes d'une haute taille ; mille cavaliers bien cuirassés employèrent leurs forces à ce travail, et furent en même temps protégés par toute l'armée : ils les assemblèrent en monceaux devant la porte, en sorte qu'il devenait inutile aux assiégés de la faire ouvrir, et que ceux qui s'y présentaient trouvaient devant eux un obstacle insurmontable. Cette invention ingénieuse arrêta de ce côté l'impétuosité des assiégés, et mit le camp des nôtres à l'abri de leurs soudaines irruptions.

 

Un autre jour, des hommes de notre armée se rassemblèrent au nombre de trois cents, tant fantassins que cavaliers, traversèrent le pont en bois récemment construit, pour aller fourrager dans la campagne, et se dispersèrent, selon leur coutume, de tous côtés, pour chercher tout ce dont ils avaient besoin. Cet usage s'était établi et était même devenu fort habituel, tant parce que la nécessité les pressait souvent de sortir du camp, que parce qu'il leur était arrivé très-fréquemment d'y rentrer sains et saufs et sans accident, tout en rapportant beaucoup de butin, en conséquence, ils, se laissaient aller sans précaution à leur ardeur ordinaire, espérant toujours le même succès, et ne sachant prévoir aucun revers, comme il n'en arrive que trop souvent dans les chances variées de la guerre. Les assiégés, qui les reconnurent du haut de leurs remparts, sortirent plus nombreux que de coutume, passèrent sur le pont de pierre, et s'élancèrent à la course sur ceux de nos soldats qu'ils avaient vus se promenant çà et là sans précaution ; arrivés sur eux à l'improviste, ils en tuèrent un grand nombre , et mirent tous les autres en fuite : tandis que ceux-ci se hâtaient de regagner le pont de bateaux pour rentrer dans le camp, ils y furent devancés par une troupe d'ennemis, et tous ceux qui tentèrent de se jeter à l'eau, ou de passer à un gué, trouvèrent la mort dans les eaux auxquelles ils se confiaient imprudemment. D'autres en même temps se présentaient sur le pont, bien malgré eux, et poussés par les ennemis qui les serraient de près, ils étaient aussitôt précipités dans la rivière; le courant les emportait avec force, les tourbillons les entraînaient au fond de l'abîme, et les eaux dévorantes refusaient même de rendre leur proie.

 

On apprit bientôt ce désastre dans le camp ; des milliers de guerriers coururent aux armes, franchirent le fleuve et rencontrèrent les ennemis qui s'en retournaient, chargés de dépouilles et fiers de leur victoire ; ils les attaquent avec ardeur, les poursuivent vivement jusqu'au pont de la ville, et en font un massacre considérable. Dans le même temps, les assiégés voyant leurs frères tomber de toutes parts, couverts de blessures ou périssant sous les coups de l'ennemi, prennent compassion de leurs maux, ouvrent leur porte, s'élancent en plus grand nombre et avec plus d'ardeur que jamais, passent le pont de pierre, volent au secours de leurs compagnons, et attaquent nos troupes avec violence ; celles-ci résistent d'abord au premier choc; mais bientôt, accablées par la multitude des assaillants, elles prennent la fuite, l'ennemi les poursuit sans relâche jusqu'au pont de bateaux, et dans ce désordre un grand nombre de nos soldats périssent sous le glaive, et beaucoup d'autres sont noyés dans le fleuve. Les cavaliers, de leur côté, se pressent aussi sur le pont, fuyant avec vitesse les ennemis qui les poursuivent ; ils se précipitent dans le fleuve avec leurs chevaux, chargés de leurs cuirasses, de leurs casques et de leurs boucliers, s'enfoncent, périssent étouffés par la violence des tourbillons et ne reparaissent plus.

 

Ainsi notre armée avait à supporter des assauts non moins redoutables que ceux qu'elle livrait aux habitants.; indépendamment des irruptions des assiégés, à qui nos troupes ne pouvaient soustraire la connaissance des sorties qu'elles faisaient dans la campagne, elles se trouvaient encore exposées aux attaques des ennemis extérieurs, qui, cachés dans les montagnes et dans les forêts, se tenaient sans cesse en embuscade et battaient très-souvent nos soldats, de telle sorte qu'ils n'osaient presque plus sortir de leur camp, ni se répandre au loin pour aller chercher des vivres. Enfin le camp des assiégeants n'était pas même pour eux un refuge assuré, car ils avaient lieu de craindre l'arrivée et les attaques imprévues d'une immense multitude d'ennemis, qui, disait-on, se réunissaient de différents côtés pour marcher au secours de la ville ; en sorte que, dans un tel état de choses, l'homme le plus sage eût pu hésiter à décider quelle était la condition la moins dangereuse et la meilleure, de celle des assiégeants ou de celle des habitants de la ville, qui semblaient supporter les fatigues d'un siège.

