Index - Part 1 - Part 2

Sur les routes de l'Exil

P. Benedetto Portieri ocd

الأب بنديكتو بورتييري الكرملي المعروف بإسم الأب مبارك

traduit de l'italien par le Dr. Pere Cesar Mourani ocd 2011

version electronique par webmaster Elie B. Abboud  © www.kobayat.org

 

La Captivité et l’Exil
du
P. Benedetto di Santa Maria
Carme déchaussé de la Mission du Syrie
Episode de la grande guerre (1914 - 1918)

Part 2 : L'Exil

 

Le chemin de l’exil

Quand les dossiers, regardant l’innocent papas Luis, furent soumis au Valì de Beyrouth pour qu’il donne l’ordre de le remettre en liberté, il était sur le point de signer la libération. Mais à peine se rendit-il compte que le détenu était un papas, c.à.d. un prêtre, il bondit, disant : « Non, non ! Qu’il soit exilé ! »

Il ne voulut, non plus, entendre raison ; il écrivit la sentence et tout fut fini.

Il est bien difficile de décrire l’état du papas quand il eut entendu l’annonce. Pourtant, il ne protesta pas. Il ne montra aucun signe de rébellion contre l’injuste sentence. Il essaya, en ce moment-là, d’oublier les souffrances passées et il ne voulut point s’arrêter sur celles du futur, lesquelles, presque en masse, se présentaient à son imagination, enveloppées de tant d’incertitudes qui les rendaient plus effrayantes.

En saluant les deux religieux et en prenant congé d’eux, il dit : « Ce sera comme Dieu voudra ».

Sur le soir, David et Alberto, ancien dragomanno du Consul italien de Beyrouth, vinrent en prison pour saluer le papas. Ce dernier apporta au détenu du burgol, nourriture indigène préparée avec du gras en purée, que papas Luis trouva très agréable ; il voulut conserver en souvenir du gentil visiteur, la cuillère en bois dont il s’est servi pour manger l’exquis burgol.

Le départ était fixé pour le matin du 23. Il faisait déjà grand jour et le papas commençait à penser que le départ avait été ajourné, quand un gendarme avec fusil et baïonnette embranchée, à l’épaule, se présente et crie : Papas Luis ; il appelle un autre nom. Les deux appelés s’approchent et s’acheminent vers la sortie. Arrivés tout près de la porte : Arrêtez ! Crie le gendarme et il essaie de leur mettre les menottes à tous deux.

Le papas proteste, disant qu’il avait été laissé libre à Aley, et qu’il n’était pas venu à Beyrouth pour finir sa détention, mais seulement parce qu’il y avait été appelé par d’autres personnes ; et qu’en descendant de Aley à Beyrouth on ne lui avait pas passé les menottes.

Le policier ne voulut rien entendre, il répliqua que c’étaient les ordres et baste. Ainsi, la main droite de papas Luis fut enfermée, une autre fois dans les fers. Il ne lui resta que prendre, tranquillement, de la main gauche une petite valise avec le peu de vêtements et de provisions qu’il avait pu se procurer au moyen du petit subside reçu de Padre Raimondo de S. Martino et du consul Américain.

Les deux enchaînés et le policier armé se dirigèrent vers la gare du chemin de fer. On n’a pas besoin de dire que papas Luis, dans cet état, était objet de la curiosité et de l’étonnement des passants qui, à cette heure, remplissaient déjà les ruelles de la ville. De nombreux curieux s’approchaient, ils voulaient voir le visage du religieux dans les menottes ; selon eux il devait être, certainement, un criminel ou un espion pris en flagrant délit.

La gare ferroviaire était distante d’une demi-heure de marche. Albert, l’ancien dracomanno du consulat italien de Beyrouth, se trouvait, par hasard en chemin, il vit le papas ; il essaya de l’approcher, mais le policier le repoussa.

À la gare, le commandant de la gendarmerie vit les prisonniers enchaînés ; il approcha le papas et donna l’ordre au gendarme d’enlever les fers, il s’excusa disant qu’il n’avait pas donné l’ordre de passer les menottes, et que quelque fois, les gendarmes se montrent trop zélés.

« Ce qui est fait est fait », conclut le papas. il continua : tout à l’heure vous faites enlever les fers, mais celui-là – indiquant le policier – trouvera les moyens de me les remettre quand je serai dans le train à sa disposition.

À ces mots, le commandant appela un autre gendarme et le fit monter à côté des deux exilés avec l’ordre, que si papas Luis se plaindrait du traitement du policier de compagnie, de faire descendre le policier, et d’accompagner lui-même les deux et il ajouta : « Ceux-ci sont de simples exilés, ils ne sont plus prisonniers ! ».

Quelque temps après, le train se mit en marche et voilà que le compagnon d’exil de papas Luis, voulut s’emparer du peu de provision de ce dernier. Pour réussir dans son projet, le compagnon d’exil s’était entendu avec le gendarme. Le papas protesta à haute voix. Le gendarme répondit en tirant les menottes et en y serrant les mains du papas. Quand celui-ci se vit enchaîné, il fit appel au soldat, que le commandant de la gendarmerie de Beyrouth avait envoyé pour interdire des violences arbitraires.

Immédiatement, le soldat fit arrêter le train, obligea le gendarme tyrannique à descendre et à refaire à pieds la route qui le ramenait à sa caserne à Beyrouth et, enleva les menottes au papas. Le train continua sur Aley.

Papas Luis aurait voulu descendre ici pour reprendre ses livres laissés à la Cour Martiale ; mais le train ne s’arrêtait que quelques minutes durant lesquelles parmi les cris et les va-et-vient confus descendaient et montaient les passagers presque tous soldats.

Le papas, silencieux, observait par la porte de la voiture ce mouvement de gens malheureux et il pensait comment lui-même se trouvait dans des conditions pire que les leurs ; il essayait de distinguer du regard la prison où il avait été enfermé et il lui semblait se retrouver encore parmi les compagnons de prison ; il poussa le regard vers le siège de la terrible Cour Martiale qui le faisait revivre les nuits blanches et les rêves affreux de bourreaux, de potence et de corps d’hommes palpitants, suspendus aux gibets.

De Aley à Alep

Le voyage de Aley à Alep s’accomplit sans aucun événement nouveau. Mais, la monotonie même du voyage incitait le pauvre exilé aux plus tristes réflexions ; et les panoramas et les scènes qui se déroulaient, sous son regard, lui en donnaient l’occasion. En parcourant le haut-plateau qui s’étend en forme d’une ample vallée entre le Liban et l’Anti-Liban papas Luis observait tristement le massacre que les soldats Turcs infligeaient aux arbres séculaires qui couvraient le Liban feuillu. Il avait devant les yeux un spectacle d’horreur, la ronde joyeuse aux éclats de voix que faisaient les groupes de soldats à chaque fois qu’un des grands arbres tombait sous les coups des haches ; ils semblaient avoir remporté une victoire. Ces arbres étaient destinés à suppléer au charbon fossile des locomotives.

Il était émouvant et pitoyable d’observer les signes de la disette et de la faim. À chaque gare, on voyait des groupes d’hommes au visage pâles et décharnés, aux habits en lambeaux ; nombreux étaient ceux qui ne pouvaient pas se tenir débout ; ils avaient les yeux creusés et le regard éteint ; pourtant, à leurs traits, à leurs tailles, on reconnaissait en eux les enfants de la montagne, les habitants du fort Liban.

Ils se pressaient aux fenêtres des voitures ferroviaires pour demander une aide quelconque. La voiture aussi sur laquelle voyageait le papas exilé, dans les gares, était entourée de malheureux qui quêtaient la charité. Comment pouvait-il les aider, papas Luis. Lui aussi était pauvre, exilé, privé du nécessaire. Quel déchirement n’éprouvait-il au fond du cœur. S’il avait été libre, pensait-il. Il aurait commencé, lui-même, de faire le tour des villages et des cités, un sac à l’épaule, essayant d’émouvoir les fortunés, et recueillir quelque chose pour ceux qui mouraient de faim. Papas Luis avait fait cela, à Kobayat en 1915, et il avait ainsi pu alléger tant de misères. Mais maintenant il était, non seulement, dans la nécessité, mais il était aussi privé de liberté.

Avant que les gendarmes ne mettent pas la main sur lui, il passait sur les chemins des villages voisins de la Mission ; et à tous ceux qui s’adressaient à lui, il avait quelque secours, ou une parole de réconfort ; les mamans lui apportaient leurs enfants pour avoir sa bénédiction. Tout à l’heure, papas Luis, sur les chemins de l’exil, avec l’escorte qui l’accompagne est aux regards des pauvres, un malheureux, peut-être, plus qu’eux ; les malheureux lui portent un regard navrant, mais aussitôt, ils s’éloignent car il est exilé. Le cœur du papas est déchiré par cet éloignement des pauvres qui, dans le passé, l’approchaient comme un ami, un consolateur et cela même concourait à lui rendre plus amère la voie de l’exil.

Au sérail d’Alep

Le train rejoignit Alep à 10 heures du matin, du 24 juin, après 26 heures de course pénible. La machine du train, semblait vraiment souffrir un essoufflement angoissé ; elle avançait en haletant toujours et lançant des colonnes de fumée noire et dense. C’était le manque de combustible approprié. L’effort que faisait parfois le train pour escalader certaines buttes semblait fatiguer même les passagers. Il parcourut ainsi le long chemin Beyrouth, Rayak, Baalbec, Homs, Hama, Alep.

Arrivé à Alep, papas Luis, avec son compagnon et le soldat, devait se rendre au sérail, ou palais du gouvernement. La route était longue et le papas, ses forces épuisées, était dans l’impossibilité de marcher.

Il fut obligé de prendre une voiture qui lui servit, à lui et aux deux autres. Papas Luis était entré dans les bonnes grâces du soldat qui l’accompagnait. Il en profita, promettant une récompense, pour obtenir d’être conduit directement chez le Valì pour lui demander la liberté de pouvoir loger dans quelque maison religieuse ou une locanda. Il parvint au corps de garde des prisons du sérail où le papas resta avec son compagnon, alors que le soldat alla demander une audience du Valì.

Dans cet entre-temps, le papas vit passer dans la cour devant la porte du corps de garde un prêtre ; il l’appela. Les soldats de garde avec qui ; le papas avait déjà entamé une conversation amicale, offrant à chacun une cigarette, ne firent pas difficulté au papas de parler avec l’étranger. Papas Luis demanda au prêtre s’il connaissait le consulat d’Amérique ou les pères Franciscains de Terre Sainte. Ayant eu une réponse affirmative, il écrivit sur l’heure un billet demanda assistance et aide selon les circonstances dans lesquelles il se trouvait. La personne rencontrée par hasard, en habit de prêtre, n’était autre que l’archevêque grec-orthodoxe d’Alep.

Le soldat, de retour, portait l’autorisation du Valì qui donnait à papas Luis la liberté de loger dans un hôtel.

Il lui fallut plusieurs heures avant de pouvoir quitter le sérail pour l’auberge.

Le Compagnon d’exil, avec qui papas Luis avait fait le voyage de Beyrouth à Alep, voyant qu’il allait être séparé d’un compagnon dont il espérait pouvoir profiter comme il venait de la faire jusqu’alors, inventa un vile stratagème pour en soutirer autant que possible. Il avait été arrêté pour insubordination au gouvernement et pour injures aux autorités.

Celui-ci, sur les chemins de l’exil, chrétien maronite des environs de Beyrouth, n’eut pas honte d’inventer une vile calomnie contre le papas son compagnon de peine.

Il a raconté à la police qu’en partant de Beyrouth pour l’exil il avait confié au papas diverses livres or, et d’avoir mis dans sa valise plusieurs objets d’usage personnel.

Devant tant d’effronterie, le papas protesta tout indigné ; il montra le peu d’argent en papier qu’il avait sur lui, ouvrit la valise qui ne contenait rien d’autre que quelque vêtement de moine et dit : « Il est vraiment incroyable que les musulmans aient plus de respect envers les religieux que certains chrétiens, vu qu’un bon musulman a horreur du mensonge et de la calomnie pour s’emparer des affaires des autres ; s’adressant, ensuite, à l’officier de police il ajouta : « Demandez au soldat qui nous a accompagnés, qui a donné à manger à ce misérable, de Beyrouth à Alep ? ».

Le soldat raconta comment le misérable avait tout eu de la générosité de papas Luis qui avait partagé avec lui ses maigres provisions. Il rapporta, en outre, ce que le papas n’avait pas mentionné, c.à.d. que le maronite avait même essayé d’ouvrir la mallette de papas pour voler, alors que les autres étaient en train de reposer.

L’officier prit alors à frapper durement le faux accusateur, avec un long fouet, et l’obligea à s’excuser auprès de l’accusé. Papas Luis se transforma dès lors en médiateur, et lui pardonna tout ; il voulut en outre lui faire cadeau de quelque argent pensant que réellement il manquait de tout. Et pendant que le malheureux compagnon d’exil de papas Luis était enfermé en prison, lui et le soldat d’escorte allèrent chez le Directeur de la police.

Entre formalités, discussions, passage d’un office à un autre et attentes, plusieurs heures étaient passées. Entre temps, le billet de papas Luis avait été remis au Consul Général d’Amérique, monsieur Jakson. Celui-ci envoya immédiatement le vieux Cavas du Consulat italien à la recherche de papas Luis, puisque le billet ne donnait pas l’adresse exacte du papas qui ignorait totalement Alep. Le Cavas fit le tour de plusieurs prisons ; finalement il se porta au bureau de la police et trouva le papas chez le Directeur, il attendait l’autorisation d’aller à l’auberge. Le Cavas remit à papas Luis un peu d’argent et, reçu de lui une quittance régulière, il s’en alla.

Papas Luis attendait l’autorisation, mais l’officier Turc, directeur de la police, ne bougeait pas. Papas Luis ignorait, alors, la langue turque et ne pouvait pas s’adresser à l’officier pour lui parler. Au contraire à chaque fois que le papas se montrait vouloir solliciter une réponse, l’officier disait : « Dur bi raz », c.à.d. attends un peu.

Des heures s’écoulèrent ; papas Luis recourut à un expédient, le voici ! Il avait apporté, de Beyrouth, des cigares de Grèce. De temps en temps, il en offrait un à l’officier et le lui allumait. Appréciant le geste du papas répété plus d’une fois, il appela un soldat et lui donna l’ordre de l’accompagner à l’hôtel « el Farag » passant par le poste de garde pour quelque formalité. Nouvelle attente. Le papas désirait informer de sa condition les pères Franciscains, mais il lui fut impossible. Finalement, les formalités terminées, papas Luis fut accompagné à l’auberge.

Un cas de choléra

L’hôtel « el Farag » est un grand hôtel d’Alep, il était, autrefois, le théâtre du Valì, où, les grands de la Turquie, de passage à Alep, se donnaient rendez-vous pour assister aux représentations. On assigna à papas Luis une chambre au dernier étage ; elle était bien aérée, avec balcon sur la rue d’où on pouvait jouir du panorama de la ville. C’était le coucher du soleil. Le papas se fit porter un léger dîner et voulut se donner le luxe d’y ajouter un quart de litre de vin après tant de temps qu’il n’en avait pas goûté. Il entretint, ensuite, une courte conversation avec le personnel de l’hôtel ; il se retira, après, pour se reposer.

C’était une nuit étouffante de juillet, pas un souffle d’air n’entrait par les fenêtres grandes ouvertes. Après s’être tourné et retourné longtemps, il réussit à s’assoupir. Soudain, il fut secoué par les cris et les plaintes d’une personne tombée dans le corridor tout près de sa chambre. L’obscurité l’empêcha de se rendre compte de ce qui était arrivé. Mais le matin, aux premières lueurs de l’aube, il fut sur pieds ; voulant aller se laver, il se vit devant un soldat mort, repoussant, noir, la bouche baillant dans un état des plus dégoûtants. Papas Luis eut le frisson devant cette scène macabre. Immédiatement il saisit sa mallette, y fourra en toute vitesse ses affaires, descendit à un autre étage et se faufila dans une chambre trouvée vide. Il comprit que l’incident terrible, survenu près de sa chambre, aurait suffi qu’il fût interné au Lazaret, comme cholérique.

Heureusement que personne ne sut du stratagème du papas à l’exception d’un officier Turc qui revenait, tout juste, du front de Macédoine. On vint enlever le pauvre cholérique ; on fit la désinfection des locaux et on imposa douze heures d’isolement. Une famille, composée de la mère et de ses trois petites filles, comme elles logeaient dans une chambre voisine du mort, furent enfermées dans cette même chambre, la porte en fut scellée et elles durent y rester pendant huit jours, recevant la nourriture par une fenêtre. On peut bien se figurer les pleurs et les cris des pauvres fillettes et les tortures de la mère. Elles étaient, elles aussi, sur la route de l’exil comme notre papas qui dut de la reconnaissance à l’officier Turc s’il n’eut un sort pire que le leur. Mais papas luis, l’« aforin » c.à.d. « le rusé », comme on le baptisa à l’hôtel « et Farag », avait réussi à entrer dans les grâces de tout le monde.

Chez les Franciscains d’Alep

Le Lundi 26 juin 1916, un domestique de l’hôtel s’offrit d’aller chez les pères Franciscains pour leur exposer les circonstances dans lesquelles se trouvait papas Luis. Lesdits pères vinrent sur le champ à l’hôtel, et amenèrent avec eux le dragomanno du Consulat d’Italie qui se trouvait alors auprès du Consul Général d’Amérique. Après un bref entretien avec le papas, ils l’accompagnèrent à la gendarmerie pour lui obtenir la permission de rester libre sous leur responsabilité. L’autorisation obtenue, ils conduisirent papas Luis à leur résidence provisoire puisque leur joli couvent avait été transformé en caserne.

Dans l’après-midi, papas Luis fut amené chez le Consul Général d’Amérique, monsieur Jakson, un très bon et très gentil monsieur. A peine celui-ci vit le papas, il lui demanda s’il était, lui, le Padre Benedetto carmelitano. A réponse affirmative, il sortit un papier et invita le papas à le lire comme une lettre privée. C’était un rapport envoyé de Beyrouth par monsieur David Dayek, et arrivé, le jour même, au Consulat d’Alep.

Le rapport racontait comment P. Benedetto avait été arrêté à Kobayat, sur calomnie de Khouri Boutros Hobeiche, alors que le père ne s’occupait, exclusivement, que de son ministère apostolique. Suite aux fausses accusations de l’employé Kémal, il avait été incarcéré, fer aux mains et aux pieds ; il avait été traduit en Cour Martiale à Aley où il avait été complètement acquitté. La justice voulait qu’on procédât contre l’ignoble Khouri Boutros Hobeiche consentant le P. Benedetto. Celui-ci remercia pour l’intérêt qu’on prenait de lui, mais il n’entendait promouvoir aucun procès contre le calomniateur : il lui avait déjà pardonné, quand à lui-même ; une fois la guerre terminée, il ferait ce que ses supérieurs lui conseilleraient. Pour le moment il demandait au Consul de le protéger et de l’aider selon les exigences et les possibilités des circonstances.

La décision de papas Luis plut au Consul, qui insista afin que le calomniateur soit arrêté, plutôt par office que pour d’autres raisons.

La communauté des pères Franciscains d’Alep, en ce temps-là, se composait de : P. Gregorio de Canai, indigène, supérieur de la maison ; P. Fedele, vieux missionnaire, soixante-dix ans passés, expulsé de Tripoli de Syrie en plein hiver et enfermé à Alep ; P. Sabatino avec des pères d’autres stations dont les résidences avaient été pilées ou détruites, et deux pères allemands. Aux environs du mois d’août 1916 on leur enleva l’église et il ne leur resta que la petite chapelle de S. Antonio à côté du cimetière latin.

Papas Luis demeura six jours chez les pères Franciscains, traité par les religieux avec beaucoup de charité et de considération jusqu’à ce qu’il fut obligé de reprendre le chemin de l’exil.

La chance voulut qu’il eut comme escorte un policier, ancien élève des pères Franciscains de Marach. Celui-ci fit pleine confiance au papas de sorte que ce dernier, plutôt qu’un exilé escorté, semblait un voyageur avec des gens à son service. Le policier lui réservait places sur les voitures ; et, une fois assuré que rien ne lui manquait il le laissait seul ; par contre il faisait une surveillance rigoureuse à un « Mutassarif » (gouverneur) exilé de la Mésopotamie, pour avoir tenté une rébellion contre le Sultan. Le Mutassarif causait le français ; il avait été élève des P.P. Dominicains à Mossul : partisan des Russes, on disait qu’il avait levé et armé 3000 hommes prêts à se rebeller contre le Sultan, à la première apparition des Russes ou des Anglais. Trahi par ses propres partisans, il fut arrêté, incarcéré, flagellé, et ensuite exilé en Anatolie avec sa femme, une enfant âgée de sept ans et un domestique.

Partis d’Alep en train, sur le chemin de fer qui traversa l’Anatolie, après trois heures de voyage, ils rejoignirent Islahie aux portes de la Cilicie. Les travaux de perforation n’étant pas encore terminés, le train s’arrêta. Ils durent se procurer un moyen pour passer le col et reprendre ensuite le train.

A Islahie, il y avait un groupe d’Anglais, faits prisonniers par les Turcs à Cutelamora. Ils étaient une soixantaine, dispersés à travers la campagne, où ils rassemblaient des brindilles pour le feu, alors que d’autres recueillaient des herbes qu’ils mangeaient immédiatement. Un villageois Turc disait : « Le gouvernement ne cesse pas d’envoyer ces prisonniers en balade ; c’est la huitième fois qu’ils reviennent ici. On veut nous faire croire qu’ils font toujours des prisonniers parmi les Anglais ; ce sont toujours les mêmes visages ».

Trouvées deux voitures, la première chargea le policier avec le Mutassarif, sa femme et sa fille, la seconde chargea papas Luis, le domestique du Mutassarif et les bagages.

Vers minuit, à la descente d’une autre montagne, ils atteignirent une locanda, une baraque en branches ; il burent une tasse de café et en route de nouveau. Ils n’avaient pas de temps à perdre, car la route était longue et le train partait de bon matin.

La première voiture précédait celle de papas Luis ; à un certain point de la descente, elle se renversa. L’obscurité était totale. Arrivée la voiture de papas Luis, celui-ci alluma une bougie, vit la voiture renversée et les passagers à l’intérieur, les uns sur les autres ; personne n’osait bouger, se trouvant au milieu de ravins, et ne pouvant rien voir. Heureusement tous étaient indemnes sauf quelques meurtrissures. Faites quelques petites réparations, spécialement au harnais des chevaux, ils répartirent à une vitesse plus modérée.

Ils rejoignirent Naamura, village où ils devaient prendre le train pour Tarse. Mais ayant su qu’il y avait le choléra à Tarse, le policier alla voir l’officier allemand qui était à la gare, pour obtenir de lui l’autorisation de prendre le train pour Conie. Ceci obtenu, le policier accompagna papas Luis dans une voiture commode, et lui, avec les autres qu’il devait escorter, monta dans un autre pleine de soldats. Ils arrivèrent sans incidents à Adana où ils s’arrêtèrent une journée. Ils descendirent dans un hôtel assez bien ténu mais plein de punaises. Ils y rencontrèrent un maltais tombé entre les mains des Turcs, suite à un atterrissage, en territoire ennemi, d’un avion anglais sur lequel il était de service. Papas Luis eut pour lui une véritable nausée ; le maltais parlait italien, mais le papas eut honte d’entendre sa douce langue maternelle dans une bouche infernale insultant Dieu et les hommes avec les plus vulgaires blasphèmes et les discours le plus abjects.

De Adana à Conie

Partis de Adana en train, les exilés arrivèrent à Kulek-Bughaz aux pieds du Taurus où la ligne était interrompue à cause du percement non encore fini.

Ceux qui arrivaient d’Alep – Adana devaient subir la visite médicale et passer une brève quarantaine, les hommes à ciel ouvert et les femmes dans des baraques ou huttes qui semblaient des dépotoirs plutôt qu’habitations.

Papas Luis, qui était en bons termes avec le policier, reçut de lui un tapis pour y dormir la nuit. Heureusement, il faisait beau temps, et de Adana, ils avaient apporté des provisions de nourriture puisqu’ils n’auraient rien trouvé sur les lieux, pas même l’eau excepté celle qui servait aux machines, chaude et nauséabonde.

Au matin, on ne put trouver de voiture pour traverser la montagne, et l’on dut attendre, avant d’être véhiculés sur des autocars ou des camions militaires. On voyait des soldats se porter dans toutes les directions ; ils faisaient pitié à voir. Leur bagage consistait en un fusil, une sorte d’ombrelle pour se protéger la tête des balles, une gourde, une petite bourse pour tabac et allumeur, des vêtements lacérés.

Les soldats chrétiens manquaient même de fusil, ils étaient destinés à réparer les routes, et à creuser les tranchées sous le fouet des surveillants. Nombreux étaient ceux qui mouraient d’ennui ou de surmenage, si ce n’était une balle qui les surprenait en pleine action : plusieurs tentaient la chance de la désertion.

Empruntant des véhicules militaires, les exilés initièrent l’escalade de la chaîne du Taurus. La majestueuse chaîne de montagnes, riche de forêts accusait, elle aussi, les effets désastreux de la guerre. Des bois immenses d’arbres séculaires tombaient sous les haches des soldats Turcs et allemands pour alimenter les locomotives. Ils passèrent la nuit, là-haut sur la montagne ; et, bien qu’il fût le 5 juillet, il faisait froid. Ils étaient à environ deux mille mètres du niveau de la mer.

Le matin du 6 juillet, ils reprennent le voyage ; et huit heures après, ils arrivent à Pozanti où recommence la voie ferrée. Pozanti est une localité située au milieu des montagnes du Taurus, traversée d’un gros torrent, mais l’air y est pestilentiel.

De nombreux prisonniers anglais, concentrés là-bas pour les travaux, succombaient à la fièvre et à la dysenterie, et laissaient leur peau sur les lieux mêmes, ou bien à Conie où ils étaient transférés pour être soignés. Avant Pozanti, le long du chemin, on rencontrait des groupes d’ouvriers, tous Arméniens, qui comme des esclaves étaient conduits au travail par un « scianise » ou sergent qui les traitait comme des bêtes de somme.

Les Exilés quittèrent Pozanti, en tain, à huit heures du soir, ils rejoignirent Conie le lendemain à 10 heures du matin.

La cité de Conie

L’antique cité de la Licania, évangélisée par St. Paul, appelée alors Iconium, est devenue en ce moment ville des mosquées et des minarets. Vue de loin, du train, elle présente un panorama magnifique. Elle est la ville sacrée des Turcs d’Anatolie. Elle est le siège du Chelebi, ou grand chef de l’ordre des derviches danseurs, secte de musulmans qui portent le nom de danseurs, car chaque quinze jours, le vendredi, ils ont une cérémonie solennelle spéciale : ils se réunissent en un grand cercle, et au rythme tout à fait spécial de leurs instruments, ils dansent en tournant à une vitesse telle qu’ils perdent la tête et tombent souvent par terre, évanouis. Il appartient au grand Chelebi de ceindre l’épée au sultan nouvellement élu.

Conie est situé à 1030 mètres du niveau de la mer, dans un haut-plateau extrêmement fertile, considéré comme le grenier de Constantinople. Elle fut, une fois, le siège des empereurs Turcs, avant qu’ils ne s’établissent à Brussa, et ensuite à Constantinople. De l’ancien palais impérial, que la tradition dit être merveilleux, il existe, seulement, des amas de ruines sur une colline appelée Alaiddin, un site agréable qui s’élève au centre de la grande esplanade.

Sur cette Alaiddin, il y a deux églises pour les schismatiques, l’une grecque, l’autre Arménienne. Celle-ci fut pillée durant la dernière persécution, par Azmi Bey, alors Valì de Conie, qui en chassa les chrétiens ; elle fut ensuite rasée au sol à l’exception de l’ambon, où l’on voit de belles mosaïques. Aux pieds de la colline s’élève, majestueuse, l’église latine, dédiée à l’apôtre St. Paul. Elle est de style gothique, à l’extérieur, avec deux clochers en flèche. L’intérieur est un mélange de styles, elle est propre et bien tenue. Elle a trois autels en bois, finement sculptés. Elle avait été édifiée pour deux cents catholiques environ, la majeure partie européenne et quelques familles d’Alep. Maintenant, elle ne pouvait pas contenir les deux mille Arméniens exilés à Conie.

L’église latine de Conie se trouve à une demi-heure de marche, environ, de la gare. La route, qui y conduit, est bordée de maisons belles et commodes, habitées de chrétiens ; des habitations dont quelques-unes s’élèvent plus loin après l’église.

Les musulmans habitent dans des baraques, ou dans une sorte de caves vastes et obscures ; si elles étaient élevées, elles étaient faites en bois, avec des murs en boue et paille, couvertes de terrasses. Le peuple est fanatique et son premier salut adressé à un chrétien étranger est « köpek » c.à.d. « chien ». Toutefois à Conie, grâce à la présence du Grand Chelebi et des derwiches, il n’y eut pas de massacre de chrétiens bien que, dans l’effervescence des émeutes populaires ; il y eut quelque cas particulier.

La population de Conie ne se montre ni sanguinaire, ni réfractaire à l’éducation et à l’enseignement. Par contre, il est important à savoir que, avec de bonnes écoles et un certain progrès de liberté, il est possible d’obtenir d’excellents résultats dans la ville qui fut évangélisée, la première fois, par St. Paul. Le plus grand obstacle au catholicisme est le schisme grec. Le grec orthodoxe a un caractère dur, altier, ennemi déclaré de Rome ; tout moyen lui est bon pour discréditer la foi catholique.

La paroisse latine

Durant les 40 dernières années qui précédèrent la grande guerre plusieurs familles grecques-catholiques d’Alep, s’étaient établies à Conie, attirées par le travail et le commerce. Ces catholiques n’étaient ni nombreux ni tellement pratiquants.

Ils avaient, cependant, leur curé ; ils étaient unis et toujours fidèles à leur rite. Ils vivaient tranquilles, gagnaient assez pour eux-mêmes et leurs familles ; ils versaient les dîmes à leur curé qui, lui aussi, vivait tranquille entre son « narghilé » et son fourneau, avec le café toujours chaud. Les paroissiens s’entendaient bien avec leur curé qui ne les ennuyait pas s’ils ne venaient pas à l’église et ne se préoccupait pas s’ils ne faisaient pas la pâque.

Les Assomptionnistes ouvrirent à Conie une Mission. Ils construisirent maison, école et église ; celle-ci, au début, servait aux élèves ; mais elle était vide pendant les vacances. Ils obtinrent pourtant, de l’évêque dont dépendaient les grec-catholiques de Conie, de retirer le curé, se chargeant eux-mêmes de l’assistance aux fidèles.

Comme les Assomptionnistes avaient déjà gagné, au moyen de l’école, la bienveillance des gens, il n’y eut pas de protestations publiques pour l’éloignement du curé de leur rite ; ils se contentaient de se défouler entre eux, dans leurs foyers. Si, dans le passé, ils avaient été indifférents de se rendre à l’église, ils regrettaient maintenant d’avoir été indifférents de se rendre à l’église, ils regrettaient maintenant d’avoir été privés des fonctions de leur rite et de leur langue.

Le policier qui accompagnait papas Luis, se rendit au Konak ou sérail pour le faire inscrire dans les registres de la police.

Quand un exilé arrive à sa destination, il est enfermé dans une prison jusqu’à ce qu’il trouve une personne qui se porte caution pour lui. Si cela est difficile pour un étranger, il était davantage pour le papas qui ignorait les lieux, les personnes et la langue.

Papas Luis était entré dans les bonnes grâces du policier qui l’accompagnait, aussi celui-là même se rendit-il garant de son prisonnier tant qu’il serait à Conie. À cette offre du policier, outre la bonté de son âme, n’était pas étranger l’espoir de quelque récompense de la part du papas dont il avait expérimenté la générosité possible dans sa pauvreté.

Papas Luis ne restait pas passif. Il avait entendu dire qu’à Conie, il y avait un chargé pour les italiens. De l’hôtel où il logeait, lui et son garant, il écrivit une lettre en italien et l’envoya, par le moyen d’un enfant. L’enfant, ne trouvant pas de destinataire, eut l’heureuse idée d’aller à la paroisse latine et remette la lettre au curé. Celui-ci comprenant l’italien pour avoir passé quatre ans à Rome, lut la lettre et renvoya une réponse en français qui disait :

Très cher P. Benedetto,

Votre situation me cause une grande peine.

Actuellement, il n’y a pas de consulat à Conie, à cause de la guerre. Toutefois, ne pouvant pas moi-même aller chez vous et, cela pour diverses raisons, je serai vraiment heureux de vous voir, si vous pouvez venir à l’église où nous pourrions nous entretenir.

En vous attendant quand cela vous plaira, je vous dis que moi, je suis un père agostinien de l’Assomption, curé de la paroisse de la ville.

Dans l’attente, prions et espérons.

8 juillet 1916

Humble confrère, P. Antonio, curé.

Reçu cette réponse papas Luis reprit à espérer. Le jour d’après, il écrivit un autre billet, où il raconta qu’il était missionnaire carme déchaussé, incarcéré dans diverses prisons et acquitté ensuite par la Cour Martiale ; maintenant exilé, il n’avait pas la possibilité de célébrer la S. Messe et de communier.

À la paroisse de Conie

 Le même jour, le 8 juillet qui était un samedi, sans s’expliquer, le gendarme, garant de papas Luis, repartit sur Alep, laissant le papas seul à la locanda. Le lendemain, dimanche, après-midi, papas Luis pria le propriétaire de la locanda de l’accompagner chez le curé. Arrivé à l’église, il la trouva ouverte ; il y entra.

Dans l’abside, au-dessus de l’autel majeur, trônait la statue de l’apôtre St. Paul, titulaire de l’église. Celle-ci était ornée à fête, et l’on élevait des chants lithurgiques. En ce moment un mariage y était célébré, celui de deux italiens, Giuseppe Longinotti et Emilia Agninovi.

Entendant, après tant de temps, ces chants d’église accompagnés de l’orgue, papas Luis en fut ému, et ses yeux mouillés de larmes.

Il fut invité à s’asseoir sur les stalles du chœur et assister à la cérémonie. Celle-ci terminée, papas Luis entra à la sacristie avec le curé, il échangea avec lui quelques mots et il fut invité à retourner, le lendemain, pour la célébration de la Ste. Messe. Papas Luis confessa ne pas avoir aucun document prouvant sa qualité de religieux et prêtre.

Oh ! ne vous inquiétez pas pour si peu, répliqua le curé ; quelqu’un qui n’est pas vraiment tel, comme vous, ne peut pas se camoufler pendant longtemps, surtout en ces temps. Vos papiers vous qualifient de papas et cela me suffit. Courage, je vous attends demain matin, cependant je verrai comment vous êtes utile.

Papas Luis remercia et rentra à la locanda.

La nuit du 9 au 10 juillet fut extrêmement consolante pour le papas et les plus beaux rêves enchantèrent cette nuit durant laquelle, après tant de péripéties, il se préparait à célébrer librement les saints mystères ; les plus vives actions de grâce jaillirent sur les lèvres reconnaissante du papas.

Garant de papas Luis

Le matin à sept heures, le papas était à l’église, et se préparait à monter à l’autel. Il y avait quatre mois, qu’il avait dû abandonner la célébration de la Ste. Messe, mis à part les six jours où il célébra dans l’église des pères Franciscains à Alep. Son cœur fut au comble de la joie, et des larmes de consolation et de reconnaissance lui sillonnèrent les joues. La messe et l’action de grâce terminées, il sortit de l’église en compagnie du curé, pour aller à la maison paroissiale. Hors de l’église, voici un monsieur à qui le curé :

-          Monsieur Elias, aujourd’hui vous avez à me faire une faveur.

-          Commandez, Révérend, je suis toujours à votre disposition, vous le savez.

-          C’est exactement pour cela que je m’adresse à vous. Vous voyez donc ce petit moine ? C’est un père carme ; je veux lui donner, tout à l’heure, un garant auprès du gouvernement, afin de pouvoir rester ici sans être obligé d’aller dans d’autres pays ; il a déjà beaucoup souffert. Et en quelques mots, il raconte l’histoire du papas.

-          Vous me faites cette faveur ? Dieu vous récompensera.

-          Révérend, vous me connaissez, étant passé moi-même dans ces épreuves, je me prête, de tout cœur, à ce que vous me demandez. Pourvu qu’on m’accepte, parce que, vous le savez, moi aussi je suis enregistré sur ces livres.

Elias Khaiot, était un grec, originaire d’Alep, négociant, résidant depuis plusieurs années à Alep. Considéré Arménien il avait été arrêté et traduit dans plusieurs prisons ; il avait pu se rendre libre à son d’or.

Papas Luis se rend à la maison du curé pour le petit-déjeuner ensuite monsieur Elias l’accompagne au Konak. Le Mudir de la police, à la vue de Elias, se porte joyeusement à sa rencontre, et s’enquiert en quoi il pouvait lui être utile, alors qu’il observe attentivement le papas.

Le Mudir de la police, qui s’était montré ami de Elias, écouta gentiment ce que celui-ci lui rapporta à propos du papas ; ensuite, jetant un regard sur le dossier de l’exilé qu’il tenait sur sa table, il s’exclama : « Zarar iok » - pas de danger ; papas peut très bien s’établir en ville, moyennant un garant.

-          Je suis venu pour cela, ajouta Elias, je me rends garant de lui.

-          Oui, oui, nous nous connaissons. Sur le registre il fait écrire : « Papas Luis Iusuf, italien, Robib » et « Elias Khaiot effendi, koniad, Tagir, Kiak » c.à.d. Père Luis Joseph, italien, religieux et Elias Effendi de Conie, négociant, garant ». 

Le papas remercia le Directeur de la police, avec les meilleures expressions qu’il sut trouver ; et, accompagné de son garant, retourna chez le curé. Celui-ci envoya, tout de suite, à la locanda où logeait le papas, pour lui prendre sa petite malle, et le retint chez lui tout le mois de juillet, lui cherchant, entre temps, un logement, la maison paroissiale étant trop étroite.

Un peu de liberté

Papas Luis pouvait, enfin, se considérer quelque peu libre : il n’avait à penser qu’à son office. On lui prépara un lit dans une sorte de divan et il dormit sur ces deux oreilles. Sa faiblesse était pourtant extrême ; il était réduit à un squelette. Il se montrait, pourtant, gai et jovial avec tout le monde.

A Conie, il y avait une commission américain chargée des prisonniers de l’Entente. Présidente de cette commission, était une certaine Miss Cusmann, américaine, qui faisait aussi office de ministre protestante ; les dimanches, elle tenait des conférences dans le temple protestant de la ville. Papas Luis, comme interné, se rendit, avec le curé, à l’office de ladite dame.

