Index - Part 1 - Part 2

Sur les routes de l'Exil

P. Benedetto Portieri ocd

الأب بنديكتو بورتييري الكرملي المعروف بإسم الأب مبارك

traduit de l'italien par le Dr. Pere Cesar Mourani ocd 2011

version electronique par webmaster Elie B. Abboud  © www.kobayat.org

 

La Captivité et l’Exil
du
P. Benedetto di Santa Maria
Carme déchaussé de la Mission du Syrie
Episode de la grande guerre (1914 - 1918)

Part 1 : En Prison

 

Deux mots de prologue

Le R. P. Giuseppe d’Arpino, Supérieur de notre Mission de Syrie, de retour, après la guerre, dans cette région pour y réorganiser les nombreuses œuvres d’apostolat confiées à nous par la Providence, nous avait confiées, embrassa de nouveau, ému, le cher confrère P. Benedetto di Sta Maria (Portieri), resté, pendant la grande guerre, gardien volontaire du troupeau de notre station de Kobayat d’où il fut arraché, plus tard, comme traître de l’empire et emprisonné par les Turcs.

Le R. P. G. d’Arpino se rendit compte, à partir des conversations quotidiennes et familières, que si les forces physiques du confrère avaient été épuisées par les souffrances prolongées, son esprit en était sorti, plus que jamais, lucide et conservait toute sa fraîcheur juvénile. Comme il arrive, parfois, à certaines trempes d’hommes, ils ressortent vigoureux et purifiés des épreuves les plus dures.

Mis au courant des grandes épreuves supportées avec foi et générosité par P. Benedetto, P. d’Arpino se dit : « Pourquoi ne pas raconter tout ceci aux confrères et aux amis lointains ? Le vif intérêt que cette navrante odyssée ne manquerait point de susciter, pourrait être d’un grand effet pour faire connaître et aimer notre Mission de Syrie, si peu connue en Italie ».

« Pourquoi ne pas publier ceci dans notre « Carmelo »[1] ? Certainement l’objectif ne serait pas d’apitoyer les gens sur les souffrances de ce valeureux ouvrier du Christ, mais bien plutôt pour l’édification commune… »

Sitôt dit, sitôt fait, P. Benedetto acquiesça au désir du Supérieur, et dérobant du temps à son repos, se mit à rassembler et organiser toutes les notes qu’il avait réussi à fixer en cachette durant son exil, se remettant à d’autres pour la forme à présenter au public.

Nous ne doutons point que nos pages rencontreront l’assentiment et l’approbation de ceux qui aiment les Missions catholiques et notre Saint Ordre en particulier. Avec une telle espérance nous osons initier la publication.

« Afin que votre Père du ciel soit glorifié ». (Mt. V. 16)

Symptômes de douleurs

Kobayat, 20 décembre 1914

Le travail et les préoccupations avaient été énormes et obsédants, ce jour-là, et moi, contre mon caractère habituel, j’étais de mauvaise humeur.

Il n’y avait pas longtemps, sur ordre du Supérieur de la Mission, P. Giuseppe d’Arpino[2], lequel par hasard, se trouvait à Rome depuis quelques mois, nous avions fait partir sur Tripoli et de là sur l’Italie, nos excellentes Sœurs Thérésiennes de Campi Bisenzio, l’ordre urgent n’était pas adressé à la seule station de Kobayat, mais il concernait les autres aussi : ceci me préoccupait.

En effet, peu de semaines après, il n’y avait plus de religieuses, ni à Caifa, ni à Alexandrette, ni à Bicherri. Aussi les écoles des filles étaient-elles venues augmenter notre travail.

Les douze élèves italiens du petit séminaire de la Mission étaient descendus du Liban à Tripoli et de là ils étaient partis sur l’Italie sur un bateau italien, débordant d’émigrés nos concitoyens, en provenance des côtes du Levant.

Les nouvelles de la guerre qui nous parvenaient, rares et incertaines n’étaient pas tranquillisantes et l’apparition des soldats turcs, venus réquisitionner les hommes et les choses, avaient jeté dans la consternation le bourg entier et les villages d’alentour.

Jusqu’à ce moment, les chrétiens, contre le payement d’une taxe annuelle, étaient exemptés du service militaire ; mais maintenant on ne laissait plus en paix même les hommes âgés ou surchargés de familles. Pour se soustraire aux recherches des soldats qui chambardaient toute chose, beaucoup de jeunes s’étaient envolés là-haut dans les montagnes ou dans la forêt, et leurs parents étaient inquiets pour le triste sort qu’ils pouvaient encourir : la potence ! Celle-ci avait été mise en œuvre surtout, dans les grands centres. A Beyrouth, à Damas, à Jérusalem, les mouchards, les déserteurs et ceux, inculpés de penchant pour la France, étaient immanquablement condamnés et exécutés sur les places publiques : deux, cinq, huit à la fois, habillés d’un étrange blouson blanchâtre avec une grande pancarte au cou sur lequel était inscrit le motif de leur condamnation.

Notre couvent est plein de monde : tous veulent voir le Missionnaire pour avoir quelque nouvelle, pour entendre un mot de consolation, un conseil, une aide.

-          Père, vous n’allez pas nous abandonner, n’est-ce pas vrai ?

-          Non, certainement ! - Je réponds à quelqu’un qui, s’étant approché de moi, me serrait les mains dans les siennes comme pour ne pas me laisser m’évader. Cependant, si l’on me donne l’ordre de partir...

-          Non Père, nous ne le permettrons jamais, sans vous nous sommes perdus.

-          Père, l’Italie n’entrera pas en guerre - intervint le chef du village - et personne ne vous dérangera.

-          Pourquoi donc, nos sœurs sont-elles parties ? - ajouta un jeune aux yeux vifs et intelligents - Ici, tout le monde me fixa en face, presque à y lire la réponse.

-          Mais non ! soyez tranquilles. L’Italie ne veut pas de la guerre, au contraire, la guerre finira bientôt - je réponds, plus affligé que jamais, sachant bien quelle terrible énigme touchait mon affirmation.

-          Inchallah, Abouna ! Inchallah ! - Dieu le veuille, Père, Dieu le veuille - répondirent tous en chœur.

L’écho de l’emphatique inchallah, n’était pas encore éteint qu’un cri déchirant retentit, douloureux, dans tout le couvent, et une jeune femme, les cheveux en désordre, les yeux baignés de larmes, un enfant sur le sein, et deux autres accrochés à ses vêtements, se jette plaintive à mes pieds.

-          Dakhilac ! - crie-t-elle - que ma prière s’élève en ta présence, Ô Père. - Ta servante ne possède plus rien sur cette terre.

Les cris perçants des petits, nus-pieds et tremblants de froid, font écho aux gémissements de la mère.

-          Allez ! Calmez-vous ! Qu’y a-t-il ?

-          Les soldats ont emporté le père de ces petits, il ne retournera plus. Sauvez-le ! Sauvez-le ! Et elle fond en larmes, désespérée.

Elle dépose par terre l’enfant qu’elle tient au cou et m’étreint les pieds. Moi, penché, je saisis l’enfant et je le remets dans les bras de la mère, je lui dis : - Aie confiance en Dieu, ton mari n’ira pas en guerre... Inchallah ! Crièrent tous les présents - Inchallah !