 

Il serait trop long et trop contraire au but que je me suis proposé de rapporter en détail tous les faits, tous les évènements divers qui marquèrent chaque journée, au milieu de tant de pénibles travaux et pendant un temps si long : ainsi omettant toutes les particularités, je me bornerai à raconter les résultats généraux.

 

Tandis que les succès de la guerre étaient fort variés et que l’on se trouvait déjà arrivé au troisième mois du siège, les vivres commencèrent à manquer dans le camp et nos troupes eurent beaucoup à souffrir de cette disette. Dans le principe on avait eu en grande abondance toutes les choses nécessaires; les chevaux avaient plus de fourrage qu'ils ne pouvaient en consommer, et les soldats, croyant comme des imprudents que cet état de prospérité durerait toujours, ne s'étaient gênés en aucune occasion; enfin ils avaient si bien abusé de leur opulence qu'ils se trouvèrent avoir prodigué en peu de jours des approvisionnements qui, ménagés avec soin, eussent suffi pour un temps beaucoup plus long. Dans le camp on n'observait aucune règle, on ne suivait aucun principe d'économie, cette conseillère des hommes sages : partout régnaient un luxe et une profusion sans exemple, et cette prodigalité ne s'étendait pas seulement à tout ce qui concernait la nourriture des hommes ; on ne prenait non plus aucun soin des fourrages destinés aux bêtes de somme et aux chevaux ; peu à peu l'armée arriva à un tel degré de dénuement que la famine ne tarda pas à se déclarer, et que tout le peuple se vit menacé de périr, faute de vivres. Les soldats se réunissaient en détachements et s'engageaient par serment à partager entre eux, par portions égales et de bonne foi, tout ce qu'ils pourraient recueillir dans leurs expéditions ; puis ils partaient par bandes de trois ou quatre cents hommes et battaient tout le pays, cherchant à se procurer des vivres, de quelque manière que ce fût. Dans l'origine et avant que les assiégés eussent tenté de faire des sorties ou de se poster en embuscade, ceux des nôtres qui allaient faire de semblables expéditions parcouraient les environs, y trouvaient en grande quantité des aliments de toute espèce, un riche butin, et rapportaient au camp les dépouilles de leurs ennemis, en sorte qu'il y avait eu d'abord surabondance de toutes sortes de provisions. Mais bientôt les lieux environnants furent épuisés ; les Turcs qui avaient été frappés de terreur, reprirent courage, et en retrouvant leurs forces, ils se mirent en devoir de défendre leurs propriétés ; alors nos soldats s'en revenaient souvent les mains vides, plus souvent encore ils étaient tués en grand nombre, quelquefois même il n'en restait pas un seul qui pût venir porter au camp la nouvelle de ces désastres. La misère et la famine augmentaient de jour en jour : à peine avait-on pour deux sous du pain en quantité suffisante pour la nourriture d'un seul homme, à un seul repas par jour. Un bœuf ou une génisse, qu'on avait dans le commencement pour cinq sols, coûtaient alors deux marcs, à peine avait-on, au prix de cinq ou six sous, un agneau ou un petit chevreau qu'on avait coutume d'acheter pour trois ou quatre deniers. Huit sous étaient presque insuffisants pour se procurer la nourriture nécessaire à un cheval pendant une nuit, en sorte que l'armée qui, en arrivant à Antioche, y avait conduit plus de soixante-et-dix mille chevaux, n'en avait que deux mille tout au plus en ce moment; tout le reste était mort de faim ou de froid, et ceux qui demeuraient encore dépérissaient de jour en jour, succombant aux mêmes maux. Dans le camp les tentes et les pavillons tombaient de pourriture, et les hommes qui avaient conservé des vivres, exposés à toutes les intempéries d'une saison rigoureuse, périssaient sans pouvoir se mettre à couvert. Les inondations et les pluies continuelles dégradaient toutes les provisions de bouche, faisaient pourrir les vêtements, et il n'y avait pas moyen de trouver une place sur laquelle on pût reposer sa tête à sec et mettre à l'abri les effets que l'on possédait. En même temps une maladie contagieuse faisait de tels ravages dans l'armée que déjà l'on ne savait plus où ensevelir les corps et que les offices des morts n'étaient plus célébrés pour les funérailles. Ceux qui semblaient encore conserver quelque vigueur, empressés d'échapper aux périls qui les menaçaient, se hâtaient de se rendre dans les environs d'Edesse auprès du seigneur Baudouin, ou en Cilicie auprès des gouverneurs des villes, ou enfin en tout autre lieu, dans quelqu'une des places qui étaient tombées au pouvoir de leurs frères. En un mot, le départ des uns, les maladies et la famine qui faisaient périr les autres, le glaive de l'ennemi qui continuait de détruire un grand nombre de pèlerins, avaient réduit l'armée à peu près à la moitié de la force qu'elle avait en arrivant sous les murs de la ville.