De taille moyenne, plutôt dodue, elle donnait l’âge de quarante ans environ ; de maintien hautain avec tout le monde, elle avait une manière méprisante à l’égard des catholiques, surtout les religieux.

Comme il y avait une vieille connaissance entre elle et P. Antonio curé des lieux, elle le reçut avec un petit sourire forcé et l’introduit dans son bureau alors que papas Luis dut attendre à l’extérieur. P. Antonio réussit à prier la Miss en faveur de son confrère ; celui-ci put avoir un petit subside, et s’en alla sans pouvoir se faire connaître de la Miss présidente de la Commission aux internés ; il eut l’occasion de le faire par la suite.

Papas Luis employa ce subside pour s’acheter l’étoffe d’un habit, puisque celui qu’il endossait était en lambeau en plus de son extrême saleté.

P. Antonio et son coadjuteur faisaient tout leur possible pour faire oublier à papas Luis son passé douloureux, et lui rendre l’exil moins ennuyeux. Survint la fête du Carmel, et le curé voulut qu’elle fût une occasion pour se souvenir des solennités de son Ordre. A la vigile, ils l’obligèrent à accepter de chanter la Messe solennelle.

Le jour d’après, l’église paroissiale était comble et la messe fut solennelle bien que la voix de papas Luis fût très faible par suite des peines souffertes, lui qui, à l’ordinaire, était doté d’une voix puissante. Après la fonction, les fidèles voulurent faire la connaissance du nouveau prêtre arrivé parmi eux, et le papas, avec son faire vif et gai, gagna, tout de suite, la bienveillance de tous, surtout des nombreux Alepins avec qui Il conversait familièrement dans leur langue maternelle.

À la fin du mois de juillet, papas Luis alla loger dans une petite chambre attenante à la maison du curé, avec une fenêtre qui donnait sur la cour de cette dernière.

Un compagnon d’exil

Un jour, dans une grande salle laide et misérable qui avait servi d’église aux maronites alepins, tout près de la paroisse, papas Luis rencontra un prêtre avec des habits sales et déchirés. Il demanda à P. Antonio qui il était :

C’est un prêtre maronite, raconta P. Antonio, arrivé ici, il y a deux mois provenant de Kroibet[1] Tartus. Il fut exilé parce qu’il logeait sur la plage face à l’île de Roed et on retint qu’il était en relation avec les ennemis. Non seulement lui, mais toute la famille. Il est très bon, simple ; il est toujours à l’église mais il ne célèbre pas la messe et ne communie pas non plus. Je n’ai pas à me plaindre de lui, continua le curé ; il a avec lui sa femme et cinq enfants dont le dernier n’a que quelque mois alors que le plus grand en a dix-huit ; il a pu laisser deux de ses enfants à Tartus chez des chrétiens, à l’insu du gouvernement. Je n’ai pas pu savoir, quoi que ce soit de lui directement, puisque j’ignore la langue. Voyez vous-même puisque vous connaissez l’arabe.

Kuri Naamtalla, fils de Kuri Elias, de Khraibet Tartus, vit un jour les gendarmes envahir sa maison ; et, sans préambule, le font sortir de sa maison et l’obligent à marcher devant eux : il était exilé : Le bon prêtre ne dit mot de protestation ; il allait répétant de temps en temps : Dieu le veut, que son nom soit béni. Il apparaissait imperturbable, tout joyeux et plein de confiance en Dieu. Il avait la certitude de n’avoir rien fait de mal, non plus contre aucune autorité. En effet, un homme comme lui, ignorant, qui savait à peine lire au mieux la messe dans son missel, simple comme un enfant, n’aurait pas dû susciter de soupçons.

Papas Luis commença par l’approcher, et après les salutations ordinaires et les compliments qui occupent, dans une conversation arabe, un temps non indifférent, il lui demanda comment lui, prêtre, ne disait pas la messe ou au moins ne faisait pas sa communion. Le pauvre resta confus, et, les larmes aux yeux, il raconta comment, surpris par les gendarmes, il n’eut pas le temps de prendre son missel et que sa plus grande disgrâce, dans son exil, était celle de ne pas pouvoir célébrer sa messe. Quant à la communion, il la désirait ardemment, mais il n’avait pas jusqu’alors trouvé un prêtre que le comprenne pour recevoir sa confession.

Papas Luis l’encouragea en lui disant qu’il se serait occupé de lui faire avoir un missel syriaque de son rite et entre temps qu’il fasse sa communion.

Le bon prêtre sembla renaître, remercia avec toute l’effusion de sa joie, et voulut baiser, à plusieurs reprises, les mains de papas Luis, devenu pour lui, son premier bienfaiteur et confident.

Le papas écrivit, en effet, à l’évêque maronite d’Alep, lui demandant ledit missel. Un négociant d’Alep, un certain Rezecalla Khaiot fut le messager qui, malgré un long retard, put apporter le livre attendu. Pendant que le prêtre attendait le missel pour la messe, papas Luis s’employa aussi pour lui procurer une soutane décente, pour pouvoir approcher l’autel, et un petit trousseau indispensable. Il put avoir tout ça en demandant l’aumône surtout aux nombreux chrétiens alepins résidents à Conie.

Le premier dimanche d’octobre, Kuri Naamtallah put célébrer sa première messe dans l’exil et il était hors de soi de joie. Sa fête fut partagée des bons Alepins lesquels, après avoir coopéré aux frais du trousseau de l’un de leurs prêtres avaient, maintenant, la satisfaction d’assister à la messe dans leur rite. Dès ce jour, le bon prêtre maronite ne manqua jamais de célébrer la Ste Messe dans son exil, édifiant tout le monde, jusqu’au jour de sa libération.

Une diversion

Vers la fin du mois de juillet, papas Luis fut avoir pour lui seul, une petite chambre près de la maison du curé, de façon que celui-ci puisse appeler le papas au moment voulu.

Notre papas se trouvait tranquille et en harmonie avec ses voisins ; mais des épreuves l’attendaient encore.

Le 7 août, un soldat vient le chercher et l’accompagner au Konac. Là-bas, il est présenté au commandant de la gendarmerie qui lui annonce qu’il avait à partir, le lendemain, sur Cocisciar, et lui fait signe d’entrer dans une salle contigüe. Papas Luis entre, voit quelques planches tout autour et des gendarmes allongés dessus. Il comprit immédiatement qu’on voulait l’y retenir prisonnier. Il recula d’un bond, et sursautant, il s’adressa au commandant : « Je suis prêt à exécuter vos ordres, mais vous ne devez pas m’arrêter. Je dois ensuite, prendre mes affaires, à l’heure du départ, je serai à votre disposition ».

« Peks aali » – répondit l’officier. – Bien, bien. Et il fixa l’heure. Le 8 août, sa Messe célébrée, le papas se porta avec Elias Khaiot, son garant, au Konac pour le départ. Il devait prendre une voiture, mais il attendit, il attendit et la voiture n’arrivait pas. À midi, il n’y avait encore personne. Qu’est-ce qui était arrivé ? Le carrosse était tombé en panne et l’on ne pouvait pas partir ce jour-là. Papas Luis put rentrer dans sa chambre.

Cependant le père coadjuteur, P. Giacomo, assomptionniste, lui ayant suggéré de promettre à St. Paul de collaborer à l’épée d’honneur qu’on voulait faire pour la statue de l’église, papas Luis pensa que monsieur Tito Lemmi, italien, directeur de la banque ottomane de Conie était ami intime du chef de la gendarmerie. L’après-midi, il alla chez lui. Ledit monsieur se dirigea, sur-le-champ, chez l’officier et rapporta la réponse qui ajournait de huit jours le départ. C’est ainsi que comprirent, au moins, les intéressés.

Le lendemain, à 9 heures, on ne sait pourquoi, voilà un gendarme qui arrive et, coûte que coûte, il veut emmener papas Luis.

Consternés, papas Luis et P. Giacomo vont à la banque et demandent explications. Monsieur Lemmi se rend chez le chef de la gendarmerie et retourne avec la décision que papas Luis reste tranquille jusqu’au retour du Valì de Constantinople. À son arrivée, qu’il se présente devant lui le Valì décidera.

Papas Luis prit sa mallette, se fit restituer les arrhes de la voiture et retourna tranquille chez lui.

Quelque temps après le Valì retourna ; mais ni papas Luis se fit voir, ni les autres demandèrent de lui. Notre papas attribua cela à l’intercession spéciale de l’apôtre de Conie, St. Paul.

Il resta deux bons mois sans être inquiété, s’occupé à son ministère sacerdotal et apostolique surtout en faveur des chrétiens de langue arabe.

Autre blague de la police

Le temps s’écoulait et papas Luis se tenait, autant que possible, caché pour ne pas se faire remarquer et exciter par suite les avidités des gendarmes.

Depuis un certain temps, le commandant de la gendarmerie venait d’être changé. Le nouvel officier feuilletant le registre des exilés remarqua qu’un certain papas Luis se trouvait encore en ville.

Le 17 octobre 1916, des gendarmes furent envoyés demander à P. Antonio des informations à propos dudit papas. Ils se disputèrent longuement et P. Antonio et Rezcallah Khaiot essayèrent de les détourner en jouant sur les mots autant qu’ils purent, la conclusion fut que papas Luis dut se porter au poste de la gendarmerie.

On lui dit, que le jour d’après, il devait partir pour un village appelé Cosisciar, site assez malsain, situé à l’est de Conie. Papas Luis rentra dans sa chambre et, résigné à la volonté de Dieu, il se prépara au départ.

La voiture qui transportait le papas prit la direction de l’ouest et papas se demandait : où me mène-t-on tout à l’heure.

Vers midi, il rejoignit d’autres voitures d’exilés parmi lesquels deux ex-élèves de l’école des PP. Carmes déchaussés de Bagdad, les frères Alexandre et Pierre Désigner qui parlaient l’italien. Papas Luis vint à savoir qu’eux étaient destinés à Bey-Scehir et lui à Sidi-Scehir et qu’ils ne seraient pas arrivés avant le soir du jour suivant. La nuit, ils dormirent, tous ensemble, dans un Khan, au-dessus de toutes sortes de saletés, jetés les uns sur les autres.

Le matin, ils reprirent les voitures et arrivèrent à Bey-Scehir. C’est le nom d’une petite ville située sur les berges d’un lac du même nom avec de belles maisons et de délicieuses promenades.

Dans les environs de la cité, parmi les champs et les broussailles, on note encore le tracé d’une antique route romaine laquelle de Adalia s’enfonçait à l’intérieur de l’Asie Mineure.

Les voitures arrivées à la gendarmerie, on cria : « A sidi Scehir, les italiens à Sidi Scehir ».

C’est pourquoi papas Luis et quelques autres non italiens durent répartir pour aller à Sidi-Scehir distante environ six heures de voiture. Il arriva vers le coucher du soleil et se trouva sur une colline entourée d’autres montagnes et un peu plus loin un mignon petit lac. Les exilés qui se trouvaient là, à voir un prêtre, furent tout en fête. Mais le Caimacàn de Sidi-Scehir, examinés les papiers concernant le papas, dit brusquement :

-          Vous papas, vous devez retourner immédiatement à Conie ; ils se sont trompés ; vous êtes destiné à Cocisciar.

-          Moi, je n’en sais rien, ils m’ont envoyé ici, et ici je suis venu.

-          Vous devez absolument partir demain.

Le bref renvoi avait été obtenu par ces braves exilés vers lesquels l’officier montrait une certaine déférence, n’ayant jamais eu quoi que ce soit à leur reprocher.

Le lendemain, 20 octobre, le papas dut répartir avec la même voiture dans laquelle il était venu. Celle-ci, cependant, prit au retour une autre route un peu plus longue, passant à Ciunvia. Il arriva à Bey-Scehir ballotté durant le trajet par la voiture disloquée. A Bey-Scehir, il y eut un arrêt pour faire reposer les chevaux. Le papas prit, ainsi, son temps pour visiter la ville, accompagné de nombreux exilés, et il fut avec eux à la pêche à l’hameçon sur le lac. Le soir, ils se réunirent au Khan, mangèrent, ensemble et joyeusement, les poissons fraîchement pêchés, et restèrent en conversation jusqu’à la nuit tard, exprimant le souhait que bientôt finisse leur exil.

Le matin, les compagnons d’exil de papas Luis exprimèrent le désir de pouvoir assister à la sainte Messe ; mais là-bas, il n’y avait pas d’église et le papas n’avait pas avec lui le nécessaire pour le rite sacré.

Le papas remonta en voiture, passa une autre nuit dans un Khan, et le 22 octobre, il rejoignit Conie, vers les trois heures de l’après-midi.

Un Miss protestante

Moyennant l’habituel pourboire, papas Luis obtint du gendarme qui l’accompagnait de passer chez P. Antonio, curé de Conie, avant de se rendre à la gendarmerie. P. Antonio, entendu le récit des pérégrinations du papas l’accompagne chez Miss Cusman de la Mission Américaine chargée des déportés pour obtenir de laisser le papas tranquille en ville. La dame, protestante, montre vouloir s’intéresser en faveur du protégé du P. Antonio. Elle fait accompagner papas Luis par l’un de ses fidèles à la gendarmerie en lui disant : « Allez-y : tout est arrangé ».

Papas Luis accompagné du gendarme et du fidèle de Miss Cusman, se porte au sérail. On le fait d’abord attendre et enfin on veut le faire entrer dans une salle de garde. Le papas proteste énergiquement et demande à voir le commandant. Entre temps, celui-ci avait été prévenu du fidèle de Miss Cusman, appelé Mihram. Arménien schismatique devenu protestant, il sortait de son bureau parlant, avec lui, de l’envoi du papas à Sei-Scehir, Mihram ajoutait que le papas aurait pu partir le lendemain avec d’autres italiens en provenance de Samsun sur la Mer Noire, et dirigés sur Bey-Scehir.

Papas Luis se sentit trembler se rendant compte de l’agir de son protecteur. Le commandant, suite aux informations données par le gendarme, ne semblait pas mal disposé à l’égard du papas, mais il déclara qu’il ne pouvait nullement changer dans sa destination. Vaines furent les protestations et les supplications du papas. Cependant, le commandant, une fois éloigné, se retourna et lui dit d’aller se coucher dans son lit mais le matin, d’être prêt à la station pour partir avec les autres, 13 nouveaux arrivés.

Le soir du 22 octobre, papas Luis alla voir P. Antonio ; et, en conversant avec lui sur les faits du jour, il sut qu’il y a deux jours il était arrivé à Conie monsieur Emilio Filibert.

Papas Luis avait fait la connaissance de ce monsieur à Alexandrette en 1909-1910, où celui-ci était agent de la société française, la Messagerie Maritime. Le papas s’informa où il pouvait s’aboucher avec lui. Il sut que, venu de Orfa, il était entré dans les grâces du Valì qui l’avait engagé comme professeur de langue française. Papas Luis sortit et trouva l’ami à la porte du palais du Valì. Ils se saluèrent cordialement et après de réciproques congratulations pour les dangers évités, papas Luis lui demanda de s’intéresser à son cas auprès du Valì.

-     « Bien volontiers, Padre ; vous n’ignorez pas combien nous nous aimions à Alexandrette ; mais vous comprenez ma position. Je ne suis là que depuis deux jours ; j’ignore encore l’ambiance et, en ce moment, il serait peut-être dangereux d’agir en votre faveur. Adressez-vous à monsieur Falanga, directeur de la régie des tabacs ; il habite à côté du P. Antonio. Je crois qu’il serait, peut-être, le seul à t’être utile dans ces circonstances ».

Monsieur Falanga était italien de Malte, un chrétien fervent, son père avait été consul général d’Angleterre à Alep. Il avait toujours essayé de venir en aide à tout le monde, les religieux en particulier. Monsieur Falanga conclut ainsi sa conversation avec papas Luis : avec toute ma bonne volonté, je sais que je ne peux rien faire pour vous actuellement. Les dépositions de Mihram, de la Mission Américaine pour les déportés, contre les italiens, visaient à prouver le danger de les laisser en ville surtout s’ils étaient catholiques et pire encore s’ils étaient prêtres. Oh ! Ces protestants et Arméniens schismatiques !... ».

De nouveau, tout espoir était perdu et papas Luis essaya de se reposer et se préparer au voyage.

Il mit son espérance en Dieu et le Seigneur visiblement protégea papas Luis.

Rencontre providentielle

Face à la cellule de papas Luis, logeaient trois femmes Arméniennes catholiques avec de nombreux enfants. Leurs pères et maris avaient été massacrés à Angora avec plusieurs autres chrétiens.

Les pauvres femmes, privées de tout, avaient voyagé errantes parmi un tas de dangers. Le soir elles priaient avec leurs enfants et se montraient résignées à leur sort.

Ce soir-là, papas Luis remarqua une joie insolite dans la petite maison d’enfance. Un ange consolateur était arrivé chez ces pauvres créatures. C’était le P. Narsete Bordighian qui devait se rendre à Angora en qualité de vicaire patriarcal des Arméniens catholiques.

Il avait, lui aussi, respiré l’air des prisons de Beyrouth et il se trouvait à Conie en liberté relative.

P. Narsette, par la porte ouverte, vit papas Luis et le salua en italien. Les voisins avaient informé le père à propos du papas.

Il l’invita à passer un moment avec lui.

Le papas consentit, lui faisant comprendre que, devant le lendemain reprendre un long voyage pour l’exil, il avait besoin de se reposer.

Et P. Narsete : –  Mais pourquoi vous n’informez pas de votre état S. Ecc. le Délégué Apostolique à Constantinople ? Moi, je connais bien Mons. Angelo-Maria Dolci ; j’ai eu l’occasion de lui parler plusieurs fois, il est vraiment doux, tout charité envers les exilés et il fait tout son possible pour les secourir, surtout s’ils sont prêtres. Il est, ensuite, très ami de Talaat Pacha et de Annuar, les chefs du Conseil. Qui sait s’il ne pourrait pas faire quelque chose, pour vous aussi, comme pour tant d’autres. Ecrivez, écrivez. Moi, je me charge d’envoyer votre lettre avec la mienne à notre patriarche.

Papas Luis ne se fit pas prier pour appliquer le conseil. Il se retira dans sa petite chambre et écrivit. Il exposa en succint, mais de manière claire, l’histoire de sa captivité et de son exil, informant S. Excellence le Délégué Apostolique de ses conditions actuelles. Si le rapatriement ou le transfert à Constantinople n’était pas possible, il le priait de vouloir lui obtenir de pouvoir rester à Conie dans la paroisse de Pères Assomptionnistes.

Il consigna la lettre à P. Narsete, sous l’égide de la Vierge très Sainte ; ils se dirent bonne nuit et se retirèrent pour se reposer.

Retour à Seidi Scehir

Papas Luis voulait dormir, il en avait besoin. Mais la fatigue des bousculades subies durant les longs jours de voyage, et la pensée des incommodités qui l’attendaient, l’empêchèrent de fermer l’œil.

Le sommeil était troublé par des spectres de pendus, avec la pancarte de la condamnation suspendue au cou, de prisons infectes où les détenus languissaient, entassés les uns sur les autres, de visions de condamnés battus aux verges, les os déboîtés, taillés à la hache. Il voyait des voitures chargées d’exilés, lancées à toutes vitesse aux bords d’horribles précipices ; des trains poussés à une course vertigineuse, les uns contre les autres formant des montagnes de débris ensanglantés, confusément mélangés à des têtes, des bras et jambes d’innombrables victimes écrasées. Le papas se réveillait en sursaut, saisi d’horreur et terrifié.

La première clarté du jour mit fin au martyre de cette nuit-là.

Il sauta au bas de son lit et alla tout droit à l’église. Comme il n’avait pas le temps de célébrer la messe, il fit sa communion. Il se dirigea vers la station. Les treize détenus italiens étaient déjà ensemble dans une voiture près de la station. Papas Luis monta avec eux. Il y trouva un religieux capucin Fr. Mansueto ; les autres étaient de la famille Grilli de Jérusalem.

L’arrivée du papas consola les pauvres exilés qui venaient d’avoir parmi eux un prêtre. La voiture emportait les exilés sur la route que papas Luis venait de parcourir, aussi donnait-il aux nouveaux compagnons des informations à propos des lieux qu’ils traversaient.

Papas Luis notait à nouveau les imprécations contre le gouvernement qui se montrait aussi injuste, même contre les prêtres. Celui qui avait vu le papas passer, il n’y a pas longtemps, demandait : « Qu’est-ce que vous avez fait ? ». Lui, répondait : « Comme papas, je ne fais que prier pour moi et pour le prochain ! J’ignore la raison de ses voyages ! ».

Et ceux-là : « Ô Seigneur, Ô Dieu, sauvez-le ! ».

Il revoit Bey-Scehir et le soir du 24 octobre, il arrive à Seidi-Scehir avec la voiture des exilés.

A Seidi-Scehir

Grande fut la joie des exilés de Seidi-Scehir à revoir papas Luis : c’était le retour du prêtre parmi eux.

De prime abord, le Caimacàn ne se montra pas satisfait à la vue du papas en compagnie de tous ces nouveaux arrivés. Il jeta un regard sur ses papiers et, n’y trouvant point de modification ou d’ajout, il cria tout en colère : « El ! Révérend, vous n’aviez pas à retourner ici : vous êtes destiné à Catscisciar ».

-          « Vous me le dîtes à moi ? Vous, vous êtes le gouvernement », répliqua le papas. « Au reste, monsieur le Caimacàn beik, dites ce que vous voulez de moi. Je suis prêt à partir, demain même. Désormais, je trouve du plaisir au ballottement des voitures ».

Le Caimacàn se calma et presque en riant : « Non, non, je crains que vous ne retourniez, à nouveau, dans une compagnie plus nombreuse. Je vais écrire moi-même à Conie. Soyez tranquille ; au contraire je ne vous oblige, pas même, à vous présenter matin et soir au caracol (corps de garde), pour consigner et reprendre votre livret de présence individuelle. J’ai connu les papas ; j’ai été formé au collège des Salésiens à Smirne. Je sais qu’ils sont loyaux et cela me suffit, soyez à l’aise, vous êtes libre ».

Papas Luis prit une chambre au Khan principal de la ville avec Fra Modesto. Il choisit ce poste, car c’était le lieu où les exilés se retrouvaient pour se réconforter mutuellement.

Chaque jour, dans l’après-midi, papas Luis, avec quelques compagnons d’exil, allait se promener dans les collines environnantes. Les habitants des villages, Turcs fanatiques, voyant ces étrangers et reconnaissant en eux des chrétiens, leurs adressèrent des paroles blessantes.

Des groupes de jeunes, surtout, insultaient les exilés leur criant : « Ghiavur (=mécréant), sciapkechik (=cheveleus) ; et les invectives étaient, parfois, accompagnées, de quelque cailloux, de manière que, souvent, papas Luis et ses compagnons furent obligés de faire marche arrière. Réagir aurait été une grande imprudence.

Papas Luis, se rendit un soir, à visiter le Caimacàn et lui raconta le fait.

« Retournez, demain, à la même place, dit le Caimacàn, repassez par la même route, quittez votre Khan aux environs de deux heures après midi ».

Ils firent comme l’avait ordonné l’officier, et voilà qu’ils se heurtèrent aux mêmes groupes de jeunes qui se rivalisent en invectives et cailloux contre les étrangers.

Ces derniers ne se laissèrent pas intimider, sûrs d’être, en ce moment protégés.

Le Caimacàn même était sorti vers la même heure en promenade en compagnie d’un gendarme, suivant une route différente de celle prise par les exilés. Mais soudain, lui et le gendarme apparurent, au milieu de ces jeunes, faisant tomber sur leurs têtes, une furieuse tempête de fouets. Les malheureux s’éclipsèrent en criant, mais plusieurs furent arrêtés et conduits au sérail. Ceux-ci furent obligés d’avouer les noms de leurs copains. Non seulement, furent ensuite conduits au sérail, les jeunes et les garçons inculpés de ces actes impolis, mais aussi leurs parents. À ceux-ci le Caimacàn déclara : « Vous, vous êtes mal éduqués, c’est vous qui méritez la punition de vos enfants ! ». Et il fit donner à tous une bonne dose de coups de nerfs en les menaçant de plus graves châtiments en cas de récidive à insulter les exilés européens.

Missionnaire parmi ses compagnons d’exil

 Papas Luis ne se contentait pas de passer ses journées en conversation avec ses compagnons d’exil et de se procurer à soi et aux autres le nécessaire pour vivre et se distraire quelque peu.

Il essaya, par tous les moyens, d’exercer parmi eux, un véritable ministère sacerdotal. Tous exprimaient un grand désir d’assister à la sainte messe. Papas Luis put se procurer le nécessaire pour la célébration. La première fois, il célébra la sainte messe dans sa chambre du Khan avec Fra Mansueto. Le dimanche, il célébra dans une autre salle préparée pour cela ; après l’évangile il tint aux assistants un bref sermon.

Le premier novembre, fête de tous les saints, ce fut une vraie solennité pour tous. Les exilés n’étaient pas tous catholiques et, parmi ceux-ci, plusieurs ne pratiquaient pas. Ce jour-là, ce fut une vraie mission pour tous. Nombreux furent à se confesser ; la plus grande partie n’avait pas approché les sacrements depuis longtemps.

Papas Luis leur tint un discours, dans lequel il adresse à chacun un petit mot concernant, le plus, sa situation.

Et l’on voyait ces visages hâlés, émaciés par les souffrances, plus ou moins, indifférents vis-à-vis de la religion, s’émouvoir jusqu’aux larmes ; ils sentaient, un peu tous, renaître dans leur cœur, les meilleurs sentiments et les désirs ardents d’une vie meilleure.

Le lendemain, commémoration des défunts, nombreux furent ceux qui voulurent s’approcher de la confession et de la sainte communion. Papas Luis en éprouvait la plus vive joie qui lui rendait, non seulement tolérable, mais plus encore désirable, l’exil qui lui fournissait l’occasion de faire une action vraiment missionnaire au milieu de tant de malheureux dont il partageait le destin.

Un grec schismatique se présente un jour à papas Luis et le prie de se rendre chez lui à la maison pour baptiser l’un de ses enfants, en danger de mort. Papas Luis faisait des réserves s’agissent d’un schismatique, mais le grec voulut à tout prix que le papas l’accompagne, faisant une déclaration écrite devant témoins que si l’enfant vivait, il l’aurait éduqué selon la religion catholique et l’aurait laissé tout à fait libre. L’enfant, reçu le baptême, mourut ; on lui fit des funérailles convenables. Le peuple et les soldats mêmes assistèrent à la cérémonie funèbre célébrée par papas Luis et tout le monde resta vivement ému et édifié.

Un large champ d’apostolat se présentait devant papas Luis, et tout promettait de bons fruits. Partout, on se rend compte de la vérité des paroles de l’Evangile : la moisson est abondante mais les ouvriers peu nombreux.

Seidi-Scehir prenait pour le papas Luis un aspect de vie normale. De temps en temps, y arrivait l’écho de la guerre. C’était des nouvelles sommaires et confuses de batailles, d’avancées, de victoires. Le nom de l’Isonzo fut célèbre aussi à Bey-Scehir ; il y parvint aussi la nouvelle que les italiens avaient débarqué à Adalia, ce qui donna une lueur d’espérance à quelque détenu, étant Adalia distante de Seidi-Scehir seulement quinze à seize heures de marche forcée à travers les montagnes.

Ordre inattendu

Le soir du huit novembre, le Caimacàn fait appeler papas Luis et sans préambule, il lui donne l’ordre de partir pour Conie.

Papas Luis reste surpris et demande explications.

-          « Y a-t-il quelque chose à me reprocher ? ».

-          « Non ! répond le Caimacàn, au contraire, je devrai vous remercier pour l’œuvre accomplie parmi les prisonniers, je vois, en effet, leur conduite améliorée ».

Quelques-uns des exilés, entre lesquels, Enrico Lombardi, Ionis, Ganchi avaient accompagné le papas chez le Caimacàn. Quand ils surent de l’ordre donné, ils se présentèrent devant le Caimacàn pou le prier de vouloir laisser le papas à Seidi-Scehir.

-          « À contre-cœur, je le laisse aller ; c’est un ordre de Conie ».

-          « Nous vous prions de vouloir télégraphier à Conie pour obtenir qu’il reste ici ; entre temps, veillez accorder un renvoi de trois jours.

Le Caimacàn accorde la prorogation demandée.

Mais le jour d’après, sur le soir, un autre télégramme parvient au Caimacàn qui fait appeler immédiatement papas Luis.

-          « Dites-moi, père, qu’est-ce que vous avez fait ? ».

-          « Moi ? Rien du tout ; je n’ai fait que mon devoir comme prêtre ».

-          « La dernière fois que vous avez été à Conie, vous devez avoir fait quelque chose. Regardez le télégramme : Envoyez, immédiatement, papas Luis, autrement vous serez traduit en procès. Donc, vous comprenez que ce n’est pas moi qui veut vous renvoyer, mon devoir m’oblige de vous communiquer cet ordre ».

Papas Luis ne fit pas signe au gouverneur de la lettre qu’il avait écrite au Délégué apostolique de Constantinople : au reste, lui-même tombait des nues en écoutant le télégramme ; il ne savait pas à qui attribuer la chose. Peut-être que ses supérieurs religieux étaient parvenus à faire des pratiques en sa faveur. Pour lui, ce fut un signal que le Seigneur veillait et exauçait les prières que tant de monde élevaient à Dieu en sa faveur.

Pour libérer de l’embarras le bon gouverneur qui montrait beaucoup de respect à l’égard du papas, celui-ci ajouta : « Je suis prêt à partir dans la première voiture ».

Un émouvant adieu

Papas Luis sortit du sérail et alla rapporter à ses compagnons d’exil l’ordre reçu. Ils savaient que le sort de leur papas serait meilleur à Conie, mais ils ne savaient pas se résigner à la séparation, et les larmes coulaient spontanément sur plusieurs de leurs visages ; quelques-uns comme Vincenzo Buccafosea, Dibella et Enrico Lombardo ne se détachèrent point du papas, cette dernière nuit passée avec eux.

Le lendemain, le 10 novembre, une véritable foule assista à la messe célébrée pas papas Luis et nombreuses furent les communions.

Pendant la nuit, une voiture était arrivée et s’était arrêtée près du Khan où logeait le papas ; elle fut réquisitionnée, sur ordre du Caimacàn, pour transporter le papas à Conie.

Tout était prêt pour le départ : il était huit heures du matin.

Une vraie foule s’était rassemblée près du Kan pour saluer le papas qui partait. Un mois du séjour dans cette ville lui avait acquis l’estime et la bienveillance universelle.

Ses compagnons d’exil, des indigènes, des soldats, le Caimacàn même étaient là. Les exilés avaient les yeux gonflés de larmes et ils suppliaient d’accompagner le papas. Un exilé ne pouvait s’éloigner, hors de l’habitat, plus d’un kilomètre bien que, souvent, l’on surpassait cette limite et les autorités fermaient l’œil sur ces infractions qui, du reste, ne donnaient pas occasion à des désordres. A papas Luis, d’ailleurs, personne n’aurait osé faire des reproches, non plus à ceux qui se trouvaient en sa compagnie.

Ceux-ci insistaient pour pouvoir accompagner le papas au moins pour une heure de marche. Le Caimacàn, présent, en tant qu’officier fidèle, refusait ; mais quand le papas intervint et se rendit garant pour eux, il consentit disant :

« Je ne comprends pas, mais, vous possédez vraiment l’autorité dans le monde : bon voyage ; d’accord, allez-y ».

La voiture avançait lentement à pas d’homme. Il y était monté, avec le papas, le gendarme de compagnie ainsi que les deux exilés, Enrico Lombardo et Buccafosca ; les autres exilés suivaient à pied. Papas Luis adressait la parole un peu à tous. Dans sa conversation, il leur donnait ses derniers conseils ; être bons, patients, obéissants, respectueux aux autorités, savoir pardonner, laissant à Dieu de rendre la justice à chacun. Il leur recommandait d’éviter la ripaille, les blasphèmes et les vices.

Il insistait surtout sur le blasphème : « Je ne veux plus entendre que l’Italie est connue par le blasphème ; le blasphème est une honte pour l’homme ; c’est une profanation de la langue, un déshonneur pour la patrie, un avilissement de la religion qu’en professe ». Quelques compagnons d’exil lui avaient fourni l’occasion d’insister sur le sujet. « Allons donc, avant de nous quitter, et espérons que ce soit pour peu de temps, décidez de quitter ces mauvaises habitudes qui sont des gens insensés. Pensez que vous êtes italiens et que l’Italie est le centre du règne du Christ un règne de paix, de concorde ; un règne de saints, vive Jésus-Christ, vive Marie Immaculée, vive l’Italie ».

Papas Luis venait de faire arrêter la voiture. L’heure était terminée, il ne fallait pas manquer à sa parole. Tous demandèrent une dernière bénédiction, quelques-uns avaient déjà plié le genou. Papas Luis se mit debout étant déjà sur la voiture ; le gendarme qui l’accompagnait se leva lui aussi debout à son côté et semblait présenter armes. Le papas de sa main traça dans l’air un grand signe de croix prononçant les paroles rituelles.

Quelqu’un répond : « Amen », en entend des sanglots et plusieurs approchent leurs mouchoirs de leurs yeux.

La voiture se remet en mouvement et reprend sa course. De loin arrivaient encore des échos d’adieux et quand les voix ne se laissaient plus entendre, on voyait de loin un flottement de mouchoirs.

Papas Luis répondit de loin par un dernier salut : il mit son petit béret sur la pointe du bâton, et l’agita plusieurs fois dans l’air, traçant à la fui un signe de croix qui put être remarqué par les exilés qui en tirèrent les meilleurs augures pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour leur patrie.

Papas Luis croyait rentrer à Conie par le même chemin pris la première fois. Mais la voiture, après avoir parcouru un court tronçon de route, arrivée à une bifurcation, au lieu de prendre à gauche, tourna à droite sans plus reprendre le chemin de Conie connu du papas. Ce dernier se mit à observer les nouveaux paysages, collines et vallées. La route était d’ailleurs dans un état pitoyable.

 Il voyagea jusqu’à trois heures de l’après-midi, la voiture s’arrêta dans un village. On n’y voyait que des femmes, des vieillards et quelques enfants, les hommes, de quinze à soixante ans, étaient sous les armes. Dans les champs les vieillards ou les femmes tenaient la charrue toute primitive. Quand la voiture arriva au village, elle fut entourée de curieux ; on remarquait que ce n’était pas chose habituelle le passage des voitures dans le pays. En la voyant se dirigea vers le corps de garde, ils chuchotaient : « Giavur, gheldi : un infidèle, un espion ».

Au poste de garde, le papas descend ; c’était une sorte de baraque. Dans les alentours, des vaches en train de paître, des troupeaux de chèvres et brebis, des poulets, une quantité de chiens. Le caporal vient au-devant du gendarme ; ils se saluent et se complimentent. Le papas est reçu gentiment par le caporal qui se démène pour lui trouver un logement selon que les circonstances le permettaient.

Papas Luis remarque chez les gens présents des signes de compassion à son égard et entend des paroles d’indignation contre les injustices du gouvernement. Le gendarme essaie de justifier devant le papas l’indignation des gens qui ont vu partir pour on sait où, leurs père, leurs maris, leurs frères lesquels, très probablement, ne reviendront plus.

Cependant, des gens préparaient le bois pour le feu, le temps faisant froid. Viennent ensuite les grands du village, ayant su qu’un papas était arrivé, et le chef fait apporter un chevreau qu’il tue en présence du papas comme un sacrifice qu’il entend offrir pour mériter les bénédictions du ciel sur soi et sur le village. Le chevreau est fait en pièces et rôti ; on apporte aussi du pain, des noix et de l’eau fraîche.

Tous faisaient de leur mieux pour montrer leur respect au papas exilé. Ils lui baisaient la main ; puis, en la serrant entre leurs mains, ils l’approchaient du cœur et de la bouche. Plusieurs l’invitaient à entrer dans leurs maisons pour les bénir et le caporal disait au papas que, dans ces régions, on nourrit beaucoup d’estime vers les papas même étrangers ; au contraire on leur exprime un respect spécial s’ils sont européens.

Mais le papas était fatigué et cherchait à se retrouver seul pour se reposer. Finalement à nuit avancée, deux heures après le coucher du soleil, tous se retirèrent, selon leurs habitudes d’hospitalité, souhaitant la bonne nuit au papas et reprenant quelque murmure contre le gouvernement qui exilait même les papas qui, selon eux, était des gens inoffensifs et inviolables.

Il dormit quelque temps grâce aux gendarmes qui lui cédèrent leur paillasse et prirent soin d’entretenir le feu toute la nuit qui était froide sur ces montagnes.

Le matin, une bonne tasse de café, un peu de pain, saluts et en avant. La route traversait les gorges de Ciumra où l’on travaillait à la construction d’un grand Canal pour l’irrigation d’un vaste haut plateau de l’Anatolia. Le directeur de ces travaux était un italien, un certain Riccardo Arrigoni de Milano.

Dans une descente abrupte, la voiture se renversa, tombant sur la pente qui côtoyait la route. Papas Luis, prévoyant le danger, et sautant juste à temps de la voiture, resta sur la route alors que le voiturier, le gendarme et les chevaux furent emportés avec la voiture même. Heureusement, personne n’en eut de dégâts graves. Papas Luis se mit immédiatement à aider pour libérer les chevaux et reporter la voiture sur la route ; les expédients géniaux qu’il sut trouver lui méritèrent, de plus, la bienveillance du cocher et du gendarme.

La voiture reprit sa marche, mais avec plus de précaution, en avançant parmi les gorges et les escarpements.

 Hospitalité

 Le soir approchait et les trois durent penser à trouver un logement pour la nuit. Ils étaient pourtant tout près d’un Khan, une sorte d’auberge, mais plus primitif que tous les autres. En effet, peu après ils virent un mur en pierres informes sans mortier. Le gendarme connaissait le bien puisqu’il se mit à appeler : « Pambukian, Pambukian ».

Non loin, un porte s’ouvre et une personne apparaît, de haute taille, à barbe longue et blanche : on aurait dit un spectre.

-          « Nèvar : qu’est-ce qu’il y a ? Répond-il.

Et le gendarme : « Cher vieillard, j’ai avec moi un prêtre prisonnier ; il a faim et froid. Je te prie, laisse-le s’abriter, cette nuit, chez toi.

-          Un prêtre ? Qu’est-ce ? D’où vient-il ?

-          De Seidi Scehir, et nous allons à Conie.

-          Veillez entrer !

Le cocher pousse la voiture à l’intérieur de l’enceinte, détache les chevaux et leur présente le peu d’orge qui lui reste.

Le vieux appelle : - Isai.

D’un angle de la masure, s’avance un jeune home, de taille moyenne, trapu, au mouvement agile, aux yeux vivace.

Mon agneau (c.à.d. mon cher), dit le vieillard, apporte une bougie.