-          Ton mari est fort et courageux. Il est rusé et intelligent, il saura te consoler quand tu l’attendras le moins !

De fait, six jours après, le jeune Makhoul embrassait de nouveau sa femme, laquelle, en si peu de temps, était réduite à moitié, à force de pleurs et de tristesse.

Ce ne pouvait pas être autrement ! Le jeune homme ne manquait pas de courage et d’audace pour se soustraire, en fuyant, à la vigilance du Turc. N’avait-il pas défendu, avec seulement trois compagnons, mettant sa vie en danger, contre une bande aguerrie de métouélis, nos religieuses alors qu’elles traversaient la haute montagne pour se réfugier au Liban, durant la guerre italo-turque ?! N’avait-il pas fait feu, pendant quatre heures pour sauver ces épouses du Christ qu’il vénérait et servait ? Plutôt mourir - avait-il donné l’ordre à ses compagnons - que faire retour chez les Pères sans les religieuses. Plutôt être réduits nous-mêmes en miettes, que laisser tordre un cheveu à ces bonnes mamans de nos enfants[3].

N’avait-il pas envoyé à l’autre monde, dans un combat, deux des trois assassins qui lui avaient tiré dessus pour lui enlever son fusil. Aurait-il, à présent, hésité à risquer, encore une fois, sa vie pour sa femme et ses enfants, cette vie que les Turcs voulaient mettre en danger sur le champ de bataille ?

Face à ces considérations que l’un des assistants sut, habilement, énumérer, la pauvre femme se calma, essuya ses larmes et s’en retourna chez elle, en me disant : - Abouna, salli minchenuh ! Père, priez pour lui !

J’étais très ému, et comme j’ai dit au début, de mauvaise humeur. Les tempes me battaient fort ; j’avais besoin d’air et de détente.

Je prends ma fidèle canne et, en compagnie d’un brave jeune homme, j’enfile le chemin de Martmoura, village à trois quarts d’heure de Kobayat ; là-bas, j’avais à visiter quelques malades, et, un peu de mouvement m’aurait soulagé.

J’ai porté la bénédiction du ciel et la paix à mes chers malades, accueilli avec l’habituelle et cordiale vénération et je me hâte de rentrer au couvent.

Le soleil descend sur l’horizon, et ses derniers rayons, reflétant une lueur sanguinolente sur les amas de nuages qui montent vers le ciel, semblent rendre plus mélancolique, presque sinistre, le salut au jour mourant. La route se déroule raide, entortillée, boueuse, parmi les champs caillouteux et les bicoques misérables, alors que moi, précédé de mon compagnon silencieux, je vais mesurant bien mes pas avec l’aide de ma canne fidèle.

-          Pourquoi me dis-je, nos pères de Tripoli ne donnent plus signe de vie ?

-          Pourquoi cet inventaire minutieux de tous les menus objets de l’église, des chambres et des ateliers de notre maison, du pensionnat des sœurs, des écoles, des nombreux volumes de la bibliothèque, même des chênes, des mûriers, des oliviers, des poiriers, des pommiers, des orangers et des autres arbres fruitiers de notre propriété ! Ainsi que des nombreux médicaments de la pharmacie, des instruments chirurgiques et accessoires de la salle d’opération, des filatures du docteur de notre station, des stocks de soie et du grand bûcher ?

Quel travail pénible et ennuyeux ! Chose pareille n’a jamais été faite par le passé. Si nous avions à quitter, qui nous garantit qu’on ne ferait pas main basse de tout ? Avec les Turcs on ne blague pas, on ne raisonne pas. Et puis ne sommes-nous pas en temps de guerre ?

Si on ne laisse presque rien dans les maisons des pauvres chrétiens, quel ne serait le sort de cette station si bien équipée, dans le cas où, par malheur, l’Italie déclarerait la guerre à la Turquie ? C’est assez ! Nous verrons comment ça va finir.

Dans ce cas, l’inventaire servira, au moins, à faire le bilan des dégâts causés par la guerre pour en demander dédommagement... mais qui payera ?

-          Abouna, messicum bil-khair : Bérik Abouna - Père, bonsoir, bénissez-nous - J’entends un appel de loin.

-          Allah yuberik aleicum ! - Dieu vous bénisse - je réponds en tournant la tête, cependant je glisse et je suis drôlement arrangé.

-          Allah ! Allah ! s’écrie le jeune homme qui me devançait de quelques pas, et accourt pour me relever.

-          Inchallah, mafi chi, Abouna ! - Espérons que vous ne vous êtes pas fait mal, Père.

-          Mal ? Non ! Mais comme vous voyez, je me suis bien crotté.

-          Nouchkar Allah ! Hada ma hou chi ! - Dieu merci, ce n’est rien !

Deux bergers qui venaient de me saluer, accourent eux aussi et me demandent, empressés, si je m’étais fait du mal.

-          Rien ! Rien ! je réponds. Bon soir ! Mettez vos bêtes en sécurité, vendez-les, mangez-les même, si vous ne voulez pas que les soldats turcs les enlèvent sans vous payer pas même un sou.

-          Ne dîtes pas ça Père ! et comment vivons-nous après ? Ils ont déjà commencé à manger le peu de beurre que nous faisons. Tout à l’heure, ces bandits trotteurs poursuivent les agneaux, ce sera, ensuite, le tour des chèvres, des brebis, puis ils nous mangeront, nous ! Mais la cocagne finira même pour eux. Le ciel pensera à faire justice ! Et dire qu’il nous faut nous taire, même faire semblant d’être heureux de pouvoir les servir si nous ne voulons pas être maltraités. Quelle canaille !

-          Qu’on te dise, au moins, merci. Pas du tout !

-          Ils sont les maîtres, eux, c’est tout !

Ce disant, l’un d’eux lance un caillou dans la direction de deux gros mâtins qui grognent menaçant à notre approche du troupeau.

-          Le Seigneur soit avec vous - je dis aux bergers et j’accélère le pas, il fait tard.

Nous sommes à peu de distance du couvent, et nos petits élèves viennent nombreux à notre rencontre. Ils rentrent à la maison en gazouillant comme des moineaux. C’est un dimanche, ils se sont attardés sur la place de l’église après la bénédiction solennelle. Ils courent tous me baiser la main en me souhaitant le bonsoir en langue italienne.

-          Abouna Mbarac, me disent ensuite, en chœurs, les plus grands, - wosil ila deir bedri gidid - Padre Benedetto, un nouveau père est arrivé au couvent. A cette nouvelle, certainement peu heureuse, je leur demande : - vous l’avez vu ? vous le connaissez ?

-          C’est le P. Giuseppe-Maria[4] - si je ne me trompe pas, répond l’un deux. Il y a à peu près deux heures qu’il est descendu de cheval à la porte du couvent.

-          Bon ! Bon ! Allez à la maison et demain matin revenez de bonne heure à l’école, le visage et les mains bien propres, autrement je vous envoie vous laver, en bas, au fleuve.