 

Cependant les princes dévoués à Dieu, voyant l'affliction et les maux de leurs peuples, émus d'une tendre compassion, et le cœur brisé de douleur, se rassemblèrent, comme ils le faisaient fréquemment, et délibérèrent en commun sur le choix des mesures les plus convenables pour porter remède à de si grandes calamités. On exposa dans le conseil diverses opinions, et enfin l'on s'arrêta à reconnaître que le parti le plus sage serait d'expédier une partie de l'armée avec quelques uns des chefs, qui se porteraient sur le territoire de l'ennemi et iraient y enlever de vive force des vivres et du butin, tandis que le reste de l'armée demeurerait dans le camp, pour défendre les positions avec le plus grand soin. En conséquence Bohémond et le comte de Flandre furent chargés de conduire l'expédition, et le comte de Toulouse demeura avec l'évêque du Puy pour veiller à la garde du camp. Le comte de Normandie était absent et le duc de Lorraine, Godefroi, gravement malade, ne pouvait même sortir de son lit. Les deux chefs prirent avec eux un nombre suffisant de soldats, tant fantassins que cavaliers, tels du moins que l'état déplorable de l'armée permettait de les trouver, et ils se mirent en marche pour se porter sur les terres ennemies. Aussitôt que les habitants d'Antioche apprirent le départ de Bohémond et du comte de Flandre, l'absence du comte de Normandie, et la maladie du duc de Lorraine, ils ne manquèrent pas de saisir une occasion aussi favorable, et redoublant d'audace, ils résolurent dans un conseil commun de tenter une invasion dans notre camp, pour mettre à profit la dispersion des principaux chefs de notre armée. L'immense multitude des habitants fut sur-le-champ convoquée et se rassembla à la porte du pont : les uns débouchèrent parle pont, les autres passèrent à un gué qui se trouvait un peu en dessous, et tous à l'envi s'empressèrent de traverser, pour aller commencer l'attaque. Le comte marcha à leur rencontre à la tête de quelques compagnies de cavalerie, et à peine deux hommes étaient-ils tombés morts, toute la troupe des assiégés s'ébranla et fut poussée jusque sous la ville. Nos cavaliers dans cette première rencontre, aperçurent un cheval dont le maître avait été jeté par terre, et se mirent à lui courir sus pour s'en emparer. Nos autres soldats, imprudents et malheureux à la fois, crurent voir un mouvement de fuite, et s'imaginant que nos cavaliers avaient eu peur, ils prirent également la fuite, et se serrant les uns contre les autres dans ce premier entraînement d'effroi, ils se tuaient entre eux à force de presser les rangs. Pendant ce temps les assiégés, voyant que nos troupes se sauvaient sans que personne les poursuivît, sortirent de nouveau par le pont et rejoignirent bientôt les fuyards; ils les chassèrent devant eux depuis le pont de pierre jusqu'au pont de bateaux et en tuèrent quelques-uns, tandis qu'ils se précipitaient les uns sur les autres, pour s'ouvrir plus promptement un passage ; quinze cavaliers et une vingtaine de gens de pied périrent en cette occasion, soit par le fer, soit en tombant dans le fleuve, et les assiégés, fiers de ce nouveau succès, rentrèrent sans obstacle dans la ville.