Le jeune homme extrait la bougie d’une ouverture dans le mur, l’allume et la dépose sur une sorte de table vermoulue. Le vieux lui fait ensuite allumer le feu. Le vieillard observait papas Luis et soupirait. Le papas aussi tenait l’œil sur le vieux et sentit naître à son égard un sentiment de pitié. On comprenait que le bon vieillard avait trop souffert. Son front haut apparaissait abattu ; le long vêtement qu’il portait était un tissu de soi et de laine mais totalement décousu et laisse voir quelque trace de broderie dorée ; il conserve encore un seul bouton qui, sur la poitrine du vieillard, brille et semble de l’or. Le long vêtement est serré aux flancs par une large ceinture en cuir, vieille, elle aussi, et l’on y voit encore des dessins en nacre qui devait, une fois, le remplir d’arabesque.

On voit, suspendues au mur, des lanières et autres traces d’armes déjà retirées. Sur un côté pend un tableau noirci par la fumée, sur lequel on peut deviner une figure de chevalier à hautes jambières et éperons et capote au vent. On y distingue aussi une marque à moitié effacée qui semble indiquer une croix, et tout près, pendent les restes, c.à.d. quelque dizaine de grains enfilés d’un chapelet de rosaire. Papas Luis fixe le vieillard qui s’assoit en face, triste et taciturne. Le vieillard aussi fixe sur le papas ses yeux immobiles qui semblent de cristal luisant.

Souvenirs sanglants

Après un bref silence, le vieillard incline sa tête et commence à sangloter, le papas remarque sur la partie postérieure du chef, la trace rouge et profonde d’une blessure cicatrisée. Papas Luis n’ose pas parler. Le vieillard sanglote, parfois il sursaute et tremble. Il relève la tête et laisse tomber ses bras, des mots et des phrases détachés lui sortent de la bouche : « O Miriam, ma Miriam, où es-tu… O Seigneur aide-moi… ia Danielm… ia quruim !... ». Il reste ensuite comme pétrifié, les yeux écarquillés.

Quelques moments après, il semble se secouer, regarde autour de lui, fixe les yeux sur papas Luis ; ensuite, mu presque par une idée soudaine, il se lève, prend son fils Isai par la main, se dirige vers la porte, l’ouvre et d’une main, il indique à son fils, un amas de pierres qu’on voyait à la distance d’une quarantaine de mètres.

-          « Mon enfant, ce papas est affamé, tu le sais ; regarde ; là-bas il y a un chevreau, l’unique échappé aux déserteurs avant-hier ; bien… Dieu merci,… apporte-le ici… va… », et il donne une poussée au jeune homme.

Celui-ci court et retire quelques pierres qui obstruent un espace aménagé sous le tas, en sort un gros biquet, et rentre avec ça à la maison. Le vieillard prend un couteau et le tend au papas afin d’égorger le chevreau tenu immobile par le fils et le gendarme. Papas Luis s’excuse et réussit à récuser la tâche. Alors le vieillard se saisit de la main du papas, la pose sur la tête de l’animal en signe de bénédiction de la part de l’hôte, et ensuite d’un coup, il taille la gorge au chevreau. À la vue de sang jaillir, quelques larmes brillent dans les yeux de vieillard. À quoi pensait-il ?

Il avait été témoin de l’horrible massacre que les barbares avaient fait de l’un de ses parents, prêtre. Pendant l’insurrection des Arméniens, des hordes de Turcs, comme des bandes de fauves parcouraient les campagnes et les villages et en massacraient à coup de cimeterre et de poignard tous les chretiens rencontrés. Si jamais un prête leur tombait entre les griffes, personne ne peut imaginer jusqu’où pouvait les pousser leur ignoble fanatisme, leur sanguinaire férocité. Ils firent souffrir au prêtre, parent du vieillard, un martyre que personne ne peut imaginer plus effroyable.

Etant encore en vie, il voyait jeter aux chiens, sa langue arrachée et ses membres coupés de son corps. Quand, enfin, ils lui eurent taillé la gorge, ils l’éventrèrent, ils lui lacérèrent la poitrine pour en retirer le cœur, ils lui criblèrent le crâne à coups de stylet ; et quand ces démons furieux furent épuisés, ils jetèrent cette masse humaine en nourriture à un troupeau de porcs et de chiens. Ces démons prenaient plaisir à faire partager ces scènes infernales à des filles et fillettes chrétiennes sur lesquelles ils défoulaient, ensuite, tous les instincts de leur brutalité sanguinaire.

Le vieillard pleurait ; le chevreau fut taillé en pièces, embrochées, ensuite, sur un long fer aiguisé et mis à roussir sur un brasier.

-          Isai, est-ce qu’il y a encore du pain dans cette armoire ? Regarde !

Le jeune homme alla, fouilla et en trouva trios quignons.

L’ombre de la tristesse s’accentua sur le front du vieux : « Dieu est grand », s’exclama-t-il. Il dit quelques mots, à voix basse, à son fils, il remit ensuite deux bouchées de pain au papas et une au gendarme.

Le vieux et son fils se contentèrent de grignoter quelque os roussi. Ils mangèrent en silence, se regardant tristement l’un l’autre.

Le gendarme sortit pour voir les chevaux, et le voiturier resté dehors pour monter la garde. Il manquait une heure à minuit.

Déserteurs

Celui-là rentra, immédiatement, effrayé, éteignit d’un souffle la bougie et prit son fusil. Le vieillard et son fils se levèrent d’un bond, et tous les trois se ruèrent dehors. Embusqués derrière le mur d’enceinte, ils restèrent là à surveiller. À travers les pentes des collines d’en face, des ombres se laissaient voir au clair de la lune, se dirigeant vers l’ouest. Les embusqués reconnurent, dans ces ombres, des hordes de déserteurs ; et le vieillard, d’une façon particulière, tremblait et soupirait priant Dieu de vouloir éloigner le fléau qui l’avait frappé deux jours au paravent. Les ombres se font plus rare, à un certain moment, le gendarme interrompt le silence : « Ce sont les derniers », dit-il.

Ces paroles leur rendirent le souffle. Gare à celui qui se trouvait sur le passage des déserteurs ; rien ne pouvait être sauvé de ces désespérés que la faim, les dangers continuels, et les fatigues avaient réduits, presque tous, aux derniers degrés d’un abrutissement sauvage.

Les trois restèrent encore en vedette. Devant le mur, s’étendait une grande esplanade et au milieu, un grand arbre qui semblait un géant en sentinelle. Au matin, papas Luis, descendant de la voiture voulut observer minutieusement cet arbre. C’était un chêne énorme, sous une racine, quelque peu surélevée, il vit une cavité dissimulée sous de la broussaille et de la fougère. L’intérieur avait été amplifié et l’arbre lui-même avait été vidé, de l’intérieur, jusqu’à la hauteur de deux mètres et deux personnes pouvaient s’y blottir serrées.

À travers deux trous pratiqués dans le tronc on pouvait observer ce qui se passait dehors.

A un certain moment, le vieillard fit un appel. Une ombre se détacha de l’arbre. Suite à un signal que le vieillard fit avec une sorte de mouchoir blanc, l’ombre s’approcha en courant et l’on entendit : « Salut père, les déserteurs ont pris la route de Ciumra ».

L’un des déserteurs, un Turc de mère Arménienne, ami du fils du vieillard qui s’était embusqué dans la cavité du chêne, s’étant détaché du groupe des compagnons et, s’approchant de l’arbre, l’avait informé que pour le moment, ils pouvaient être tranquilles, les déserteurs s’étant dirigés vers Isbarta.

Entre temps, l’heure indiquait les trois après minuit. Ils rentrèrent tous, ré-attisèrent le feu, burent un peu d’eau mélangée à quelques gouttes de pek-mes. Il aurait été temps de prendre un peu de repos, mais cette nuit parut trop longue au gendarme et au papas, il dirent au vieillard :

-          « La route de Conie est longue et le Valì nous attend. Grand merci. Les chevaux sont au frais. Tu le sais, le Valì est un homme dur, il faut partir ; nous voulons arriver le plutôt possible ».

La voiture est prête. Le vieillard et son fils à genoux, demandent la bénédiction du papas. Celui-ci hausse la main que les deux serrent entre les leurs, et la pressent contre la tête. Ils aident le papas à monter, plutôt il le soulèvent et le déposent en voiture en répétant : « Allah, Allah ! ». Alors que la voiture s’éloigne, les deux attardés, continuent à saluer, à faire des courbettes, portant la main de la poitrine aux lèvres et sur front.

Un melon

La route, sur certains tronçons, paraissait plutôt une muletière qu’une carrossable. Ils atteignirent les berges du grand Canal qui descend de Tchiumra et le longèrent tant qu’il fut possible.

À un certain moment, ils entendirent un coup de fusil : un gendarme aux aguets derrière un bosquet, venait d’étendre raide mort, d’un coup, un jeune « Caciaq = déserteur) qui, fourvoyé, rôdait dans les environs.

Il était midi ; on apercevait, déjà à l’horizon les nombreux minarets de Conie, mais il restait encore quinze kilomètres à faire. Après une nuit passée en veille et le long voyage, l’aiguillon de la faim se faisait sentir. Tout près d’un caniveau, ils virent une sorte de baraque, à l’intérieur il y avait une mégère et un garçon. Celui-ci n’avait d’autre vêtement que quelque haillon qui le courait un peu ; il dit à sa mère, indiquant papas Luis « Vartabet, Kapek », c.à.d. prêtre, chien.

La vieille répondit avec une claque sonore et un « piz eşek = mauvais âne ». Cette réponse de la mégère était provoquée par la vue du gendarme.

Le gendarme, sautant de la voiture, demanda du pain.

-          Il n’y en a pas, répondit la vieille, je n’ai rien !

Celui-là, lorgnant, dans un angle, un melon, sans rien dire, s’en saisit, s’assit et le coupant en tranches : “Il n’y a rien d’autre, monsieur le papas ; ceci est bon, mange ! ».

La vieille et son fils, en pleurs, écarquillent les yeux devant ces hôtes importuns, mais la présence du gendarme leur coupe le souffle. Papas Luis saisit la tranche que le gendarme lui tendit, et reprenant les paroles de celui-ci : « Bismillah, c.à.d. au nom de Dieu » il y planta les dents, comme lui, et la mangea jusqu’à l’écorce.

Le carrossier chercha un peu d’orge ou de paille pour les chevaux mais il ne put trouver. Il ramassa les écorces du melon et les mit dans la bouche des chevaux et sur l’insistance du gendarme, il dut reprendre sa course.

Papas Luis pique une colère

Le 12 novembre, vers trois heures de l’après-midi, papas Luis rejoignait Conie à nouveau. La voiture s’arrêta dans un grand Khan. Un pourboire et papas Luis obtint du gendarme qui, jusqu’alors, avait été gentil avec lui, de passer chez le curé avant de se présenter aux autorités ; le gendarme le suivit portant, lui-même, la valise du papas. À la vue de papas Luis, P. Antonio crut rêver.

-          Comment, P. Benedetto, ici à nouveau ? Quoi de neuf ?

Papas Luis lui baisse la main, s’informe de sa santé car il l’avait laissé fatigué.

P. Antonio fait apporter quelque chose à manger et un peu de vin. Celui-ci avait été préparé par papas Luis, lui-même, avant de quitter pour Saidi-Scehir. Il en prit un verre et il se sentit reprendre des forces. P. Antonio, encore convalescent, envoya P. Giacomo, son adjoint accompagner le papas chez Miss Coucheman pour obtenir sa protection comme présidente de la Mission Américaine pour les exilés.

Le ministre protestant en jupe, Miss Coucheman, entendant papas Luis lui demander de vouloir s’intéresser en vue de le faire rester à Conie, fit savoir qu’elle n’avait rien à faire avec le papas ; et comme le P. Giacomo insistait auprès d’elle, elle congédia les deux prêtres catholiques en lançant des paroles d’insulte à l’adresse du papas.

Se recommandant à Dieu, papas Luis, en compagnie du gendarme se dirigea vers le sérail. Quel ne fut son étonnement à se voir mené non à la gendarmerie comme les autres fois, mais conduit à la police. Il lui vint le doute qu’une nouvelle accusation ou quelque nouvelle trahison ne lui soit tombée sur le dos.

Il fut introduit au bureau du Calamdar, c.à.d. du secrétaire général. Le fonctionnaire, au nom de Ibrahim effendi, commença l’interrogatoire avec un certain air renfrogné.

-          Vous êtes papas Luis ?

-          À votre service, monsieur.

-          Vous vous appelez papas Luis Iusuf, fils de Luigi Portieri et de Maria Almici ?

-          Précisément.

-          Italien ?

-          Exactement. Et le papas pensait ; comment celui-ci connaît-il les noms exacts de mon père et de ma mère ? Je ne l’ai jamais vu, celui-là !

-          Est-il vrai que vous voulez aller en Allemagne ?

-          Que dîtes-vous effendi ! Moi vouloir aller en Allemagne ? Oui vous a dit ça ? Je ne connais personne en Allemagne et je ne sais pas un mot d’Allemand !

-          Et alors qui a écrit cette lettre ? C’est vous et personne d’autre ; la lettre le dit clairement. Vous voulez aller en Italie à travers l’Allemagne ; et ceci, sans doute, pour faire l’espion.

À ces paroles, papas Luis, dépité et irrité, répète qu’il n’en savait rien : « Montrez-moi la lettre, crie-t-il ou bien dîtes-moi qui l’a écrite ».

Ibrahim effendi ne veut rien entendre, irrité contre le papas, il se lance en invectives contre lui.

À ses cris et ses injures, il répondit lui aussi en criant très fort :

-          Vous êtes un menteur : l’homme juste ne parle pas de cette façon. Je veux le modir (c.à.d. le chef). Monsieur le Modir, Monsieur le Modir !...

-          Silence, vilain, chien !... Silence, le Modir n’est pas là tout à l’heure. Maintenant moi, je suis là !...

Papas Luis ne se laissa pas intimider et pensa qu’un instant de faiblesse l’aurait rejeté en prison. Aussi, se mit-il à crier comme quelqu’un qui a perdu la maîtrise de soi ; il prit, un par un, les deux tables qui se trouvaient au bureau, et les renversa, jetant par terre ce qui se trouvait dessus, registres, cartes, plumes et crayons, hurlant de sa grosse voix disproportionnée à sa petite taille : « Celui qui a écrit est un traître, je n’en sais rien, moi ! ».

Les cris et le vacarme des bureaux renversés, dont l’un avait terrassé aussi le menaçant Ibrahim effendi, sont entendus des offices voisins. Une porte s’ouvrit, tout grand, d’un coup sec ; et tout excité, le modir se fit voir.

-          Qu’est-ce qui arrive ? Crie-t-il.

Et Ibrahim, se relevant de terre : « Papas Luis ; il y a papas Luis ».

-          Bien, qu’est-ce qu’il veut ?

Un policier, présent à la scène, réplique :

-          « Ce papas veut vous parler, mais Ibrahim effendi ne lui permet pas ».

Le modir, prenant un ton grave : « Papas Luis, ghet ghet buria », sans rien ajouter. Alors que Ibrahim s’époussetait, et que l’on remettait les bureaux à leurs places, le papas insouciant, valise, manteau, et bâton à la main, quitte le Calemdar et entre dans l’office du Modir.

-          Qu’y a-t-il ? Demande celui-ci tout gentil ; pourquoi vous criez ?

Et papas Luis, le sang encore bouillonnant : « Et vous qu’est-ce que vous faites ? Vous croyez que je sois d’acier ? Faites ce que vous voulez. Vous voulez que j’aille à Cacisciar ? Eh bien j’y vais ; mais vous devez faire usage d’un peu d’humanité. Après le combat, donnez l’occasion aux chiots de reprendre haleine. Moi, parce que je suis papas, je suis condamné à un va-et-vient : Conie, Seidi-Scehir, Seidi-Scehir – Conie. En vingt jours, j’en ai passé dix jours sur des voitures fracassées. Laissez-moi, au moins, une semaine de repos ; je n’en demande pas plus.

Le modir fit geste de parler, mais papas Luis continua enflammé : « Qu’est-ce qu’il me dit Ibrahim effendi ? Qu’il y a une lettre de laquelle il résulte que je veuille, moi, aller en Italie passant par l’Allemagne ? Et ceci, ajoute-t-il pour faire l’espion. Moi, faire l’espion ? Moi, espion ?... Ceci est impossible ! C’est un grand mensonge, je suis italien et j’en suis fier ; je porte l’Italie dans non cœur : mais je ne connais personne en Allemagne, j’ignore même la langue. Qu’est-ce qu’il dit Ibrahim ? Qu’est-ce qu’il veut ? ».

Le modir, au lieu de se mettre en colère à la franchise de papas, s’adoucit davantage ; debout, il saisit une chaise, la remit gentiment au papas en l’obligeant à s’asseoir. Celui-ci s’assit, mais quelque peu confus. Le modir se dirigea, ensuite, vers la porte et appela d’une voix sèche : « Ibrahim effendi, venez ici, et apportez la lettre ! ».

-          Soyez gentil avec tout le monde lui dit, sans préambule, le modir se prenant la lettre ; avec les papas ensuite…

Ibrahim se retira et le modir lut attentivement la lettre ; s’adressant ensuite au papas, il commença à lui parler en italien pour autant qu’il s’en souvenait ayant fait, dans sa jeunesse, des études dans une école sur le littoral de la mer noire : il était circassien.

-          Père, dit-il, cette lettre vient de Constantinople. L’ambassade d’Autriche vous a obtenu le rapatriement et le passage à travers le territoire des empires centraux jusqu’à la Suisse et de là en Italie. Votre décision ?

À papas Luis, revint à l’esprit la fameuse lettre inventée par Khouri Boutros Hobeiche laquelle, de prison en prison, l’amena à la Cour martiale et à l’exil ; aussi répondit-il, qu’il n’en savait rien, et que son seul souhait était de pouvoir vivre tranquille à Conie où il y avait l’église latine dans laquelle il pouvait s’adonner à son travail religieux. « S’il y a quelque chose à reprendre sur mon compte, continua-t-il, vous n’avez qu’à me le dire clairement. Mais ce n’est pas un honneur pour les officiers de la Sublime Porte insulter des malheureux ».

Un officier de Conie

Papas Luis, voyant que ses paroles étaient bien accueillies du Modir de la police, continua sur un ton plus calme :

Ensuite, Modir beik, pourquoi dois-je avoir le désir de m’en aller, abandonnant ces lieux où j’ai toujours rencontré estime et respect, d’autant plus que je n’ai pas à me plaindre des agents Turcs. La seule chose qui me chagrine est l’affaire du chef de la gendarmerie qui, en vingt jours, n’envoya deux fois à Seidi-Scehir ; et de Ibrahim effendi, copiste au Calemdar dont je demande justice.

Le Modir, c.à.d. Commandant de la police, à l’instant même, envoie après les deux officiers, réunit la police et la gendarmerie et ordonne une immédiate et rigoureuse justice : il enlève ses galons au chef de la gendarmerie, le fait habiller de simple soldat et l’envoie, le soir même, au front. Ibrahim effendi, qui avait le grade de sergent, est dégradé et transmuté à la garde des prisons. S’adressant ensuite au papas, resté déconcerté et presque épouvanté devant une justice aussi prompte et rigoureuse, - et vous, dit-il, vous restez volontiers ici à Conie ?

-          Figurez-vous, répondit-il, et sans y réfléchir, il lui échappa : c’est une bonté de votre part, beik.

-          Bon, bon ! Soyez tranquille. Je me charge d’aviser Constantinople, et je leur dirai… Vous voulez que je leur dise ? Que vous êtes bien ici. Je vous laisse la liberté d’habiter où vous voulez.

-          Faites comme vous voulez, je vous remercie et je me souviendrai toujours de vous.

-          Bien, descendez maintenant, à l’office de la police secrète ; faites inscrire votre nom, et allez à la maison. Soyez content.

À papas Luis, il semblait de rêver. Il ne savait pas à quel saint attribuer la fin heureuse de cette aventure. Mais tout n’était pas encore fini.

Il remercia le Modir, salua, et bâton et valise en main, descendit les escaliers et se présenta au bureau de la police secrète.

Il fut reçu avec les compliments accoutumés ; mais quand le papas exposait le motif de sa présence, là-bas, on lui répondait : « Bir az = attendez un peu ! ».

À plusieurs reprises il s’adressa aux employés pour être inscrit selon l’ordre du Modir, mais il recevait toujours la même réponse : « bir-az ». Le temps passait, et la journée avait été longue pour le papas auquel les minutes paraissaient des heures.

Par la fenêtre, il voyait Kircor, le domestique du P. Antonio, qui l’attendait ; il lui fit signe : « Dans peu de temps ».

Mais ce peu se traînait en longueur.

Finalement entre un certain monsieur Iussef Aly, vêtu en civil, hautes jambières et cravache ; on devinait qu’il appartenait à la police secrète. Monsieur, voyant papas Luis, le salue gentiment et ce dernier répond saluant en italien. Le monsieur réplique et continue la conversation en italien aussi, incorrect mais bien intelligible, et se met à raconter, que durant la guerre italo-turque, il avait été fait prisonnier par les italiens et conduit à Rome où il avait reçu, lui et les autres prisonniers, un traitement d’une extrême gentillesse.

La conversation continua sur un ton familier jusqu’à ce que monsieur Iusuf Aly avança cette offre :

-          Dites père, puis-je vous être de quelque utilité ?

Papas Luis lui parla de l’ordre du Modir de la police, et que depuis plus d’une heure il entendait répéter : bir-az = attendez un peu !

Iusef Aly regarde par la fenêtre, se retourne et glisse à travers la porte. Papas Luis qui avait repris un peu de soulagement et d’espérance commençait à bouillonner dans son intérieur ; pour se calmer et se distraire un peu, il alluma la cigarette que lui avait offerte le seigneur Iusuf, pendant leur conversation et que papas Luis distraitement tenait entre les doigts.

À un moment, un cri se fait entendre auquel répond le bruit d’une chaise renversée par terre.

Le modir, avisé par monsieur Iusuf que le papas attendait en bas, représentant à la porte, avait appelé l’officier qui se trouvait au bureau, celui-ci, sautant de sa chaise, l’avait faite tomber.

Le Modir donna l’ordre de laisser libre, papas Luis sur le champ ; quant aux formalités et les autres pratiques demandées elles seraient faites par monsieur Iusuf Aly, rentré avec le Modir : « Stambul a commandé ; qu’il s’en aille ».

L’officier se retourna, tout rouge de face, vers papas Luis et lui dit : papas allez chez vous.

Papas Luis sortit, il trouva sur la place Kircor et son cousin Ioannes, l’un d’eux s’empara de la mallette du papas et droit chez le P. Antonio.

Liberté relative

La petite chambre, louée la première fois par papas Luis à Conie, était encore libre, aussi put-il, de nouveau, la réoccuper. Grâce à des braves gens trouvées à Conie, papas Luis put faire face aux frais qu’il dut soutenir dans ses pérégrinations forcées. Ainsi, papas Luis constata encore une fois que le Seigneur le privilégiait d’une providence particulière et il ne cessait pas de l’en remercier.

Le jour d’après, 13 novembre 1916, il reprit, tout de suite, à donner un coup de main au curé latin de Conie, le p. Antonio toujours souffrant.

Le ministère sacerdotal de papas Luis était d’un grand réconfort aux chrétiens de Conie et plus encore à une communauté de sœurs Arméniennes de l’Immaculée, auprès desquelles il substituait, souvent, le curé, soit dans les fonctions religieuses, ainsi que dans l’administration des saints sacrements.

En préparation à la fête de l’immaculée, p. Antonio voulut tenir un cycle d’exercices ; et, deux fois par jour, il s’amenait en boitant à la chapelle des religieuses Arméniennes pour y tenir son sermon. Papas Luis y participa et en éprouva une joie indicible puisque, après tant de fatigue et de motifs de dissipation, les circonstances lui donnaient l’occasion de se renouveler en esprit. La fête de l’Immaculée lui fut, particulièrement agréable et solennelle ; il renouvela, avec une grande ferveur, ses vœux religieux ; et le cœur rempli d’une joie du paradis, il répéta devant Dieu des propos et des sentiments de pardon total envers n’importe qui fut cause de sa douloureuse captivité et de son exil.

Dès le mois d’août, papas Luis avait envoyé de Conie, une lettre à Alexandrette à p. Brocardo, carme déchaussé, curé latin de cette ville. Ce père, bien qu’italien, avait gardé sa place, et en tant que sujet autrichien, il put continuer, pendant tout le temps de la guerre, son ministère sacerdotal et missionnaire toujours soumis à grands périls et privations. Quand le p. Bracardo sut où se trouvait bon confrère papas Luis, il lui envoya trois livres turques qui représentaient, certes, une grosse somme pour le destinataire comme pour le mandataire.

Quand papas Luis se vit libre à Conie, il conclut que p. Bracardo avait eu la possibilité d’en aviser les supérieurs de Rome. Aussi, le papas attribuait-il son rappel de Seidi-Scehir et la liberté dont il jouissait à Conie aux empressements et ses supérieurs, en particulier au p. Giuseppe d’Arpino, Supérieur apostolique de la mission Carme de Syrie, comme aussi de Mons. Dolci, délégué apostolique à Constantinople à qui le papas lui-même avait écrit.

Naturellement, papas Luis n’était pas au courant des pratiques que les autorités faisaient, en sa faveur, pour obtenir même son rapatriement ; pour cela, doutant, à bon escient, de tout et de tous et sentant partout dangers et pièges, crut devoir se défendre, désespérément, contre le fameux Ibrahim effendi de la police de Conie qui, d’un ton insidieux et sarcastique lui rapportait le contenu de la lettre venue de Constantinople relative à son rapatriement.

Compagnons d’exil

Papas Luis menait une vie tranquille à Conie. De temps en temps des nouveaux exilés venaient s’ajouter aux autres : À Homs de Syrie, un frère Jésuite, F. Antonio Canaan, libanais, avait été arrêté et après être passé par les prisons avait rejoint Conie. Des diverses provinces de l’Empire, grand était le nombre des prêtres orthodoxes et Arméniens schismatiques qui étaient internés à Conie. En ce temps-là, passa à Conie, un père carme déchaussé, p. Raimondo di S. Martino, hongrois, celui-là même qui fut à Beyrouth alors que papas Luis était en prison. Il passa quelques heures avec papas Luis puis il reprit le train : il rentrait au pays. Papas Luis lui confia une lettre pour le Rév. P. Général, P. Clémente, et un rapport adressé à l’ambassadeur américain de Constantinople.

Vers la mi-décembre arrivèrent deux pères dominicains, p. Domenico Berré qui, après la guerre, succéda à Mons. Drure, évêque carme déchaussé de Bagdad et P. Giacomo Rethoré. Le premier était âgé de 64 ans ; l’autre en avait 75, et il avait une connaissance profonde de la langue Chaldéenne. Ils avaient été arrêtés, en trois, à Mossul ; mais l’un deux était resté à Alep, ne pouvant, par maladie, continuer le voyage.

Papas Luis intervint, en leur faveur, auprès du Valì et du Modir de la police et leur obtint l’autorisation de rester en ville ; ils descendirent dans la maison de Rezcallah Khaiot.

Dans le même temps, arriva de Mardin, ville de la Mésopotamie, un vieux père capucin, p. Daniele da Monopello (Umbria). Il était presque abruti par les mauvais traitements et les barbaries dont il avait été témoin. À Mardin, dans son église, le bon vieux missionnaire avait érigé la confraternité du « Précieux Sang » laquelle, dans la langue locale, pouvait signifier « Association du sang ».

Le fanatisme Turc crut se trouver face à une association d’assassins, c.à.d. des chrétiens pour détruire les Turcs mêmes ; aussi le pauvre capucin se vit-il assailli chez lui, dépouillé de tout et traité de manière brutale.

Le récit de ses aventures terminait par le souvenir de l’invasion de sa petite cantine et la phrase comique : « Oh ! Le bon vin gâché : au moins s’il l’avait bu !... ».

Arrivèrent, alors, deux religieux Franciscains : p. Gerardo Ciderevian d’origine Arménienne et Fr. Leonardo. Le premier était curé à Nazareth et le second jardinier. Ils avaient fait de la prison à Damas. Quel fut leur crime ? On disait à Nazareth qu’il y avait des correspondants avec l’Egypte. Le soupçon tomba sur les religieux Franciscains de Nazareth. Les émissaires du gouvernement se présentent au couvent et examinent, un par un, les religieux qui s’y trouvent.

Le curé et le frère jardinier sont arrêtés. Conduits à Damas ils passent en procès.

Le Père sut dissiper tous les soupçons intentés contre lui et tout fut fini. Mais venu le tour du frère, celui-ci raconta que le médecin venait, souvent, au couvent, et que le curé sortait, la nuit, pour porter les sacrements. Le mot « sacrements » est exprimé en arabe par un mot qui peut signifier « secrets » (asror) et la Cour martiale conclut : « Le père est, donc, en entente avec les étrangers, c’est un traître ».

Heureusement le père qui, en plus de l’italien, connaissait parfaitement l’arabe, aussi bien que le Turc, réussit à faire comprendre que lui, comme curé, était en devoir d’administrer les sacrements religieux, appelés asror, aux malades, même de nuit, en cas de nécessité. L’explication le sauva de la peine capitale, mais elle ne lui évita pas l’exil. Les deux Franciscains purent aussi, par l’intermédiaire de papas Luis, restés à Conie.

Les religieux Arméniennes de l’Immaculée s’étaient réfugiées à Conie, et avaient pu s’organiser en communauté régulière.

Grâce à leur travail, à l’instruction donnée, et aux leçons de piano, elles réussissaient à se pourvoir du nécessaire. Leur premier soin fut de préparer chez elles, dans leur demeure, une chapelle aussi décente que possible. Cette chapelle put être prête pour la solennité de la Noêl.

P. Antonio délégua P. Berré, supérieur de la mission dominicaine de Mésopotamie, pour la bénédiction. La nuit de Noêl 1916, P. Berré bénit la chapelle et célébra les trois messes rituelles ; après lui, papas Luis célébra deux messes ayant à célébrer la troisième en paroisse.

Ce Noêl-là ne pouvait réussir plus agréable et plus solennel pour les exilés. P. Berré et son compagnon P. Giacomo, servirent pendant tout le temps de la guerre, comme aumôniers de cette communauté de ferventes religieuses qui, ayant eu la possibilité d’avoir, chez elles, Jésus Eucharistie, semblaient n’avoir besoin de rien d’autre au monde.

Un capitaine médecin

À Conie, presque tout le monde, désormais, connaissait papas Luis et l’appelaient : « Küçük papas – le petit papas » ; nombreux étaient aussi ceux qui l’appelaient : « Küçük chaiton – le petit diable ». Papas Luis ne s’offensait pas de ce titre ; par contre, il en profitait, cherchant à être informé de tout ce qui pouvait l’intéresser, lui et ses compagnons. Les autorités mêmes de Conie l’estimaient et le traitaient en toute confiance, car les manières spontanées, spirituelles, énergiques et franches du petit papas, loin d’être objet de soupçon ou de doute à son égard, constituaient pour eux une aide et une agréable compagnie.

À Conie, l’un des centres, le plus important en Orient, du mouvement militaire Turco-allemand, il y avait aussi un hôpital allemand. Son directeur, capitaine – médecin Borustein était un homme très actif ; et bien que protestant, il se montrait très gentil avec les religieux aussi, toujours prêt à les favoriser.

Le 9 décembre 1916, sur le soir, le capitaine Borustein envoie son adjoint auprès du P. Antonio pour demander de papas Luis à qu’il voulait parler.

Papas Luis fut déconcerté et prit à penser : « J’ai fini avec les Turcs qui, pour le moment me laissent tranquille, maintenant j’ai à faire avec les Allemands ». Sa conscience, pourtant, ne lui donnait nul motif de se préoccuper. Il se mit au côté de l’ordonnance, un soldat géant dont papas Luis atteignait à peine la ceinture, et alla avec lui à l’hôpital allemand.

Il fut, immédiatement, introduit au bureau du capitaine. Celui-ci se leva, tendit la main au papas, congédia les deux officiers qui étaient chez lui, présenta une chaise au papas, et le fit asseoir. Il lui offrit un cigare et commença : « Réjouissez-vous père, j’ai de bonnes nouvelles à vous communiquer. Vos supérieurs de Rome ont entamé des démarches auprès de l’ambassade allemande à Constantinople pour votre rapatriement ; l’ambassade m’a chargé de vous en aviser. Maintenant, on veut savoir comment vous vous trouvez, si vous avez des difficultés ».

Papas Luis lui raconta, en résumé ce qui était arrivé et lui rapporta en particulier, son rappel inattendu de Seidi-Scehir, et ce qui lui était arrivé à la police de Conie, n’ayant, lui, aucune idée des démarches en cours et comment après son aventure avec Ibrahim effendi, il avait déclaré au Modir que, lui se trouvait bien à Conie.

Le capitaine, à entendre nommer Ibrahim effendi, dit : « C’est un ennemi déclaré de nous, européens ; et comme Turc, on peut bien imaginer sa façon de traiter les religieux. Maintenant, si vous désirez, je suis chargé par notre ambassade ; mais il n’en faut pas parler. La chose doit rester entre nous deux. Aussi, voyez-vous, à votre arrivée j’ai renvoyé les deux officiers qui étaient là. Dès demain, je vais donc écrire à notre ambassadeur qui attend. Il s’agit de vous faire passer sous protection allemande jusqu’à Constantinople. Là-bas, des papiers réguliers vous seront délivrés pour que vous puissiez, à travers l’Autriche, passer en Suisse, et de là en Italie.

Mais, pour le moment, il faut tenir la chose cachée. Venez souvent me voir, ainsi votre départ sous protection allemande ne paraîtra pas étranger aux gens. Je vous en avertirai. Priez le bon Dieu et espérons. En outre, je suis vraiment heureux de me mettre à votre service en ce qui concerne ma profession de médecin-oculiste ; je suis prêt à rendre service à n’importe quel malade que vous me présenterez où qui sera muni d’un papier de votre part, peu importe sa nationalité. Ma grand’mère était catholique et me recommandait toujours d’être bon envers tout le monde ; et moi j’essaie, de mon mieux, de mettre en pratique ses conseils. Courage donc. Entendu. Au revoir ».

Papas Luis allait souvent le trouver pour en avoir des nouvelles.

Les formalités entre le docteur Borustein et l’ambassadeur allemand de Constantinople durèrent deux mois ; et quand tout semblait prêt pour le rapatriement de papas Luis, en février 1917, arriva la nouvelle que la route des Balcans était bloquée, étant donné que le général Serrail était arrivé dans les parages.

Papas Luis se remit à la volonté de Dieu, et continua à se dépenser par tous les moyens à aider tant de malheureux, eux aussi, loin de leurs pays. Il devint comme leur secrétaire, ou intermédiaire soit auprès des autorités locales, soit dans les bureaux de Constantinople, chargés des exilés et des détenus.

Indiens

Les déportations continuaient, presque journalières. Les détenus venaient de la Palestine, de Damas, de Beyrouth, de Tripoli, du Liban, des Alaouites, d’Antioche, de la Mésopotamie. Ils arrivaient, par bandes, du nord aussi : des Arméniens en grande partie ; d’autres venaient de la Romelia, de la Mer Noire, de la Géorgie, des Dardanelles. À ceux-ci s’ajoutaient les étrangers, appartenant aux nations en guerre.

Papas Luis revit les prisonniers anglais dont il avait rencontré quelques-uns à Alep et Pozanti ; c’était un reste des prisonniers faits par les Turco-allemands à la bataille de Cutalamare, non loin de Bagdad. Ils étaient des indiens appartenant à l’armée anglaise. Ils étaient des hommes d’aspect basané, avec un large turban sur la tête, et ils semblaient aussi bien nourris, jusqu’au jour où ils tombèrent prisonniers. On a déjà dit comment ce petit groupe de détenus faisaient le tour des villes de l’Anatolie, et même plus d’une fois, pour donner à la population, l’illusion du grand nombre de prisonniers. Nombreux parmi eux, relégués à Pozanti, région extrêmement malsaine, furent pris de dysenterie et moururent.

En 1918, papas Luis se trouva à Pozanti et il eut l’occasion d’assister à l’un de leurs funérailles.

À la mort de l’un de leurs capitaines, de famille noble et riche dans son pays, ses compagnons d’armes rendirent à sa dépouille tous les honneurs dus selon leurs coutumes. Ils lavèrent le corps et le oignirent des arômes qu’ils purent avoir, le revêtirent de ses habits le plus fastueux qu’il gardait avec soi dans un caisson ; et tout en dansant et faisant d’autre cérémonies, le portèrent en pleine campagne où on avait préparé un grand bûcher. Le feu allumé, et alors que le cadavre était dévoré par les flammes en contorsions effrayantes, les coreligionnaires présents dansaient une ronde infernale.

Ils prirent une génisse, la plus belle qu’ils purent trouver, et l’ensevelirent dans un fossé déjà creusé, en laissant la tête au-dessus du sol.

Et avant que ne s’éteigne le feu, ils brisèrent la tête et les cornes à la malheureuse génisse qui fut, ensuite, recouverte de terre avec les cendres de l’officier brûlé.

Suivit un dernier chant indien ; et la compagnie des prisonniers, encadrée, rentra au camp de concentration qui était un grand Khan en forme de carré avec portiques et loges ; et là-bas ils continuèrent leurs rituels bacchanales.

Hérétique fanatique

La famille Arménienne qui logeait à côté de papas Luis dut décamper : la maison en fut, que la propriétaire, une certaine veuve Paolides, grecque schismatique, outre qu’elle faisait payer cher le logement, elle interdisait aux habitants de faire leurs propres prières, retenant cela comme une profanation de sa propre maison. En février 1917, des exilés d’Antioche, un certain Michel Ocar et ses compagnons, vinrent l’occuper. Ceux-ci n’étaient pas chrétiens, mais ils furent détenus, car, étant musulmans, ils ne se montraient pas aussi fanatiques que leurs coreligionnaires, envers les Arméniens.

Papas Luis se trouvait souvent en leur compagnie ; et surtout, durant les longues soirées de février, il restait avec eux, assis autour du feu et il prenait part à leurs conversations.

Ils racontaient les sévices que les émissaires de Jamal Pacha commettaient contre les habitants de Jabal Musa, comme ils avaient vu, tant de fois, leurs biens saccagés, leurs femmes malmenées et les hommes massacrés.

Ils savaient que le crime qui leur avait coûté l’exil, était celui d’avoir essayé de sauver quelqu’un, poussés par un sentiment purement humain ; mais cela signifiait, alors, être de connivence avec les frangi, c.à.d. ennemis de l’Empire.

Eux aussi, furent transférés quelque temps après : ils partirent pour une destination ignorée et on n’en sut plus rien.

Un autre exilé d’Antioche, connu de papas Luis, fut un certain Sciakir Alì, cavas du consul français.