-          J’avais tout compris. Ce Père devait être porteur de quelque ordre urgent comme c’est arrivé pour le départ des religieuses. Il faudra plier bagage, nous aussi ! Il en sera ainsi ! En quelques minutes, je suis au couvent ; des curieux étaient nombreux à la porte. Père, Père...

-          Je ne réponds pas. J’entre et je referme résolument. Je ne m’étais pas trompé !

Le P. Pietro[5], P. Lorenzo[6], les trois étudiants profès indigènes, les deux frères convers étaient déjà en train de préparer leurs valises.

Le lendemain, de très bonne heure, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il fasse tempête, il fallait partir à tout prix, sans exception. C’était l’ordre des Supérieurs, il fallait obéir. En moins de rien j’ai fait, moi aussi, mon modeste ballot et immédiatement je me propose à donner un coup de main au P. Pietro qui avait à superviser l’archive, nos papiers privées et à mettre tout en sécurité.

C’était la chose la plus urgente et délicate.

Nous n’avions, certes, rien de compromettant, mais il fallait être très méticuleux sur ce point. En temps de guerre avec les Turcs, les écrits le plus innocents pouvaient être interprétés sinistrement et être cause de graves dommages à tierce personne. Si l’on avait agi de même au Consulat Général de France à Beyrouth, tant de pauvres pères de familles auraient échappé à l’échafaud.

Habib, dit le P. Pietro à l’homme de la maison, après avoir mangé un morceau comme on peut le manger en pareille circonstance, Habib, demain à la pointe du jour, neuf montures doivent être à la porte du couvent : mulets, ânes, chevaux, chameaux, enfin ce que tu trouveras. Compris ?

Abouna ! … et il écarquille, ahuri, yeux et bouche.

-          Il n’y a pas de temps à perdre ! Bouge-toi, et ne va pas au lit si tu n’auras pas trouvé ce que je t’ai dit.

-          Abouna, …Abouna ! Continue à bégayer le jeune homme à la statue athlétique, aux yeux étincelants, aux manières aimables et serviable jusqu’au sacrifice de sa propre vie.

Il s’est rendu compte qu’il ne s’agissait pas de faire une excursion ou un voyage d’affaire, mais plutôt d’un départ qui aurait mis en deuil tous les villages d’alentour. Il voudrait parler mais il ne le peut pas. Il semble vouloir nous dire : - Pourquoi voulez-vous nous abandonner en un moment si triste ? Vous craignez, probablement, les Turcs ? Restez. - Je suis prêt et avec moi les six mille chrétiens vos enfants – à donner une leçon à cette canaille, comme nous avons agi avec les métouelis de la montagne.

-          Nos fusils brûlaient, pourtant, nos mains les étreignaient et foudroyaient l’ennemi, quatre contre vingt.

-          Nous traversâmes ; pas un cheveu ne fut touché aux religieuses que vous nous aviez confiées. Ne craignez pas ces lâches qui ne savent frapper qu’à trahison.

-          Habib, - conclut le Père Pietro - fais ce que je t’ai dit. Demain tu nous accompagneras jusqu’à Halba.

Le jeune homme pose la main droite sur sa poitrine et, sur son front et murmure en se courbant : - Taht amrec : à vos ordres. Il recule d’un pas, refait le salut et disparaît.

Nuit banche

Le jeune home est sorti – murmura le P. Giuseppe, - quand il eut entendu enlever la barre de la porte extérieure du couvent.

-          Vous allez, maintenant, nous donner des nouvelles de la guerre – ajouta le P. Lorenzo, - en s’approchant de lui.

On n’avait, vraiment, nulle envie d’entretenir la conversation, néanmoins la curiosité l’emporta sur la fatigue et le P. Giuseppe nous entretint longtemps, parlant en résumé des vicissitudes de la guerre dans les divers fronts, interrompu à plusieurs reprises par nos exclamations de surprise.

-          Il est déjà dix heures passées, interrompit enfin le P. Pietro – allons faire une courte visite à Jésus et ensuite, au lit. Les autres nouvelles nous les entendrons du P. Stanislao[7], demain à Tripoli.

Nous nous retirons dans nos cellules. Dehors, il y avait le silence et l’obscurité des nuits d’hiver, quand le ciel cache sous un voile de nuages, la lumière tremblante de ses étoiles. Par moments, un furieux aboiement des chiens : ils gênaient, peut-être le passage de notre Habib à la recherche des montures qui devront nous emporter loin…

Comme d’habitude, je laisse la fenêtre ouverte, après avoir mis en ordre mes quelques affaires, je récite mes prières et je me jette tel que j’étais vêtu sur le lit, sûr que je n’allais pas fermer les yeux au sommeil. Pourquoi le P. Giuseppe n’a pas même évoqué la raison de notre départ hâtif. Je commence à réfléchir en moi-même.

-          Il se peut que lui-même l’ignore. Le P. Stanislao est fait comme ça : quand il veut que quelque chose réussisse bien, il donne des ordres précis, pas d’explications, pas de questions.

-          Quelque nuage, peut-être, est en train de se lever dans le beau ciel d’Italie.

Ce ne peut être autrement. Le P. D’arpino, supérieur de la Mission à Rome, soit en savoir quelque chose. Prévenant de la tempête qui s’abattrait sur nous à l’alignement de l’Italie contre les Allemands et par conséquent contre les Turcs, il aurait donné des instructions précises au P. Stanislao son vicaire afin que après les sœurs et, les élèves, nous quittions la Mission nous aussi.

Pauvre mission ! Après notre départ – qui sait combien de temps – qu’arrivera-t-il à nos maisons, nos églises, aux divers instituts d’éducation, aux pharmacies, aux hôpitaux, aux orphelinats ; qu’en sera-t-il de nos bons petits écoliers, des confrères, des filles de Marie, de nos tertiaires si bien organisées, de la société de bienfaisance aux malades ? Qu’en sera-t-il du clergé indigène qui manquera d’aide, de direction, d’incitation à accomplir leur devoir sacré avec justice et générosité ?

Et les cinq usines de soie de notre Dr. Casini ? Les quatre cents ouvrières qui y travaillent seront bientôt mordues par la faim, ce véritable monstre lequel, souvent, devient la « Male suada fames » de Virgile, la mauvaise conseillère.

-          Et ce peuple chrétien aura le malheur de retomber au pouvoir des odieux voisins, les Turcs. Ils vont revivre les horreurs des temps passés.

Jusqu’à quelques années, que n’ont-ils pas souffert les pauvres Chrétiens de ces fanatiques adeptes de Mahomet ! Pour la moindre futile raison, leurs champs, leurs vastes plantations de mûrier, leurs forêts, leurs vignobles étaient dévastés et leurs maisons détruites. Les sbires des puissants chefs, armés de poignard, de cimeterre, et de fusil, faisaient impunément des incursions, faisant main basse de troupeaux, de vaches, mulets et chevaux, maltraitant celui qui osait seulement, se plaindre de telles injustices.