 

Pendant ce temps Bohémond et le comte de Flandre qui s'étaient portés avec leurs cohortes sur le territoire ennemi, pour y chercher quelque soulagement à leurs maux et à ceux de leurs frères, trouvèrent en effet, dans quelques circonstances plus heureuses, l'espoir de mettre fin à leur misère et de rapporter quelque consolation dans le camp. Ils prirent d'abord sur les ennemis une ferme remplie de toutes sortes de provisions, et Bohémond expédia de tous côtés des détachements qu'il chargea de parcourir le pays, de venir lui rendre compte de l'état où ils l'auraient trouvé et de rapporter tout le butin qu'il leur serait possible de faire. Quelques uns de ces pèlerins, en retournant auprès de lui, l'informèrent qu'il y avait dans les environs une forte troupe de Turcs ; Bohémond fit aussitôt marcher le comte de Flandre avec une escorte nombreuse, et se disposa lui-même à conduire sur ses pas des forces plus considérables, pour être à portée de le secourir, s'il était nécessaire. Le comte, plein de courage et d'ardeur, marcha vivement à l'ennemi, et ne revint auprès de Bohémond qu'après avoir chassé les Turcs et leur avoir tué une centaine d'hommes. Tandis qu'il allait rejoindre son corps d'armée après avoir remporté cette victoire, d'autres éclaireurs viennent lui annoncer l'approche d'un corps de troupes beaucoup plus fort que le premier ; Bohémond détache aussitôt de son armée quelques bataillons qu'il adjoint à ceux que commandait le comte de Flandre, il le fait marcher en avant et lui-même le suit de près avec tout ce qui lui reste, pour soutenir au besoin son attaque. Grâce à la miséricorde divine qui marchait devant nos troupes, les ennemis se trouvèrent resserrés, et comme pris dans un défilé où leurs arcs et leurs flèches étaient pour eux des armes inutiles; il fallut en venir à combattre de près, et le glaive à la main ; mais ils n'étaient point accoutumés à ce genre de combat et ne tardèrent pas à prendre la fuite ; nos troupes les poursuivirent avec ardeur sur un espace de deux milles, et leur tuèrent beaucoup de monde. Vainqueurs de nouveau, nos soldats leur enlevèrent leurs chevaux, leurs mulets, toutes leurs dépouilles, et firent un riche butin de toutes les provisions que les Turcs avaient ramassées dans le pays ; ils rentrèrent alors dans le camp sans rencontrer aucun obstacle. L'armée se réjouit de leur retour et y trouva quelque soulagement à de longues souffrances; cependant le butin qu'ils avaient rapporté n'était pas assez considérable pour suffire longtemps aux besoins d'une si grande réunion d'hommes, et au bout de quelques jours, on se trouva presque réduit aux mêmes extrémités.

 

Cependant un bruit sinistre, venu du coté de la Romanie, se répandit dans l'armée, jetant partout le trouble et la douleur, et mettant le comble aux maux qui l'affligeaient de toutes parts. On rapporta, et il était vrai en effet, qu'un homme noble et puissant, nommé Suénon, fils du roi des Danois, recommandable et illustre à la fois par sa naissance, sa beauté et ses vertus, animé du vif désir d'entreprendre le pèlerinage, et conduisant à sa suite quinze cents jeunes hommes bien armés, ses compatriotes, s'était mis en route pour voler au secours des nôtres et se réunir à Antioche au camp des assiégeants. D'abord il n'avait pu sortir du royaume de son père que longtemps après le départ des autres expéditions ; il avait hâté sa marche autant que possible pour rejoindre nos légions, mais le premier retard qu'il essuya par suite de quelques circonstances particulières l'empêcha d'atteindre au but qu'il s'était proposé. Il partit donc à la tête de ses troupes, sans pouvoir rencontrer aucun des princes qui le devançaient ; il suivit cependant la même route, et arriva à Constantinople, où l'empereur le reçut et le traita avec assez de bienveillance. Il se rendit de là à Nicée, sans éprouver aucun accident, et descendit ensuite dans la Romanie, en pressant sa marche, et toujours à la tête de son corps. Il avait dressé son camp entre les deux villes de Finimine et de Thermes[15] et ne s'y gardait pas avec toutes les précautions qui eussent été nécessaires, lorsqu'au milieu de la nuit une immense multitude de Turcs vint l'attaquer à l'improviste : leur approche avait donné l'éveil aux Danois, mais déjà il était trop tard; ils coururent cependant aux armes, et avant d'avoir le temps de se remettre en bon ordre de bataille pour recevoir de pied ferme leurs ennemis , ils se trouvèrent écrasés par la supériorité du nombre -, ils résistèrent cependant avec vigueur aussi longtemps qu'il leur fut possible, vendirent cher la victoire, et finirent par succomber tous, après des prodiges de valeur.