Beaucoup d’autres passaient par Conie expédiés dans divers endroits de l’Anatolie.

Aussi bien que les autres détenus, papas Luis devait, chaque jour, faire acte de présence, en s’amenant au corps de garde, pour enregistrer son nom. Mais il obtint, ensuite, de se présenter deux fois la semaine, et par la suite, une seule fois, signant pour toute la semaine.

L’hiver 1916-1917, se montra assez doux en ville, mais dans beaucoup d’autres endroits où se trouvaient des exilés, il fut bien rude. Au froid d’ajoutèrent des dures privations ; et beaucoup d’exilés en furent victimes. Ceux qui avaient des connaissances, des recommandations ou d’autres moyens réintégraient facilement la ville. Dieu sait à quels mauvais traitements étaient-ils exposés partout, étant chrétiens et européens. Le pain qu’on leur offrait était immangeable.

Papas Luis reçut un pain apporté, par l’un de ces malheureux, du lieu de son exil. De pain, il n’en avait même pas la couleur ; il avait la saveur de matière bitumineuse. Il lui jeta un morceau à un chien affamé, celui-ci l’approcha, le flaira plusieurs fois et s’en éloigna refusant d’y mettre la dent. Papas Luis conserva ce pain pendant divers mois comme douloureux souvenir de souffrances inouïes de tant de gens malheureux.

Caprices du sort

Pendant la guerre italo-turque, sur un navire-hôpital, il y avait une dame qui se disait Elvira, marquise Ramer, comtesse de Perno, dame d’honneur d’on ne sait quelle princesse de Naples. Au nom de la marquise faisait suite une litanie de titres qu’on se serait cru devant une dame de la Cour d’Espagne du 17e siècle. On ignore pour quel motif, elle a abandonné les palais d’Italie pour aller s’établir en Palestine. Elle fit, là-bas, la connaissance d’un certain lot, ingénieur, avec qui elle se lia d’amitié.

Quand éclata la grande guerre, madame la marquise, susnommée, se trouvait à Caifa ; elle se mit, elle aussi, au service du gouvernement Turc. Elle se revêtit d’un manteau avec boutons à la militaire, elle fut chargée de visiter les femmes européennes qui devaient être rapatriées. Elle crut acquérir des mérites spéciaux auprès de sa patrie d’adoption, accusant des religieux dans taches, d’espionnage et de relation avec les ennemis de l’empire Turc. À la suite de telles accusations de madame la marquise et comtesse, le père Gabino da Montorio, président des Franciscains de S. Giovanni d’Acri, était arrêté et conduit en prison à Damas. Etant au courant de la rigueur de la censure turque, la marquise écrivit de sa propre main une lettre pleine d’invectives contre le gouvernement Turc et la signa sous le nom du supérieur des Carmes du Mont-Carmel. Le supérieur fut appelé sur-le-champ, au bureau de police et on lui montra la lettre criminelle. Le père, abasourdi, put heureusement, persuader la police que cette lettre n’était pas de lui, mais elle devait être écrite par quelque vile adversaire.

Par une autre lettre falsifiée, signée sous le nom du P. Elia, carme déchaussé de Bagdad, alors curé de Caifa, elle put faire arrêter les carmes, P. Adriano, espagnol, et P. Michelangelo qui se trouvaient au Carmel. Les deux pères furent menés comme de vulgaires malfaiteurs aux prisons de Damas où ils auraient pu rencontrer qui sait quelles aventures si le Seigneur en les avait délivrés d’une façon singulière. Le gouverneur de Damas était en rapport avec une noble famille grecque-catholique indigène. Le gouverneur participant à un banquet chez ladite famille, une jeune fille de la famille même en toute confiance et franchise, lui demanda la grâce des deux religieux emprisonnés car ils ne pouvaient avoir fait rien de mal. Le gouverneur se fit présenter, le jour même, les deux religieux, et convaincu, tout de suite, qu’il s’agissait de gens absolument innocents, il les renvoya libres à leur couvent.

Le zèle excessif de la dame, à servir, à sa manière, le gouvernement Turc commença à irriter tout le monde et, un jour, elle reçut un soufflet en pleine église. Enfin, elle aussi fut suspecte au gouvernement, elle fut envoyée en Anatolie et déportée avec d’autres exilés à Bozghir, lieu sauvage au sein des gorges où le soleil n’arrive pas à mûrir les moissons. Là-bas elle tomba malade et se traîna pendant de longs mois souffrant de fortes douleurs rhumatismales à la jambe.

Le gouverneur eut pitié d’elle et lui permit de se porter à Conie. On était au mois de mars. P. Antonio s’approcha de la fenêtre de la chambre de papas Luis, il l’appela de son nom : « Venez tout de suite, j’ai des nouvelles à vous donner ».

Sans perdre de temps, papas Luis sort de sa petite chambre en rêvassant de la nouvelle aussi soudainement annoncée et s’amène chez le P. Antonio. Celui-ci commence à tisser les louanges de madame la marquise Ramer, comtesse de Perno… une pieuse dame, une véritable chrétienne. Papas Luis ne pouvait douter de cela en l’entendant dire du P. Antonio :

-          « Elle est arrivée ce matin de Bozghir où elle était détenue, et elle se trouve maintenant malade à l’hôtel face au sérail. Elle doit avoir entendu parler de vous, père, car elle m’a prié de vous envoyer immédiatement chez elle, elle en a besoin. Allez, allez, père, c’est une italienne ; et puis, père, vous ne regardez ni nationalité, ni religion, vous courez là où il y a une douleur à soulager ».

Peut-être le P. Antonio, voulut simuler à papas Luis l’histoire vraie de sa recommandée qu’il avait connue l’année d’avant quand elle était passée par Conie avec son ami Iot.

-          « Bien volontiers, père – répondit le papas ».

Il sortit sur-le-champ. Il rejoignit l’auberge indiquée où il fut introduit auprès de la dame. Elle était au lit. Elle n’était pas malade de vraie maladie qui requiert d’être alitée, c’était la jambe accoutumée endolorie, et son plus grand ennui c’était celui de n’avoir pas même un sou en poche.

Salué papas Luis, la dame marquise entama la conversation se déclarant italienne et s’étendit en louanges ininterrompues à l’Italie. Elle parla ensuite de son attachement à l’Ordre carmélitain qu’elle avait eu l’occasion de connaître et d’apprécier quand elle se trouvait à Caifa ; elle termina son exorde interminable par un long coup d’encensoir au zèle, à la perspicacité et à la charité de papas Luis. Elle finit enfin par exposer son cas. Elle dit, qu’étant mort son mécène Iot, elle se retrouvait abandonnée de tout le monde et qu’il ne lui restait autre espoir que papas Luis.

Celui-ci se rendit compte qu’il s’agissait, réellement, d’un cas pitoyable. Que faire ? Les paroles de consolation ne suffisaient pas.

Papas Luis alla tout droit à la mission américaine chez Miss Conchiman dont il ne put avoir aucune aide.

Avec le peu d’argent qu’il avait en poche, il paya l’auberge pour la malheureuse marquise, ainsi appelée, il la fit mettre et transporter dans une chambre, non loin des sœurs Arméniennes lesquelles, sur les prières du papas Luis, l’assistèrent charitablement tant qu’elle se trouva dans une étroite nécessité.

Le Carmel

Parmi les nombreux exilés de la Palestine qui rejoignaient Conie, un jour y arriva la famille de Nicola Zahlen de Caifa. La famille avait toujours été très affectionnée aux religieux carmes de la sainte Montagne qui domine la ville de Caifa ; aussi arrivés à l’endroit de leur exil, les membres de la famille Zahlen furent-ils extrêmement heureux de revoir dans le papas Luis, un religieux du Carmel.

Papas Luis, se mit, immédiatement, en contact avec ladite famille, et ainsi eut-il connaissance des sorts du couvent du Carmel à la suite de son occupation de la part des soldats Turco-allemands.

 L’église profanée, le couvent mis à sac, le mur d’enceinte de la propriété du monastère, œuvre colossale construite par le P. Cyrille supérieur du Carmel, d’une longueur de neuf kilomètres, rasé au sol, emportée la pyramide, souvenir des soldats de Napoléon 1 massacrés par les Turcs sur le Carmel, enlevée la colonne avec la statue de la Madone dressée par la république du Chili sur la place du couvent. La clôture qui avait été, jusqu’alors, asile de prière et de sainteté, transformée en maison d’orgie et d’infamie.

Papas Luis s’employa, par tous les moyens, pour aider cette famille autant qu’il lui fut possible ; il fut surtout l’ange consolateur alors que la mère, au nom d’Hélène, fut frappé d’une grave maladie qui la retint au lit de longs mois ; il lui apportait, quelque fois, à grandes difficultés et dangers, la sainte communion, le divin réconfort de tous les tourmentés et les délaissés.

Une famille grecque

À Conie, la semaine sainte avait été célébrée le mieux possible à cause des soupçons des autorités face aux réunions des chrétiens. Ces doutes et la surveillance politique étaient plutôt légers vis-à-vis des catholiques qui, toujours, se montraient soumis à l’autorité même exercée par des hommes polissons. Par contre la plus sévère surveillance était exercée à l’égard des Arméniens et des Grecs qui, avec leurs congrégations donnaient continuellement de sérieux ennuis au gouvernement.

Papas Luis eut, lui aussi, à éprouver des ennuis causés, parfois, par leur présence. Comme il était la personne la plus connue du gouvernement parmi les exilés, à chaque fois qu’il y avait de nouveaux venus, le papas était appelé au bureau de la police ou de la gendarmerie, pour voir s’il en connaissait quelqu’un. Aussi les gendarmes venaient et allaient souvent à la chambre de papas Luis.

Tout ceci jeta le doute dans la famille Paolides, grecque orthodoxe qui demeurait près du papas ; le père de cette famille était l’un des chefs le plus acharné dans les regroupements de ses compatriotes et autres gens. Ils commencèrent à répandre soupçons et calomnies contre papas Luis. Celui-ci se rendit, vite, compte du danger suspendu au-dessus de soi et des autres exilés ; aussi, sans compromettre la famille adverse ni dénoncer ses menées sinistres, réussit-il à faire éloigner le père, mari de la Mitèra comme celui qui contrariait le « romano », ainsi était appelé dans la motivation de la décision prise par la gendarmerie à charge du père de la famille Paolides.

Dans cette famille, l’aîné s’était converti secrètement par crainte des parents et des compatriotes. Il rapportait à papas Luis les nouvelles de la guerre. Cette conversion fut, peut-être, l’unique – ainsi racontait le converti, lui-même – que les pères Assomptionnistes aient opérée, après de longues années de ministère et d’école. Les sœurs assomptionnistes aussi, éloignées par suite de la guerre, avaient assez travaillé, leurs écoles étaient fort estimées, mais quant aux conversions, elles n’eurent que de bonnes espérances.

Le vieux Paolides éloigné, le calme retourna à ce quartier de Conie, avec moins de danger de réunions secrètes et par conséquent un moindre risque de rafles de police, rafles qui même pour un soupçon fondé pouvaient prendre de larges proportions et des conséquences terribles aussi pour beaucoup d’innocents.

Famille catholique

Le jour de Pâques, après la messe, une famille belge fut présentée au papas ; elle était composée de père, mère, un fils et une fille : Constante Jansens Anna Brindisi in Jausens, Giacomo et Giuseppina appelée en famille Fifi. Ils étaient arrivés depuis peu de temps venant de Constantinople, chargés de la gare ferroviaire de Conie, le père comme chef monteur, le fils comme mécanicien.

Ils étaient de vrais catholiques pratiquants. Constante, jeune, avait été novice chez les Jésuites ; il avait ensuite quitté, faute de vocation, et il s’était donné à la mécanique réussissant à perfection sans, toutefois, négliger les études ; il était bien instruit dans les choses religieuses, il connaissait bien l’écriture sainte et parlait une douzaine de langues. Ouvrier parfait, il était aussi un père exemplaire, aussi ses deux fils étaient-ils une copie de leur père.

De caractère franc, respectueux envers tout le monde, il imposait son respect à tous ceux qui avaient affaire à lui. Il était très dévot de la Vierge du Carmel ; aussi se retrouva-t-il très heureux de rencontrer à Conie un religieux carme. Il nourrissait ensuite envers les Carmes des sentiments de vive reconnaissance, car il en avait toujours été choyé et traité, avec toute gentillesse, pendant le temps passé à Caifa pour la construction de cette gare ferroviaire. Il se souvenait, volontiers, de quelques noms de religieux : P. Cirillo, vicaire, belge, P. Brocardo allemand et autres.

Cédant aux insistances de l’excellent monsieur, encouragé aussi par le P. Antonio, papas Luis abandonna sa petite chambre et se transféra chez les Jansens, partageant logement et nourriture. Papas Luis semble avoir l’illusion d’avoir quitté l’exil et de se retrouver dans un pays ami.

Sans se donner beaucoup de peine, il pouvait ainsi avoir des aliments plus convenables à son estomac européen, ce qu’il n’avait pu avoir chez les sœurs Arméniennes indigènes qui avaient toujours montré, à grand sacrifice, une profonde charité à l’égard du papas. Sa familiarité avec les employés militarisés de la gare lui fournissait l’occasion d’être informé des nouvelles qui pouvaient l’intéresser. Souvent il se retrouvait à la gare chez ses amis, et plus d’une fois, officiers et soldat se trouvaient chez les Jansens à table avec papas Luis lequel, grâce aux amitiés acquises, il s’amenait librement aussi dans les campements militaires quand il eut avait l’occasion. Il finit par acquérir tant de familiarité et de confidence avec tout le monde que tous le considéraient presque comme l’un des leurs ; et bien qu’il n’eut jamais nié d’être italien et qu’il fût reconnu comme tel, il se montrait Turc avec les Turcs, allemand avec les allemands, et arabe avec les arabes ; un physionomiste spécialisé, à le juger d’après la barbe abondante et hirsute, il l’aurait pris, sans hésitation, pour un bavarois.

Deux exilés

L’hiver avait été assez dur dans les montagnes de l’Anatolie et les malheureux exilés en eurent assez à souffrir. Beaucoup écrivaient à papas Luis espérant pouvoir réintégrer la ville, par son intervention auprès des autorités. Il n’était pas possible d’obtenir une telle faveur pour tout le monde. Parmi les chanceux que papas Luis put faire venir de Seidi-Scehir à Conie, fut Vincenzo Buccafosca, un Sicilien, charpentier de métier. Celui-ci avait été fait prisonnier sur le canal de Suez où il faisait l’ouvrier. Il fut transporté d’abord sur un chameau à Jérusalem où le préposé anglais aux déportés, ne put rien faire en sa faveur. Il fut roué de coups de bâtons jusqu’à la mort ; ensuite il fut convoyé sur l’Anatolie et souffrit durant le voyage toutes sortes de péripéties et les traitements le plus barbares. Dans son exil, il n’avait d’autres préoccupations que sa femme Vincenzina restée en Egypte et ses deux enfants, lesquels pourtant vinrent plus tard aidés, pendant la guerre, par la compagnie du Canal. Les lettres qu’il leur adressait, quand il pouvait, étaient inspirées au calme le plus serein, elles étaient toutes des exhortations à la prière et à l’espérance.

Il arriva à Conie dans un état lamentable ; la faim et le froid l’avaient réduit à la misère. Son métier lui procura, immédiatement, un emploi. Il fut engagé comme maître-charpentier pour restaurer le collège féminin Turc de la ville qui était un local réquisitionné, appartenant, auparavant, à des sœurs françaises rapatriées.

Il arriva, aussi, à Conie un certain Andrea Fergani qui, à Deir-zor avait été, témoin du massacre des Arméniens. Il avait été capitaine en Algérie pendant la guerre de Tripolitania ; il s’employait à faire parvenir armes et munitions à Annuar Pacha, l’un des chefs Turcs. Il avait été, ensuite, envoyé en Syrie dans l’objectif de faire propagande aux français au sein de cette population. Il fut arrêté à Damas ; mais, ayant réussi à faire disparaître le drapeau français, il put avoir la vie sauve, mais il ne put échapper à l’exil. À Deir-zor où il fut aussi emprisonné, il se retrouva enfermé dans une salle fétide ; et plus d’une fois, alors qu’il dormait, il se sentait réveillé par de gros rats, lesquels lui passaient sur le visage et tentaient de lui ronger les pieds. Il racontait le massacre, auquel il avait assisté, des Arméniens et des chrétiens en général. Il rapportait que l’Euphrate coulait rougi de sang ; les pères, leurs têtes sous les cimeterres, étaient contraints d’égorger leurs enfants et de les jeter dans le fleuve où, à leur tour, ils allaient les suivre, eux-mêmes, après avoir été massacrés d’une façon barbare. Les malheureux préféraient ce sort pour leurs fils et filles plutôt que de les abandonner entre les mains de leurs bourreaux qui les auraient soumis aux usages le plus abominables et épouvantables avant de les supprimer.

Se trouvant en voyage vers Deir-zor, il racontait avoir vu dans une certaine localité un religieux de haute taille, lié à une mangeoire et obligé, à coups de fouets, de mâcher de l’orge pourri.

Le susnommé monsieur Fergani fut transporté à Bozghir en Anatolia ; et après des malheurs énormes soufferts, il put obtenir de se transférer à Conie sur la fin de mars.

D’autres détenus arrivaient à Conie et tous avaient un roman d’épisodes, de souffrances et de péripéties à raconter.

Bureaucratie

Tous les exilés de Conie se plaignait du manque d’assistance de la part de ceux qui en étaient chargés par leurs respectifs gouvernements.

À papas Luis, des lettres parvenaient de hors Conie, dans lesquelles nombreux étaient ceux qui le priaient d’intercéder en leur faveur et présenter des protestations régulières à l’ambassadeur américain, à Constantinople, alors chargé des détenus des pays en guerre. Papas Luis crut faire un acte de charité envers ces malheureux, étudiant la façon de les aider, aussi écrivait-il ainsi le 8 avril 1917 :

   À son Ex. l’ambassadeur d’Amérique à Constantinople.             

Le soussigné, à la seule fin de rendre service et pour l’intérêt général de ses compagnons d’exil, porte à la connaissance de V. Exc. Ce qui suit :

Dans les diverses localités où j’ai été bien comme exilé civil, j’ai pu constater combien les autorités ottomanes sont bien disposées à notre égard ; et au lieu de nous gêner, elles veillent à ce que personne ne nous cherche noise ; elles nous protègent de façon à alléger notre disgrâce et notre situation.

Par contre, ceux qui ont le devoir de nous protéger, agissent d’une manière différente, comme la Mission de Conie chargée des déportés. Pour des raisons futiles, elle retire aux détenus les subsides envoyés par leur gouvernement respectif. Pire encore, si quelqu’un tombe malade, il doit se priver du peu qu’il porte sur soi, comme exilé, pour se procurer les médicaments et pour se faire soigner quand cela lui est permis.

Arrivé ici, il se voit refuser tout secours. Ceci arrive à la suite des faux rapports de quelques employés qui ne cherchent que leur intérêt personnel.

À la Mission, nous sommes reçus comme des mendiants, apostrophés, insultés ; quelqu’un fut aussi giflé ; et ce traitement s’aggrava d’une façon particulière avec l’entrée en Mission comme secrétaire d’une certain Longinotti.

Tous, par mon intermédiaire, prient V. E. de vouloir remédier au présent état des choses ; et vu l’augmentation continuelle du coût des choses nécessaires à la vie, vous supplient de daigner augmenter leur subside pour ne pas se retrouver obligés de tendre la main aux autres, pour avoir du pain et des vêtements.

En remerciant à l’avance,

P. Benedetto Portieri, Carmelitain,

Appelé papas Luis Iusef, déporté italien

                Koniak Anatolie.

 

Le ton de la lettre est facilement explicable en ce qui regarde les autorités turques, vu les circonstances dans lesquelles écrivait papas Luis.

Avant cette lettre, d’autres protestations avaient été adressées à l’ambassade de Constantinople à charge de Miss Conchman, celle-ci ne favorisant que protestants et Arméniens. En effet, son père était protestant et ministre évangélique ; il avait réussi à attraper une jeune Arménienne schismatique dont il avait eu Miss Conchman. À la mort de son père, cette dernière lui succéda dans sa charge de ministre de la Mission de Conie, et même, dirions-nous, dans son mandat d’évêque.

Les protestations ne cessant pas contre la Mission protestante, le fait arriva à la connaissance du Valì de Conie, Mohammed Bey ; celui-ci réunit chez lui quelques-uns des principaux exilés : Filibert, Fergani, Fernand Duc, Mehde Aziz qui avait été vice-consul de Perse à Damas et autres, et d’un ton familier il leur dit :

« Vous n’avez qu’à vous faire protestants et alors la Miss s’intéressera beaucoup plus à vous ; mais, ajouta-t-il, s’adressant à papas Luis qu’il connaissait bien, le contchinc papas ne le peut pas ».

« Excellence, répondent-ils en chœur, nous sommes tous protestants du moment que nous protestons contre le mode d’agir envers nous ».

« Bien, bien, répondit le Valì, avec un sourire, en regardant papas Luis, nous y penserons ; d’ailleurs je vais m’en charger moi-même ».

Il s’en chargea réellement. Deux mois à peine passés, Miss Conchman fut déchargée de la responsabilité des déportés et à sa place fut placé le consul grec Battistatos.

Celui-ci avait embauché comme secrétaire, monsieur E. Filibert lequel, étant âgé, ne pouvait s’occuper de tout, et en outre il désirait être quelque peu libre. Miss Conchman avait recommandé à Battistatos, Longinotti, comme étant au courant des affaires des déportés, aussi le consul grec crut bien l’embaucher pour tel service.

Mauvaise foi dévoilée

Ayant repris le service des déportés, le seigneur Longinotti, à l’ombre du consul grec, ne changea pas son système adopté sous Conchman. Il se servait de sa charge en faveur de la famille autrichienne Marinovitch dont il avait épousé la fille Emilia. Une autre famille encore, Ogninovitch, autrichienne elle aussi, participait aux subsides envoyés aux exilés. Ces derniers voyaient, naturellement leur subside mensuel, diminué sans raison. Monsieur Battistatos vint à connaître les abus de son employé qui fut pris en flagrant délit pour s’être approprié des subsides destinés à d’autres exilés. Appelé à Constantinople vers la fin de juin, pour réclamations contre lui, le consul grec dut licencier son recommandé.

Vers la moitié de juillet 1917, comme papas Luis se rendait souvent à l’hôpital allemand qui s’élevait au voisinage de la gare pour visiter l’aumônier militaire, arrivé depuis peu de temps, Don Enry Duven, le hasard voulut que papas Luis y arrivât au moment propice pour éviter de graves ennuis à beaucoup de ses compagnons d’exil.

Papas Luis, arrivé à l’hôpital, la première infirmière, Sr. Lina Klein, qui connaissait bien le papas, l’invita à passer au parloir avec quelques garçons de salle. Elle lui demanda s’il connaissait monsieur Longinotti, une fois au service de Miss Conchman et maintenant réemployé par le Consul grec. Et, au moment que la sœur parlait, Ledit monsieur passait sur la route en vue du parloir.

« C’est ce monsieur-là, observez-le, continua la sœur, en l’indiquant. Il m’a porté une lettre et m’a dit que c’est un rapport qui regarde les déportés et m’a prié de l’expédier avec la porte allemande ».

Ce disant, elle tira la lettre et la montra à papas Luis. Celui-ci saisit la lettre, il en devina le contenu. « Soyez tranquille ; faites semblant de l’avoir expédiée ; maintenant je la garde moi-même ; personne n’en saura rien ; c’est une lettre qui peut faire beaucoup de mal ». Tout bonnement la sœur laisse la lettre entre les mains de papas Luis qui salue et rentre chez lui.

Le soir-même, 20 juillet, papas Luis réunissait les principaux parmi les inculpés par le rapport de Longinotti, chez Fergani.

Il fit promettre à tous de garder la chose secrète, ensuite, tirant le rapport dactilographié, il dit que c’était une lettre écrite par lui. Et les réunis, parmi lesquels, Filibert, Fernand Duc, Villias, Mehdi Aziz répondirent en chœur : « Non ! Non ! Elle n’est pas de vous. Nous sommes plus que certains, qu’elle est de Longinotti ; vers trois heures de l’après-midi, nous l’avons vu se promener devant l’hôpital allemand, se pavanant comme d’une victoire déjà obtenue. Il devait l’avoir remise à quelqu’un de l’hôpital. Vous aussi, on vous a vu sortir de là, quelque temps après et vous diriger chez le P. Antonio. N’est-il pas vrai ? Vous devez l’avoir retirée de là.

« J’en sais déjà quelque chose, ajouta Fergani, et comme tout le monde le sait, Longinotti est comme la pupille de P. Antonio, celui-ci m’a dit de ne rien dévoiler, de calmer les esprits et d’être vigilant ».

Monsieur Longinotti avait vu papas Luis quitter l’hôpital et il en eut des soupçons ; il retourna chez sœur Luisa pour se faire redonner la lettre. La sœur se trouva désemparée ; et vers la fin de l’après-midi elle se rendit au domicile de papas Luis et lui demanda la lettre de Longinotti qui la réclamait tout tremblant.

« Comment puis-je vous la donner, si elle n’est plus entre mes mains ? Lui dit le papas. Soyez tranquille, il ne se fera point de mal à personne. Le Seigneur a prédisposé ainsi providentiellement. Ensuite, si Longinotti l’exige, qu’il vienne lui-même me la réclamer ».

Papas Luis laissa le temps agir ; entre temps il fit une copie du rapport calomnieux intercepté. Fergani, étant le plus visé, se trouvait hors de soi. Le curé recommandait le calme. Finalement, grâce aux aux condescendances de tout le monde, on décida de venir à une accommodation à l’amiable.

Longinotti avait saisi le danger dans lequel il s’était mis et sans cesse il allait et venait afin de mettre un terme à tout. On lui dit d’être moins altier s’il voulait avoir la paix, et d’être gentil avec tout le monde selon la justice. Enfin, il consentit à faire une rétractation formelle des calomnies relatées dans le fameux rapport lequel, heureusement, ne put arriver à destination.

Il fut décidé que ceci aurait eu lieu le 25 juillet, à 9 heures du matin chez Fergani.

Le curé y était aussi présent, il adressa d’âpres paroles à Longinotti : « Vous m’en faites toujours de grosses ».

Une lecture publique fut faite du rapport calomnieux et l’on peut penser à l’état dans lequel se trouvait l’auteur qui fit la rétractation suivante. On ne rapporte pas le texte du rapport, étant superflu d’énumérer tout de noms avec les injures et les calomnies qui les accompagnaient. Voici par contre la rétractation.

« Moi, soussigné, J. Longinotti, je déclare et certifie en toute conscience que les injures et les calomnies relatées dans mon rapport au 18 juillet 1917, à la légation des Pays Bas à Constantinople (celle-ci avait assumé la charge des déportés européens à la place des Etats-Unis) contre messieurs, A. Fergani, Mahdi Aziz, vice-consul de Perse à Damas, E. Filiberto, et autres innommés, sont complètement mensongères ; et, non seulement, je rétracte tout ce que j’ai écrit dans ledit rapport, mais aussi les faux échos que j’ai fait circuler en ville contre lesdits messieurs. Je déclare donc, que, à ma connaissance, je suis convaincu que les susdits messieurs ont tous une parfaite honorabilité et je leur présente toutes mes excuses pour le tort moral que je leur ai causé auprès de la population de Conie qui eut connaissance dudit rapport.

En foi de quoi, j’ai consigné à ces messieurs la présente déclaration et rétractation, en présence des témoins qui ont signé avec moi après que ledit rapport, devant les mêmes témoins, en ma présence et celle du Rev. P. Antonio, curé de la paroisse catholique de Conie, fut totalement détruit.

En foi de quoi, je signe avec les témoins.

Conie, 25 juillet 1917

I. Longinotti

Témoins :Harinovitch, Fr. Benedetto carme, Jausen, Jullien, Schiker Aley.

Les messieurs ouvertement inculpés dans le rapport ne signèrent pas alors ; mais le 30 août 1917, eux aussi acceptèrent de signer et tout eut terme à la satisfaction commune.

Un peu d’histoire

Papas Luis vivait à Conie en bon accord avec les autorités officielles et religieuses. En s’occupant de beaucoup de choses, en plus de son ministère et en aidant les autres dans leurs affaires, il réussissait à se provisionner du nécessaire à la vie, ce qu’il aurait pu difficilement obtenir avec le seul subside de détenu. Il pouvait, donc, passer des jours tranquilles en compagnie du P. Antonio, de son compagnon P. Giacomo et de quelque autre.

La ville de Conie est renommée pour ses mosquées. Il y en a encore de très belles, la plupart, pourtant, sont en état de délabrement par manque d’entretien ; ensuite, et d’après la loi coranique, on ne peut pas en reconstruire là où l’une d’elles a existé. Pourtant la mosquée du Grand Chelebi, ou pontife musulman, est maintenue d’une façon splendide, ensemble à une sorte de monastère adjacent.

Comme église chrétienne, il en existe deux : l’église catholique latine au titre de St. Paul, petite mais belle ; et l’église gréco-orthodoxe sur la colline Alaiddin ; d’autres églises avaient existé, elles ont été détruites et leurs pierres ont servi pour faire du blocage pour les routes. Conie ne fut pas témoin des massacres sanglants qui ont horrifié, tant de régions de l’empire ottoman.

À la distance de six heures de marche de Conie, il y a un village musulman qui s’élève sur les lieux de l’antique Listris où jadis prêcha aussi l’Apôtre. Papas Luis, voulut un jour se porter à ce village pour voir s’il y avait encore quelque souvenir du passage du grand Apôtre ou quelque autre indices historique intéressants. Mais arrivé dans le voisinage, à peine la population eut veut de la présence d’un papas, elle sortit en masse, furieuse, et avec une grêle de pierres bien nourrie, l’obligea de s’éloigner en toute hâte. Ce fanatisme de Listris, contre tout ce qui sent le christianisme, est bien connu à Conie ; ce fut une grande hardiesse de la part de papas Luis quand il crut pouvoir l’affronter avec sa bonhomie.

Ste Thècle et St. Thimotée furent les deux plus belles conquêtes faites par St. Paul à Conie ; deux tableaux de l’église les rappellent.

On dit qu’il existe, à Conie, une église souterraine du temps de l’Apôtre, mais soit par crainte des Turcs, soit à cause du fanatisme des grecs orthodoxes, papas Luis ne réussit pas à y pénétrer ; on dit aussi qu’elle est en bon état.

La domination de la « mezzaluna », fit de cette cité chrétienne, comme d’ailleurs de toutes les autres, une ville semi barbare et à coup sûr une ville du fanatisme Turc.

Les ruines de Aiddin montrent l’importance que devait revêtir Conie quand elle était capitale de l’empire, avant Brussa et Constantinople. Quelques années avant la grande guerre, le Valì Gelal Beik l’avait dotée d’eau potable. Avant lui, la ville se munissait d’eau transportée à dos d’ânes d’une source distante trois heures de voyage. Toutes les maisons possédaient des jarres énormes qu’on remplissait, et de cette façon on faisait la provision pour tout l’hiver. Une telle eau était considérée comme miraculeuse et les anciens la disaient incorruptible ; elle était conservée pendant de longs mois dans les jarres, comme elle était buvable jusqu’à la dernière goutte.

Très souvent, pourtant, l’eau ne suffisait pas et quelque fois la glace faisait éclater la jarre et alors on suppléait au manque d’eau par la fonte des glaces et par une économie excessive de l’eau : on supprimait les ablutions rituelles et la lessive ; et pour se laver, là où l’on en conservait l’usage, quelquefois on mouillait le coin d’un essuie-main et l’on frottait, avec, la face ou, pour le moins, les yeux. Les chiens et les chats prenaient le soin de nettoyer la vaisselle de table… Au reste, personne ne se plaignait, et avec leur exclamation : Allah kebir = Dieu est grand, ils attendaient tranquillement la saison des pluies.

La ville de Conie est assez vaste. Il y a de beaux édifices, surtout les bâtiments gouvernementaux et ceux des quartiers chrétiens.

Il y a des fabriques de tapis qui décorent encore les maisons des plus pauvres. Le tapis est un ornement utile à la maison ; il est étendu sur le dallage, il sert de siège, de table, de lit, et, le pauvre, s’en sert aussi de couverture, la nuit. Les routes sont larges et commodes, surtout la principale qui mène à la gare.

Les maisons sont confortables, elles ont toutes une cour interne et à côté, un potager et jardin.

Le chrétien qui vient d’Europe, une fois à Conie, bien qu’il y découvre quelques agréments, il se sent, toutefois, le cœur serré et il se retrouve presque dans un désert n’y voyant aucun signe de sa religion : point de croix, point d’images qui lui rappellent tant de choses élevées desquelles il est familier et attaché depuis son enfance.

Conie est une ville complètement musulmane, et, si l’esprit peut être touché par l’appel à la prière des nombreux moezzins qui chantent du haut des minarets, il se sent aussi abattu en voyant tout en peuple dans lequel la lumière rédemptrice de l’Evangile n’a pas encore frayé son Chemin.

A - Les chrétiens chassés et rappelés à Conie

La ville de Conie, ne fut jamais cruelle à l’encontre des chrétiens. Elle eut, un jour, un Valì qui voulut la délivrer d’eux, mais sans répandre de sang. Ce fut Azmi Beik, qui devint pendant la guerre, Valì de Beyrouth ; il dit un jour : « Nous avons détruit les Arméniens par le fer, nous anéantirons les maronites par la faim ».

On était alors en l’année 1915. Les gendarmes font le tour des quartiers et donnent l’ordre, à tous les chrétiens, qu’ils avaient à quitter la ville en un jour déterminé. On peut imaginer la déploration et l’effroi répandus partout ; pleurs de femmes, cris d’enfants, déchirements de vieillards et des malades. L’ordre est donné, pas de répliques. Au jour déterminé, tous les chrétiens sont rassemblés en caravane, encadrés de gendarmes et à coups de crosse et de fouet, sont obligés de s’acheminer vers la campagne.

Les gendarmes les accompagnent, pendant toute une journée de voyage, puis ils rentrent en ville abandonnant les expulsés à leur sort.

Les Arméniens sont des gens intelligents et industrieux. À Conie, ils étaient, à vrai dire, les seuls qui exerçaient arts et métiers dans le vrai sens de la parole, aussi la ville ressentit-elle leurs absence, et le premier à en faire l’expérience fut exactement leur persécuteur.

Azmi Beik, avait passé cette nuit-là dans son harem ; et jusqu’à une heure avancée du matin, il était resté avec ses uri terrestres ; il sortit ensuit pour faire une excursion à cheval. Mais le cheval perd le fer de l’un de ses pieds. Sur-le-champ, on envoie à la recherche d’un maréchal-ferrant. On n’en trouve pas. Le Valì pique une forte colère et crie : « Comment ? Il n’y a personne ; ils sont partis, tous, hier. Il n’y a personne qui travaille ! ».

« Qui a donné cet ordre ? Parbleu ! La ville sans forgerons, sans menuisiers, sans couturiers, sans boulangers ! Gendarmes, montez, immédiatement, à cheval, courez, rejoignez ces malheureux et dites-leur ma volonté : qu’ils rentent immédiatement ; s’ils refusent, tuez-les ».

Les gendarmes sautent sur leurs chevaux et à bâtons rompus se dirigent vers les lieux où ils avaient laissé les chrétiens, le soir d’avant. Quand la foule des chrétiens vit approcher, dans un nuage de poussière, chevaux et soldats qui hurlaient et criaient « Arrêtez ! Arrêtez ! », ils crurent arrivé le moment où ils seraient tous tués. Les pleurs et les cris recommencent ; les voisins s’embrassent pour se dire adieux ; plusieurs sont prostrés par terre attendant leur destin !

Entre-temps le commandant des gendarmes s’étant approché, il put faire entendre sa voix : « Ne craignez pas, dit-il, ne craignez pas ! ». Quelqu’un des chrétiens réplique : « Qu’y a-t-il ? Que voulez-vous de nous ? ». D’autres appellent : « Grâce ! Grâce ! ». « N’ayez pas peur ! Répète l’officier ; le Valì veut les artisans : allez rentrer en ville ».

La foule des chrétiens reste abasourdie, personne n’arrive à s’expliquer le changement survenu ; tout le monde craint quelque embûche. Le chef des gendarmes donne des explications, mais l’ordre que rentrent seulement ceux qui travaillent, excite un tollé général et ils crient : « Ou nous rentrons tous ou nous mourons tous ensemble ». Comment pouvaient-ils abandonner les vieux impuissants, les malades, les femmes et les enfants ?

L’officier dut céder et tout le monde se remit en marche vers la ville. Arrivés en ville, en nombre d’environ 350, ils s’assemblèrent tous sur la place de Conie et avisé de leur présence par leurs cris de joie et de reconnaissance, le Valì se présente à une fenêtre du palais ; et voyant ces malheureux qui exaltent sa clémence, bien que renfrogné, il leur dit : « Allez à la maison ; les forgerons travaillent pour moi. Allez !".

Des voix répondent en remerciant le Valì et la foule rentre entière aux maisons abandonnées le jour d’avant croyant, le cœur brisé, au terme de leurs malheurs.

À la Mosquée

Les Mollà, à Conie, sont à vrai dire une sorte de chanoines et leurs chef tient la première place, après le gouverneur, dans les réunions ; et les assemblées sont nulles sans lui.

Leur mosquée est vraiment impériale, même, comme ils disent, sultane. Au voisinage de la mosquée, se dresse le couvent des derviches, moines musulmans, avec un beau jardin rattaché.

C’était le jour de la fête du « Corben Bairam »[2] où l’on se souvient du sacrifice d’Abraham ; les musulmans fêtent cet événement biblique, soixante jours après le « baïram » qui correspondrait à la Pâques chrétienne. Les derviches sont des moines danseurs, et chaque quinzaine, ils tiennent une cérémonie dansante.

On était au mois d’août 1917, et cette année-là, on a voulu célébrer la fête du Corben Bairam avec une solennité toute particulière. Tout le monde pouvait y participer et monsieur E. Filibert rapporta à papas Luis que le Valì aurait été content de le voir assister.

Papas Luis, sans donner de réponse affirmative, « Je verrai » dit-il. Il n’avait jamais assisté à des cérémonies pareilles. Plusieurs décidèrent d’y aller par pure curiosité.

Le 10 août, après-midi les gens s’acheminent vers la mosquée et papas Luis s’y joint avec E. Filibert, Fergani, Fernand Duc, Baccafosca et autres. À deux heures d’après-midi, tout était prêt. Papas Luis était en train d’observer, dans la foule présente, des gens nombreux qui, pour entrer à l’église, se seraient à peine donné la peine de toucher le chapeau, et gare s’ils n’avaient pu y trouver le confort désiré. Or, ici, ils se trouvaient entassés les uns contre les autres, obligés, de se déchausser par respect aux lieux et aux tapis.