Souvent les chefs eux-mêmes menaient de telles entreprises et ils le faisaient en maîtres dans les villages chrétiens. N’exigeaient-ils pas, les scélérats, que personne ne contracte mariage sans leurs accord, payé à prix d’argent. N’avaient-ils pas l’habitude d’appeler du nom de chien ces malheureux chrétiens, incapables, non seulement de mordre, mais de souffler mot ? Un Chrétien pouvait-il traverser leur territoire sans enlever ses souliers ? Gare à celui qui en avait l’audace ! Il aurait été torturé et obligé de rebrousser chemin, les habits en lambeaux.

Tout ceci a cessé, grâce à nos missionnaires qui ont su se faire respecter et même aimer des fils du Prophète et des bédouins mêmes qui viennent, maintenant, à la Mission pour soigner leurs maladies, et, plus souvent, les blessures reçues pendant la saison des razzias ou bien lors de quelque entreprise guerrière contre une tribu rivale. A présent, le chrétien est libre d’aller là où il veut et comme il veut et il ne lui est plus difficile de se faire justice en cas d’offense. Il a appris, lui aussi, à bien manier le fusil et gare à celui qui oserait mettre le pied chez lui, avec intention moins qu’honnête.

Notre départ, mettra fin, sans doute, à cette respectable fierté de nos chrétiens qui a allégé et facilité la tâche du missionnaire pour maintenir l’ordre, la justice et les bons rapports avec les musulmans. Qui pourra endiguer la rapacité et la haine de la soldatesque musulmane quand viendra à manquer le rappel de notre pacifique drapeau ? Tous ceux qui couvent rancœur et vengeance, dans les villages voisins, leur tomberont dessus pour se défouler. Dieu veuille qu’il n’en soit pas ainsi. Je crains, cependant que des épreuves terribles ne soient réservées à ces pauvres gens. Mon Dieu ! Sauvez-leur, au moins, la foi ! Et si jamais, je peux servir dans ce sens, ordonnez Seigneur ! Avec votre grâce, votre indigne ministre est prêt à m’importe quel sacrifice. Faites de ma vie et de mes faibles forces, ce qui vous plaît.

Alors que je répétais cette offrande, le cœur me battait fort comme en proie à une fièvre violente et avec ses palpitations agitées, il semblait me redire un mystérieux refrain : tu t’en iras-tu retourneras – tu t’éloigneras pour un peu de temps – tu retourneras à ton troupeau. Tu t’en iras loin en pleurant, tu reviendras en jubilant.

Je descends du lit et, cherchant un soulagement quelconque à la flambée qui m’embrasait la poitrine, je m’accoste à la fenêtre. Je passe la tête et la blanche façade de l’église qui, dans l’obscurité de la nuit, m’apparaît plus majestueuse et belle, m’invite à la prière.

Mes lèvres murmurent, encore une fois, l’offrande : Seigneur sauvez le troupeau qui m’est confié. Seigneur, voici ma vie, s’il en est besoin.

En ce moment, je me sentais pénétré de la grandeur et la noblesse de la vie d’un prêtre, d’un missionnaire : elle est amour, souffrance, élévation.

Elle n’est jamais aussi précieuse et belle comme, quand elle est dépensée pour le bien d’autrui, quand elle est consumée pour alléger les souffrances, les misères, les blessures du prochain, quand le battement du cœur est amour pur comme l’offrande de celui qui donne tout sans rien demander.

Séparation déchirante

Kobayat, 21 décembre 1914

-          Amrec – avait murmuré Habib en partant. Cela voulait dire que si l’ordre n’admettait pas de réplique, il fallait l’exécuter à l’instant. Au prix de passer la nuit à la belle étoile, et d’aller au bout du monde, les neufs montures devaient se trouver, avant le jour, à la porte du couvent.

-          Il fait tard ; et tous, au village, seront en fermés dans leurs taudis ou ensevelis dans le sommeil. Qu’importe ? se dit le jeune homme que le froid intense de la nuit n’agace pas beaucoup. Qu’importe ? Si mes hommes dorment, moi je les réveillerais. Quand ils sauront qu’il y a à rendre service aux Pères, ils n’ouvriront pas la bouche et ils viendront avec moi.

-          Ehi ! …Makhoul est-ce qu’il est à la maison ? - Crie-t-il, en poussant fortement la porte d’une habitation.

-          Me voici, me voici, répond une voix de l’intérieur. A cette heure Habib ? Qu’y a-t-il de nouveau ?

-          J’ai besoin de tes mulets. Demain à quatre heures du matin, ils doivent être à Mar Doumit (la colline de la Mission) compris ?

-          Mais où est-ce que doit-on aller avec ce temps ? Fit Makhoul, ouvrant la porte et jetant un regard au ciel qui annonçait une très mauvaise journée. Qu’il doive même fulminer, toi, porte tes bêtes là-haut : tu as compris. Plutôt, donné leur à manger et viens avec moi.

-          En un clin d’œil, le brave homme a soigné ses bêtes et chemin faisant vers une maison voisine, il demande à Habib : Qu’y a-t-il Habib, tu ne me sembles pas tranquille ! Tu ne viens pas du couvent ? Est-ce qu’il est arrivé quelque mauvaise nouvelle de Tripoli ? Vas-y, sois clair !

-          Mauvaises nouvelles, mon cher Makhoul, mauvaises nouvelles ! …maudite guerre ! maudits gouvernements ! maudits les ambitieux. Maudit celui qui ne laisse en paix les pauvres gens. Je voudrais les avoir en main, ces scélérats !

-          Que dis-tu, Habib, que dis-tu ? Cria l’autre, lui saisissant un bras et le fixant dans les yeux qui, dans la nuit, luisaient comme deux charbons en flamme – Tu me fais peur : où me prends-tu ?

-          Ne crains rien, Makhoul, ne crains rien. Nous allons à la recherche de sept autres montures, lesquelles jointes à tes mulets, serviront à emporter tous nos missionnaires de Kobayat.

-          Les Pères, Habib, les Pères ! Non, ils ne s’en iront pas : ils l’ont affirmé aujourd’hui même.

-          Mais, s’ils ont reçu l’ordre de partir ! Et une fois partis, adieu Kobayat ! Ces chiens de soldats, jamais assouvis, jamais satisfaits, après nous avoir dépouillés, ils nous rongeront aussi, les os. – Et les Métouelis ! Que feront-ils de nos terrains de la montagne ? Qui de nous, pourra rester là-haut ? A quoi ne devons-nous pas nous attendre de nos envieux voisins de Biré et de Machté, nos anciens oppresseurs ?

-          Le Dr. Casini partira à la suite des Missionnaires. Les filatures seront fermées. Il n’y aura plus de travail pour nous et pour nos filles et ainsi nous devrions boucher nos estomacs.

-          La faim ! Je vois déjà son spectre effrayant aux portes de notre village, dans nos maisons… malheur, malheur à nous.

-          Okh ! Okh ! rugit Makhoul comme un lion blessé, se déchirant quelque peu les vêtements.

-          Okh ! Okh !

Le malheureux avait tout compris, à ses plaintes et aux paroles animées de Habib, quelques portes s’étaient ouvertes. Les gens intrigués et inquiets veulent savoir de quoi il s’agit. Habib et Makhoul essaient de se libérer par des réponses évasives et poursuivent leur course à la recherche des montures. Il n’était pas possible de cacher l’amère réalité à tout le monde. De bouche en bouche, de maison en maison, la triste nouvelle se diffuse dans tout le village, mettant l’angoisse dans l’âme de ces braves habitants.