 

Dans le même temps Tanin, ce délégué de l'empereur, dont j'ai déjà parlé, qui avait été adjoint à nos armées pour les guider dans leur marche, et qui jusqu'à ce jour les avait constamment suivies, cédant à sa timidité naturelle en voyant les malheurs qui les accablaient, et. craignant qu'il ne fût impossible aux princes de poursuivre leur entreprise, et qu'un jour ou l'autre leurs légions ne succombassent toutes sous les efforts de leurs ennemis, se rendit à l'assemblée des princes, et leur adressa des représentations très-vives : il chercha à les engager à lever le siège d'Antioche, à transférer leurs troupes dans les villes et les places fortes situées sur la frontière, où l'on pourrait trouver en plus grande abondance toutes les choses nécessaires à la vie, et de là harceler sans relâche les habitants d'Antioche jusqu'au retour du printemps, époque à laquelle on verrait arriver, ajoutait-il, l'armée que l'empereur son maître faisait le ver chez toutes les nations, à de grandes distances de son empire, et qu'il devait envoyer à leur secours. Il dit encore que comme il avait résolu, dès le principe, de s'associer à tous les travaux de l'armée, et de prendre part à sa mauvaise fortune aussi bien qu'à ses prospérités, il voulait en ce moment entreprendre une nouvelle démarche dans l'intérêt du bien commun et de l'utilité générale; qu'en conséquence il avait formé le dessein de se rendre en toute hâte à Constantinople, pour presser les préparatifs et le départ de l’expédition impériale, et qu'en même temps, sur toute la longueur de la route qu'il allait parcourir, il aurait soin de faire diriger vers l'armée tous les secours et les vivres dont elle avait tant besoin. Nos princes connaissaient depuis longtemps l'esprit de ruse et de fourberie qui animait cet homme ; cependant, lorsqu'il eut parlé, nul ne fit aucune observation, et personne n'entreprit de mettre la moindre opposition à ses projets. Afin de couvrir sa fraude de quelque apparence trompeuse, il laissa dans le camp ses tentes et la plupart de ceux qui l'avaient suivi, soit qu'il négligeât de pourvoir à leur sûreté, soit qu'il leur eût secrètement ordonné de suivre ses pas à un jour déterminé, et de le rejoindre en un lieu convenu d'avance. Il partit donc comme s'il comptait revenir peu de temps après, et ne reparut jamais à l'armée : homme infidèle et méchant, digne d'être livré à la mort éternelle ! L'exemple qu'il donna par cette conduite fut extrêmement pernicieux : à partir de ce jour, tous ceux qui purent trouver moyen de s'échapper du camp prirent la fuite en secret, oubliant tous leurs sermons et la profession de foi que, dans l'ardeur de leurs vœux, ils avaient faite en public au début de l'expédition.

 

La disette augmentait de jour en jour, et les princes cherchaient vainement des remèdes efficaces à de si grands maux. Ils sortaient alternativement deux à deux, à la tête de troupes nombreuses, battaient tout le pays environnant, et rentraient souvent dans le camp après avoir vaincu les ennemis, mais en même temps ils ne rapportaient ni butin, ni vivres suffisants pour l'entretien de l'armée. Les ennemis, sachant bien que ces expéditions ne sortaient du camp que pour aller piller de tous côtés et rapporter des dépouilles à leurs frères, conduisaient dans des montagnes inaccessibles et dans les lieux les plus cachés leur gros et leur menu bétail et tous les autres animaux qu'ils pouvaient avoir à leur disposition ; en sorte que nos soldats ne pouvaient les atteindre dans leur retraite, ou même, s'ils y arrivaient, il ne leur était pas facile d'emmener ce qu'ils venaient de prendre.

 