Papas Luis se sentit mal à l’aise ; il était perplexe, faire comme les autres ou bien se retirer. un Mollah, à qui tous les présents frayaient le chemin avec des signes de grand respect, s’approcha de lui : il devait être l’un des chefs.

« Que faites-vous, ici père, demande, avec toute affabilité, à papas Luis. Vous vous habillez comme les pères carmes que j’ai vus à Tripoli de Syrie. J’en connais plusieurs, l’un à la barbe longue, maigre et haut de taille, P. Emmanuèle et un autre, P. Stanislao ; et j’en connais d’autres aussi. Je suis à Conie depuis sept ans et je ne les ai plus vus. Vous les connaissez, vous ? ».

« Certainement que je les connais : P. Emmanuèle est mort en 1911, et P. Stanislao est actuellement en Italie ; j’ai passé quelques années avec lui à Kobayat, à Akkar et j’espère le revoir bientôt, si Dieu le veut ».

« Quand vous avez l’occasion de le revoir, parlez-lui de ce moine rouge de la mosquée de Tripoli laquelle, antiquement, était une église qui appartenait à votre Ordre (Jameh Tynal, quartier Bab el Raml). Il m’avait surnommé « rouge » ; et quand il m’appelait, il me disait : rouge, mon enfant. Il aimait tout le monde, mais il était juste. C’est presque l’heure de commencer. Il me fait grand plaisir que vous soyez venu. Allons, allons ! Vous, gardez vos souliers. Je vais vous choisir une place, moi-même ». Et prenant le papas par la main, il le conduisit dans une loge d’où l’on pouvait voir tout, très bien. On apporte une chaise aussi au papas. L’intérieur de la mosquée est fort joli. La grande coupole est toute arabesque et mosaïque ; on y voit représenté, Abraham entrain de tuer le bouc ; Moïse devant Pharaon et autres allégories musulmanes.

Au fond de la mosquée, il y a la chapelle de Ali, avec un sarcophage en marbre, entouré de lampadaires. En face, on voit la loge, une sorte de tribune, toute historiée, où se trouvent les chantres. Le centre est réservé aux derviches danseurs ; et tout autour, à la hauteur de quatre mètres se déroule la loge réservée à la foule qui assiste.

Les danseurs sont, déjà, là à leurs places, sur la tête un haut tarbouche ou haut-de-forme de couleur marron.

On entend déjà les premiers coups d’un tambour et une voix qui chante lentement, Allah, Allah : c’est comme un prélude qui précède les chants. Les derviches sont disposés en cercle, debout, à la distance de deux mètres l’un de l’autre, le visage un peu redressé, et penché à droite. Au début du chant, ils commencent à tourner sur eux-mêmes, pivotant sur la pointe des pieds ; le mouvement devient toujours plus rapide sur le pavé lisse comme un miroir et petit à petit il devient vertigineux. Pivotant sur eux-mêmes avec une rapidité fantastique, ils tournent autour de la mosquée, les bras levés en l’air. Arrivés devant la tombe de Alì, où flambent des torches colorées ils s’arrêtent tous ensemble d’un seul coup et à cadences fixes font les inclinations déterminées puis ils reprennent leur danse vertigineuse.

Les chants contiennent louanges à Dieu, exaltation de ses attributs. La durée de chaque chant varie entre douze à quinze minutes ; et une fois le chant terminé, ils s’arrêtent tous comme extasiés, immobiles à leurs places. C’était merveilleux, l’agilité et la rapidité avec laquelle ils bougeaient en dansant et autant merveilleux de les voir s’arrêter du coup, croiser les bras sur la poitrine, s’incliner comme s’ils avaient été mus, tous ensemble, d’un mécanisme automatique.

La cérémonie dura une heure et demie ; mais les présents ne sentirent point la longueur du temps.

Au terme de la cérémonie, voilà le chef des derviches, que papas Luis venait de rencontrer, qui revient accompagner le papas et monsieur E. Filibert dans sa chambre. Elle était simple ; sur une paroi, on voyait l’emblème musulman, c.à.d. la demi-lune brillant dans un champ vert. Il fait servir le café à ses deux hôtes et les entretient dans une gentille conversation. Puis il les accompagne à visiter les chambres des autres derviches. Ce sont de petites cellules ; un rehaussement, en briques, d’un demi-mètre, avec une simple paillasse, sert de lit, avec une ou deux couvertures ; un bout de tapis pour s’asseoir ou prier, car chacun doit prier dans sa chambre avant d’entreprendre un travail ; une table avec dessus, l’immanquable Coran et quelques livres de théologie musulmane, et le chapelet avec lequel ils ont à renouveler, au moins quatre-vingt-dix-neuf fois par jour, leur profession de foi : « Il n’y pas de Dieu hors Dieu, et Mohammed est son prophète » ; ils répètent cela quatre-vingt-dix-neuf fois, autant que les noms dont on appelle Dieu.

Sous la fenêtre de chaque cellule, il y a une armoire qui, une fois ouverte, présente au visiteur son contenu : un verre, quelques assiettes, une carafe, un magnum, généralement rempli d’eau-de-vie. Papas Luis observa : « Comment ? Mohammed, n’a-t-il pas interdit l’usage des liqueurs ? ».

« Certainement, répond le chef Derviche, mais Mohammed a prescrit cette loi pour les pays chauds, et pour l’abus dont on faisait. S’il avait vécu dans ces pays, il ne l’aurait sûrement pas interdit : par contre, il l’aurait commandé, surtout aux chefs religieux, ne serait-ce que pour pouvoir exécuter les cérémonies auxquelles vous avez, vous aussi, assisté tout à l’heure. Pourtant il ne faut pas en abuser. Malheureusement plusieurs de nos derviches font des folies et ils sont alors punis, et comment ! Imaginez-vous que si quelqu’un manque à son boulot pour avoir trop bu, il est puni, la première fois, de huit jours de cellule et isolé, comme il doit lire le Coran à genoux en public ; on arrive même à le priver de son salaire sur plusieurs mois. Que voulez-vous, ils sont quand même, des hommes ».

La ville même de Conie savait que les Derviches étaient toujours des hommes, et il n’était pas rare de les voir aller chancelant, non pour avoir trop dansé, mais pour avoir, plutôt, trop bu.

Un Mariage

Durant ses allées et retour à Seidi-Scehir au mois d’octobre 1916, papas Luis avait fait la connaissance d’un certain Luigi Falanga, maltais, ingénieur au chemin de fer Constantinople – Bagdad, alors exilé ; il était neveu du Falenga, directeur des régies Tabacs de Conie. Luigi Falanga avait réussi à se faire transférer à Conie comme ingénieur du cadastre. Il avait fait la connaissance d’une jeune protestante anglaise détenue, elle aussi, avec sa famille, et il l’avait demandé en mariage à ses parents. Le jeune Falanga, ayant une vie sans tache, les parents protestants consentirent au mariage de la fille lui permettant de se faire catholique. Les formalités nécessaires furent faites par le curé P. Antonio. Le mariage devait être célébré à Bey-Scehir où se trouvait exilée la famille de l’épouse. P. Antonio se sentant incapable de faire le voyage, essaya d’obtenir pour son vicaire P. Giacomo l’autorisation du gouvernement de se rendre à Bey-Scehir. Mais P. Giacomo était, lui aussi, exilé ; d’autre part il avait été en prison, et bien que membre d’une congrégation française, il était d’origine Arménienne.

Le Valì dit au P. Antonio : « Pourquoi vous ne donnez pas la délégation à un autre ! Nous connaissons küçük papas ; par contre, nous le reconnaissons comme le seul papas chargé des exilés. Nous désirons qu’il aille lui : à lui seul, nous pouvons donner le permis de se transférer dans une autre localité ».

P. Antonio dut déléguer papas Luis.

L’époux et l’épouse furent assez heureux de cette décision puisque le papas était bien connu de la famille Falanga, ainsi que de la famille Ashover, la famille de l’épouse.

Papas Luis et l’époux avaient décidé de partir le matin du huit juin dans la voiture de monsieur Bariola qui, en tant qu’ingénieur, allait visiter les travaux du canal d’irrigation. Monsieur Bariola, un suisse qui se faisait passer pour allemand, en vue d’une majeure opportunité de métier, et quand il s’agit de voyager en compagnie d’un anglais et d’un italien, pour ne pas les accueillir dans sa voiture, il arrêta le départ, et partit la nuit d’après sans aviser personne.

Ce n’est que trois jours après, que Falanga put avoir une voiture et ainsi papas Luis et l’époux, bien qu’exilés, purent partir, le onze juin sur Bey-Scehir, sans escorte de gendarmes.

Comme il est à penser, ils furent accueillis avec une grande joie dans la famille Ashover. Papas Luis avait apporté avec lui l’autel portable. Une chambre fut préparée comme chapelle dans la maison de la famille même : le papas y célébra la Sainte Messe, devant une nombreuse assistance, dont plusieurs s’approchèrent des sacrements.

Le mariage était fixé pour le 15. À la maison, tout était préparé en fête ; la salle-chapelle est décorée de fleurs. L’épouse, Emilia, connaissait bien le catéchisme catholique, l’ayant étudié à Constantinople dans un institut de religieuses ; sa mère était catholique, son père protestant.

Le matin du 15, l’épouse fit l’abjuration du protestantisme, soussignée du père des témoins et elle fut, ensuite, remise au curé.

Le mariage fut ensuite célébré avec la Sainte Messe et le discours de circonstance de papas Luis et la Communion des nouveaux mariées. Ce fut une journée marquée de la plus profonde piété et la joie la plus intime.

Deux jours après, un gendarme obligea papas Luis et monsieur Falanga de se rendre au corps de garde. Ils le suivirent, mais le commandant qui avait été prévenu de la part de la police de Conie de laisser tranquilles les deux exilés, punit le gendarme et fit savoir aux autres de ne pas gêner nullement les papas et les époux.

Ils devaient rentrer à Conie, mais il était impossible de trouver un moyen de transport. Un autocar allemand arriva à Bey-Scehir pour accaparer des grains et des œufs. Ils s’adressèrent au chauffeur allemand, et celui-ci, su que Luigi était ingénieur du cadastre à Conie et que papas Luis était en bons termes avec le docteur Bornstein directeur de l’hôpital allemand, s’offrit gentiment à les porter à Conie.

Une Excursion

On parlait de Listris où avait prêché l’Apôtre St. Paul ; papas Luis eut envie d’y aller. En ce temps-là, l’ « Hilal », le seul journal qu’on avait à Conie, ne rapportait que les défaites continuelles des alliés et le triomphe des Turcs et des Allemands sur tous les fronts.

C’était la première quinzaine de septembre et un noir sentiment de tristesse et de préoccupation s’était emparé des détenus.

Papas Luis, P. Antonio, P. Giacomo et Gregorio, le domestique du curé, pour se distraire quelque peu, prirent un jour une voiture, décidés à faire une excursion jusqu’à Listris.

Le long du trajet, à travers le haut plateau, on remarquait les effets de l’œuvre de destruction systématique faite par les Turcs à travers des siècles de domination. Des étendues immenses dénudées et désertes ; çà et là, quelques buissons.

Après environ cinq heures de voyage, ils commencèrent à apercevoir Listris qui est l’un des villages Turcs habituels avec quelques minarets qui se projettent timides et tristes par-dessus les terrasses des maisons.

Des habitations s’étendent, des champs et des jardins cultivés où abondent légumes, haricots, tomates et concombres dont les Turcs sont très gloutons et quelque vigne. La vigne n’est pas cultivée pour le vin, seulement, pour en manger le raisin. Pour les Turcs, la vigne a une origine sacrée. On raconte qu’un jour, Mohammed fut invité au repas de midi au palais des habitants du ciel. Les convives s’asseyaient sur une véranda d’où l’on jouissait du panorama de la terre. Comme dessert, on présenta le raisin. Mohammed le trouva doux ; mais ayant un estomac délicat, il n’en pouvait avaler les peaux ; aussi, les crachait-il de la véranda et celles-ci venaient à tomber sur la terre. Parmi les écorces, il y avait aussi quelques pépins qui germèrent et donnèrent origine à la vigne, permettant ainsi aux misérables mortels de goûter à un fruit lequel, avant Maometto, ne se trouvait que sur la table des célestes. Aussi, les Turcs tout dévots, en approchant de la bouche une grappe de raisin prononcent dans un sentiment de reconnaissance religieuse : « Ya Nabina, oh ! Notre prophète ! ».

Dans les jardins, près de l’habitat, on trouve aussi des abricotiers, des figuiers, des poiriers et le long des canaux, de hauts peupliers. On n’y voit aucun produit qui coûte un certain effort ou une industrie renouvelée. Papas Luis et ses compagnons sont tout près de Listris. Mais subitement ils se rendent compte qu’une foule de gens s’amène à leur rencontre en criant : « Allah ; Allah : Dieu, Dieu » accompagnant les cris, de pierres lancées à l’encontre des visiteurs inattendus.

Au début, ces derniers ne surent pas s’expliquer ce genre d’agitation, mais quand quelques pierres commencèrent à tomber tout près, papas Luis sauta de la voiture et en levant les bras il commença, lui aussi, à crier : « Qu’y a-t-il ? Que voulez-vous de nous ? Qu’avons-nous fait ? ».

La réponse fut une tempête de cailloux, aussi doit-il s’abriter derrière la voiture. Mais en même temps, on entendit un galop de cheval : c’était un gendarme qui accourait, il s’approcha des quatre étrangers.

Ceux-ci dirent qu’ils avaient intention de visiter le village.

« Impossible » répondit le gendarme, s’efforçant de se démontrer gentil. « Vous chrétiens, vous osez venir à Listris ? Vous faites bien de vous en aller sur le champ ».

« Papas Luis répliqua, nous ne voulons dévorer personne. Accompagne-nous chez le Chaikh, c.à.d. le chef du village ».

« Chez le Chaikh ? Vous avez de la chance qu’il soit, aujourd’hui, absent. C’est un animal féroce. Remerciez le bon Dieu qu’il n’est pas là. Rentrez à Conie ».

La grêle de pierres se faisait plus intense et les cris plus aigus. Le gendarme pourtant, dominait la foule qui criait « Allez, allez les infidèles ; allez les chiens ; allez les chapeaux : il n’y a pas de Dieu hors Dieu, et Maometto est son prophète ».

Et le gendarme : « Mais ceux-ci sont des gens pacifiques, ce sont des pays qui viennent à faire une promenade. Vous voulez être tellement impolis en ne leur permettant pas de visiter votre village ? ».

« Non, non, qu’ils s’en aillent ! ».

En même temps une pierre siffla à deux doigts au-dessus de la tête de papas Luis et il entendit un cri : « Dieu et Maometto ». Gregorio est touché et son chapeau de paille atterrit au sol.

Un vieillard s’approche d’eux et bien qu’il est en colère, il essaie d’être calme. Il devait être une personne d’importance puisque, à son approche des étrangers, la grêle de cailloux cessa.

Papas Luis s’encourage et tout franchement il lui adressa la parole d’un ton adulateur : « Pourquoi, vous des gens nobles, descendants du prophète, si généreux et magnanimes dans la paix et dans la guerre, pourquoi vous vous comportez de la sorte à l’égard des étrangers ? ».

« Papas, répondit le Haj, n’êtes-vous pas chrétiens ? ».

« Bien sûr mon Hagi ; et notre religion oblige à l’amour de tous ».

« C’est bien, mais dans ce village il n’y a pas de place pour les chrétiens ; Ici, il y a seulement des musulmans et personne d’autre ne peut y être ».

« Je vous comprends bien ; mais nous ne voulons que faire une visite nous reprendrons ensuite la route de Conie ».

« Ecoutez, papas Effendi, moi, j’ai voyagé à travers toute la Turquie et partout j’ai rencontré chrétiens, juifs, Arméniens, ici, il n’y en a personne ! Et vous savez pourquoi ? Ici la haine de ghiavur est innée et les gens ne peuvent en souffrir la présence. Une fois des commerçants vinrent ici et bien qu’ils portassent le tarbouch, on devina qu’ils n’étaient pas musulmans ; car, quand ils se mirent à manger, ils ne firent aucune prière, ni avant, ni après. Aussi, nous les appelons-nous ghiavur et köpek (chiens), pire encore s’ils portent des chapeaux. À peine vus, nous les reconnaissons immédiatement. Maintenant, c’en est assez ; il vaut mieux que vous repartiez… ».

Après ce discours du vieillard, papas Luis ne trouve rien à répliquer, il le remercia et tout en le saluant il remonta en voiture.

Les quatre promeneurs se contentèrent d’avoir vu de près le fameux Listris qui a dû avoir, une fois, l’importance d’une ville célèbre alors que maintenant il n’est qu’un simple village de masures et quelques mosquées. L’accueil reçu leur fit comprendre l’état d’éducation civile d’une population qui ne peut admettre la société d’un chrétien.

Au retour, P. Antonio raconta à papas Luis que, quelques années auparavant, le P. Clémente, prédécesseur du P. Antonio à la paroisse de Conie, ayant tenté de visiter Listris, avait reçu le même accueil.

Foi d’une vieille Arménienne

L’exode des Arméniens provenant du Nord continuait toujours plus ou moins. Pourtant on n’en voyait que peu d’hommes car ces derniers étaient massacrés en masse. Les convois étaient composés surtout de vieilles, de femmes avec des essaims d’enfants et des fillettes, vêtus de quelques haillons, maigres comme squelettes ambulants. Ils étaient toujours accompagnés d’un gendarme qui les poussait devant, comme un troupeau de bêtes.

Un jour d’août, une pauvre vieille Arménienne arriva seule à la paroisse latine ; le temps était encore avant midi ; et vu P. Giacomo, avec un fil de voix, , elle demanda la communion. La vieille est schismatique. Le père hésite. La vieille, en pleurant, baise la main du père et demande la grâce de mourir avec Jésus.

« En Romelia, d’où je viens, raconte la vieille, j’ai vu, sous mes yeux, mon mari égorgé parce qu’il défendait lui et l’un de mes enfants, les femmes agressées de brutes. Nous voyageons depuis quatre mois ; personne ne nous donne à manger, et nous vivons, mangeant des herbes ou des graines que nous recueillons, en voyageant sous les coups de bâton. Beaucoup, parmi nous, moururent. Pauvres, mes enfants… pauvres, mes parents !... Nous étions quatre cents environs, tout à l’heure, nous sommes restés une centaine ! Et nous devons encore marcher. Aleppo… Damasco… père donnez-moi Jésus, une dernière fois, et je mourrai contente : je vous en prie ».

Que faire devant telles paroles ? Elle est schismatique ? Mais comment refuser tels désirs ? P. Giacomo, Arménien aussi, réconforte la pauvre vieille et il s’aperçoit qu’en réalité, elle est catholique. Elle n’a jamais entendu du schisme qui sépare les grégoriens de Rome ; elle croit, elle aime Jésus, elle veut communier avant de mourir. P. Giacomo l’exorte à renouveler sa foi, à faire sa profession de catholique, fille du Pontife de Rome, il en entend la confession et lui administre la Sainte communion.

Le visage de la vieille Arménienne brille d’une lumière inexprimable ; à genoux, elle baise la terre et pleure. Quelques moments après, elle se lève et s’en va, pressée, pour rejoindre la foule des exilés, sûre qu’elle ne vivra pas longtemps. Mais elle a, avec elle, Jésus ; elle part contente.

Papas Luis fut présent à la scène et quand il vit la vieille s’éloigner, il eut le désir, lui aussi, de s’unir à la foule de ces exilés, plus malheureux que lui, pour leur apporter quelque réconfort ou, au moins, partager leur martyre.

Faites effroyables

Lors de ses conversations avec ses compagnons d’infortune, un peu aujourd’hui, un peu demain, papas Luis arrivait à être informé sur les atrocités qui s’effectuaient dans les divers coins de l’empire contre les chrétiens.

On a déjà parlé des pendaisons exécutées, continuellement, à Beyrouth, sur sentences de la cour martiale de Aley, où papas Luis connut le président Aly Rezk bek. D’un soldat de Miniora, passé à Conie le 27 mars 1917, papas Luis entendit les détails de la condamnation de l’ami de Kobayat : Abdallah Doher, condamné à mort pour avoir soussigné une pétition demandant la France pour son pays ; il fut pendu à Beyrouth.

Divers exilés racontaient les cruautés de Jamal Pacha, général de la 4e armée turque, résidant à Damasco, et, de son digne compagnon Azmi Beik, Valì de Beyrouth.

Un grec catholique, nommé Nacle Mutran, avait écrit au Consul général de France afin que Baalbec fût annexée au Liban. Pour cela, il fut lié étroitement, habillé d’un vêtement déchiré, attaché à une voiture et entouré de gendarmes, il fut contraint à faire le tour de la ville de Damas, pendant toute une journée, portant sur la poitrine écrit son crime à grands caractères. De temps en temps, un jeune officier en charge, faisait arrêter la voiture, haranguait la foule, faisait frapper d’un fouet le malheureux et il obligeait, ensuite, l’assistance à en faire autant ; à Beb Tuma, ils firent sortir de leurs maisons des jeunes turques et le revolver au poing, l’officier les obligeait à frapper de leurs pantoufles le condamné sur le visage. Terminé le supplice, il fut condamné à l’exil, mais il fut assassiné sur la route de Orfa alors qu’il était convoyé à Tel Abiad.

Le secrétaire de l’évêque grec-catholique de Tripoli, appelé l’Abbé Mezerai, fut pendu à Damas ; il mourut en disant : « Vive la France ! ». Ce prêtre français eut des funérailles catholiques par le père lazariste, P. Akkeni. Mais dès lors, Jamal Pacha et Azmi Beik, ne permirent plus qu’on fît des obsèques aux suppliciés, mais ils étaient ensevelis sans aucun cérémonie, ou bien, jetés aux bêtes.

Les fonctionnaires les plus terribles, serviteurs des atrocités turques n’étaient pas appelés par leur nom, mais par un numéro ; il se peut qu’on ait trouvé trop infâme de rattacher à un nom cruautés innommables.

Deir Zor est trop célèbre pour les cruautés qui y ont été exécutées. Le jeune Turc № 419 J.T. fit périr en quelques jours quatre-vingt mille personnes à ce que beaucoup de personnes bien informées ont affirmé. Aux abords de Mossul, le Tigre a vu couler ses eaux rouges de sang pendant longtemps, alors qu’il drainait dans ses gorges les corps des chrétiens massacrés. L’Euphrate aussi déversa ses eaux couvertes de membres humains horriblement tailladés. Diarbekir, Giazire, Maamurat et Azize et beaucoup d’autres localités virent le sang répandu à flots.

Les Giacobiti, hérétiques, avaient toujours essayé de se montrer déférents à l’égard des Turcs, tel que quelqu’un les qualifia de neveux de Maometto ; malgré cela, 146 de leurs prêtres subirent des supplices et des horreurs lesquels, seul à y penser, donnent le frisson. On fit de la population un épouvantable massacre en masse. Vingt-sept mille syriaques furent massacrés ; des Chaldéens, dis huit mille environ eurent le même sort. L’un des Néron le plus connus fut le Valì de Diarbékir au nom de Rachid.

Mais le peuple qui, le plus, expérimenta les instincts brutaux et diaboliques de leurs ennemis, furent les Arméniens. Ils étaient chassés de leurs maisons, éhontés, dénudés, jetés en masse dans l’ouverte campagne où quelques-uns furent vus rechercher de la boue, pour s’y cacher. Ils ont été crucifiés dos à dos, jetés pêle-mêle dans les puits qui étaient souvent obstrués par les pierres qu’on y lançait derrière eux, ou bien incendiés après y avoir versé du pétrole.

À Mardin, le Valì G. Bedreddin rassembla les malheureux Arméniens dans une vallée ; et là, il les fit éventrer par le cimeterre et les laissa en pâture aux chiens et aux loups.

En ces jours-là, se vérifia une prophétie de Pie X.

Un jour, ce Saint pontife consacra cinq évêques destinés à servir en orient. Déjà les horizons étaient nébuleux, mais la tempête ne paraissait pas imminente. Pie X s’adressant à Mons. Meloyan, l’un des nouveaux consacrés :

« Cher frère – dit-il – allez quand même parmi vos fidèles, veillez et priez : sachez pourtant, que je vous envoie, là, non pas entant qu’évêque, mais comme martyr… ».

Le Souverain Pontife adressa ces paroles au plus jeune du groupe, mais on sait, que tous les cinq, c.à.d. Meloyan, Addai à Diarbékier, Galebian, Michel, Giacoble à Grazie, reçurent la couronne du martyre.

Orfa

Le nom même de la ville d’Orfa suffisait pour donner le frisson à n’importe quel malheureux exilé. Plus d’une fois, dans les prisons, papas Luis vit les menacés de l’exil à Orfa perdre connaissance ou les nerfs. Plusieurs de ces malheureux, plutôt qu’aller finir leur vie dans cette ville, renièrent leur foi, se firent circoncire et devinrent musulmans.

Orfa, l’antique Edessa, conserve deux colonnes splendides qui dominent l’ancien temple et la citadelle ; et, les cimetières Turcs ruinés l’entourent, formant autour d’elle, une lugubre enceinte.

En regardant vers l’Orient, l’œil est soulagé par une fraîche et verdoyante plaine, traversée par un fleuve, et ça et là, pointillée de quelques villages. Au nord, des collines et des vignobles forment autant de gradins aux montagnes dénudées qui montent jusqu’à Diarbekir et les montagnes de l’Arménie. À l’orient et au sud-ouest, des collines rocheuses, avec quelques habitations, et puis après, des montagnes qui se perdent à l’horizon. Au sud, la plaine immense de la Mésopotamie.

La citadelle et les deux colonnes se trouvent au nord dudit lac d’Abramo, constitué d’un ensemble de fort grands bassins pleins d’énormes poissons considérés sacrés et entourés d’arbres séculaires. La colline, où surgissait la citadelle, est toute creusée de grottes, habitées, une fois, de moines chrétiens, parmi lesquels le célèbre S. Efrem poête syriaque et docteur de l’Eglise.

Les maisons sont trapues en pierres blanches ; la plupart d’elles ont une seule porte, et celle-ci, en fer, donne sur la route. Dans la cour intérieure s’ouvrent d’autres portes et fenêtres ; au centre de la cour, un puits et ensuite des bassins d’eau, des fleurs et des plantes rampantes. Vue de l’extérieur, chaque maison offre l’aspect d’une forteresse.

Les routes sont étroites et entortillées ; les bazars sont vastes mais sales. Le quartier Arménien est situé dans la partie la plus haute de la ville. Il compte soixante-dix mille habitants, environ, entre Turcs ou Kurdes, Arméniens, catholiques, et, plus encore schismatiques ; il y a aussi une mission protestante américaine avec des écoles d’arts et métiers, et de nombreux prosélytes. Les Capucins y ont, aussi, une mission.

Orfa est un lieu de passage des caravanes des Arméniens qui voyagent vers le sud ; ils semblent autant des bandes de cadavres ambulants, et la majorité des enfants meurent le long du chemin.

Vengeance Turque

Un jour, quelques Arméniens orthodoxes se traînaient dans les rues d’Orfa. Ils rencontrèrent une jeune fille musulmane voilée, selon la coutume du pays. L’un des Arméniens eut l’effronterie d’arracher la voile du visage de la fille, ce qui est compté, par les Turcs non seulement un crime mais aussi une sorte de sacrilège, et, en un moment de folie criminelle, il tenta de l’insulter. La jeune fille réussit à s’échapper en criant.

À Van, arriva aussi un fait semblable et provoqua une révolte et un massacre des Arméniens.

En un éclair, le fait fut connu de toute la ville de Orfa, et l’indignation contre les Arméniens monta au paroxysme.

Les incendiaires de l’Union et Progrès en profitant pour attiser le feu ; des agitateurs parcourent les rues et Orfa répandant l’ordre de détruire les Arméniens.

On entend des coups de fusil auxquels répondent des explosions de bombes lancées par les Arméniens qui essaient de se défendre dans leurs maisons. Dans les rues étroites de la ville, on voit des personnes isolées ou de petits groupes qui courent, on ne sait dans quelle direction, peut-être cherchent-ils un refuge.

Un silence effrayant succède aux coups de fusil et aux éclatements des bombes. Les Turcs, armés de cimeterres et de poignards égorgent sans pitié tous ceux qu’ils rencontrent sur leur chemin, dans les bazars et, aux magasins. Les maisons des Arméniens sont envahies, ceux qui s’y trouvent sont passés par les armes.

On voit des gens guider les hordes armées, indiquant les maisons ou les refuges, où quelque Arménien s’est trouvé une cachette. On fait une chasse particulière aux hommes, comme si l’on poursuit une bête féroce. Quelque garçon est traîné dans un Khan du quartier où il est criblé par le fer avant d’être tué.

Des bandes de Ziguillar errent dans les rues, armées de couteaux et de cimeterres dégoulinants, littéralement, du sang des victimes humaines. Au couvent des Capucins et chez les sœurs franciscaines où quelque étranger a pu trouver refuge, on prie avec grande ferveur pour le fléau qui menace. La nuit s’écoule, mais dans quelles angoisses et épouvantes. Le lendemain, 20 août, le massacre continue.

Les routes, les murs, les colonnes à la croisée des chemins, tout est ensanglanté. Le sang coule devant les boutiques où les chrétiens, sans distinction de nationalité ou de rite, furent égorgés. Des chars passent débordants de cadavres informes, transportés et jetés dans quelque trou lointain.

Les instincts guerriers des massacreurs semblaient finalement satisfaits et fatigués. Mais les survivants chrétiens se trouvèrent dans des conditions terribles. Il fut interdit aux étrangers d’aller à la Mission américaine pour retirer leurs subsides ; et le président même de la Mission, monsieur Lesslie, non reconnu du gouvernement Turc comme vice-consul. Monsieur Erdermann, vice-consul d’Amérique à Jérusalem qui, jusqu’alors, s’était montré incrédule vis-à-vis des atrocités et des massacres qu’on lui rapportait, après avoir constaté de visu, quitta Orfa.

Une accalmie succéda au massacre des chrétiens, de nouvelles caravanes d’exilés passent ; quelque Arménien est arrêté ; les autorités essaient de persuader les survivants des Arméniens de ré-ouvrir leurs négoces, mais la plupart se méfient. Mais les grands des Arméniens comprennent que rien n’est fini pour eux ; ils préviennent une nouvelle charge de fureur contre eux, aussi, sans faire montre, se préparent-ils à la défense. Pourtant la bourrasque se condensait au-dessus de leurs têtes.

Bombardement de Orfa

C’était le 29 septembre 1917. Depuis quelques jours, les Arméniens remarquaient des gendarmes et des bandes armées patrouiller dans leur quartier. Divers indices et des bribes de conversations recueillies leur firent comprendre que l’on préparait l’exécution de l’ordre d’évacuer. Ils se fortifièrent dans leurs maisons disposés à se défendre jusqu’au bout.

Le 29 septembre, la bataille éclata. Déjà quelques maisons étaient assiégées ; les Turcs tiraient quelques coups de fusil ; les soldats s’étaient joints aux gendarmes. Vu la résistance bien organisée des Arméniens, le combat versa dans une guerre véritable, dont Orfa fut le champ, pendant deux longs mois.

Le quartier Arménien devint un véritable camp fortifié : fossés, tranchées, passages souterrains ; le peuple s’était fait à la guerre ; du haut des terrasses, les Arméniens lançaient des bombes contre les Turcs à l’assaut ; la fusillade était continuelle jour et nuit. Dans leurs sorties, les Arméniens mirent, en danger, même le Konak, siège du gouvernement Turc, aussi le Mutassarif ou gouverneur, en toute hâte, demande-t-il des renforts d’Alep.

La guérilla se poursuit acharnée ; les Turcs accusent de grosses pertes et ils sont sur le point d’être rejetés. Les défenseurs, bien qu’en nombre inférieur, trouvent un grand avantage dans leurs positions. Les morts sont immédiatement remplacés par les femmes et les filles qui, en plus, avec une résistance indomptable, font le service d’éclaireuses, d’estafettes, de fournisseuses de munitions, d’infirmières, de tireuses. Elles savent bien que les hommes combattent, spécialement, pour elles et elles sont là, par la voix et l’œuvre.

Un soir d’octobre, la cloche du quartier assailli, sonne le glas ; la fusillade s’arrête, les assaillants pensent qu’il s’agit de la capitulation. La cloche appelait à la prière pour les morts au combat et pour obtenir, aux vivants, force et courage, pour mourir en combattant.

La bataille se ralluma et les tirs bien ajustés des Arméniens touchèrent aussi de nombreux Turcs qui, de leurs minarets, tiraient ou excitaient les autres.

Les renforts arrivés d’Alep n’avaient pas réussi à affaiblir les Arméniens, au contraire, ceux-ci semblaient avoir le dessus. Alors le général Turc, Fakri Pacha, vu que la destruction causée par son artillerie dans le quartier Arménien, n’avait pas été suffisante, commença un bombardement intense, croisé avec celui des canons de Wolpield, à tuyaux – d’autres disent Wolpick – postés sur la vieille citadelle.

Le quartier est tout feu et flammes ; la résistance s’affaiblit ; les Arméniens cèdent du terrain et pour ne rien laisser aux mains des Turcs, ils incendient tout ce qu’ils sont obligés d’abandonner. Les femmes et les filles pour ne pas tomber entre les mains des Turcs se donnent, elles-mêmes, la mort. Les Arméniens repoussés, se sont rassemblés sur le sommet de la colline et dans les locaux de la mission américaine où monsieur Lesslie, vice consul américain, a recueilli femmes, enfants et d’énormes richesses.

Alors, Fakri Pacha, fait élever, sur une hauteur, face à la Mission américaine, une affiche immense, dans laquelle le général Turc invitait Lesslie à faire sortir les orphelins et les étrangers réfugiés.

Monsieur Lesslie réussit à faire savoir qu’il était prisonnier des Arméniens qui le retenaient en otage, comme un point de secours aussi ne pouvait-il pas se libérer.

Alors Fakri Pacha, wolpick et le Mutassarif s’adressent aux anglais, russes et français qui se trouvaient au couvent des Capucins.

Trois sont désignés, monsieur Hollway, mr. Dopsevitch et mr. Rebaurs. Ceux-ci sont conduits au poste du combat, et on leur montre la grande affiche, et on leur fait constater que les portes et les fenêtres de la Mission américaine sont barricadées. Les autorités veulent que les trois témoins signent une déclaration dans laquelle, la mission américaine, malgré l’ordre communiqué, était rebelle aux autorités, et que son président refusait d’en sortir, par contre, il était prêt à résister à la force.

Quand les trois délégués eurent connaissance de la lettre, envoyée par Lesslie au gouverneur, pour lui communiquer qu’il ne pouvait pas sortir, étant prisonnier des Arméniens, et quand ils surent qu’à la Mission il y avait des réfugiés et des orphelins, parmi lesquels il y avait treize Français, ils refusèrent de signer, car le fait de signer disait leur consentement au bombardement de la Mission et au massacre conséquent de tant d’innocents. Vous ne signez pas ? Peu importe, conclut wolpick ; on bombardera quand même.

Dieu et le monde civil vous jugeront, ensuite ; faites, répondirent les délégués en se retirant, salués du sarcasme des autorités présentes.

Le soir, le canon est pointé sur la Mission ; et, pendant deux jours, les obus détruisent tout, d’une façon systématique.

L’église est abattue ; pourtant, les assauts des Turcs sont encore rejetés par les Arméniens.

Le canon continue son œuvre d’anéantissement impitoyable, jusqu’à ce que les Arméniens furent vaincus par la force brutale.

La scène devint, alors, quelque chose d’effroyable : ce qui était tout à l’heure un champ de bataille, devint alors un camp de férocité et d’ignominie.

Les soldats parcouraient tous les angles du quartier Arménien n’épargnant ni âge, ni sexe. Ceux qui ne sont pas égorgés ou éventrés sur les lieux mêmes, sont emportés et renfermés dans les prisons où ils viennent massacrés. Les femmes, les filles et les enfants sont enfermés dans un Khan où, avant d’être soumis à une mort épouvantable, seront faits objets du plus honteux et féroce jouet.

On était à la fin de novembre. La Mission prise, Lesslie fut fait prisonnier et à la suite de divers interrogatoires à la Cour martiale, il s’était suicidé, dit-on. On craignait qu’il n’eût trop de révélations à faire.

La vengeance à l’encontre des vaincus se prolongeait. Soixante Arméniens furent pendus dans les divers quartiers de la ville. En outre, une centaine ont été massacrés, à coups de haches et de couteaux, aux abords du lac d’Abramo. Enfants et filles, échappés aux premières tueries, sont mis à nu par les soldats, et précipités du haut de la montagne.

Les alentours de l’ancien couvent de St. Efrem étaient devenus un charnier où l’on remarqua que des officiers Turcs, par sentiment humain, le pistolet au poing, chassaient les Turcs qui par fanatisme immonde se défoulait de leur haine brutale sur les cadavres mêmes.

Tous ceux qui étaient reconnus comme Arméniens, ou jugés tels, étaient immanquablement tués. Même le vieux portier dudit couvent qui s’affichait fier d’avoir échappé à trois massacres, fut barbarement tué à coups de cimeterre par des policiers Turcs avec lesquels, une heure auparavant, il s’était entretenu, croyant pouvoir affecter, avec eux, une certaine familiarité.

Tous ceux qui avaient vu Orfa, avaient à rapporter des détails horribles. A Orfa, comme en d’autres lieux, par un mépris d’une férocité inouïe, on mit en vente, comme viande de boucherie, la chair des jeunes filles chrétiennes massacrées sous le nom de génisses, et des enfants appelés chevreaux, à une demi-piastre (environ 10 centimes) l’occa (1280 grs). La plume refuse de raconter les détails de ce qui était perpétré, à l’encontre de ces malheureux, dans les prisons et dans d’autres lieux, où ils étaient entassé pèle-mêle.

Le typhus et d’autres terribles maladies suivirent les massacres déjà décrits, et il sembla que Dieu ait voulu donner un avant-goût des punitions qu’il voulait infliger au peuple turc de Orfa, fauteur de tant de crimes ; La population fut décimée ; plusieurs furent vus, avec le ventre dévoré par les vers ; d’autres avec les membres devenus, comme des troncs d’arbres perforés, qui suintaient une pourriture intolérable ; d’autres aboyaient comme des chiens, d’autres beuglaient comme des chameaux. Des villages entiers restèrent déserts.

Aussi, sembla-t-il que la nature même ait voulu disperser une race qui s’était dégradée bien au-dessous des êtres le plus abrutis.

Moyens de vivre

Les circonstances rendaient difficiles, à tout le monde, le fait de se procurer de quoi vivre. La dévalorisation de la livre turque et la hausse des prix de toute chose rendaient, toujours plus insuffisant, le subside qui était distribué aux exilés. Papas Luis aussi bien que les autres déportés écrivirent à la légation d’Espagne, chargée alors des détenus, afin d’obtenir une augmentation des subsides.