Perdu dans mes pensées, j’avais passé longtemps à la fenêtre, le regard fixé sur la blanche façade de l’église.

L’air froid de la nuit et le libre cours donné à mon esprit m’avaient redonné mon habituelle sérénité et je me sentais même quelque force.

-          Dieu soit béni ! Je m’exclame en m’approchant de la table, j’allumai la bougie.

Il est quatre heures. Il est temps de réveiller les confrères et descendre à l’Eglise pour la Sainte Messe. J’allais ouvrir la porte quand le vacarme de pas confus et les vociférations de gens qui approchent me blessent l’oreille. – « Ce sera Habib – je me dis. - Ce sera Habib, avec ses compagnons et les montures » - et je cours à la fenêtre. Je tends la bougie hors de l’appui et à l’apparition de la lumière cent voix crient : - Abouna, ouvrez-nous l’église - Ces mots me disaient tout – La nouvelle de notre départ avait poussé tous ces braves enfants jusqu’à nous, pour recevoir au moins la dernière bénédiction et nous faire leurs tristes adieux.

-          Seigneur, exaucez-les ! Je suppliai, moi aussi ému, aux pieds du tabernacle quand je me vis entouré de cette multitude de chrétiens, se frapper la poitrine et répéter les larmes aux yeux : - Dakhilac, ya Rabbouna yasùa – Messiha : que notre prière monte devant vous, ô notre Seigneur Jésus Christ.

Leur prière s’exprimait ainsi :

-          Seigneur, faites cesser les horreurs de la guerre qui éloigne de nous nos anges protecteurs. Si c’est votre volonté qu’ils nous abandonnent en ces moments d’inquiétude mortelle, nous avons mérité ce châtiment par notre ingratitude à leur amour. Bénissez leurs pas, protégez leurs personnes et après nous avoir purifiés par la douleur ramenez-les à nous… Dakhilac, ya Rabbouna, Dakhilac !...

Cette prière, ils l’auront répétée cent fois dans leur cœur, au moment où, durant la messe, s’avancèrent nombreux, pour recevoir dans leur cœur, le pain des forts, ce Jésus qui, bientôt abandonnera ce sacré temple et qui sait jusqu’à quand…

Je consommai, en effet, les saintes espèces et la Maison de Dieu fut fermée : on ferma le couvent, on ferma les écoles et confiant les clefs à Habib, nous montâmes à cheval.

Ce fut un moment déchirant. La foule qui envahissait la vaste esplanade voulait, à tout prix, nous baiser les mains et recevoir, chacun, une bénédiction particulière. Tous essayaient de nous approcher, tous avaient un souhait et une prière à nous faire.

-          Rabbouna yuussilcum bi-s-salàme ! – Notre Seigneur vous fasse arriver en paix – crie un groupe de femmes à qui il n’était pas possible de nous rejoindre. Indiquant les petiots qu’elles tenaient soulevés au-dessus de leurs têtes : - bénissez-les – continuaient-elles – bénissez-les.

-          Bi-haptad – Allah ! Que Dieu vous garde – répètent des centaines d’enfants, de leurs petites voix résonnantes, grimpés sur les arbres et sur les murs comme autant d’oisillons au lever du soleil.

-          Allah yacoun mà-cum ! Dieu soit avec vous. On nous chante sur tous les tons, çà et là. Dieu garde vos pas, les prières des saints vous accompagnent. Dieu vous protège et vous ramène vite, parmi nous. Bénissez nous, Père, bénissez-nous…

Devant un tel témoignage d’affection, je ne retiens plus mes larmes et à grand peine je réussis à répondre quelques mots à ceux qui me sont le plus près et qui se disputent mes mains et le saint scapulaire pour y imprimer un baiser.

Cependant, le P. Pietro Piaia réussit à dominer son émotion et trouve la force d’adresser à la foule quelques mots de consolation et d’adieu.

-          Mes enfants ! – dit-il à haute voix, après avoir imposé un peu de silence – votre présence en ce lieu et à cette heure, rend notre départ imprévu plus déchirant. Peuvent-ils, peut-être, les pères se séparer de leurs enfants, sans sentir un déchirement au cœur, surtout qu’ils ont encore besoin d’assistance et d’affection. Vous connaissez fort bien, notre attachement pour vous. Vous pouvez juger, vous-mêmes, des souffrances de notre âme, en ce moment. Notre maison a été la vôtre pendant des années. Nous avons pris soin de vos enfants et de vos intérêts, vos préoccupations et vos douleurs. Nous avons vécu votre vie, et nous avons partagé le même pain dans le bonheur et le malheur. Vous le savez : nous ne nous sommes pas épargnés à votre égard. Tout ceci nous a été extrêmement à cœur, car vous avez su fort bien nous échanger notre affection. Ce doux lien se brisera-t-il, peut-être, avec notre départ ? Non, il ne sera pas tranché, l’exil le renforcera. Nous vous laissons… nous devons vous laisser ; notre cœur, cependant, restera parmi vous. Il vous parlera comme toujours : écoutez-le, vous en sentirez la consolation dans les épreuves. Il vous rappellera, à tout moment, les devoirs de la foi que vous professez ; et quand de tristes circonstances tenteraient de vous la faire fouler, il s’empressera de vous rappeler à la conscience, de vous menacer, de vous faire sentir horreur pour la faute. Oserez-vous, mes chers enfants, ne pas l’écouter ? Ce Dieu que vous venez d’invoquer tellement en notre aide, nous le prierons nuit et jour pour vous, et nous avons pleine confiance qu’il nous ramènera, prochainement, parmi vous et nous vous retrouverons plus fervents et plus purs. C’est le plus beau souhait que nous pouvons vous adresser en ce moment solennel. Dieu soit avec vous, mes chers enfants. Qu’il vous assiste, vous réconforte et vous garde ; qu’il répande tout bien sur vos familles avec la bénédiction que nous invoquons de toute notre âme. Au nom du Père, du Fils, et de l’Esprit Saint. Amen : Bi’esmil-Ab wa-l-Ében, wa-l-Ruha-l-Kodos, Al Ilàh Wahed, Amín.

Les visages pâles, les yeux pleins de larmes, ces bons chrétiens n’avaient pas perdu pas même une parole du salut enflammé de notre Supérieur et quand il leva sa droite pour les bénir, ils fondirent en sanglots et tous penchés au sol, se signèrent en répétant : Amin !

Après de vaines tentatives, le P. Pietro, lui aussi, a refusé de ravaler ses larmes qui tout à l’heure lui descendent sur les joues, grosses et clairsemées comme des perles. Il reprend, encore une fois, ses forces d’âme, et : – Allons ! Nous crie-t-il d’un ton résolu – allons !

Il traverse, en premier, bénissant cette vague de peuple qui s’agite sans retenue ; nous le suivons, l’un après l’autre, murmurant avec un fil de voix, à droite et à gauche : Allah yooubèrik Alèicom : Dieu vous bénisse ! – Allah iahfàzcum ! Que Dieu garde et vous conserve. – Nous répondent des voix voilées de pleurs.