De jour en jour la disette développait le fléau des maladies contagieuses, et les périls de l'armée allaient sans cesse croissant. Les seigneurs et tous ceux qui avaient plus de jugement et d'expérience, reconnaissant que les péchés des hommes leur attiraient tous ces maux, et que les fléaux dont le Seigneur justement irrité frappait un peuple endurci n'étaient que trop mérités, se réunirent de nouveau, et, le cœur rempli de la crainte de Dieu, ils délibérèrent dans leur anxiété, cherchant les moyens de laver leurs péchés par une prompte repentance, et d'apaiser l'indignation du Seigneur, en expiant convenablement les fautes passées, et s'en préservant pour l'avenir. En conséquence et en vertu des ordres et de l'autorité de l'évêque du Puy, qui remplissait les fonctions de légat du Siège apostolique, ainsi que des autres pontifes agréables à Dieu, du consentement et même sur les instances expresses de tous les princes laïques et de toute l'armée, on prescrivit un jeûne de trois jours, afin que, les corps étant abattus, les âmes pussent s'élever à la prière avec plus de force. Cette cérémonie accomplie en toute dévotion, les chefs ordonnèrent encore que l'on éloignât du camp les femmes légères et corruptrices ; ils interdirent, sous peine de mort, l'adultère et tout genre de libertinage, et proscrivirent également les repas extraordinaires, les excès d'ivrognerie, les funestes jeux de hasard, les serments indiscrets, les fraudes de poids et de mesure, les fourberies de toute espèce, le larcin et le pillage. A ces décrets, qui reçurent une nouvelle force du consentement universel, on ajouta encore la nomination de quelques juges qui furent chargés de connaître de toutes les transgressions, et reçurent une autorité pleine et entière pour informer et sévir contre les coupables. Il se trouva sans doute dans la suite des hommes qui violèrent les lois qu'on venait de publier; les juges les accusèrent, ils furent convaincus avec solennité, et on leur appliqua, selon la sévérité de ces lois, les peinas qu'elles avaient réglées pour chacune de ces fautes, afin que de tels exemples eussent pour effet de détourner les autres de pareils excès. Appelé par la grâce surabondante du Seigneur à recueillir les fruits d'une meilleure vie, le peuple vit que la colère divine s'apaisait en partie. Bientôt, en effet, Godefroi, qui était en quelque sorte la seule colonne auprès de laquelle l'armée entière pût trouver un appui, commença à se rétablir de la cruelle maladie dont il avait souffert si longtemps, à la suite de la blessure que lui avait faite l'ours auprès d'Antioche de Pisidie ; et toute l'armée trouva dans sa convalescence de justes motifs de se consoler de son affliction.

 

Cependant la renommée avait répandu dans tout l'Orient la nouvelle de l'arrivée des immenses armées chrétiennes : on disait de toutes parts, et ce bruit avait même pénétré jusque dans les royaumes du midi et chez toutes les nations étrangères, que ces armées assiégeaient avec vigueur la ville d'Antioche. Aussi les rois, pleins de sollicitude pour leurs États, envoyaient en secret des émissaires vers les nôtres, afin de connaître avec plus de détail la conduite, les forces et les desseins de ces nombreuses expéditions il y avait dans notre camp un grand nombre de ces espions; lorsque quelques-uns d'entre eux partaient, au bout de quelques jours, pour aller rendre compte de l'état de nos armées à ceux qui les avaient envoyés, il en arrivait encore d'autres chargés de pareille mission. Il n'était pas difficile aux hommes de cette espèce de se cacher parmi les nôtres ; ils parlaient diverses langues, les uns se disaient Grecs, d'autres Syriens, d'autres Arméniens, et tous jouaient leur personnage avec une grande exactitude de langage de mœurs et de manières. Les princes se réunirent de nouveau à cette occasion, pour rechercher en commun ce qu'il pouvait y avoir à faire clans l'intérêt général. Mais ce n'était pas une entreprise aisée que celle de chasser de notre camp des hommes qui ne se distinguaient des autres nations par aucune différence de mœurs ou de langage. Avant donc de s'arrêter définitivement à un parti, et afin de pouvoir en délibérer plus mûrement, on jugea convenable de ne communiquer ces délibérations qu'à un très-petit nombre de personnes, pour éviter que les résolutions qu'on pourrait prendre ne se répandissent de tous côtés, et ne parvinssent ainsi à des hommes qui, pour faire tort au peuple chrétien, se hâteraient de les aller rapporter aux ennemis. Comme on ne pouvait découvrir aucun moyen plus efficace de se défendre de ces méchancetés, on raconte que Bohémond, doué de plus de sagacité et de force d'esprit que les autres, dit aux princes encore assemblés : « Frères et seigneurs, laissez-moi me charger seul du soin de cette affaire. J'espère, avec l'aide de Dieu, trouver un remède convenable pour détruire cette maladie. » A ces mots l'assemblée des princes s'étant séparée, chacun rentra dans son camp. Bohémond cependant, se souvenant de ses promesses, ordonna , vers la nuit tombante, et tandis que tout le monde était, comme à l'ordinaire, occupé des préparatifs du souper, qu'on fît sortir de prison quelques Turcs qu'il tenait dans les fers, et les livrant aux bourreaux, il les fit aussitôt égorger puis faisant allumer un grand feu, comme pour préparer le souper, il prescrivit qu'on les rôtît et qu'on les arrangeât avec le plus grand soin, comme pour être mangés ; enfin il ordonna aux siens, si quelqu'un venait à leur demander ce que voulaient dire de semblables préparatifs, de répondre que « les princes avaient arrêté, dans leur réunion, qu'à l’avenir tous ceux des ennemis ou des espions qui seraient pris seraient traités de la même manière, et serviraient à la nourriture des princes et du peuple. » Tous ceux qui faisaient partie de l'expédition, apprenant ce qui venait de se passer dans le camp de Bohémond, et étonnés de la nouveauté du fait, accoururent de tous côtés. Les espions qui se trouvaient dans l'armée, effrayés de cet événement, croyant à la réalité de la résolution qu'on disait adoptée, et ne soupçonnant aucune feinte, prirent fort au sérieux ce qui venait d'avoir lieu; craignant donc qu'il ne leur arrivât quelque chose de semblable, ils se hâtèrent de sortir du camp, et, de retour chez eux, ils dirent à ceux qui les avaient envoyés : « Ce peuple surpasse en cruauté toutes les autres nations, et même les bêtes féroces. Il ne suffit pas à ces hommes d'enlever à leurs ennemis leurs villes, leurs châteaux forts, et toutes les choses qu'ils possèdent, de les jeter dans les fers, de les torturer comme des ennemis, de leur donner la mort, il faut encore qu'ils se remplissent l'estomac de leur chair, et qu'ils s'engraissent de leur sang ». Ces récits se répandirent dans tout l'Orient, et parvinrent jusqu'aux pays les plus reculés ; les nations les plus voisines et celles qui habitaient le plus loin en furent également épouvantées. Toute la ville d'Antioche fut saisie de terreur, en entendant rapporter des paroles si étranges et un fait si cruel. Ainsi, par l'œuvre et les soins de Bohémond, le camp fut en grande partie purgé de cette peste des espions, et les résultats des assemblées des princes furent beaucoup moins divulgués parmi les ennemis.