La demande fut, aussi appuyée de Miss Cuchman laquelle, sur sollicitation des déportés, avait accepté de nouveau de les représenter auprès du gouvernement, succédant à la Banco Ottomana de Conie qui avait fait, pendant quelque mois, cet office qu’elle ne put continué ayant été incendiée. Miss Cuchman resta, ensuite, chargée des détenus jusqu’à la fin de la guerre avec, comme secrétaire, Filippo Angeli.

La demande de l’augmentation fut entendue ; mais celle-ci ne consista qu’en six livres turques par mois, lesquelles, au change d’alors, correspondaient à une livre turque or.

Papas Luis se vit aidé, dans ses besoins, de ses supérieurs religieux pour autant qu’il leur fut possible ; il trouva d’autres bienfaiteurs.

Vers les débuts de 1918, il eut l’idée d’écrire à Mons. Delegato de Constantinople, Angelo Maria Dolci, il en reçut 10 livres turques carte qui servirent à papas Luis pour combler plusieurs déficits autour de lui. Pour autant qu’il fût dans des circonstances très étroites, toute fois, papas Luis ne renvoya jamais un pauvre sans quelque aumône.

Un tiers du subside reçu, mensuellement, du gouvernement italien, était destiné régulièrement aux pauvres. Ceci l’encourageait à souffrir ses privations, aussi dirions-nous, il le poussait à trouver le moyen de s’ingénier pour satisfaire à son nécessaire et à celui des autres.

Le pain était rationné et se vendait fort cher. En outre, quand quelque médecin constatait un cas de maladie, pour avoir le pain, on réclamait un certificat de vaccination.

Plusieurs fois, papas Luis qui ne voulut jamais savoir ni de lancette turques, ni de vaccins, réussit à avoir le pain sans aucune formalité, grâce à l’amitié de commandant de la police qui le faisait accompagner d’un gendarme.

Une fois, le prix du pain avait augmenté et la ration en avait diminué. En outre, on voulait que chaque membre se présente personnellement à l’office.

Papas Luis s’amène au bureau de la police et, comme le commandant était toujours de son côté, le papas fit écrire à ce dernier, sur la carte, les noms de Luis, Josef, Benedetto, puisque à l’ordinaire les gens l’appelaient papas Luis Josef, et les autres, qui le connaissaient comme religieux carme déchaussé, l’appelaient Padre Benedetto. Au bureau, la chose passa sans accroc, mais à la boulangerie, elle prit une autre tournure. Le responsable de la distribution voulait voir personnellement chaque personne à qui il donnait la ration.

« Papas Luis, ça va ; mais Josef, qui est ? Où il est ? ».

Et le papas : « Josef est mon père ; il est trop vieux et malade ».

Le boulanger avala la chose, car en Orient on place le nom du père à la suite de celui de la personne, comme nom de famille.

« Et Benedetto ? Où est-il celui-ci ? ».

« Vous voyez, moi je suis un papas ; Benedetto est mon domestique ; je le tiens surtout pour le service de mon vieux père ; je l’ai envoyé chercher quelques provisions. Est-ce que ça ne suffit pas ? Moi je fais pour tous. Et puis,… et puis Benedetto est plus qu’à moitié fou ; croyez-moi, je dis la vérité ».

Papas Luis ajouta d’autres histoires drôles pour réussir dans son objectif, tout en faisant des clins d’œil significatifs à ses connaissances présentes. Il finit par faire signer du boulanger, les trois rations que lui-même alla prendre quotidiennement pendant un certain temps ; puis il envoya les retirer un jeune homme qui passait pour Benedetto, le serviteur fictif de papas Luis. Et la chose dura ainsi jusqu’à la fin de l’exil.

Tentatives de fuite

En 1917, deux personnes, connues de papas Luis, arrivèrent à Conie c’étaient deux beiks de Biré, village musulman aux confins de Kobayat. L’un s’appelait Abud Rezq Beik, frère de Mohammed Rachid Beik, dit le Sultan, pour l’autorité qu’il exerçait dans plusieurs villages des alentours. L’autre était Rezq Mohammed Jamil Beik qui avait, particulièrent, sévi contre le P. Pierre, Jésuite, supérieur du collège de Mingez, à côté de Biré. À Andaket, village voisin de Kobayat, ledit chef musulman avait aussi fait éprouver les effets de son insolence sacrilège à l’une des religieuses dépendant aussi des Jésuites.

Les deux chefs musulmans arrivèrent à Conie, après avoir passé plusieurs mois d’exil à Costamuni dans l’Anatolia septentrionale. En tant que musulmans, ils pouvaient rester tranquilles à Conie, comme ils recevaient de la Syrie tout ce qui pouvait leur servir. Pourtant, ils voulurent essayer de s’évader. Ils furent arrêtés à Karaman, reconduits à Conie et assujettis à une sévère surveillance.

Aux environs d’avril 1917, un grand groupe de prisonniers tenta de s’enfuir. Ils étaient des déserteurs récidivistes à plusieurs reprises ; ils avaient été concentrés à Scidiklie, dans l’attente d’être, à nouveau, renvoyés au front. Ils avaient, avec eux, des détenues pour crimes communs. Une nuit, réussissant à couper les barreaux, ils désarmèrent les sentinelles et se donnèrent à la fuite. On dit que les fugitifs étaient au nombre de trois cents.

L’alarme lancée, les quelques gendarmes et policiers qui se trouvaient en ville, en ce temps-là, se mirent à la poursuite des fugitifs et la fusillade dura plusieurs heures de la nuit. Mais les déserteurs connaissaient bien les sentiers et, à la faveur de l’obscurité, ils purent se sauver dans les gorges des montagnes. Une vingtaine furent repris dont quelques-uns furent fusillés.

Ce fait, et les réunions clandestines que tenaient Grecs et Arméniens, décidèrent les autorités locales à obliger tous les détenus à présenter leur photographie. Papas Luis, par économie, se fit photographier en compagnie d’autres, quitte à recouper sa figure plus tard. La rigueur de la surveillance fut redoublée, et l’on usa de sévérité afin que chaque détenu se présentât, chaque jour, à la police, pour faire acte et signer un registre de présence approprié.

Pourtant, papas Luis, quelque temps après, put obtenir de se présenter seulement deux fois la semaine, et par la suite de Valì Maammer Beik, lui concéda de faire, une seule fois à la semaine, acte de présence.

Mort d’un italien

Panderma, petite ville sur la mer Marmara, avait été déblayée de tous les européens ; aussi, les ouvriers qui s’y trouvaient, furent-ils renfermés. Parmi d’autres, il y avait un certain Carmelo Cozza, sicilien ou calabrais. Après plusieurs pérégrinations, il était arrivé à Pozanti, et de là, il avait été envoyé à Conie. Mais le pauvre dans quel était déplorable il y était arrivé.

Vers la mi-août, un certain monsieur Mariano Zanetti de Montario Veneto, qui avait été directeur de l’électricité à Damas, alors détenu, se porta, en toute hâte, chez papas Luis et l’invita à aller à l’hôpital turc où avait été hospitalisé Cozza, la vie en danger. Papas Luis y alla ; mais il n’est pas connu à l’hôpital ; alors il se fait accompagner du chef du caracol, poste de police, où le papas avait l’habitude de se rendre.

Sur témoignage du chef-poste, papas Luis est introduit à l’hôpital. Il trouve Cozza en état d’inconscience. On lui dit qu’il avait eu une crise à laquelle, affirme-t-on, il avait été sujet d’autres fois. Papas Luis resta, auprès de lui, quelques heures ; finalement le pauvre ouvrier reprit ses sens et comme si de rien n’était, il se mit parmi les autres malades.

Le matin suivant, Zanetti retourne chez papas Luis et dans un aspect de tristesse il lui dit : « Père, Carmelo est mort ».

-          « Comment ! Mort !... Mais si hier… ».

-          « Eh père, si vous savez la cause… Venez, venez… Je dois vous dire que la caisse pour le transporter est déjà prête ».

-          Mais pourquoi ne pas m’avoir avisé avant ?

-          Excusez père, quand j’arrivai à l’hôpital tout était fini ; et le pauvre avait déjà été transporté à la chambre mortuaire. Et si j’ai à vous dévoiler mes doutes, on l’a fait mourir.

Papas Luis et Zanetti se rendirent chez le curé, P. Antonio, pour organiser des funérailles décentes, bien que celles d’un exilé ne puissent pas être somptueuses. Le curé donna toutes les autorisations. Ils remplirent toutes les autres formalités requises.

Le cadavre du pauvre Cozza gisait dans la chambre mortuaire, on aurait pu dire une écurie, étendu sur un peu de fourrage qui, auparavant, avait servi aux chevaux, sans être couvert ni de vêtement ni d’aucun linge. Dans la salle, il y avait une odeur intenable. Pour transporter le cadavre, le personnel de l’hôpital refusa de prêter main. Papas Luis vit passer sur la route deux gendarmes, il les appela, il s’affecta envoyé là par le Valì et les obligea à charger le mort sur une sorte de charrette après l’avoir recouvert d’un drap retiré d’un lit dans les salles de l’hôpital. Dessus, il étendit le linceul funèbre apporté avec lui.

D’autres compatriotes s’étaient hâtés de venir aux funérailles. Papas Luis fit précéder la croix ; obligea les deux gendarmes à marcher devant, et lui, en cotte et étole suivait le cadavre, récitant à haute voix les prières rituelles.

Mais il n’était pas permis de transporter le cadavre par les rues de la ville, non plus donc à l’église, car l’attestation mortuaire disait : « Mort de typhus foudroyant ».

Alors le cortège funèbre, précédé de Joannes, frère de Kircor portant la croix, les deux gendarmes avec fusil, baïonnette au canon, le char funèbre et une petite suite de compatriotes, prenant un chemin de ceinture, accompagna le défunt au cimetière.

Le pauvre Cozza était connu comme un homme honnête, assidu à son travail, respectueux des autorités, attaché à sa patrie, ne permettant jamais, en sa présence, de prononcer le moindre mot de mépris ou de non-estime envers sa patrie, l’Italie. Aussi, eut-il à souffrir beaucoup, en particulier, à Pozanti. Ses camarades anglais le maltraitaient, mais les véritables sévices, il eut à les souffrir de la part de ceux qui le tenaient comme esclave au travail jusqu’à le réduire à un état pitoyable ; aussi, fut-il envoyé à Conie pour se soigner, comme on disait, à l’hôpital turc de la ville.

La Syrie en 1917

Des exilés, en provenance de la Syrie, arrivaient à Conie ou bien y passaient souvent. Un déporté de Madaba en Palestine, racontait comment, à l’approche des Anglais, tous ceux qui pouvaient susciter quelque doute, étaient enfermés. Donc, les chrétiens étaient assujettis à toutes sortes de sévices. Les chrétiens désertaient en masse les rangs turcs, et s’évadaient dans le désert, ou bien gagnaient la montagne, essayant de rejoindre leurs villages.

À Beyrouth et à Damas, les bibliothèques des Pères Jésuites avaient été pillées et leur imprimerie emportée.

Aux premiers mois de 1917, les Turcs se vantent de victoires annoncées, en France, en Galicie, en Palestine, à Erzerum et en saisissent l’occasion pour de nouveaux actes de barbarie. Les sœurs de S. Carlo avaient accueilli à Alep, un grand nombre d’orphelins arméniens, et elles pourvoyaient à leur éducation chrétienne et à leur nourriture.

Mais, comme la haine turque, à l’égard du sang arménien, est innée, le 11 mars 1917, les religieuses de S. Carlo, reçoivent l’ordre de céder les orphelins. Elles refusent catégoriquement. Alors, le commandant militaire, envoie les soldats qui emportent plus de 400, entre orphelins et orphelines qui, après des tourments relatifs et des tortures morales, furent en bonne partie tués et plusieurs envoyés ailleurs.

Le même jour, le 22 mars à Conie, un grand nombre d’orphelins arméniens, pour les obliger à devenir musulmans, furent circoncis et distribués dans les familles de la ville pour être éduqués selon la loi du Corano.

Sur la colline de Aiddiu, qui servait comme lieu de détention, souvent des groupes de jeunes voyous lançaient des injures à l’encontre du Christ, et le faisaient avec tant d’insolence, que tant de fois, la police même faisait des descentes pour encercler et porter en prison des groupes entiers des plus insolents.

Un journal arabe imprimé à Beyrouth, sous le titre Hilal, racontait comme quoi la Syrie et le Liban nageaient dans l’abondance. Mais des témoins oculaires rapportaient que la misère et la faim faisaient ravage partout, spécialement, au Liban.

Dans les villes, on voyait des bandes d’enfants, et même d’adultes, aller dans les rues recueillir, parmi les déchets, ce qui pouvait être avalé pour rassasier une faim extrême. Chaque jour, on trouvait de nombreuses victimes tombées exténuées dans les rues sous l’effet de la faim.

Un fait horrible me fut rapporté. Une mère était désespérée à la vue de ses enfants privés de tout. Le père, ayant perdu la carte d’identité qui l’exonérait du service militaire, les soldats vinrent se saisir de lui après l’avoir insulté et brutalisé. La mère devenue folle, saisit l’un de ses enfants, le tue de ses propres mains, le fait rôtir sur quelques brindilles de bois, et l’offre en nourriture à ses autres enfants, et elle en mange elle-même.

Azmi Beik, Valì de Beyrouth, maintenaint toujours le programme annoncé dans son discours de prise de possession de sa charge, c.à.d. détruire, par la faim, les chrétiens du Liban, comme il avait décimé, par le fer, ceux de l’Arménie. Dans cette même année, suite à des nouvelles reçues à propos de la famine qui désolait la Syrie, papas Luis s’adressa, dans une lettre, au Délégué apostolique de Constantinople, en faveur de ses confrères restés dans la Mission de Syrie. La lettre de papas Luis est datée du 3 avril 1917, et en avril même, il en eut la réponse suivante.

Très cher père,

Dieu seul sait combien souffre un père à voir et à savoir, dans quelles souffrances, se trouvent ses enfants. N’en doutez point : entre temps j’envoie à Tripoli, à vos confrères, de quoi pouvoir vivre honnêtement. Je ferais de plus si mes ressources fussent plus grandes. Je penserai à vous. En implorant la divine bénédiction.

Affectueusement en J. C.                           

Angelo Maria Dolci                         

Délégué Apostolique, Constantinople.

A-   Caravanes Kurdes

Ces caravanes étaient caractéristiques dans leurs coutumes. Le premier qui se faisait avant était un homme trapu, avec des jambières écrues, larges pantalons ressemblant à des jupes ; une ceinture en cuir, ou étoffe solide, quelquefois bien décorée d’arabesques, d’où pointait la poignée d’un gros revolver ou la manche d’un poignard marqueté de nacre. Une cartouchière, bien garnie, de couleurs brillantes, passe par les épaules pour se croiser sur la poitrine. Une chaîne qui semblait d’argent, pendait du cou, soutenant un cimeterre ou une grosse épée à deux tranchants. Sur la tête un gros foulard enroulé, pendant sur une oreille ; quelques-uns avec un flocon rouge – bleu avec des fils d’argent. Quelques-uns d’ailleurs se couvraient d’un ample manteau boutonné au coup en direction d’une épaule ; le manteau, lui-même, avait diverses couleurs plus ou moins brillantes, selon le rang du personnage. Les femmes venaient à la suite, la face couverte plus qu’à moitié, quelques-unes bien habillées, d’autres avec des jupes en haillons.

Ce qui attirait l’attention était un taureau bien harnaché, avec des flocons pendants sur les flancs, monté d’une femme qui devait être la principale, de famille noble. Elle s’habillait d’une sorte de veston historié brodé de soie et d’or ou d’argent ; derrière les épaules pendaient deux pièces d’étoffe richement travaillée qui ressemblaient à des ailes. D’autres hommes et femme suivaient, ayant chacun en tête, une sorte de calotte d’argent finement ciselé ; sous les ourlets de la calotte, la tête était entouré d’une bande rouge qui descendait jusqu’à l’échine du bœuf harnaché. La face laissait échapper quelques mèches laissées libres d’une façon artistique. D’autres hommes et femme suivaient portant chacun un fardeau.

Ils portaient des amphores en cuivre ouvragé, des bouilloires à café, narghilés aux longs tuyaux en peau, avec des fils en métal luisant ; des marmites et des poêles. Souvent, des vaches, des chèvres ou des brebis suivaient la caravane pour lui fournir le lait ; quelqu’un tenait en main des poulets ; quelquefois, on les voyait porter le chat alors que les chiens suivaient la singulière caravane.

Toutes les groupes ne se présentaient pas de la même façon que ceux décrits plus haut. Il y avait des bandes de pauvres familles qui n’avaient avec eux que ce qu’ils endossaient ; parfois, sur leurs habits, on remarquait des broderies déchirées dont on ne pouvait plus deviner le dessin d’origine. Des déchirures larges laissaient à découvert la peau des pauvres Kurdes. Ils marchaient pieds déchaussés et tête nue. Cependant, ils étaient tous armés de bâtons noueux, parfois fourchus.

D’où venaient ces caravanes ? On disait qu’elles venaient du Kurdistan. Elles venaient de l’au-delà du Tigre, du côté de Mossul et de Bagdad où infuriait la guerre entre les Turcs et les Anglais. Elles avaient été obligées d’abandonner leurs villages pour chercher refuge ailleurs. En caravanes, les gens se dirigeaient vers l’occident ; ils passaient par Conie et continuaient leur chemin vers la mer Egée.

Cannibalisme

Un jour, papas Luis, P. Antonio, P. Giacomo, P. Berré, Kircor et son frère, se mirent d’accord pour faire une excursion hors de Conie. C’est une très belle journée de printemps, et déjà il faisait un bon bout de temps qu’ils ne sortaient pas pour respirer un peu d’air libre. Ils allèrent jusqu’au point de détachement du canal d’eau qui vient déboucher à Conie, à une distance de 5 ou 6 kms. De là, après un petit déjeuner, ils se portèrent à peu de distance jusqu’à un petit village appelé Cilla.

La colline, sur laquelle sont répondues les maisons, est toute creusée de nombreuses grottes, habitées, une fois, de moines en grand nombre. On dit que, dans l’une de ces grottes, vécut aussi S. Tecla, disciple de S. Paul. Au retour à Conie, sur le soir, aux approches de la ville, ils rencontrèrent des groupes sortis respirer l’air libre. À un certain point, ils rencontrèrent une voiture portant trois hommes. La présence de voitures dans ces parages, constituait une chose extraordinaire. Soudain des cris se firent entendre. La voiture fit volte-face à toute vitesse, dépasse papas Luis et compagnie : ce fut une volée continue vers la ville. Des cris de plaintes d’un enfant semblaient sortir de la voiture.

Les compagnons de papas Luis s’arrêtent, se regardent, mais ils ne peuvent s’expliquer quoi que ce soit. Des femmes arrivent en criant, se déchirent les habits et s’arrachent les cheveux ; l’une d’elles criait plus fort : « Ils ont emporté mon fils : Dieu, restituez-moi mon fils, malheur ! À Derzor… Ils ont tué mon mari, aujourd’hui, ils me volent mon fils ! ».

Et elles couraient dans la direction de la ville, laissant entendre qu’elles couraient dénoncer le fait au gouverneur.

Arrivés en ville, papas Luis et ses compagnons cherchèrent anxieux quelqu’un à qui s’adresser pour avoir quelque explication du fait.

Ils rencontrèrent Augusto Raultz que papas Luis connaissait. Il rapporta avoir vu une voiture avec trois hommes à barbe hirsute ; passé le binaire, elle s’était dirigée, à vitesse modérée vers le Nord-Ouest de la ville, pénétrant dans le quartier muagirin.

Le Valì est mis au courant de ce qui était arrivé. Ce n’était pas le premier fait de ce genre. Depuis quelque temps, disparaissaient, en ville, des enfants dont on ne réussissait plus à avoir des traces ; une véritable terreur s’était emparée de la ville.

Le Valì se met d’accord avec le chef de la police : - Quelques policiers s’habillent en Kurde et vont sur les traces de la voiture comme s’ils allaient se promener. Après un long aller et venir, sur toutes les routes du quartier indiqué, il leur semblait déjà impossible de couvrir quelque indice des criminels.

À un certain point, ils purent se trouver sur le lieu recherché grâce à quelques mots échangés par des Kurdes entre eux. C’était une grande maison avec portail. Les gendarmes, déguisés en Kurdes, entrent à la maison, saluent les Kurdes rencontrés dans la cour et se mêlent à eux comme des amis. Dans l’attente de la force sur le point d’arriver, eux, entre temps, sans susciter aucun doute, ils purent faire des recherches sur les crimes inhabituels qui, depuis longtemps, se faisaient dans cette pagaille.

Les gendarmes arrivent ; les armes en main, ils imposent aux présents de ne pas bouger.

Le Valì, le chef de la police et les gendarmes déguisés en Kurdes, se font connaître. Ils entrent dans une salle au fond de laquelle, une ouverture donne sur une cour cachée, dans un angle de laquelle on voit un fourneau allumé. Dans une autre salle, éclairée par deux lampes à pétrole, ou voit deux femmes, et devant elles, un spectacle macabre qui fait horreur : membres d’enfants, têtes, pieds, mains, le tout détaché du tronc, et fait en morceaux pour être cuisiné.

Les misérables, pris en flagrant délit, tremblent et demandent pitié, disant avoir été induits à tels crimes épouvantables par la faim.

Cette excuse fut immédiatement démentie par le pain et les autres denrées alimentaires trouvés dans la maison même. Ils sont immédiatement ligotés et traduits en prison. À trois heures du matin, ils étaient pendus, sans pitié, sur la place de Conie ; leurs cadavres restèrent là, toute la journée, en public ; ils furent, ensuite, jetés dans un fossé quelconque. Ils étaient Kurdes bien qu’ils aient pris des noms Arméniens : Tertogian, Baigian, Elnogian.

Moammer Pacha, Valì de Conie

Papas Luis était entré dans les grâces du Valì de Conie, Moammer Pacha qui, même en public, ne cachait pas sa confiance ans le papas. Parfois, le Valì appelait papas Luis « küçük papas, küçük chaiton = petit prêtre, petit diable ».

Une fois, Moammer Pacha, se trouvant avec papas Luis et quelques autres détenus qui avaient gagné la confiance du gouverneur, prit à parler de ce qu’il avait fait comme Valì de Sivas et s’excusait des barbaries qu’il y avait commises contre les chrétiens. Il racontait comment en 1915, il avait reçu l’ordre de Constantinople d’anéantir les chiens. Naturellement il y avait aussi beaucoup de chiens dans cette région, mais la parole « chiens » était la parole conventionnelle pour indiquer les chrétiens. « Alors, dit-il, je le confesse, j’avais perdu la tête et j’ai commis des folies. De ma propre main, et le chef de la police, ici présent, qui était avec moi à Sivas, le sait bien, je prenais plaisir à égorger les prêtres Arméniens, à massacrer et taillader les femmes. Plusieurs chrétiens s’étaient réfugiés dans une église. Sur l’église, il y avait la statue d’un homme en manteau et un enfant dans ses bras qui lui caressait la barbe. D’une main, il tenait un bâton terminé en haut par un lys. J’ai fait monter un gendarme sur l’église, j’ai fait lier la statue au cou et moi, en premier, d’en bas, j’ai donné de fortes secousses à la longue corde jusqu’à ce que la statue tombât et allât en fragments. J’ai su plus tard, de quelqu’un à Stamboul, que la statue représentait l’époux de Sitt Mariam, Mère de Aisa. Maintenant que je m’y connais un peu plus, j’ai honte d’avoir osé tant. Cependant, la colère et une sorte de rage frénétique ne me laissait pas réfléchir à ce que je faisais. C’était la vengeance qui me poussait à de pareils excès contre les chrétiens.

Écoutez, vous-même si j’avais raison d’avoir tant de rage furieuse contre eux. Ce que je vais dire me fait bouillonner le sang à chaque fois que je m’en souviens.

En 1915, à Van, les Arméniens à la suite de nombreuses réunions conciliabules secrets entre eux, se soulevèrent en masse, et beaucoup des nôtres furent massacrés. L’un de mes oncles était Valì de Van ; il avait parmi ses employés et dans sa suite, beaucoup d’Arméniens qu’il avait toujours en soin de les traiter bien. De caractère docile et conciliant, il était très complaisant à tout ce qu’ils lui demandaient. Malgré tout ceci, ses employés Arméniens, eux-mêmes, se saisirent de lui, le dépouillèrent et le traînèrent, nu, dans la ville ; et pour comble de barbarie, arrêtés devant une boutique de maréchal – Ferrand, ils lui crièrent : tu vas éprouver, en premier, ce que nous ferons des autres Turcs. Et alors que les uns lui tiraient les oreilles en l’appelant âne « eşek », les autres, lui tenant les pieds en l’air, l’un après l’autre, deux fers à cheval lui furent cloués. Et dans cet état, il fut longuement traîné hors de la ville au milieu des champs et des pierres à coups de nerfs de bœuf accompagné de ses bourreaux qui essayaient d’imiter de leurs voix, le braiment de l’âne.

Il ne mourut pas dans cette torture, car survint un groupe de soldats à cheval. Il mourut un mois plus tard, à Erzerum, après avoir su que ses trois femmes et un enfant avaient été brûlés vivants par les Arméniens sur la place principale de Van.

En ce temps-là, moi, je me trouvais Valì à Angora ; j’avais bien voulu courir jusque-là, mais je ne pouvais pas abandonner mon poste, car à Angora, les Arméniens menaçaient de se soulever d’un moment à l’autre. J’avais quelques soldats, juste de quoi pouvoir m’opposer à un soulèvement, et j’avais dû envoyer les autres contre les russes qui descendaient de la Géorgie. Je ne voulus pas réagir alors contre les Arméniens, j’attendis.

Vous avez bien fait, interrompirent les présents, mais comment vous vous êtes défoulé aussi terriblement contre eux ? ».

Je me l’aurai pas fait, si je n’avais reçu l’ordre de Constantinople : « Tuez les chiens ». Par contre, je traînai cinq jours avant d’exécuter l’ordre du massacre. Un envoyé vint me rejoindre avec l’ordre de ne pas tarder, car dans les autres provinces, déjà s’enflammait la tuerie ; alors le sang commença à bouillonner dans mes veines et je laissai libre cours à tous les sentiments de vengeance que j’avais jusque-là réprimés. Cependant, je vous dis que je ne fis jamais de mal, délibérément, aux catholiques romains. Je les éloignais, seulement, de la ville. Je sais que plusieurs parmi eux moururent dans les prisons et furent maltraités ; mais ceci fut contre ma volonté et contre mes ordres.

Quand, plus tard, je fus transféré, ici, à Conie, vous savez bien l’effet que fit la nouvelle de ma venue sur les chrétiens. Tous craignaient que je fasse ici comme j’avais fait à Angora.

Dites : Est-il arrivé quelque chose jusque maintenant ?

Le chef de la police autant que moi, nous n’avons pas à nous plaindre.

Les catholiques, ici, sont, vraiment, tranquilles : Le chef des Mulla (le pontife des derviches) lui aussi, me l’assure. Il m’a raconté beaucoup de bien du küçük papas ; il m’a dit avoir connu ses confrères à Tripoli de Syrie.

-          N’est-il pas vrai, padre Benedetto, que vous allez souvent le voir ?

-          Sûrement, répondit papas Luis, pourquoi pas ? Il sait que je suis italien (mais mon père et ma mère étaient autrichiens).

Ceci l’affirmait papas Luis et disait tout en riant, que ce n’était pas un mensonge, puisque ses parents étaient nés lorsque les autrichiens occupaient encore la Lombardie.

Coutumes

L’empire turc était le pays où toutes sorte de religions étaient représentées. Les chrétiens de toutes les sectes, et de tous les riches s’évertuaient pour se conserver et augmenter de nombre, et ils réussirent à se maintenir, malgré tous les événements et les massacres qu’au nom de la religion se sont opérés à travers le temps.

L’Arménien avec ses vartabet, le Grec avec ses papas, le Syriaque, le Chaldéen, le Jacobite, le Maronite avec ses khours, chacun vit dans une certaine autonomie, officiellement, reconnue par la Sublime Porte.

Tous, pourtant, étaient d’accord à miner, d’une façon manifeste ou sournoise, les bases de l’immense empire des Califes.

Ennemis déclarés des chrétiens étaient les Druses au sud et au sud-est du Liban. Les Metuelis au nord ; les tribus Kurdes faisaient la terreur des Arméniens, des Jacobites et des Syriaques de la Mésopotamie et des deux Arménies.

Tout cet agglomérat de peuples, divers d’origine, d’habitude et de religion, aspiraient ardemment à secouer le joug turc, lequel depuis 600 ans pesait sur eux ; les chrétiens, dans les mains de qui affluait l’argent américain et européen, complotaient de toute manière afin d’en finir le plus tôt possible de ce joug pesant. Imprégnés d’idées de liberté puisées à l’étranger où ils avaient été, pour motifs de travail ou études, trouvaient difficiles de se soumettre aux grès d’un dominateur haï qui invectivait contre tous ceux qui professaient une religion différente de la sienne.

Il était trop intolérable que pour motif de religion toutes les vexations et les injustices soient permises à l’encontre des chrétiens. Les chefs musulmans avaient tous les droits reconnus d’exercer contre les chrétiens, toutes les sévices, de les dépouiller de leurs biens accumulés à travers plusieurs générations ; leur imposer des taxes exorbitantes ; en exiger des contributions onéreuses soit pour s’établir dans leur donné, soit pour traverser certains territoires, soit pour exercer un métier, soit pour contracter un mariage, soit pour tout autre prétexte.

La liberté personnelle même, au gré des seigneurs musulmans, l’enlèvement de femmes et de jeunes filles chrétiennes, était une pratique habituelle partout et les pauvres victimes obligées d’embrasser la religion de despotes immoraux.

Papas Luis rencontra, à Conie, Aga Pacha, alors en exil il avait été médecin personnel de Abdul-Hamid, appelé le sultan rouge.

Aga Pacha raconta à papas Luis comment, chaque année, vingt-quatre des plus agréables chrétiennes d’Arménie et autant de la Géorgie devaient passer à Constantinople pour ravitailler le sérail (c.à.d. la cour) du Sultan. Les jeunes gens étaient aussi enlevés pour faire les eunuques du palais impérial. La vie de toutes ces victimes de la luxure la plus abominable, était toujours en continuel danger puisque pour un rien ceux-ci pouvaient provoquer la colère du Sultan, arbitre de vie ou de mort.

Le pouvoir de vie ou de mort était exercé par le Sultan comme du temps du plus sombre moyen-âge. Par des actes de barbarie raffinée, on supprimait les personnes qui pouvaient ombrager le grand Calife. Nombreux furent ceux qui trouvèrent la mort dans les gouffres de la mer Marmara où, sous prétexte d’une excursion royale en vue d’admirer les beautés de la capitale de l’Empire, ils étaient traîtreusement noyés. La plus grande partie des disparus, de cette manière, étaient chrétiens, aussi la barbarie n’était-elle pas seulement un moyen pour faire craindre l’autorité sultanesque, mais aussi un moyen pour défouler la haine religieuse. Les détails horrifiants de l’exercice du pouvoir de vie ou de mort du Sultan, racontés par Aga Pacha, pouvaient paraître témoignages de style oriental, qui touchent facilement les extrêmes limites de l’exagération, soit qu’il s’agisse d’exalter ou bien de dénigrer quelqu’un.

Aga Pacha, après la chute de son patron, et l’arrivée au pouvoir des jeunes Turcs, fut objet de soupçon de la part du nouveau gouvernement, et pendant la guerre, il dut, à plusieurs reprises, changer de lieu d’exil par ordre de Annuar Pacha et Talaat Pacha dit, le savetier de Salonique, devenu grand vizir ; il finit par tomber à Conie.

Turcs et Arméniens

En parlant du Turc, on doit dire qu’il n’est pas aussi barbare autant qu’on l’a peint quelquefois ; et on ne peut, non plus, le présenter sous un aspect civil qu’il n’a pas encore acquis.

Certainement, c’est un peuple capable de civilisation bien que lois et coutumes traditionnelles s’opposent à un véritable progrès civil.

Le turc est patient, tolérant, sobre, résistant. S’il était bien équipé, le soldat turc serait un très bon soldat, méprisant le danger et la mort. En combattant, même s’il tombe, il a toujours devant lui un objectif religieux, et sa bannière est le symbole de sa religion et le fondement de son espérance en un paradis de réjouissances matérielles et sensuelles dont sa vie est inspirée.

Les massacres des chrétiens survenus dans les diverses parties de l’immense empire, s’ils furent, d’ordinaire, un effet du fanatisme religieux, ils ne furent pas toujours provoqués de motifs religieux. Dans les derniers temps, le Turc fut plutôt poussé aux excès auxquels il est parvenu par des raisons qui relèvent de la religion d’une façon fort indirecte.

Aussi, pour ce motif, peut-on, difficilement, prêter foi aux affirmations de quelque Grec ou Arménien qui se proclame martyr de sa foi religieuse. La jalousie, l’envie, la haine mutuelle, des motifs politiques, des raisons commerciales, furent souvent occasion à l’ordre sanguinaire : « Tuez les chiens ! ».

Les us et coutumes opposés des divers peuples lesquels, et par divers moyens, essaient de s’écraser, justifient suffisamment les excès auxquels, parfois, ils se laissent aller. Un fait typique qui se répète dans d’autres localités, est un exemple du massacre de Orfa raconté plus haut.

Les grecs

Les pratiques religieuses des orthodoxes consistent surtout en de nombreux signes de croix et prostrations journalières. Chaque maison orthodoxe possède son iconestasi, c.à.d. son oratoire. Celui-ci est, généralement, une niche évidée dans la partie orientale de la maison. La niche contient les images sacrées de la famille. Dans les demeures des paysans et du bas peuple, la niche abrite une rustique figure peinte sur bois, noircie de fumée et défigurée par le temps. Elle représente la Vierge, appelée par les Grecs Panaghia, st. Denis, st. Giorgio, ou un autre, dans une position artificielle, hiératique, aux membres déboîtés, le corps allongé, ou bien rapetissé, contre toute proportion, à couleurs, pour le moins, originellement, brillantes. Plusieurs de ces icônes n’ont d’autres mérites que celui d’une ancienneté inconnue.

Elles sont héréditaires autant que les traditions familiales.

Devant cette niche, il y a toujours, suspendue, ou posée sur une console, une lampe, parfois il y a diverses lampes ou verres remplis de sciarlaugan, huile de sésame avec mèche ; elles sont allumés le soir du samedi et des jours de fête, pour la prière. Tous les huit jours, ordinairement le samedi, le papas vient bénir les maisons, dans le but de recevoir quelques piastres ; aussi ne revient-il plus aux maisons d’où il n’a rien eu. Avec une sorte de haut - de forme en tête, il récite avec rage, une longue tirade dont on peut difficilement distinguer quelque mot, alors que ses yeux scrutent, avidement, chaque angle de la maison.

Ces papas, pour arriver à ce grade, ils doivent avoir une voix sonore, et offrir à celui qui va les consacrer, une somme convenable. Si l’aspirant, à l’ordination sacerdotale, ne possède pas la somme d’argent requise, sur le moment, il signe une lettre de change, de huit à dix mille piastres, et l’évêque le récompense immédiatement en lui imposant les mains. Une fois ordonné, il va se refaire des sommes dépensées pour parvenir à sa situation. Le nouveau papas, en bref délai, arrive, au moyen des visites et bénédictions hebdomadaires, à satisfaire à la traite, et aussi, à se former un certain fonds pour sa vieillesse.

À Conie, le jour de Pâques, il y a l’habitude de mettre aux enchères le port de la croix dans la procession ; en 1918, l’archimandrite empocha ainsi la somme de cinquante mille piastres correspondants à environ dix mille livres. L’église en de telles circonstances, donnait l’idée d’un lieu de retrouvailles tout autre que religieux : qui échange une conversation, qui mange, qui boit, qui chante des chants qui n’ont aucune relation avec la liturgie, et tout ceci offre un loisir assez agréable, surtout à la jeunesse.

De catéchisme, on n’en parle pas ; les discours, qui parfois sont adressés à l’auditoire ne visent, à autre chose qu’à augmenter la haine contre tout ce qui n’est pas orthodoxe.

Les grecs, non seulement, se montrent ennemis déclarés des catholiques, mais ils le sont, aussi, des Turcs. Le long esclavage subi semblait justifier la rancune nourri à l’encontre de leurs dominateurs. Tous les moyens étaient étudiés et pratiqués pour réussir le joug haï.

Jusqu’au point de vendre, pour ainsi dire, leurs femmes et leurs filles dans le but de recueillir des officiers, ou des employés officiels, quelque secret ou nouvelle qui pût servir à fomenter la révolte. Bombes, grenades, fusils, munitions de tout genre, étaient rassemblés dans des maisons privées, et à Samsun, sur la Mer Noire et dans d’autres localités où furent découverts ces préparatifs à la révolte ; ceci fut la raison de destruction de plusieurs quartiers grecs, de massacre, d’expulsion et d’exil en masse.

L’or des grands commerçants, arrivait, quelquefois, à calmer, dans certaines contrées, la colère des Turcs et obtenait pour les orthodoxes une tranquillité relative. Ceci, pourtant, n’empêchait point que, de temps en temps, quelque orthodoxe des plus turbulents ne soit pris au collet par la police, enfermé dans des prisons infectes ou exilé ; et quelquefois, il risquait de laisser sa peau ou bien par une balle de fusil ou bien par suite des mauvais traitements subis.

Un enrôlement

Le journal, Hilal, organe des Turcs, rapportait, tous les jours, des brillantes victoires, soit en Mésopotamie, soit en Palestine : il exaltait l’abondance à travers les régions de l’Empire, et l’élan surhumain avec lequel les alliés allaient à la rencontre des Anglais. À chaque nouvelle de victoire, laquelle, ordinairement, s’avérait plus tard être une défaite, on voyait, en ville, des tapageuses retraites aux flambeaux et les gendarmes en fête chantaient les louanges du Sultan. Mais les faits saillants dans la chronique hebdomadaire de Conie, c’était voir les soldats déserteurs arrêtés et liés en dix, douze, vingt, ensemble, et la hausse continuelle des prix des choses les plus indispensables à la vie.

Un jour, papas Luis était en promenade, en compagnie de P. Antonio, du côté de la gare ferroviaire. On faisait l’enrôlement de nouveaux soldats ; ils étaient passés en revue, sur la place de la station, avant de se présenter devant la commission ou conseil de levée, hommes de tous les âges : des gens bien mis, des estropiés, des bossus plus qu’à moitié, des gens qui louchent, des manchots même, d’autres, malades et impuissants.