Nous voudrions éperonner nos montures pour nous dérober vite, à ce spectacle pénible, mais nous en sommes empêchés par la bousculade de la foule qui refuse de nous relâcher. Nous remercions, nous supplions : en vain, nous devons nous résigner à avaler toute l’amertume de la pénible séparation, la foule est en effet déterminée à nous tenir compagnie jusqu’aux confins du village.

Une fois, en vue des rares et sombres masures, éparses çà et là, à l’abri de la montagne dénudée et mélancolique que nous avions à escalader : - Khatircum ! Nous répétons à diverses reprises, donnant la main à baiser aux plus proches - Khatircum ! Adieu, adieu. Et eux, en chœur : - Bi-hafad Allah ! Sous la protection de Dieu – alors qu’ils lèvent les mains et les yeux en larmes au ciel.

Nous nous éloignons silencieux, là-haut escaladant la pente raide de la montagne qui, dans quelque temps, nous fera perdre de vue nos enfants bien-aimés, prêtant peu d’attention au chemin boueux et plein de pierres qui peut nous réserver quelque ingrate surprise. Plus qu’un sentier, c’est le lit naturel qu’un torrent s’est ouvert avant de se jeter dans le fleuve situé plus bas. Les chevaux habitués aux sentiers de la montagne, n’ont pas besoin de guide. Ils avancent lents et circonspects, s’arrêtant à toute dénivellation de terrain comme pour rassembler et coordonner leurs forces, ensuite, par un mouvement, ils franchissent l’obstacle, nous obligeant, chaque fois, à un jeu d’équilibre pour ne pas chuter.

Habib, Makhoul et plusieurs de leurs amis sont à nos côtés, toujours prêts à nous donner un coup de main dans n’importe quel danger qui puisse nous assaillir.

-          Pères ! – nous disent-ils, une fois sur l’esplanade de la montagne, vos enfants vous demandent encore une bénédiction.

-          Nous nous tournons vers l’arrière, et, plus que jamais émus, nous bénissons ces pauvres gens qui agitent, encore, leurs mains en signe de salut – Nous bénissons cette immense vallée que nous avons arrosée de notre sueur pendant de longues années. Nous bénissons la blanche église lointaine, les écoles, le dispensaire, les filatures de notre Docteur, des lieux où nous avons recueilli tant de consolations, donnant la paix à tant d’âme dévoyées ou souffrantes, l’éducation à tant d’enfants abandonnés, la santé du corps à toute sorte de maladie, le pain à des centaines de familles, protection, soulagement et aide à tous ceux qui eurent recours à la Mission.

Adieu âmes chéries, enfants bien-aimés ! Adieu, cloître montagnard riant, où fleurit la vie miséricordieuse du Christ, collines aux douces pentes cimes sauvages qui avez accueilli l’écho des paroles de la vie éternelle, forêts vierges, sources cristallines qui avez répété ces paroles dans votre langage au voyageur fatigué. Adieu, temple saint de l’Eternel qui a donné la véritable vie à tant d’âmes indécises et démoralisées. Adieu nos écoles, chaires fécondes de bien et de beau, qui avez formé des jeunes intelligents et solides. Adieu laboratoires, sources de bien-être qui avez stimulé au travail honorable les membres engourdis par l’inaction ! Adieu lieux enchanteurs, palpitants des gestes glorieuses des premiers envoyés du Seigneur et témoins ardents et ahi ! Désirs, trop vite, brisés, adieu !

Incident fâcheux

Pour rendre notre départ plus triste et pénible, la pluie s’y était ajoutée. Les nuages noirâtres qui couvraient le ciel depuis la nuit, fondaient désormais, en une pluie insistante et embêtante qui nous accompagna durant tout le trajet.

Sortis, bien vite, de la zone boisée, nous nous retrouvâmes à parcourir une région pierreuse, dépouillée de toute végétation.

Le halètement des montures, le piaffement irrégulier de leurs pattes ferrées, les rares mots qu’échangeaient les voyageurs, les fréquentes secousses que l’inégalité de la route (si ça pouvait s’appeler route) imposait à des chevaliers plus ou moins expérimentés servaient simplement à rompre la monotonie du chemin.

Moi, je n’eus pas le courage de lier conversation avec les confrères jusqu’à Halba. Cette caravane improvisée de neuf missionnaires en un seul groupe alors qu’il aurait été mieux descendre en petite comités de trois ou quatre et par des chemins divers, me rendait soucieux ; un noir pressentiment me préoccupait. En ces jours-là, en effet, on faisait la chasse à tous les français, et celui qui n’était pas ottoman, ou bien reconnu sujet autrichien, ou allemand, était immanquablement considéré « frangi » ou ami de la France et par conséquent suspect. Etait-il étrange qu’il nous arrive, à nous aussi, une pareille mésaventure ? À traduire ma crainte en réalité – il faut bien le reconnaître – concourut notre irréflexion.

En Orient, celui qui n’est pas rusé est mis dans le sac. Simuler, bluffer est qualité innée du peuple arabe. Le Missionnaire aussi dans son agir doit tenir compte de cet état de fait. Sans s’abaisser, donc, jusqu’à l’intrigue, ni s’entacher de mensonge, il lui est nécessaire de pousser la prudence jusqu’au maximum et user de très grande circonspection. Ce n’est pas suffisant : malheur à celui qui donne signe d’hésitation, ou pire encore, de timidité ; à la prudence il faut ajouter une inaltérable franchise de port et de parole.

Après quatre heures de marche, nous arrivâmes à Halba, gros centre dans l’Anti-Liban, à peu de distance du grand chemin de fer lequel, par Homs, met en communication le Liban et la Palestine avec la Syrie proprement dite et l’Asie Mineure.

Dans le temps que nous évoquons, Halba était le siège du Caimacàn, titre qui comportait plusieurs des attributions de nos préfets de province et reliée à Tripoli par une discrète route carrossable.

Le P. Giuseppe M. en venant de Tripoli à Kobayat avait fait arrêter les carrosses qui devaient nous y ramener à un jet de pierre, du palais du Sérail de Halba ; impossible donc de passer inaperçu. Il ne nous serait, peut-être, arrivé aucun dérangement, si un autre inconvénient ne s’était ajouté. Les carrosses frétés, antécédemment, étaient deux ; les personnes à charger neuf, avec caisses, malles et valises. Le parcours se présentait plus difficile que d’habitude, à cause de la pluie qui ne donnait aucun signe de cesser. Pour cela, les carrossiers prétendaient, avant de bouger, un prix quelque peu supérieur au convenu ; et pour mieux faire valoir telle prétention, ils eurent recours à l’habituel système de hausser la voix. Alors que le P. Pietro essayait de résoudre la question à l’amiable, voici sortir du sérail tout proche, deux gendarmes armés à tout point et se diriger vers nous. A les voir, nous nous hâtâmes de monter en voiture pour les faire répartir. Trop tard !

Un « alt ! » nous fut enjoint, et malgré les remontrances du P. Pietro, nous fûmes obligés de remettre pied à terre.