 

Vers cette époque le plus puissant des princes infidèles, tant par ses richesses que par le nombre de ses troupes, le calife d'Egypte avait envoyé des députés à notre armée, et voici quels étaient les motifs de cette ambassade. Depuis très-long-temps de graves inimitiés régnaient entre les Orientaux et les Egyptiens : cette haine invétérée provenait, de la différence de leurs superstitions et des dogmes contradictoires qu'ils avaient adoptés, et elle s'était perpétuée sans relâche et avec une animosité inflexible. Leurs royaumes étaient fréquemment exposés à de mutuelles agressions, chacun cherchait à étendre ses frontières et à empiéter tour à tour sur celles du voisin, ainsi que je l'ai déjà rapporté dans le premier livre de cette histoire. A diverses époques, et selon les chances variées de la guerre, chacun d'eux avait alternativement obtenu une grande supériorité sur son ennemi, et il en était résulté que tout ce qui servait à l'avantage des uns était regardé comme tournant au détriment des autres. A cette époque le prince d'Egypte possédait tout le pays qui s'étend depuis les frontières d'Egypte jusqu'à Laodicée de Syrie, dans un espace de trente journées de marche. J'ai déjà dit aussi que, peu de temps avant l'arrivée de notre expédition, le soudan des Perses s'était emparé d'Antioche, ville située sur les frontières du territoire des Égyptiens et de tout le pays qui se prolonge de là jusqu'à l'Hellespont. Le prince d'Egypte redoutait les entreprises et les empiétements des Perses et des Turcs, et dans cette crainte il se réjouissait extrêmement d'apprendre que Soliman avait perdu Nicée, qu'il avait été fort maltraité ainsi que ses troupes, et qu'enfin nos armées avaient mis le siège devant Antioche ; ce qu'il voyait perdre aux Turcs il le regardait comme gagné pour lui ; et les maux qu'ils soutiraient étaient à ses yeux un gage de tranquillité pour lui comme pour ses sujets. Craignant que nos années ne renonçassent à leur entreprise et ne cédassent enfin à la fatigue de leurs longs travaux, il envoya à nos princes des députés choisis parmi ses serviteurs les plus dévoués, leur enjoignant de solliciter la continuation du siège, de promettre des secours de toute espèce, de se concilier la bienveillance et l'affection de nos princes, et de conclure avec eux des traités d'alliance et de bonne amitié. Fidèles aux ordres de leur maître, les députés, sortis de leurs vaisseaux,. se rendirent au camp des Chrétiens et s'appliquèrent avec le plus grand zèle à s'acquitter complètement de leur mission. Nos princes les accueillirent avec assez de bienveillance et de politesse, et les admirent fréquemment à des conférences dans lesquelles ils eurent à exposer tout ce qu'ils avaient été chargés de dire. Cependant, et tout en admirant la douceur de nos chefs, les forces qu'ils commandaient, les armes de nos soldats1, leur patience à supporter tant de travaux, les députés ne pouvaient se défendre d'un sentiment de méfiance contre cette immense multitude d'étrangers, comme s'ils eussent eu dans l'âme le pressentiment de ce qui devait arriver plus tard car dans la suite leur prince même était destiné à éprouver pour son compte Je traitement qu'il cherchait traîtreusement à susciter contre ses ennemis. Lorsque la ville d'Antioche eut été prise et eut recouvré ses anciennes libertés avec la pleine jouissance de la foi chrétienne, tout le pays qui s'étend depuis cette ville jusqu'à la rivière d'Egypte[16], voisine de Gaza, sur un espace de quinze journées de marche, tel que Je peuple fidèle le possède encore aujourd'hui, fut arraché de force à la violente domination de l'Égyptien, grâce à l'intervention du Dieu tout-puissant.