D’un coup de cravache sur les épaules, on les faisait passer parmi les aptes au service militaire, lesquels étaient immédiatement équipés pour le départ. L’équipement consistait dans les vêtements qu’ils portaient, d’une gourde pour l’eau et… en avant !

À Conie, on racontait qu’un jour, le Sultan, passant en revue officielle ses soldats à Constantinople, sut alors la nouvelle de la guerre dans laquelle ses ministres Anwar et Talaat Pacha s’étaient engagés !

Cependant, à Conie même, les ordres se succédaient en vue d’affronter les nécessités. Tout était intercepté. Les exilés, à diverses reprises, avaient écrit à Constantinople, exposant leurs difficultés, et le 12 octobre 1917, l’ambassade d’Espagne répondait : « On ne peut faire plus que ça ; vous avez obtenu le maximum ». Heureusement, papas Luis était secouru, autant que possible, du R. P. Giuseppe d’Arpino, supérieur de la mission, qui était à Rome ; en mai 1918, le R. P. Ruperto, carme déchaux de Gratz venait, lui aussi, à son secours ; l’aumônier militaire de Conie, Enrico Duvin, lui aussi, mérita de la reconnaissance de papas Luis qui, grâce aux petits services rendus à l’un ou à l’autre des fortunés de Conie, menait une vie moins mauvaise que les autres infortunés.

Hiver

L’automne de 1917 était arrivé avec une tiédeur printanière jusqu’au début de décembre. Le soir de la Ste Barbe, papas Luis alla au lit, avec un ciel étoilé qui promettait une matinée pareille à celle des jours précédents. Mais le lendemain présenta, soudain, couvert d’une dense couche de neige. Le 5 du mois, la tempête se déchaîna. Le service des trams et des voitures fut interrompu.

L’hiver venait de s’abattre avec toute sa rigueur à douze degrés sous zéro, le 6 décembre, à onze, le jour de S. Lucia, le thermomètre avait signé 36 degrés sous zéro. La ville avait complètement changé d’aspect et donnait l’idée s’une ville de la Sibérie. À la place des voitures, fonctionnaient des genres de traîneaux tirés par des chevaux ou des ânes en l’absence d’autres animaux de trait ; et les traîneaux servaient à transporter employés et fonctionnaires qui ne pouvaient manquer à leurs offices.

Le froid tenait tout le monde enfermé chez soi, mais papas luis, après quelques jours qu’il n’avait pas revu son ami Emilio Filibert, sachant qu’il se trouvait seul et de santé précaire, voulut lui rendre visite en dépit de l’hiver. Ce jour-là, il ne neigeait pas, mais un vent acéré pénétrait même jusqu’à l’intérieur des muscles, et la longue barbe de papas Luis blanchissait et se raidissait au fur et à mesure qu’à grande fatigue il avançait. Arrivé à la maison Filibert, il frappa à la porte et le bon vieux vint ouvrir : « Comment !... Qu’est-ce que vous avez eu ? Oh ! Comment êtes-vous devenu !... Tout blanc !... ».

-          « Eh, Signor Emilio, c’est le froid. Qu’en dites-vous ? Comment allez-vous ? ».

Le vieillard était en train d’allumer son poêle, puisque ce jour-là, personne n’était encore venu chez lui pour lui faire ce service ; il murmurait à l’encontre du bois qui ne voulait pas s’allumer : « Combien je suis stupide ; à mon âge – j’en ai 63 ans – je ne sais pas allumer le feu, ni me faire une tasse de café ! ».

« Laissez-moi faire, reprit papas Luis, donnez-moi. Vous avez dirigé des agences et des consulats. En voilà la raison ! ».

Papas Luis se plia près du poêle, alors que monsieur Emilio se tenait en pied à observer ; en quelques minutes commença le crépitement des flammes.

-          Il paraît qu’il va faire encore beaucoup froid, continua monsieur Emilio. Si je ne vous avais pas reconnu à votre voix, je ne l’aurai pas certes reconnu, à la barbe qui semblait une stalactite, et à la face livide et chiffonnée. À combien de degrés, la température aujourd’hui ? C’était le 16 décembre.

-          Oh ! moins que les jours passés : dix-huit au-dessous de zéro.

-          Padre Benedetto, moi, je suis vieux, j’en ai ressenti de froid ; j’ai passé de durs hivers en Suisse, mais depuis des années je me suis fait au climat de la Palestine et de la Syrie ; le froid de cette année ne fait penser au climat de la Sibérie. Ils ont raison ceux qui appellent l’Antalia la Sibérie turque ».

Tout en conversant, il avait préparé de thé ; il y ajouta un verre de rhum. Papas Luis et monsieur Emilio s’étaient assis à côté du poêle.

-          « Et vous, comment faites-vous, en ces jours, à dire la messe ? ».

-          « Voyez, j’ai toujours célébré. P. Antonio m’a autorisé de célébrer chez les Janssens, où je me trouve en pension, et chaque matin, je m’en vais là-bas. Ce matin, la messe célébré, voyant le temps moins rigide, j’ai pensé venir chez vous. Les autres jours, je reste chez les Janssens jusqu’au soir ; puis je rentre dans ma chambre ».

Ce jour-là, monsieur Emilio voulut que papas Luis restât chez lui à midi, et la conversation se prolongea jusqu’au soir, alors le papas, défiant le vent glacé et la neige qui rendait assez fatigante la route, rentra dans sa pauvre chambre.

Il paraissait assez pénible de célébrer la messe dans l’église paroissiale ; aussi, les autres prêtres célébraient, l’un dans la chapelle des sœurs Arméniennes, les autres dans des maisons privées.

La solennité de Noêl 1917 fut célébrée par papas Luis, chez les Janssens. L’autel de Camp fut disposé dans une chambre avec des images sacrées et une petite crèche. La soirée passa joyeusement ; on était, ensemble, une trentaine de personnes, Italiens, Français, Belges et Allemands. La majorité voulut se confesser et faire la sainte communion ; un bref discours de papas Luis après l’Évangile ; chants sacrés ; l’hymne « Adeste fidèles » et d’autres chants. Papas Luis célébra la troisième messe à la paroisse, à 8 heures du matin. Petit-déjeuner auquel participèrent tous, y compris, 11 religieux parmi les exilés.

La journée s’écoula dans une sainte et joyeuse compagnie.

À l’occasion de Noêl, papas Luis rendit visite au docteur Borstein. Celui-ci avait invité le papas à passer la nuit de Noêl au camp allemand où ils étaient réunis pour l’arbre de Noêl avec l’aumônier militaire. Le docteur se réjouit de ce qu’on avait célébré la Noêl chez les Janssens et que les trois allemands, qui étaient absents au camp allemand, y avaient participé. Bien que protestant, il se montra assez satisfait, quand on lui rapporta que beaucoup parmi les présents chez les Janssens avaient participé à la communion. Il répéta à papas Luis de lui envoyer tous les malades pauvres, se disant être toujours prêt à leur offrir tous soins : « Faites-vous voir, venez souvent chez moi, nous fumerons ensemble un bon cigare ! ».

Expulsion échouée

La chambre de papas Luis constituait le lieu de rencontre de beaucoup de personnes ; et, même des employés du gouvernement venaient lui rendre visite, les jours de fête. Souvent aussi, les gendarmes allaient chez le papas pour avoir des informations à propos de nouveaux prisonniers ou exilés qui arrivaient de la Syrie. Ces visites ombrageaient la patronne de la maison qui avait eu le mari exilé pour ses intrigues contre le gouvernement. La Paolides, ainsi elle s’appelait, fit aviser papas Luis de payer le loyer anticipé, quatre livres turques par mois, ou bien décamper. P. Antonio intervint, mais il ne peut rien obtenir de la grecque ; et comme papas Luis ne pouvait ni payer ladite somme, ni dénicher un autre logement, la Paolides eut recours à la police.

Le 28 décembre, vers 9 heures du soir, en un temps froid et neigeux, il est avisé de se rendre immédiatement, à la police. Il se fait accompagner d’un certain Tomaso, un italien exilé qui avait été électricien à Damas et s’en va. Au bureau de la police, on lui ordonne de payer trois mois anticipés à quatre livres par mois, ou bien décamper.

Le chef était un ami de la Paolides et il s’appelait, lui aussi, Ibrahim Effendi bien qu’il ne fût par celui rencontré, jadis, par le papas Luis. Devant cet ordre, il sembla au papas d’être retombé dans les prisons de Beyrouth, puisque l’ordre fut suivi d’injures et d’insultes adressées à sa religion plus qu’à sa personne.

Papas Luis se taisait et tremblait et d’adressant à Tomaso, dit-il : « Ceux-ci font comme « la raspa » (la râpe) sur le bois ».

La parole raspa arrive aux oreilles de Ibrahim, et comme le mot grec « rospi » indique « une mauvaise femme », celui-ci se déchaîne contre le papas et menace de la détenir pour la nuit, se réservant d’en finir le lendemain. Tomaso, qui connaît bien le grec et le turc explique le mot « raspa » à Ibrahim qui avec grande difficulté les laisse partir. Il était presque minuit.

Papas Luis se coucha, mais malgré le froid intense, il suait.

Le matin, il célèbre sa messe et va raconter l’affaire à P. Antonio qui attribue le fait à l’avarice et au fanatisme de la Paolides et s’en va à la recherche d’un autre logement.

Papas Luis se dirige au Konak directement chez le Valì. Il lui raconte ce qui était arrivé. Le Valì reste à réfléchir quelques instants et il dit enfin : « Oh ! Je le connais, maintenant il va me le payer ! ».

Un coup de clochette et voilà son gendarme particulier : « Faites venir, sur le champ, Ibrahim Effendi, chef de garde à Aiddin et portez-le chez le chef de la gendarmerie Mustafa Beik. Qu’il soit privé de son grade et qu’on l’envoie, comme une simple recrue, avant midi, avec ceux qui sont convoyés au front du Caucase ».

Le gendarme parti, il s’adressa vers le papas : « Pourquoi, Padre Benedetto, (c’est ainsi que le Valì l’appelait familièrement, alors qu’en public, lui aussi l’appelait papas Luis) pourquoi ne pas venir me raconter certaines affaires. On m’a rapporté, confusément, ce qui est complété par la Paolides. Je sais que vous, comme religieux, vous n’aimez pas faire de tort à personne, cependant vous auriez mieux agi en m’en faisant un signe au moins.

Et papas Luis : « Mais le vieux est en exil déjà il y deux mois ! ».

-          « Je le sais, je le sais et je sais que vous, vous nous avez donné l’occasion de conjurer une petite intrigue de la part des Grecs, et je vous en remercie ».

-          Baste ! Et maintenant comment vous allez faire pour la chambre ?

-          P. Antonio est déjà à la recherche d’une autre… espérons…

-          Voyez, Padre Benedetto, si vous n’en trouvez pas, vous allez rester là où vous êtes ; et si jamais ils diraient quoi que soit, avisez-moi sur le champ et je m’en occuperais.

Papas Luis fuma quelques cigarettes, avala la tasse de café qui lui avait été offerte, remercia, et alors qu’il prenait congé, la Valì lui dit : « Demain, faites-moi savoir le résultat ».

Demande de transfert

Le P. Gerardo Sciaderevan, franciscain, curé de Nazareth, exilé avait réussi à obtenir de passer au couvent de Terre Sainte à Pera de Constantinople. P. Berré et Retbore, dominicains se démenaient pour avoir la même chose, ce qui leur fut accordé en octobre 1918.

Papas Luis, lui aussi, au mois de juin, initia des formalités analogues, auprès de Délégué Apostolique Mons. Maria Dolci, mais l’affaire se révéla difficile car, à Constantinople, il n’existait pas de maisons de l’Ordre de papas Luis. Il décida alors, sur conseil du Valì et du chef de la police secrète, d’écrire directement au Grand Visir Talaat Pacha, pour lui demander son transfert à Constantinople auprès des pères de Terre Sainte, ou bien chez les Antoniens de Pera même, ou encore chez les Dominicains, avançant des raisons entre autres, des motifs de santé.

Le grand Vasir accueillit, de bonne grâce la demande de papas Luis et répondit qu’il était bien content de lui accorder la faveur demandée ; cependant, ajoutait-il, en se référant à des raisons d’état et pour régulariser les formalités, il exigeait un certificat médical du grand hôpital de Conie, uni à une photographie personnelle.

Vers la fin de juillet papas Luis alla chez Sert Tabib, c. à.d. chez le médecin chef de l’hôpital pour lui demander le certificat. Papas Luis accusa quelque léger malaise en général. Le médecin se montra gentil. « Vous, père, dit-il, désirez un rapport en règle, n’est-ce pas vrai ? Vous savez, je suis musulman, mais j’ai ma conscience et je ne veux trahir ni moi-même, ni vous, ni vos confrères ».

Il l’examina bien et quand il eut fini, regardant le papas d’une face souriante : « Mais vous vous portez très bien, je vous dis la vérité, moi je n’ai rencontré aucun symptôme de maladie. Dites, n’est-ce pas peut-être le désir de laisser Conie qui vous tracasse ? Ceci, je le comprends bien, est assez naturel. Vous avez une bonne santé. Je voudrais avoir moi-même votre estomac et vos poumons. Vous avez besoin de manger, nourrissez-vous mieux. Je sais que les exilés souffrent de ça, mais vous, vous trouverez le moyen de vous procurer le nécessaire. Nourrissez-vous et vous vivrez longtemps comme je vous le souhaite. Maintenant, je vais écrire le rapport, mais je vous le répète, en toute conscience ».

Il écrivit le rapport en turc et le remet à papas Luis, qui l’envoya à Constantinople. Au docteur, selon les coutumes, il aurait dû payer cinq livres turques, mais la pauvreté de papas Luis ne lui permet que de sortir une livre et demie qu’il présenta au docteur en s’excusant. Et le docteur : « C’est à moi de vous remercier pour l’honneur que vous m’avez fait en venant chez moi, et ne sachant comment vous compenser de cela, je vous fais cadeau de ce que vous voulez me donner. Le plaisir est à moi ; je vous salue ».

La réponse du Grand Vizir, par suite du rapport envoyé, revint seulement après seize jours et ce fut que, pour le moment, on ne pouvait autoriser le transfert à personne ; on verra plus tard.

Hagi Baba

Diverses nouvelles parvenaient de tous les fronts : elles étaient communiquées par le journal « Des Ardennes de Constantinople et du Hilal de Beyrouth ».

Il s’agissait presque toujours de victoires éclatantes remportées par les alliés en France, en Galizia, nel Veneto, en Mésopotamie, en Palestine. Cependant, des groupes d’exilés arrivaient fréquemment de la Palestine.

Vers la première moitié de décembre, arrive, foudroyante, la nouvelle que Jérusalem a été occupé par les Anglais. A Nazareth, plusieurs officiers turcs et allemands ont été surpris et faits prisonniers.

La débandade des troupes de l’empire se précipita. Le gouvernement turc qui pressentait l’echec, le prévint en enfermant toutes les personnes suspectes, de Jérusalem, de Giaffa, de Damas et des autres villes. Les derniers exilés arrivèrent, en Asie mineure, en plein hiver ; et ils eurent à en ressentir, sur le champ, toutes les rigueurs de l’exil.

Kuri Butros Subaid de Nazareth, racontait comment aussi le patriarche de Jérusalem, S. E. Barbassina, avait été éloigné de son siège et exilé à Nazareth. Les chrétiens se réjouissaient dans leur cœur de la libération de la Cité Sainte ; et secrètement, on élevait dans les familles des prières de remerciement au Bon Dieu. Le Noêl fut célébrée avec faveur par tout le monde, et la petite église de S. Paul, malgré le froid, vit approcher des Saints Sacrements, beaucoup des fidèles de Conie. Ce jour-là P. Antonio réussit à obtenir, en faveur de papas Luis, ce que personne n’avait jamais pu faire. Un vieil Alepin, appelé Hagi Baba, avait son logement auprès des bains, au rez-de-chaussée, il y avait deux chambres que le patron n’a jamais voulu louer, à n’importe quel prix. Quand Hagi Baba eut vent du mauvais traitement que la grecque Elena Paulides avait eu à l’égard du papas Luis, il l’accompagna chez lui et lui céda l’une des deux chambres. Papas Luis y habita jusqu’au terme de son exil.

Hagi Baba était parent de Elias Khaiot, premier garant de papas Luis ; lui aussi connaissait le papas ; aussi, après le dîner, chaque soir, il voulait qu’il monte au premier étage pour passer la soirée en famille. Le bon vieux se rappelait, il y a 26 ans, en passant à Alexandrette, d’avoir connu un confrère de papas Luis, Padre Paolo, curé de cette ville.

Hagi Baba traita toujours papas Luis avec tout égard, presque avec vénération. Le vieillard reproduisait en soi, l’image d’un vrai chrétien de l’ancienne trempe. La famille était composée de neuf enfants. On passait la soirée en conversations ; l’arabe était la langue de la famille ; quelques parties de carte, des devinettes spirituelles, le souvenir de quelques proverbes de l’Ecriture Sainte, le livre qu’on trouvait dans toutes les chambres, quelques nouvelles de la guerre, communiquées par leurs fils Tufic, soldat qui, de temps en temps faisait un saut à la maison. On passait ensuite, immanquablement, la tasse de café ; et avant de se séparer le bon vieillard disait d’un ton presque de commandement : « Afu, commence ! ». Et Afu, la fille de Hagi, qui tenait le rôle de mère de la maison s’agenouillait et commençait la récitation du saint rosaire. Ils s’agenouillaient tous et tous en chœur, répondaient à la prière commune.

« Padre, disait souvent le vieillard à papas Luis, c’est une chère hérédité, celle-là, je voudrai que mes fils l’estiment au-dessus de tout ; j’en ai passé des évènements : moi aussi, j’ai connu la prison et l’exil, pourtant le chapelet, je l’ai toujours égrené, chaque soir, en présence de n’importe quelle personne.

Le rosaire m’a épargné tout danger. Maintenant, je prie que Dieu me fasse vivre jusqu’au terme de cette guerre et qu’aucun de mes fils et beaux-fils qui sont soldats, ne me manque. Pour le reste, la Providence ne manquera pas de pourvoir ».

Un mariage

C’est ainsi que s’écoulaient les soirées d’hiver et papas Luis, au lieu d’en souffrir à cause du froid intense, sa santé s’améliorait. Cependant, il devait mesurer son pain à chaque pas car il était rare et cher.

Le vin, ensuite, coûtait onze piastres turques le verre qui correspondait à peu près, à un sixième de litre ; il n’était pas possible d’en trouver en ville. Papas Luis s’en procurait chez le docteur Bornstein et quand il y pouvait aller, au camp allemand. Il était bien accueilli au camp allemand et on désirait le voir plus souvent. Beaucoup de soldats, et aussi, d’officiers, rendaient visite au papas au papas chez lui ; le docteur Bornstein faisait de même, et l’aumônier aussi, Don Enrico Duven, qui passait à papas Luis le journal « Des Ardennes » lequel, à sa façon rapportait les nouvelles de la guerre.

Quelques fois, les nouvelles du journal étaient vraies. Le soir du premier mars 1918, papas Luis vit une bruyante retraite aux flambeaux dans toute la ville, le lendemain, deux mars, il sut que la Russie avait signé la paix avec les empires centraux, ainsi que l’annonçait le journal ; et le sept mars suivit la retraite aux flambeaux pour la paix signée par la Roumanie.

Les relations que papas Luis avait à Conie le portèrent à la connaissance du fait suivant :

Un soldat rattaché à l’hôpital allemand comme premier infirmier, à la suite d’une série d’aventures équivoques, réussit à épouser une jeune arménienne. Papas Luis est appelé de nuit par le docteur Bornstein, qui l’interroge s’il savait quelque chose à propos de l’événement.

Le papas répondit que le soldat étant protestant, et lui ignorant toutes les langues que celui-ci parlait, il ne le connaissait, que de vue, par suite des visites qu’il rendait à l’hôpital. Quant à la jeune arménienne, d’ailleurs, il n’en savait rien du tout.

Après cette réponse, le docteur envoya derrière le prêtre arménien Javan De-Rostri-Zuven pour savoir ce qui était arrivé. Le prêtre, durant la longue conversation qu’habilement lui tint papas Luis, reprenait souvent la même phrase : « Ce soldat aime beaucoup Aibanus ». Elle était fille du prêtre même.

Mais vous, vous êtes informé, demande le papas, si Bedri – nom du soldat – est libre ?

Oh ! Aibanus, le soldat l’aime !

Papas Luis rapporta la conversation au docteur qui ajouta : « Bedri est marié, il a trois enfants à Jérusalem. Demandez au prêtre comment il a pu le marier. S’il ne révèle pas toute la vérité, je le fais exiler et le mettre en prison ; vous allez voir qu’il a été payé pour faire celà.

Papas Luis alla plusieurs fois chez le De-Rostri-Zuven pour mener son enquête. Une fois, il fit venir aussi la fille. Il put ainsi savoir que le Bedri lui avait fait avoir de belles livres turques et que c’est de là que l’affection qu’elle avait pour lui, était née. « Je l’aime, disait Aibanus. Une fois il me donna 10 livres turques et une autres fois, vingt ».

En serrant, disons-nous, son enquête, papas Luis visait le point que le docteur voulait connaître et il sut comment réellement, le Bedri avait forcé le De-Rostri à les marier sans aviser personne et cela avec le beau pourboire de dix livres turques or, lesquelles, en ce temps-là valaient environ 65 livres cartes.

Quand le docteur eut connu réellement le fait, en sa qualité de consul allemand, en plus de sa qualité de Major à l’armée, il adressa des paroles âpres et de mépris envers le prêtre Arménien, qui par amour de l’argent, avait trahi une fille ignorante et une famille. Le Bedri qui était sergent, fut dégradé le jour même où le fait fut connu, il fut menotté, et dans le premier train en retard de deux jours, menotté et escorté, il fut renvoyé dans sa patrie pour être jugé.

Vaccination

Le 19 mars, au terme de la messe, les fidèles en foule étaient en train de sortir de l’église et voilà, sur la cour, un docteur accompagné de gendarmes. L’ordre fut donné que tous ceux qui ne portaient pas leur certificat de vaccination devaient être vaccinés sur le champ, ou bien traînés à la police. Tout le monde rentra à l’église en protestant qu’ils étaient tous vaccinés et, étant jour de fête, personne n’avait pensé à porter des papiers et des documents sur soi, mais seulement les livres de prière, celui qui savait lire.  Le curé, P. Antonio essaya de persuader les gendarmes de laisser ses fidèles tranquilles puisque tous devaient été vaccinés et plusieurs portaient encore fraîche la marque de la lancette du docteur. Tout fut inutile ! Alors le curé dit à papas Luis : « Padre Benedetto, essayez vous-même, si vous le pouvez, de convaincre ces gens-là ».

-          Assurément, aujourd’hui, 19 mars, c’est la fête de Joseph, époux de Maria ; et ensuite nous l’aimons beaucoup.

-          Le gouvernement, vous le savez, pour la sauvegarde de tout le monde, veut que tous soient vaccinés ; qu’en dis-tu ?

-          Moi, moi, je sais que tous sont vaccinés, sinon, ils ne seraient pas venus à l’église. Les chrétiens, tous, savent obéir aux ordres du gouvernement. Maintenant, laissez-les aller ; si quelqu’un n’a pas encore fait son devoir, il y sera obligé ; d’ailleurs, je vais en parler au Valì.

-          Tu dis cela ? Eh bien, informez-nous après.

Papas Luis échangea encore quelques mots et le docteur fit comprendre que lui aussi, était obligé d’être là, car il avait reçu des ordres.

Une fois les gendarmes partis, les gens tranquillisés rentrèrent chez eux en remerciant papas Luis et quelqu’un disait : « Ce petit papas, ce qu’il veut, il l’obtient ».

Le printemps commença à ramener de belles journées et tous sortaient à prendre un peu de soleil et à se détendre après les longues journées hivernales de captivité forcée dans les maisons. Papas Luis se rendait, ordinairement, à la colline Aiddin, siège de l’ancienne demeure du Sultan, dont les quelques ruines restantes sont toujours signe d’une superbe construction.

Pour embellir les maisons de la rue principale qui mène à la station, on prélevait le matériel de l’Aiddin. L’antique chapelle arménienne, où l’on voyait encore de belles mosaïques, entre autres, un San Giovanni Battista, en train de verser de l’eau sur la tête du Christ, qui avait un aspect paradisiaque, et les alcôves ornées, elles aussi, de mosaïques très belles ; elles disparaissaient de jour en jour. Les parois mêmes fournissaient les pierres lesquelles, à coup de massue, servaient pour le blocage.

Ce fut, durant l’une de ces promenades à l’Aiddin que pour la première fois, papas Luis vit un aéroplane traverser bruyamment du sud au nord le ciel de Conie. Tout le monde suivait d’un œil émerveillé l’étrange appareil ; chacun en disait à sa manière ; tous en donnaient ou en demandaient des explications ; tous en argumentaient les plus étranges pronostics.

Ordre de massacre détourné

Un soir de septembre, papas Luis fut appelé en tout hâte au Konak chez le Valì. Quand il y arriva, il trouva déjà réunis messieurs Emilio Filibert, Andrea Fergani et Fernando Duc. Entrant dans la salle, il remarqua qu’ils étaient pâles bien que le Valì n’eut pas encore révélé le motif de l’appel. Tous les gendarmes enfermés, la police secrète aussi à sa place ; un silence de mort dans tous le grand palais, il ressemblait à un monastère.

« De quoi s’agit-il ? » pensait papas Luis.

Dans la salle, six personnes, seulement, étaient réunies. En plus des trois sus-nommés et papas Luis, il y avait le Valì Moammer beik et le chef de la police secrète. La porte était gardées de l’extérieur par deux gendarmes colosses d’une particulière confiance au près du Valì. Quelques minutes de silence sépulcral passèrent ; chacun regardait l’autre pour en deviner ses pensées.

Le Valì, à l’ordinaire gentil et souriant, maintenant, aucun souffle, il n’offre pas la traditionnelle cigarette. Les mains dans les poches, soucieux, il regarde or l’un or l’autre. Il quitte, brusquement, sa chaise et d’un pas excité il fait deux tours dans la salle ; il sembla ne pas trouver ni le lieu, ni la façon d’exprimer ce qui lui bouillonnait à l’intérieur. Il s’arrête, s’efforce de sourire et rompt enfin le silence étouffant : « Savez-vous, Padre Benedetto et vous Signor Emilio, Ferzani, Fernand, pourquoi je vous ai fait appeler ? Vous connaissez mon passé ; ce que j’ai fait à Sivas et ailleurs. Vous connaissez l’impression qu’il y a eue en ville, quand les gens ont su que je devais venir ici comme Valì. Or je me trouve ici depuis une année et demie. Est-ce que j’ai fait quelque chose pour aggraver les conditions des pauvres exilés ? Dites-le, dites-le ! Je vous ai toujours montré mon estime et autant que j’ai pu, je vous ai aidés. Vous vous rappelez les formalités concernant vos pensions et la Mission américaine, avec laquelle j’ai réussi à régulariser les affaires en votre faveur au tant qu’il m’a été possible. Maintenant, c’est à vous de me donner un coup de main ».

À ces paroles, le Valì se dirigea vers la porte pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’oreilles indiscrètes. Retourné à sa place, il s’assit, ouvrit le tiroir du bureau, il en tira un pli. Les présents éprouvèrent instinctivement une sensation de frisson.

« Silence et écoutez, continua le Valì, en abaissant la voix. Il sort sa montre : il est 19 heures. Chers amis, j’ai reçu, il y a trois heures, un messager de Constantinople et il m’a remis ce pli.

On m’ordonne de massacrer tous les étrangers, les exilés européens. La tuerie doit commencer à minuit. Le messager doit reporter la réponse et repartir trois heures après les débuts du massacre. Moi, j’ai fait enfermer le messager dans un souterrain et personne n’en sait rien sauf mon Zeki Beik, chef de la police secrète. Le messager mourra et personne n’en saura rien. Je ne veux plus me salir les mains au sang chrétien. J’ai pensé à vous. Je sais que quelques chefs de la ville ont flairé l’odeur de l’ordre de massacre, et plusieurs localités se sont munies d’armes. Dites-moi, donc, de combien d’hommes vous pouvez disposer pour leur donner des armes et vous défendre. Je ne veux pas de ce massacre. Dites, il n’y a pas de temps à perdre ».

Les présents ont la sueur froide et se consultent les yeux écarquillés. Ils calculent qu’en ville, les hommes chrétiens européens exilés ne peuvent pas dépasser la cinquantaine.

-          Et dans d’autres localités, vous n’en avez pas ?

-          En faisant venir les gaillards de Kosciciar, Bordur, Nigde, Beiscichir, Sedi-Scichir, on aura environs trois cents, mais ils sont trop loin.

-          L’ordre vous l’avez entendu ; les armes pour vous défendre sont prêtes.

Après s’être consultés, les présents répondent : « Valì Beik, puisque vous vous êtes montré tellement bon avec nous, donnez-nous trois jours de temps.

-          Bien et après ?

-          Vous, comme gouverneur de la Vilayet, envoyez immédiatement un télégramme à tous les Caimacàns (= préfets locaux) avec l’ordre de faire partir, immédiatement, pour Conie, tous les hommes. Le reste est à vous de vous en occuper après Dieu.

-          J’ai compris.

Il sort la plume, du papier, et trace un télégramme urgent qu’il expédie à l’instant. S’adressant à Zeki Beik : « Toi, avec six policiers de tes amis, va, immédiatement, séquestrer les armes du côté de la ville, vers Ciumra ; moi, avec les miens je ferai de même de l’autre côté. Chacun de vous, prend avec soi un gendarme et désigne à chacun l’un de vos amis. Il vous défendra ainsi que la maison que vous habitez en cas de danger. N’en soufflez pas mot à personne, tout mouvement, autant que possible ».

Ils rentrèrent ainsi à leurs habitations et pendant trois jours les gendarmes y montèrent la garde.

La perquisition accomplie par le Valì et le chef de la police secrète leur fit trouver beaucoup d’armes et de cimeterres. À minuit, les chefs qui devaient distribuer les armes, rassemblées pour le massacre, furent tous emprisonnés. Ainsi, par suite de l’énergie du Valì et du chef de la police secrète, cette nuit ne vit pas déverser des torrents de sang innocent, comme il arriva très souvent alors dans plusieurs villes de l’empire.

Après, des groupes d’exilés appelés à la défense commencèrent à arriver avec leur tête, messieurs : Rebur, Filippo Bresse, Enrico Lombard, Dibella, Qosci, ext. Informés du motif de leur appel sans secret, ils furent avisés de se tenir prêts à rejoindre le Konac quand ils en recevraient l’ordre du Valì, de Zeki ou bien de l’un des quatre qui étaient ensemble le soir où le massacre fut détourné.

Cannonissimo

Un soir du mois d’août, à la maison Janssens, après le repas, on parlait des nouvelles de la guerre et l’on vint à parler du fameux 420, le canon géant qui lançait ses projectiles sur Paris. Il y avait des Allemands, un Russe, des Français, Belges et Arabes.

Papas Luis après avoir écouté ce que la fantaisie des présents racontait à propos du fameux canon, il dit d’un ton mi comique, mi sérieux : « Vous avez su qu’hiver est passé par ici, Annuar Pacha, le généralissime turc ». Il va au mont Taurus pour étudier la position où planter un canon nouveau type : il tire à une distance de 500 kms. Avec cet engin, ils ont l’intention de défendre, au sud, Alep, menacée par les Anglais qui avancent du côté de la Palestine et de la Mésopotamie, et au nord, Constantinople menacée par les Franco-Anglais. Annuar est enthousiaste, fou de ce canon.

-          Mais, padre, interrompit Franz, un allemand, c’est un fait que le 420 existe, l’un de nos compagnons, arrivé depuis peu, Frédric, l’a vu et il dit qu’il peut lancer à 280 kms. Mais qui lui a dit qu’il y a un canon de 500 kms ? ».

-          C’est là le secret, il s’agit d’envoyer le projectile à une grande distance. Aussi l’inventeur a prédisposé des stations aériennes où le projectile, sur le point de perdre son élan, est rechargé de façon à reprendre sa vitesse jusqu’à toucher infailliblement l’objectif.

La nouvelle lancée par le papas donna lieu à une vivace discussion parmi les présents jusqu’à ce que tous dûrent se retirer.

Le jour d’après, papas Luis alla rendre visite au Valì qu’il ne voyait pas depuis plusieurs jours. Le gendarme annonça la présence du papas au Valì qui le fit entrer, sur le champ, en congédiant un officier allemand avec qui il avait eu une chaude discussion.

Le Valì, serrée la main du papas et la porte fermée, dit : « Padre Benedetto, hier, vous m’avez laissé troublé jusqu’à minuit !... » Et il se mit à rire.

-          Quelles nouvelles ?  demanda papas Luis.

Hier soir, vers neuf heures, vous avez beau joué. J’étais sur le point de quitter le sérail avec mon Zeki Beik pour me rendre à la maison, quand quelques officiers allemands et turcs s’amènent, et sans préambule, me demandent :

-          Vous avez su pourquoi Annuar Pacha est passé, dirigé vers le Taurus. Non ! Répondis-je, je sais qu’il est passé et je lui ai parlé. Mais il ne m’a pas dit où il allait. J’ai supposé qu’il se dirigeait vers Alep.

-          Est-ce que pour hasard, avez-vous entendu parler de mouvements des Anglais en Syrie et du Franco-Anglais vers Constantinople ? Je n’en sais rien. On dit que Annuar est passé en hâte pour étudier les positions à placer un canon de nouveau modèle d’une portee de 500 kms.

Et chacun disait, enthousiaste, ce qu’il pensait du nouveau canon et sur les plans supposés du généralissime. Je m’adresse, alors, à un allemand, de haute taille, trapu, Fridric : Qui vous a parlé de ce canon ?

-          C’est le père bavarois qui est en pension chez les Janssens, vice-chef du chemin de fer. Votre excellence le connaît : Padre Benedetto.

-          Padre, à entendre votre nom, j’étais sur le point d’éclater de rire. J’ai compris immédiatement qu’il s’agissait d’une farce. J’ai fait apporter le café à tout le monde et je les ai assurés que la nouvelle n’avait pas de fondement. Ce n’est rien. Annuar Pacha est allé à Tarpus, invité à un déjeuner. Finalement, ils se sont décidés à s’en aller. Resté avec Zeki Beik, nous nous sommes donné à rire, à cœur joie.

Le Valì sonna une clochette, et envoya un gendarme pour appeler Zeki beik ; ils passèrent quelques moments en commentaires comiques sur l’équivoque provoqué par papas Luis ; et puis accompagné du Valì, et de Zeki beik jusqu’à la porte du sérail, il sortit alors que les soldats présentaient les armes.

Spagnola

Il semblait que papas Luis pût presque oublier qu’il était en exil : estimé et bien voulu de tous, il paraissait que l’exil à Conie dût lui être agréable. Mais il éprouvait l’amertume de la solitude, il ressentait tout le déchirement de l’exil. Il pensait à ses confrères religieux et il déplorait leur sainte compagnie. Il rêvait de son couvent et de sa mission, d’où il avait été éloigné par pure calomnie. Et pour combien de temps ? Il avait vu tant de pays nouveaux, tant de gens nouveaux, tant de villes nouvelles pour lui ; il avait, aussi, échange la conversation avec tant de personnes, mais il lui coûtait un effort suprême, celui de cacher l’amertume qui lui inondait l’âme.

Se mettant sous la protection de la vierge, tout confiant dans une libération prochaine, il répéta la demande à Mons. Dolci de pouvoir passer dans un couvent de Constantinople ; mais la lettre de demande et les documents joints, n’arrivèrent pas à destination. Aussi papas Luis assista-t-il au départ des religieux exilés sans pouvoir s’unir à eux.

De la guerre, arrivaient les nouvelles les plus extraordinaires et contradictoires, et ce qui vint à porter les choses au comble du désespoir fut le fléau de la soi-dite spagnola. Celle-ci tout en étant une nouvelle épreuve elle donnait aussi l’occasion à papas Luis d’expliquer plus encore, son œuvre sacerdotale. Il se portait au lit des touchés et, connaissant les différents langages des malades, il trouvait la manière de les réconforter et de leur administrer les secours religieux. Couvert d’une romaine, il portait, en cachette, le saint viatique, évitant la curiosité des passants.

La fatigue et le contact permanent avec les malades lui communiquèrent à lui aussi une douleur générale des membres, avec inappétance et vertiges. Il ne pouvait plus se tenir debout. Il se sentait épouvanté à la pensée de devoir se mettre au lit avec la possibilité d’aller finir à l’hôpital de la ville où l’année d’avant il avait retrouvé le cadavre du pauvre Carmelo. Il était sûr que Hagi Baba et sa famille ne lui auraient pas épargné toute leur attention, mais eux aussi, ils avaient déjà quatre malades. Il faisait un grand effort pour se traîner jusqu’à l’église et célébrer sa messe ; il se portait ensuite, à grande peine jusqu’à la maison Janssens pour avaler quelque chose. Il vint à savoir qu’une femme voisine cachait de l’eau de vie dans un baril de cognac. Il alla chez elle et lui demanda la faveur d’en avoir un demi-litre. Arrivé chez lui, sur le soir, il fut pris de fortes douleurs et il pensa prendre la remède d’un nouveau genre ; et, fait le signe de croix, il ingurgita plus de la moitié de l’eau de vie qui, mise dans le récipient du cognac, en avait pris couleur et saveur. Un autre grand signe de croix et il s’étendit sur la couchette. Le matin, il se réveilla et se retrouva nageant dans un lac de sueur qui avait attraversé matelas et paillasson, et toute douleur avait disparu. Il se leva sain et alerte comme s’il n’avait jamais eu quoi que ce soit.

Un tertiaire carme

Le soir du 30 octobre 1918, papas Luis se trouvait dehors la porte de sa maison ; il attendait le garçon qu’il avait envoyé chercher de l’eau. Une voiture arriva et s’arrêta devant lui. Un prêtre en descend et s’approche de papas Luis pour lui parler. Il demande où l’on peut trouver un logement pour l’évêque de Tripoli.

De Tripoli ? Demande surpris le papas. « Vous êtes sûrement grec et l’évêque n’est-il pas Mons. Dumani ? ».

À la réponse affirmative du secrétaire de S. E. papas Luis court vers la voiture et baise avec révérence la main de l’évêque.

-          « Oh ! Fra Elia ! Monseigneur, vous ici ? Qui vous a amené en ces parages ? Descendez, je vous prie ; arrêtez-vous ici, chez moi ? ».

-          Padre, dit l’évêque, je viens d’arriver et je cherche un logement.

-          C’est bien ! Entre temps descendez et entrez chez moi ?