-          Mais, pour qui vous nous avez pris ? criait le P. Pietro – Sommes-nous des criminels ? Faites attention à ce que vous faites, vous aurez, après, à vous repentir inutilement de vos vexations.

-          Père, - répondit un gendarme – nous ne faisons qu’exécuter les ordres reçus.

-          Et de qui sont ces ordres ?

-          Du Caimacàn – C’est lui qui vous fait arrêter -, il veut vous voir.

-          Eh bien ! allons chez le Caimacàn, nous nous reparlerons !

Ayant ainsi, donné des ordres aux carrossiers de nous attendre, nous traversâmes la place, escortés des deux gendarmes, et nous nous arrêtâmes à l’entrée du sérail, un édifice solide et trapu, avec un portail de caserne et un soldat de garde.

Quelques minutes après, nous sommes introduits dans « le salon des audiences », une grande salle rectangulaire, aux larges fenêtres à barreaux et aux parois tapissées de portraits, d’avis et de manifestes. Un grossier bureau trônant, quelques fauteuils et chaises poussiéreux, un tapis étendu sur le pavé.

Le Caimacàn nous reçoit tout de suite, un homme de haute taille, trapu de face passablement civile, à ample vêtement à la turque et le turban en tête. Affectant envers tous, une gentillesse inaccoutumée, il nous fit asseoir ; faisant, ensuite, montre d’un flegme irritant, il commença à nous interroger.

Il voulut, en premier, faire la connaissance du Supérieur, et, lui ayant été présenté comme tel le P. Giuseppe M., il s’attarda à le complimenter en tant que chef chanceux d’une si respectable équipe.

Il s’informe, ensuite, de notre lieu de provenance.

-          Vous descendez des montagnes de Akkar, n’est-ce pas ?

-          Exactement, et nous avons l’honneur d’appartenir à la circonscription de votre seigneurie. Nous venons de Kobayat.

-          L’honneur, plutôt, est à moi : garder dans mon district personnages aussi illustres, bienfaisants et désintéressés autant que les Pères de Kobayat. Je connais votre jolie maison, la grande Eglise, les écoles renommées, et toutes vos œuvres de bienfaisance.

-          Notre habit en effet ne lui était pas nouveau. Plus d’une fois, il était monté à Kobayat avec sa suite, rendant visite à la Mission Carmélitaine, toujours accueilli avec une extrême courtoisie par les Religieux dont il gardait, ajouta-t-il, un souvenir fort agréable.

-          Mais pourquoi, avoir choisi une journée aussi désastreuse pour voyager – finit-il par dire.

-          Et il vous reste encore un bon bout de chemin à parcourir : vous descendez à Tripoli si je ne me trompe pas ?

Et à notre réponse affirmative :

-          Je m’en étais aperçu – ajouta-t-il, levant le visage et poussant son regard, par la fenêtre, vers la place située en dessous, où s’était déroulé le traître accrochage avec les carrossiers.

-          Mais pourquoi aussi nombreux ? conclut-il. Ce n’est, certainement, pas pour une promenade. Et il indiquait la pluie qui continuait à tomber.

L’insinuation du curieux et trop zélé fonctionnaire impérial était embarrassante. Une réponse moins spontanée et nette pouvait nous compromettre. Mais le ciel vint à notre aide, et, avec une parfaite aisance qui valut à nous tirer d’embarras, moi, précédant tout autre du groupe, je répondis :

-          Voici, excellence : c’est une prescription de nos lois religieuses qui établit la réunion des religieux à l’occasion des fêtes de Noêl, afin de procéder à l’élection des Supérieurs des diverses maisons, et discuter des autres affaires. Or, il manque deux jours pour la Noêl, force nous est de nous décider à partir aujourd’hui même pour arriver à temps.

Mon assertion fut confirmée et appuyée des autres confrères, l’un deux ajouta aussi, que le ciel était presque serein à Kobayat.

Mais, …réplique le Caimacàn, je respecte et admire vos sages lois ; mais, pour élire les supérieurs faut-il, toutes ces caisses, ces malles, tout cet équipement complet ? Il faisait allusion aux carrosses chargés de notre bagage.

-          Rien de plus normal – repris-je sur le coup – Vous n’ignorez pas qu’un missionnaire, comme il arrive, par exemple, dans la hiérarchie militaire ou civile, doive être toujours prêt à déménager. Or, à l’élection des supérieurs, suit immédiatement le changement du personnel. Voilà, nous sommes prêts à tout éventuel déplacement qui nous vient imposé par les supérieurs, selon que les circonstances et les lieux rendent, plus utile et plus opportune, notre œuvre.

Je ne sais pas si le cerveau du Caimacàn fut persuadé de cette logique. Il est certain qu’il trouve inutile de continuer à enquêter sur les motifs de notre voyage. Ayant échangé quelques mots en Turc avec son aide, il nous invita à décliner notre nationalité.

-          Je le sais, vous êtes en pleine règle. Vous n’avez pas besoin de ces formalités. Mais qu’est-ce que vous voulez ? La loi est égale pour tous, il est de mon devoir de le demander à tous ; moi aussi, j’ai des supérieurs, j’ai des instructions rigoureuses. Vos maisons sont sous la protection italienne, je le sais ; je connais votre glorieux drapeau ; mais, est-ce que vous êtes tous sujets italiens ? Et sans doute, comme tels, vous devez avoir les documents relatifs.

Les dernières paroles furent prononcées lentement, comme pour nous obliger à en évaluer davantage l’importance. Quoi répondre ? Nous étions, réellement, six sujets italiens : Padre Giuseppe M., P. Pietro, P. Benedetto, P. Lorenzo, F. Innocenzo, F. Bonifacio. Mais les trois étudiants, F. Rafael, F. Gabriele, F. Michel étaient de Kobayat et sujets ottomans et l’on craignait pour eux. D’autre part, en nous donnant tous pour italiens, on courait le risque d’être pris pour menteurs et filous. Le P. Giuseppe M. jugea qu’il fallait mieux s’en tenir à la simple vérité sans restriction mentale, il répondit : - Nous sommes tous sujets italiens à l’exception de ces trois – il les indiqua – qui sont maronites de Kobayat. Un sourire de méchante satisfaction effleura les lèvres du Caimacàn et brilla dans ses yeux.

-          Ils sont donc, sujets ottomans, ces trois vigoureux jeunes gens – s’exclama-t-il en les dévisageant de pied en cap, et se prodiguant, ensuite, en compliments aigres – doux aux trois étudiants qui lui répondirent par monosyllabe et avec multiples révérences.

-          Je vais être très heureux de les garder avec moi… hôtes agréables – conclut-il, ensuite, en s’adressant au supérieur.

A ces paroles, les trois étudiants qui étaient debout, pâles, émus et énervés à la fois, se regardèrent en face ; F. Rafael poussant du coude F. Michèle, lui dit à voix basse : nous sommes au pas, bien arrangés ! Et il accompagna ces paroles d’une phrase arabe populaire fort amère.

Il avait bien compris que leur carrière religieuse aurait subi une déchirure, rencontré les épreuves les plus dures ; que leurs études seraient interrompues et serait commencée une vie de malheur, qui sait jusqu’à quand ?