 


[1] Deutéronome, chap. 32, v. 3o.

[2] Personne n'ignore que cette prétendue lettre est dénuée de toute authenticité.

[3] Il s'appelait Théodore.

[4] C’était un prince arménien.

[5] Aujourd'hui Seroug, au midi et a peu de distance d'Edesse.

[6] L'ancienne Chalcis, aujourd'hui Kinnesrin ou Vieil-Alep, un peu au sud d'AIep.

[7] Anikagae, c’est-a-dire la ville d'Aui, jadis célèbre par un château fort où l'on gardait les trésors des rois d'Arménie.

[8] « Les champs de l'Aonie sont séparés des champs Actéens par la Phocide, pays fertile tant qu'il appartint à la terre ferme, mais qui, à cette époque, était occupé par la mer dont les eaux s’étaient subitement répandues sur une vaste surface. On y voit une montagne escarpée, nommée le Parnasse, qui pousse ses deux cimes jusques aux astres, et dont, le sommet s'élève au-dessus des nuages. »

[9] Évêque d'Antioche, martyrise en l’an 251.

[10] Ou Baghisian, petit-fils de Malck-Schab; le nom de ce prince a été défiguré par les historiens latins qui l'appellent Cassien, Gratien, Accien, Darsien. Abulféda le nomme Bagbisian;  mais dans les autres historiens orientaux il porte le nom d’Akhy-Syan, frère du Noir : d'où a dû venir par corruption celui d'Accien.

[11] Alp-Arslan.

[12] Dukak, premier sultan de Damas, qui régna de l’an 1095 a l'an 1103.

[13] Ak-Sangar-Casim-Eddoulet était sultan de Mossoul; ce fut son fils Emadeddin-Zenghi, auquel les historiens Latins donnent le nom de Sanguin, qui, vers l'an 1129, joignit la principauté d'Alep à celle de Mossoul.

[14] Noureddhin-Mahmoud qui régna de l'an 1145 à l'an 1173.

[15] Probablement dans l'ancienne Galatie, où était une ville de Therniœ, aujourd'hui Aias.

[16] Rien n'est plus incertain que la question de savoir quelle est la rivière désignée sous le nom d’AEgyptus; elle est déjà mentionnée dans la Genèse comme formant la limite méridionale de la terre promise. Dieu dit a Abraham : « Je donnerai ce pays à votre race depuis le fleuve « d'Egypte jusqu'au grand fleuve d'Euphrate. » (Genèse, ch. 16, v. 18,) La plupart des savants ont pensé que ce nom désignait le Nil ; d'autres, notamment Bachiène, dans sa Description historique et géographique de la Palestine ancienne et moderne ( tom. 1, part 1, § 80), croient qu'il s'agit d'une petite rivière qui se jette dans la mer près de la ville de Khinocolura, et qui portait le nom d’AEgyptus, parce qu'elle coule en effet sur la frontière d'Egypte. Cette dernière opinion parait d'accord avec le texte de Guillaume de Tyr, qui donne a AEgyptus le nom de rivus, et le place non loin de Gaza.

 

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