Papas Luis aide à décharger les bagages, et l’accompagne dans sa chambre. Peu après, arrive Hagi Baba, à qui papas Luis présente l’évêque de son rite, grec catholique. Le propriétaire de la maison avait entendu parler de Mons. Dumani et il fut assez content de l’avoir comme hôte dans sa maison. Il appela immédiatement sa femme et sa fille Afu qui boisèrent l’anneau de Mons, offrit immédiatement un bon café et il fit préparer une chambre qui puisse servir provisoirement à l’évêque.

Plus tard, plus d’une cinquantaine de personnes se rassemblèrent autour de lui, et tous ensemble, remercièrent le Seigneur pour les dangers auxquels il avait échappé.

Mons. Giuseppe Dumani, archevêque grec catholique de Tripoli de Syrie, était bien connu de papas Luis, et S. E. était fort content de retrouver dans le papas un confrère, étant lui-même, un tertiaire Carme sous le nom de F. Elia de S. Giuseppe. Il était né à Damas, et à l’âge de neuf ans, il eut à souffrir durant la persécution de 1860 ; il avait été jeté, par les Turcs, dans un brasier d’où il s’était évadé, miraculeusement, les pieds à moitié grillés et le corps plein de brûlures. Il racontait avoir échappé à la mort par une protection spéciale de St. Joseph vers qui il nourrissait une dévotion toute spéciale. La deuxième année de la guerre, il fut mêlé au procès intenté contre son secrétaire qui fut condamné et pendu à Damas. Lui aussi, il fut arrêté et exilé, au début, à Sivas, ensuite, à Tokat en haute Arménie. Son exil fut ponctué de toute sorte de privation, de malaises et de mauvais traitements.

En juin 1918, le gouvernement du Sultan avait publié un ordre en force duquel les exilés de la Syrie pouvaient réintégrer leur patrie, prêtres et séculiers.

À Mons. Dumani, la nouvelle fut communiquée avec un grand retard. Il se mit en voyage pour réintégrer son siège. Mais arrivé là où il croyait pouvoir prendre le train, il se vit empêché de poursuivre, aussi se porta-t-il d’abord à Oluchisla, mais n’y trouvant pas où loger il poursuivit jusqu’à Conie.

Il habita chez les Hagi Baba quelques jours jusqu’à ce que une veuve native d’Alep, mais demeurant à Conie depuis plusieurs années, une certaine Nicola Chuba, prépara pour l’évêque et son secrétaire Kuri Johanna, un logement tout près de la maison Hagi, consistant en trois pièces meublées autant qu’il fut possible à la propriétaire.

Le dimanche d’après, il y eut un grand concours de foule à l’église pour assister à la messe célébrée par l’évêque exilé, pour en écouter la parole chaleureuse, et recevoir de sa main la Sainte Communion. Ce fut, pour tous, une petite fête de Pâques, et la joie intime que tout le monde éprouva, sembla l’heureux présage d’un prochain terme de la trop dure et déjà trop longue captivité.

L’armistice

La présence de S. E. Mons. Dumani rendit solennelle la clôture du mois d’octobre que papas Luis célébrait dans sa chambre où il avait préparé un petit autel. Vers le crépuscule, de nombreuses personnes se rassemblaient là, récitaient le saint rosaire qu’ils faisaient suivre de chants en arabe. Le mois de mai aussi, avait été célébré de la même façon avec la participation de deux prêtres syriens, Khuri Francis, secrétaire de l’évêque de Saida et Khuri Elias Schahuen qui entonnaient les chants en arabe. C’était vraiment édifiante la ferveur avec laquelle les présents se recueillaient aux pieds de la Vierge où ils trouvaient un réconfort à leurs privations devenues intolérables.

C’était comme un pressentiment qu’un état aussi anormal ne pouvait pas continuer de la sorte. On avait vu, pendant l’hiver, des vieillards, des femmes et des fillettes aller à la recherche, sous la neige, parmi les ordures quelque écorce d’orange pour la manger. Une orange coûtait 15 piastres, un citron jusqu’à demi-livre turque, le charbon 15 piastres l’okka ; tout était très cher ; le pain rationné était devenu insuffisant à la nourriture.

Déjà depuis juin, parmi les lignes des journaux « des Ardennes » et « Hilal » ou entrevoyait que les Allemands étaient préoccupés sur tous les fronts, et la résistance italienne sur le Piave les avait déconcertés.

Quant à la Russie, ils n’en avaient plus à craindre après la paix de Brest-Litow, et les bolcheviques avaient commencé la dislocation du colosse tsariste.

 À Conie, on craignait une avance au sud de l’empire où manœuvraient les Anglais.

Sur ce front-là, les inspections du généralissime turc Annuar Pacha étaient fréquentes. À Conie, il fut décidé de transporter les magasins des armes et des poudres en ville, mais au quartier chrétien ; d’où les craintes, chez tout le monde, qu’un jour ou l’autre, on les fasse sauter. Les poudrières se trouvaient à environ cent mètres, à peine, de l’église St. Paul ; mais l’Apôtre qui avait toujours protégé les chrétiens de Conie, ne permit pas qu’il en vînt aucun dommage même dans cette circonstance. Le Valì avait assuré que, tant qu’il serait là, aucun danger ne s’en suivrait ; le docteur Bornstein avait dit de même. La garde avait été confiée aux soldats les plus fidèles et aux chrétiens.

La discipline militaire était maintenue en ville avec rigueur, et les moindres infractions des soldats étaient sévèrement punies. Le Valì, même, intervint personnellement pour réprimer abus et désordres. De nombreuses rondes à pieds, et à cheval, des soldats turcs et allemands veillaient sur la ville.

Le soir du 6 novembre, papas Luis se trouvait dans sa chambre, en train de réciter son office. Au dehors il y avait un va-et-vient plus mouvementé qu’à l’ordinaire. À un certain moment, il entend un coup à la porte, puis un autre et un troisième plus fort : « Papas Luis habite ici ? » demanda une voix.

Papas Luis posa son bréviaire et court ouvrir : - « Qui est-là ? ».

-          « Le chef de la police ; ouvrez ! ».

Le papas avait reconnu la voix, mais la porte ouverte, et vu devant lui l’officier à cette heure-là, il resta troublé.

L’officier s’en rendit compte ; il dit : « Ne crains rien ; je suis là pour te donner une bonne nouvelle. La guerre est finie et demain, au sérail, on te donnera le papier du départ. Tu es content ? ».

Je te remercie, répondit papas Luis, et il voulait continuer, mais l’officier : « Pas te temps. Le Valì vient de recevoir cet ordre, il y a à peine une heure et il m’a ordonné de passer chez toi pour t’en aviser. Je m’en vais ; nous avons beaucoup à faire. Viens demain ».

Le lendemain, papas Luis se porta au sérail. À peine le Valì le vit, il alla au-devant de lui : « Je vous félicite et les autres aussi. Hier soir, j’ai envoyé le Mudir pour vous en informer. L’Italie a gagné et nous avons l’ordre de laisser partir qui veut. Je crois que vous en êtes bien content ». Un bout de conversation encore et il l’envoya chez le Calemdar qui était le même Ibrahim rencontré, il y a deux ans, par papas Luis ; ne trouvant pas un autre meilleur que lui, après un certain temps, il avait été réemployé dans le même boulot.

D’autres exilés se trouvaient déjà dans l’office pour avoir leurs papiers de voyage pour Alep, Tripoli ou ailleurs. Entra alors monsieur Marino Zanetti, électricien, directeur des tramvay de Damas qui se trouvait exilé à Conie depuis plus d’un an : « Bonjour Padre Benedetto, vous êtes là au Konak de bonne heure ».

-          « Exactement, mais je parie que, vous aussi, vous avez dormi peu, cette nuit. Je crois que nous sommes là pour le même motif ».

-          Certainement que oui. J’ai déjà vu le Valì qui, immédiatement, a donné les ordres qu’on livre les papiers de voyage à qui veut et où il veut ; moi je rendre à Damas. Cependant, j’ai entendu que les routes du sud ne sont pas sûres. Faisons ceci : moi, qui, grâce à Dieu, me porte bien, je vais en premier : arrivé à Alep, je vous télégraphie pour vous informer comment vous régler. Je pars ce soir même. Aujourd’hui nous déjeunons ensemble à l’auberge. Vous, ne faites pas, aujourd’hui, vos papiers ; si dans huit jours, vous ne renvez pas de mes nouvelles, ça veut dire que quelque chose ne va pas et alors vous vous réglerez comme vous le croirez mieux.

Papas Luis avait déjà ses papiers : cette fois-ci, Ibrahim n’avait pas mis du retard pour faciliter les affaires au papas. Celui-ci, cependant, étant toujours libre de disposer, à sa guise, de son voyage. À midi, papas Luis déjeuna ensemble avec Zanetti ; et le soir, il accompagna son ami, à la gare.

Quelques jours après, papas Luis remarqua un jeune homme qui le suivait, il semblait vouloir quelque chose de lui ; il l’interroga : « Que veux-tu de moi ? ».

-          Excusez, vous êtes, vous, papas Luis ?

-          Oui.

-          Moi je viens de Adana. À Pozanti, un bel homme, du nom de Zanetti, m’a chargé de vous dire que lui, a été arrêté là-bas ; mais il espère, avec quelques pourboires, pouvoir obtenir de poursuivre son voyage ; mais il n’est sûr de rien. Vous, réglez-vous comme mieux vous semble.

Papas Luis remercie le jeune homme qui s’éloigne en saluant.

Evasion

Pendant les jours d’attente, papas Luis aidait les autres exilés dans l’expédition de leurs formalités de rapatriement.

Un soir, après le dîner, il se trouvait chez Hagi Baba avec la famille et les neveux. Voilà qu’un soldat saute, au milieu, comme un bolide. On ne saurait dire comment il est entré : il est épuisé et le costume à moitié déguenillé.

-          « Tufic ! » s’exclame la mère.

Et éclate en pleurs. « Tufic ! Toi ici ! …qu’y a-t-il ? Qu’est-il arrivé ? ».

-          « Maman ! » Dit le soldat et il lui baise la main et le visage. Il embrasse ensuite son père et tous les autres qui sont devenus muets.

-          « Maman ! Si vous aviez vu la bousculade à Adana. Sauve qui peut. Moi qui faisais l’employé de bureau, je profite de l’occasion, je me procure furtivement une feuille de route ; je la cachète et je m’évade, me confiant à la Providence.

Les Allemands assiègent le train : leur commandant va chez le Valì de Adana pour avoir le train à disposition de ses soldats, mais le machiniste, sans aucun signal, met le train en marche et fait semblant de manœuvrer ; il va et vient, deux ou trois fois, pour tromper la foule. On attend le commandant, disaient-ils.

Mais, à un certain moment, le train repart, s’éloigne de la gare et cette fois, il ne donne pas signe de vouloir retourner. Cris, imprécations et blasphèmes le suivant ; même un coup de canon lequel, heureusement, tombe à vide. Le train s’éloigne à pleins feux, autant que le bois, employé à la place du charbon, peut produire.

Il faisait nuit, une obscurité profonde ; le long de la voie, quelques-uns se hasardent à s’accrocher, mais ils sont emportés, quelqu’un roule sous le train qui poursuit sa course forcée.

À pozanti, on rencontre trois régiments qui veulent barrer la voie, mais ils sont obligés de l’évacuer à cause du tir rapide des soldats qui sont dans le train. La ligne reste parsemée de morts et de blessés. Il est déjà 56 heures qu’on court. Moi, je m’étais mis dans le tender. Avant d’entrée dans la station, je saisis le moment où le train avait ralenti, je pique un saut et je m’en vais… Je suis fatigué mort… Afu (la sœur), fais-moi un café, je t’en prie ».

On apporte, immédiatement, le café ; on échange quelques mots encore ; ensuite, pour laisser le jeune homme reposer, on se prépare pour aller dormir. Mais Hagi Baba, s’essuyant les larmes de consolation, « récitons le rosaire - dit-il – remercions le Seigneur : Abuna Mubarac (P. Benedetto.) commencez ».

On récite le saint rosaire et tous se retirent.

Au sérail, pour la dernière fois

Le jour suivant papas Luis, se trouvant chez P. Antonio, le curé, il connut de lui, la nouvelle de l’armistice avec l’Allemagne, signée le 11 novembre : « Vive St. Martin » dit-il.

-          Vous avez su que le Signor Zaneti a été arrêté à Pozanti ?

-          Remerciez le Seigneur que vous n’êtes pas parti avec lui. Pour un séculier, c’est un concept ; mais c’est différent pour un religieux. J’étais déjà convaincu que vous alliez prendre la voie de Constantinople. Maintenant, il ne vous reste que celle-là. Allez, aujourd’hui même, à faire votre feuille de route pour Stambul. Je regrette votre départ, et je connais les services que vous m’avez rendus durant ces deux années ».

Papas Luis se porta immédiatement chez le Calemdar et trouva Ibrahim, bourru comme d’habitude, disputant avec l’un ou l’autre, il voulait envoyer à Smirne qui demandait d’aller à Constantinople ou ailleurs. Il avait déjà fait les feuilles de route pour Enrico Lombard et sa fiancée Maria Pasqualì, avec celui de Elvira Ramar. Ceux-ci, à la vue du papas, dirent qu’ils voulaient aller à Constantinople et non a Smirne. Alors, papas Luis s’adressa à Ibrahim : « Ehi, Ibrahim, vous me connaissez ; veillez accéder à la demande de ces messieurs ».

-          Papas effendi, répond-il, mais ceux-ci sont fous, ils ne savent pas ce qu’ils demandent. Tout est déjà signé et je ne peux rien changer.

-          Mais allons, Ibrahim effendi, vous comprenez bien, ceux-là, ne connaissent personne à Smirne, alors qu’à Constantinople ils ont des parents. Regardez ici, Silvestri Sebastiano, lui, il est de la Capitale.

-          « Je comprends, Silverstri, oui, mais les autres, je ne peux pas ».

-         « Nous verrons » dit papas Luis et quitte. Il va chez Zeki beik, modir de la police, expose les difficultés de Ibrahim par rapport aux passeports. Zeki, d’une voix décise, sans bouger : « Ibrahim effendi, crie-t-il, qu’est-ce qu’il veut le papas Luis ? Toi, fais ce qu’il te dit ! Il n’en résultera pas de mal ».

Le papas retourne, et Ibrahim : « Ce papas est un diable. Tout ce qu’il veut le veut aussi le gouvernement » ; et il change les passeports y compris celui de papas Luis ; le scripte le salue et l’accompagne jusqu’à la porte du bureau.

Avant de quitter le sérail, papas Luis repassa chez le Modir de la police et avec lui, il alla chez le Valì qui lui dit : « Vous voilà, mon cher Padre Benedetto, vous êtes libre, je vous félicite. Dieu vous accompagne, souvenez-vous quelque fois de Moammer Beik. Je ne vous oublierai point. Je conserve avec moi ce papier-là, il pourrait me servir ».

Le Valì fit allusion à un papier qui lui fut accordé sur sa demande par les exilés ; il contenait une déclaration comme quoi, durant son gouvernement, ils n’avaient souffert aucune injustice ou vexation, par contre, ils avaient joui de sa bienveillance ; ce papier avait été soussigné par les principaux exilés : Filibert, Fergani, Fernand Duc, Robours, Delor, Mehdi-bei, P. Domenico Berré, papas Luis et autres.

Le Valì et Zeki accompagnèrent papas Luis jusqu’à la porte principale du sérail, échangèrent les dernières salutations et à un ordre, les soldats présentèrent les armes ; papas Luis, répondit en portant la main sur son front et sortit.

Dernières heures à Conie

Papas Luis resta dans l’attente du train qui devait arriver le soir du 15 novembre et put, entre-temps visiter et saluer les amis et les connaissances de l’exil.

Il alla d’abord chez son garant Elias Khaiot, ensuite chez Giuseppe Sciarr, chez qui il avait fait un soir la connaissance de Nagib Melhem beik, libanais, une fois secrétaire spécial du Sultan Abdul-Hamid, puis exilé.

Il rencontra, en ville, monsieur Gasparo Bragiotti, dalmate, inspecteur du chemin de fer de Conie à Scutari marié à une parente des Janssens.

-          « Ce soir vous devez venir chez nous » lui dit le Bragiotti.

Papas Luis y alla pour passer quelques-unes des dernières heures avec tant de personnes qui lui étaient particulièrement chères. Il y trouva aussi, les Boselli et les Arrigoni de Milano et autres ; Frinz, fiancé de Fifi, fille des Janssens et quelques soldats allemands.

Ils passèrent la soirée joyeusement ; les soldats attendaient le moment de pouvoir, le plus tôt possible, revoir leur pays.

Le 15, il visite Mons. Dumani, la famille Falanga, Gorra Sciarr. Il déjeuna chez le curé P. Antonio, et, à table, P. Giacomo raconta, pour la dixième fois que, lui aussi, avait été en prison. Et voici comment. Dans une lettre à un père de Adrianopoli, il le félicitait d’avoir échappé au bisturi car il avait été guéri, d’une chute sans opération. La parole fut interprétée de la part de la censure dans le sens de massacre et la parole « ordo » c.à.d. ordinaire de la messe, avait été interprété : ordres du gouvernement.

Les sœurs Arméniennes, auxquelles il faisait la retraite mensuelle, en plus de vouloir qu’il célèbre la Sainte Messe dans leur chapelle, elles voulurent aussi une dernière bénédiction de papas Luis.

Le soir du départ, il se porta à la gare, accompagné de plusieurs de ses connaissances, il déposa ses bagages à la station et alla à l’hôpital allemand voisin. Les sœurs l’accueillirent joyeusement. Le docteur Bornstein, lui aussi, était là : « Ah ! Padre Benedetto, nous ne devons pas nous quitter ainsi. Nous nous connaissons depuis deux ans et moi, je me souviendrai toujours de vous. Vous partez ; que Dieu vous accompagne ! ».

Il ouvrit une étagère, et en retira une bouteille : « À nous, Padre Benedetto. Nous en avons passé tout de moments, vous et moi ; nous resterons toujours amis. Vous prierez pour moi et pour mon fils. Voilà cette bouteille ; c’est la dernière qui me reste ; je vous la donne : buvez-la à notre santé, à la santé de l’Allemagne et de l’Italie. Il étreignit très fort la main à papas Luis.

L’aumônier Enrico Duven, qui avait été missionnaire pendant quinze ans à Ceilan, et il avait été rappelé en patrie au moment de la guerre, se montrait triste : « P. Benedetto, croyez-moi, j’ai vu beaucoup de choses, mais plutôt que voir ma patrie avilie, je voudrais me retrouver deux cents kms sous terre ». Et presque pleurant, il embrassa papas Luis.

Il retourna à la gare ; il manquait une demi-heure à l’arrivée du train, quand un télégramme qui était en retard arriva ; le train serait arrivé une demi-heure après minuit.

On peut imaginer la confusion, les cris et les pleurs des hommes, femmes et enfants, obligés de rester là, allongés par terre, dans tous les angles. Et le train ne vint pas. Un second télégramme annonça qu’il serait arrivé le soir suivant à 5 heures.

Papas Luis, après avoir passé la nuit sur son bagage à la gare, au matin, retourna à l’hôpital allemand pour célébrer la Ste Messe, à la grande joie de ces religieuses de S. Carlo, qui, ce jour-là, en auraient été privées. Un petit saut chez le P. Antonio, chez la famille Janssens et de nouveau à la gare.

Un soldat, de haute taille s’approche de papas Luis et le salue : « Bonjour padre ; si je ne me trompe pas, vous êtes un père carme. Vous portez le même habit d’un père allemand évadé de Caïfa et qui mourut à Adana ; il était épuisé de la peur et des fatigues. Dites, vous êtes là pour aller à Constantinople ? ».

-          Certainement. Mais je vois que c’est une affaire sérieuse. Le chef de la gare essaye d’empêcher le départ des exilés, aujourd’hui ».

-          Ne craignez rien, padre. Moi, je suis Alberto Fischesser, alsacien, une ordonnance du général Falkenhein et je me déplace sur ordre du général. Vous, restez avec moi ».

-          Mais, et ces pauvres diables ?

-          Moi, j’ai droit à une voiture et je peux y faire monter qui je veux. Venez montez et faites monter autant que vous pouvez.

La voiture est immédiatement remplie.

Une vive altercation s’ensuit entre Alberto et le chef de gare qui fait vider la voiture, mais ensuite le soldat obtient qu’ils remontent tous. Une moitié sont des exilés européens, les autres sont des Arméniens qui s’enfuient. Le train est comble de soldats allemands. À dis heures et demie du soir du 16 novembre, le train quitte la gare de Conie en direction de Scutari.

À Constantinople

La voiture où se trouvait papas Luis, était égayée par les chants des Arméniennes lesquelles, dans leur langue, entonnaient des hymnes à Dieu, à la Vierge, à S. Gregorio. L’ennui provenait d’une fausse note provoquée par une famille italienne, Grilli, au langage grossier ; ils médisaient des Franciscains qui, à Jérusalem, n’avaient pas pensé à leur entretien. Le chef de famille, pour un refus reçu, s’était déclaré grec-orthodoxe, même musulman se faisant circoncire. Mais il était en train d’expier le châtiment infligé par Dieu à cause de sa honteuse apostasie.

Dans les gares, le long du parcours, on voyait encore du blé accumulé qui devait être emporté en Allemagne, mais que la pluie avait trempé et fait germer.

Le 18, le train arriva à Afium Caraisar, centre de concentration des prisonniers russes faits à Samsun.

Monsieur Giovanni Sazanof qui avait été à Seid-Scehir avec papas Luis, et qui tout à l’heure, était en sa compagnie, connaissait plusieurs de ces soldats, ses compatriotes. Papas Luis monta avec Sazanof à la citadelle de la ville, encore bien conservée qui surgit sur un lieu inaccessible. Le temps était horrible : pluie et tempête.

Sur le train, on gelait de froid, le long de la voie ferrée où le train avançait lentement faute de combustible. Parmi les soldats prisonniers qui essayaient de monter, papas Luis trouva aussi un italien, véronais de Pastrengo, un certain Massimino Zimelli ; il avait été fait prisonnier à Caporetto et envoyé travailler le long de la voie ferrée de l’Anatolie ; il raconta en bref des actes d’héroïsme des italiens sur le Carso et sur d’autres points du front, et, comme il espérait, après de privations et dangers, revoir bientôt, la famille.

Le 20, en matinée, ils arrivent à Esci-Schichir. Papas Luis, Fischesser et Enrico Lombard vont à l’hôpital allemand, sûrs d’y retrouver Don Antonio Faragalli, curé de Madaba en Palestine. Papas Luis espérait pouvoir célébrer sa messe. Mais Don Antonio était parti ; la chapelle fermée ; tout était en désordre. Dans une petite boutique, grâce à un soldat, ils peuvent prendre leur petit-déjeuner ; et de nouveau, au train.

 Durant le parcours, à leur gauche, ils voient les grandes châtaigneraies de Brussa. Ils arrivent à Ismid, l’antique Nicomedia sur la mer Marmara, mais les exilés commencent déjà, à Panderma, à goûter l’air de la liberté réacquise.

Ils voient des troupes franco-anglaises, bannières des nations de l’Entente flottent partout au vent, la mer fourmille de navires pavoisés à fête.

À 9 heures du soir du 21, ils arrivent à Aidar-Pacha (Scutari). La gare est immense, à moitié détruite par les avions et par la déflagration des dépôts d’essence. Les voyageurs passent la nuit dans le train.

Le 22, ils traversent le Bosphore sur un petit bateau vapeur. Papas Luis et Sebastiano Silvestri se rendent à la maison de celui-ci ; puis il se fait accompagner à S. Pietro in Castello, couvent des Dominicains. Il retrouve ici, les pères Berré et Rethore.

Le soir même, malgré la pluie, papas Luis voulut se présenter à S. E. le Délégué Apostolique. Il y arriva tout mouillé, et il est introduit dans un salon. Au début, S. E. refuse de recevoir à cette heure, mais ayant su qu’il s’agissait d’un exilé en provenance de Conie, de Padre Benedetto, Monseigneur, lui-même quitte son bureau, va à la rencontre de papas Luis, il le prend par le bras alors qu’il s’agenouille pour lui baiser l’anneau, le met en pied et l’embrasse sur le front. Il l’accompagne dans son studio et l’entretient pendant une heure environ. Entendue l’histoire des péripéties de papas Luis, il se félicita avec lui du bien qu’il avait fait durant son exil.

-          « La Vierge du Carmel vous a protégé. Et où-est-ce que vous allez vous loger durant votre séjour à Constantinople ? ».

-          « Ce soir, il est déjà tard ; je passe la nuit à l’hôtel avec les copains, demain, je dirai la messe à S. Pietro et j’espère que les pères dominicains me trouveront un trou ».

La conversation terminée, reçue la bénédiction de S. E. papas Luis sortit. Le 23 matin, il se porte à l’église des Dominicains, il y célèbre sa messe. Leur couvent, pendant la guerre, avait été réduit à une situation misérable et les pères se dirent désolés de ne pas pouvoir l’héberger. P. Berré accompagna papas Luis chez les Pères Franciscains à Pera.

P. Gabino da Montorio qui, ensemble, avec le P. Adriano et P. Michelangelo, carmes, avait été en prison à Damas, à peine vit-il papas Luis (que dorénavant, il reprend pour toujours son nom de religion P. Benedetto) : « Bien venu, P. Benedetto, vous allez rester ici chez nous, n’est-ce pas vrai ? ».

       - « Je voulais vous prier pour cela, si vous avez une petite place par charité ».

      - « Nous parlerons plus tard ; portez vos affaires, ici ».

P. Benedetto, apporta sur l’heure son petit bagage et resta au couvent comme l’un de la communauté, participant avec joie aux célébrations communes.

P. Gabino offrit à P. Benedetto, non seulement la plus cordiale et religieuse hospitalité, mais il s’intéressa, avec toute sollicitation, à tout ce qu’il en avait besoin.

P. Benedetto, malgré le temps pluvieux, visita les principales beautés de la ville : La tour de Galata, témoin de tant de douleurs souffertes par les chrétiens ; la Sublime Porte ; le parc impérial. Il vit, du dehors, Santa Sofia, occupée par les soldats turcs. En ville, aussi, des patrouilles de soldats italiens, « Bersaglieri e Arditi ». Il rendit visite au patriarche Arménien catholique, Mons. Terzian à qui il remit des lettres de la part des sœurs Arméniennes de Conie et de Kutahia.

Entre-temps, il préparait la poursuite de son voyage. Il aurait voulu rentrer en Italie, pour revoir sa patrie à laquelle il manquait depuis de nombreuses années ou bien retourner immédiatement à sa Mission.

Il alla à la Légation d’Espagne où il y avait aussi le bureau pour les italiens, section Italie qui, provisoirement, remplaçait le consulat. Padre Benedetto y trouva un certain Mulsinaro, il lui montra les documents qu’il portait, mais le fonctionnaire lui répondit froidement : « Arrangez-vous ». P. Gabino gardien de S. Giovanni d’Acri, était présent.

Celui-ci suggéra à P. Benedetto de s’adresser au consulat français et de rejoindre la Syrie comme protégé français. Les formalités du passeport et pour le voyage furent remplies sur-le-champ et P. Benedetto attendit le premier bateau qui serait parti de la base française en direction de la Syrie.

En ces jours-là, passa à Canstinople, le général Franchet Desperay ; P. Benedetto alla le saluer en compagnie du P. Berré. Le général, d’aspect noble et martial, leur parla en toute affabilité.

Dimanche, le premier décembre, fut hissé le drapeau italien sur S. Maria in Pera et fut organisée une fête par la société ouvrière italienne à l’occasion de la récupération du palais, une fois siège de l’ambassade de Venise à Constantinople, ensuite siège de l’ambassade d’Autriche.

Rendu visite, une dernière fois à S. E. Mons. Dolci, ayant eu sa bénédiction, P. Benedetto, le soir du 2 décembre s’embarqua sur le bateau marchand « Gaulois ». Les cales adaptées, le vapeur fut occupé par les rapatriés. Avec le P. Benedetto, il y avait F. Leonardo, franciscain, cinq salésiens qui avaient été déportés depuis une année et demi aux montagnes près d’Angora.

En mer

La nuit du 2 au trois décembre fut passée au port. On ne sut pas le motif du retard. Personne n’en descendit, car le bateau pouvait partir d’un moment à l’autre. Le soir du 3, les ancres furent levées, mais un léger heurt contre un autre bateau fit reculer le « Gaulois » pour l’inspection nécessaire. Il répartit au début de la nuit et les passagers ne purent pas admirer le merveilleux panorama de la Corne d’Or ; mais leur regard se fixa terrorisé sur un autre spectacle imposant, l’incendie d’une partie du vieux Stambul.

La mer de Marmara traversée, à l’aube on enfila le fameux étroit des Dardanelles.

Quels battements de cœur pour tous les passagers ! On sait que les mines parsemées dans l’étroit n’ont pas encore été enlevées. Deux sentinelles avec des longues-vues sont entrain de scruter, continuellement la surface de l’eau, deux petits canons toujours prêts.

Le bateau avance entre deux chaînes de montagne où l’on peut bien distinguer les grottes où étaient cachés les canons qui défendaient le passage. On voit les flammes des montagnes creusés de trous profonds par les projectiles. On arrive à Gallipoli, le grand camp où l’on dit qu’ils y furent étendus trois cents mille blessés ; P. Benedetto se rappela l’officier de l’hôtel Al Farag à Alep.

Des forteresses démantelées ; des navires concassés, à moitié engloutis. Partout, on voit des signes de ruine et de mort. Les passagers n’ont que des paroles de tristesse et de pitié !

Le matin du 5, le « Gaulois » entre dans la mer Egée, et ses flots agités commencent à troubler les voyageurs. Les grosses vagues s’élèvent toujours plus, jusqu’à ce que les passagers, à un certain point, fussent rassemblés dans les cales, et les écoutilles furent bloquées. Des cordes furent tendues auxquelles s’appuient les marins en marchant. Les enfants commencent à crier ; d’autres pleurent, la criaillerie devient générale, les plaintes, le vomissement.

P. Benedetto se rappelle avoir, en parmi les provisions que lui avait préparées le P. Gabino, une bouteille de vermout.  Il la chercha dans sa valise, la débouche, la met à la bouche et tout d’un trait, il en boit la moitié ; par enchantement, le vomissement cesse et il ne sent plus aucun autre malaise. Il s’arrange alors pour aider les autres et à ceux qui sont proches de lui, il passe le reste du vermout.

Brusquement, fut signalée la présence de trois bombes, ce qui mit la panique au comble, mais grâce à la sagacité des marins, tout danger fut conjuré. La tempête se calma et les passagers sortirent des caves infectées, et alors que les marins nettoyaient le bateau, ils purent respirer l’air pur sur le pont supérieur.

Le commandant, parlant au P. Benedetto, racontait avoir traversé beaucoup de mers durant sa longue carrière marine, et que le navire avait, alors, passé de sérieux dangers ; ces dangers provenaient spécialement des bombes qui, encore, se trouvaient en mer. « Mais, voyez, Padre, moi je crois que celle-là, nous sauvera ». Et il indiqua une image de la Vénérable Thérèse de Lisieux.

Cessée la tempête, les voyageurs purent observer pendant la navigation les îles Sporadi, Chio, les îles du Dode Caneso ; ils côtoyèrent Rodi, laissèrent Chypre à gauche. Le 9, au matin, ils commencèrent à apercevoir les blanches cimes du Liban. Ce fut un éclatement de joie chez tout le monde. Des chants fussent en diverses langues.

On arrive devant la baie de Jounié et en haut, de Harissa, domine la blanche reine du Liban. La joie brille dans les yeux de tous les passagers.

Il manque une heure au couchant et l’on est en vue de Beyrouth. Ce soir-là, cependant, personne ne peut débarquer car l’entrée au port requiert une longue et difficile manœuvre à cause des bombes. Les rapatriés doivent passer la nuit en haute mer, à leur grand regret. Les moments paraissent des heures ; cette nuit-là fut longue, dans laquelle ils attendaient anxieusement de mettre pied à terre.

L’aube, du 10e jour, vit tous les passagers du Gaulois en attente sur le pont. Les manœuvres et les formalités du débarquement sont longes. Finalement le « Gaulois » s’engage dans l’entrée du petit port où encore, à fleur d’eau, on voit la carcasse de la « Aun Attah », la frégate turque silurée par le « Garibaldi » pendant la guerre italo-turque en 1912.

Pour s’amener au quai, il n’y avait qu’une barquette chargée de farine ; Padre Benedetto, avec d’autres, descendit dans celle-là, et tout blanc comme un meunier, arriva au débarcadère. Il alla directement à la base navale anglaise où, vu un religieux, ils dirent c’est un religieux ; et lui, alla de l’avant sans que personne ne lui demande son passeport.

À Beyrouth

En compagnie de Fr. Leonardo, Franciscain, Padre Benedetto prit une voiture et se dirigea au couvent des pères Franciscains de Terre Sainte. Il aurait voulu célébrer la S. Messe, mais le superieur P. Odorico, lui dit : « Aujourd’hui, il est déjà tard, il est presque midi ; vous êtes fatigués. C’est l’heure du repas ».

Quelques minutes après, P. Benedetto se trouva au réfectoire avec les religieux de Terre Sainte qui virent ainsi ce papas Luis, qui, le jour de la Pentecôte de 1916, leur avait demandé un morceau de pain après avoir passe trois jours sans manger, et que eux avaient aidé avec tellement de charité.

Après avoir mangé, avec un frère franciscain lequel, à défaut de tissu, portait un habit de canevas teinté de noir délavé, P. Benedetto alla visiter le Délégué Apostolique S. E. Mons. Frediano Giannimi, repassant par les mêmes routes où il était passé une fois, lié avec Tannous Zeitouny avec son sac de livres à l’épaule en direction de la Cour Martiale de Aley. Le vénérable prélat accueillit P. Benedetto avec une bonté paternelle ; il voulut entendre le récit de ses péripéties. P. Benedetto lui présenta un billet de S. E. Mons. Dolci et du P. Antonio curé de Conie. Monseigneur confirma les permis délivrés à P. Benedetto avant la guerre.

Le 11 décembre, il célébra la messe en l’église des Pères Franciscains. Le jeune Deud Dayek, élève de la Mission Carme, déjà employé au consulat d’Amérique, qui, lui aussi, avait passé un bon bout du temps de la guerre fugitif, ayant su que P. Benedetto était rentré, alla le trouver et se mit à sa disposition pour tout besoin. En effet, il lui procura l’autorisation de se rendre à Tripoli dans un camion militaire.

Le matin du 12, après avoir célébré la messe à temps, à 5 heures, P. Benedetto partait sur Tripoli. Sur le camion, il y avait deux filles de la charité avec deux jeunes filles et un père Lazariste.

Le chauffeur du camion, soldat français, se montra très courtois avec tout le monde et ayant vu, le long du chemin un prêtre qui allait à pied, il s’arrêta, il lui demanda où il allait et le fit monter jusqu’à Tripoli.

Parmi les confrères

Vers 7 heures du soir, P. Benedetto rejoignit Tripoli. Il alla tout droit à la maison de la Mission et la trouva occupée de soldat anglais. Comme il put, il leur fit comprendre qu’il était, lui, un religieux de cette maison et eux, à leur tour, l’orientèrent vers l’étage supérieur.

P. Benedetto monta, et quel ne fut son étonnement et sa joie de se trouver dans les bras de F. Michel et de F. Raffaele, deux religieux étudiants indigènes qui étaient restés dans la Mission pendant la guerre.

Chacun racontait ses aventures et la joie de tous était énorme.

Ils dînèrent chez la bonne famille Abed qui, pendant la guerre, avait perdu le père, Khouri Antonio, victime de sa charité. La mère fut pour les jeunes religieux étudiants comme la veuve de Sarepta pour S. Elia.

Quelques Kobayatins, étaient venus visiter les deux religieux, ils furent très heureux de revoir P. Benedetto que, eux considéraient, comme l’un des leurs en plus de leur missionnaire.

Le 21 décembre, malgré le temps pluvieux, il se rendit à Kobayat, il y arriva la nuit. La maison étant fermée, et de même l’église du couvent, il descendit chez la famille du procureur de la Mission, Safatle.

Le 22 matin, il célébra la messe en la petite église de Ghowaya, fraction de Kobayat et en un clin d’œil, la nouvelle se répandit que P. Benedetto était de retour. Toute la population fut le visiter et même quelqu’un qui avait été cause de sa captivité ne manqua pas d’aller le féliciter de son heureux retour.

Ce fut une joie immense pour le missionnaire de revoir la chère population tellement avait été douloureuse la séparation.

L’étudiant, F. Gabriele, se trouvait chez sa famille. Ils se préparèrent pour la solennité de Noêl. Le salon de la maison Makhoul effendi Daher est paré en église avec des tapis par terre ; un autel est dressé. Fra Gabriele, prépare les chants et réunit quelques élèves de l’école ; il accompagne les chants italiens au piano du docteur Casini rapatrié lors de la guerre.

P. Benedetto, resta à confesser pendant diverses heures avant la messe de Minuit, puis il célébra la Sainte Messe, avec un petit sermon et de nombreuses communions. Plusieurs pleuraient de joie et d’émotion.

Le pays semblait renaître ; il avait passé des jours terribles ; la guerre y avait apporté plus qu’ailleurs, la misère et la faim. Le retour du missionnaire fut pour tout le monde comme l’annonce que tant de dangers, de tant de maux étaient finis. Et quand au matin, P. Benedetto faisait résonner la cloche de Ghowaya pour la messe, c’était un accourir de toutes parts et les gens s’assemblaient même hors de l’église pour y assister.

P. Benedetto et la population restèrent, ensuite, en attente des autres missionnaires et des sœurs qui, cependant, tardèrent à revenir de l’Italie, car ils étaient tous rapatriés.

Le 18 février arrivèrent à Tripoli les trois premiers en uniforme militaire P. Pietro, aumônier des « Alpini », P. Dionisio et F. Celestino comme soldats de l’unité Santé.

Les formalités et les constatations prescrites furent accomplies pour recouvrer la maison et l’église de la Mission ; et le 12 mars 1919, réunis les chefs du village, les prêtres et tout le peuple au son de la cloche de la Mission, l’église fut ouverte. P. Pietro adressa quelques mots pour l’heureuse circonstance, annonçant que le lendemain, le St. Sacrement serait remis à l’église et traçant avec la main un grand singe de croix, bénit tout le monde, alors que les missionnaires après une longue absence forcée, se retiraient dans leur tranquille maison pour reprendre le rythme d’une vie commune de prière et de chaleureux travail missionnaire.

F. Stanislao dell’Assunta.


[1] Khraibat: un gros bourg maronite à l’est de Tartous.

[2] Chacune des deux fêtes musulmanes qui suivent le Ramadan, chez les Turcs.

 

 

Index - Part 1 - Part 2

 

The complete Book in  PDF format 

 

copyright © www.kobayat.org

 

 

Ref: Pere Cesar Mourani, Cesar Mourany, Benedetto Portieri, Abouna Moubarak