-          Une dernière formalité – reprit le Caimacàn – soyez bien aimables de montrer le passeport qui vous a été délivré par l’autorité compétente… et vous italiens, pouvez ensuite poursuivre le voyage, sans être dérangés.

Personne ne fit objection. A tour de rôle, on montra les papiers. F. Innocenzo et F. Bonifacio dirent qu’ils les avaient laissés à Tripoli, on en prit note.

Quand vint mon tour, (je m’étais tenu exprès en dernier) au Caimacàn qui me demandait le passeport, je répondis d’un air embarrassé, que je n’en avais pas. En réalité, j’en avais deux, un ancien et périmé, l’autre de date récente ; mais, en niant d’en avoir, j’espérais rester avec les trois jeunes : je les aimais beaucoup pour ne pas chercher n’importe quel moyen pour leur être d’aide et de confort, ou, au moins, partager leur sort. Mais mon stratagème n’eut pas l’effet escompté.

Le Caimacàn, (vieux renard) échangea quelques mots avec son secrétaire ; ensuite, d’un ton amical, mais qui n’admettait pas de réplique, ajouta :

-          Il est clair, également, que vous êtes italien et quoique sans passeport, vous pouvez partir avec vos compagnons.

-          Et les trois jeunes ? Fit le P. Giuseppe M.

-          Je vous ai déjà dit qu’ils allaient rester mes hôtes bien venus. Ils sont sujets ottomans et ils ne peuvent partir sous aucun motif.

-          Mais, eux même en venant avec nous à Tripoli, ils vont rester à vos ordres. Nous vous en donnons garantie.

-          Oh ! Je n’en doute point. Mais moi, j’ai des ordres précis, rigoureux… la patrie a besoin d’eux.

-          Mais ils sont missionnaires, ministres du culte…

-          Exactement, pour cela, ils nous seront de grande utilité… Comme Papàs Effendi : Chefs religieux, eux, des jeunes pleins de vie, ont toutes les qualités requises pour insuffler courage aux soldats chrétiens de l’armée impériale et les guider, relevant ainsi leur moral, car ils s’enfuient toujours devant l’ennemi.

Aucune raison ne valut ; toute tentative fut inutile, vaine toute prière.

P. Pietro, poussé par la bonté de son cœur, arriva même au point de se jeter à genoux devant le Caimacàn pour le pousser à relâcher les trois confrères. Il n’en fut rien. Le Caimacàm était, désormais, décidé.

Il projetait de les mettre à la tête d’un grand nombre de chrétiens qu’on faisait, jusqu’alors, travailler, n’osant pas les armer de crainte qu’ils ne retournent pas les armes contre le patron détesté.

Ces chrétiens auraient dû participer en première file à l’attaque que l’armée Turque préparait contre l’Egypte pour asséner un coup dur à l’Angleterre. On pensait boucher… le canal de Suez avec les cadavres des pauvres chrétiens et avec les charognes de chameaux, mulets et ânes…

Le Caimacàn traça quelques lignes sur un papier et l’ayant cacheté, il sonna une clochette. Apparut alors un soldat auquel il remit l’écrit accompagné de quelques mots en Turc répétés à maintes reprises. Il nous dit ensuite à haute voix et d’un ton définitif : - Vous Italiens, vous êtes libres, vous pouvez partir. Pour vous éviter même, une autre fâcheuse surprise de la part de la gendarmerie et ne pas vous mettre dans le cas d’essuyer un autre retard, je vous ai assigné ce soldat pour vous escorter jusqu’à Tripoli.

Ceci dit, il s’esquiva rapidement. Alors que nous, sous la protection de la nouvelle garde, l’oreille basse, nous sortions du salon.

Quelle souffrance déchirante devoir nous séparer des trois étudiants bien aimés qui nous saluèrent en pleurant, faisant mille promesses de fidélité et se recommandant à nos prières ! On nous fit monter dans les carrosses, le soldat d’escorte monta avec nous ; en réalité il avait ordre de nous conduire directement au sérail de Tripoli et nous remettre en mains aux autorités gouvernementales.

L’interrogatoire avec ses tenants et ses aboutissants dura trois bonnes heures. L’issue en fut défavorable, elle avait réduit notre caravane de trois religieux et, précisément de ceux qui nous étaient plus chers que les pupilles de nos yeux, étant l’espérance indigène de la Mission ; nous les abandonnions sans protection au milieu de dangers multiples. La Vierge du Carmel leur vint en aide !

Issue malheureuse pour la pénible division, elle aurait pu être plus douloureuse si, par un acte à sa guise, fort possible du reste, le Caimacàn nous avait envoyés en exil dans diverses directions ou bien nous avait fourrés dans quelque cachot de son choix.

Toutes ces craintes avaient effleuré notre esprit durant l’obsédant interrogatoire qui ne finissait point, aussi, quand l’arrêt fut-il rendu, pour autant qu’il fût pénible, nous espérâmes qu’en liberté nous aurions pu faire quelque chose en faveur de nos chers étudiants arabes.

Nous trottions vers Tripoli, mais nous étions tous pensifs et tristes. De temps en temps, une boutade de notre confrère, F. Bonifacio, exprimant l’une de ses impressions éprouvées durant l’interrogatoire, nous obligeait à esquisser un vague sourire.

Arrivée à Tripoli

Nous avions laissé Kobayat sous une pluie fine et rare ; durant l’interrogatoire la pluie s’était faite abondante. Sur la route de Tripoli, il pleuvait même à torrent et nous étions mal abrités dans les carrosses inconfortables. Les places laissées vides par les confrères arabes avaient été occupées par le gendarme d’escorte qui donnait au convoi l’aspect d’un transfert de malfaiteurs, et par un ami de Kobayat, l’une des principales personnalités du village, un certain Jamil Makhoul Doher, qui voulut nous accompagner ; Il fut, comme nous le verrons, providence et nous étions, par conséquent, entassés de façon à ne pouvoir bouger sans faire cadeau d’ennui aux compagnons. Les soubresauts des méchantes voitures aux roues pataugeant dans les ornières, augmentaient le plaisir de la promenade, éclaboussant d’eau boueuse, nos habits et même nos visages. Un voyage vraiment douloureux et lugubre.

Nous entrâmes à Tripoli à une heure de nuit. Il faisait noir comme dans un four, mais nous nous aperçûmes vite que les carrossiers, au lieu de filer dans des routes bien connues vers notre couvent, nous portaient ailleurs.

Nous voulons nous arrêter ; arrête, arrête – crièrent, au début, deux voix, s’apercevant ensuite du sale tour, tous crièrent en tirant sur les vestons des voituriers : - Arrête, âne – hurla F. Bonifacio avec un courage renouvelé – Arrête, tu ne vois pas que ce n’est pas la route du couvent. Oh ! où nous portez-vous ?

Intervint alors le gendarme d’escorte, disant qu’il avait l’ordre précis de nous conduire au Sérail et il devait obéir. Nous dûmes nous résigner. Heureusement qu’il était avec nous, l’ami de Kobayat, Jamil Doher, lequel, échangé quelques mots avec le P. Giuseppe descendit et alla de course à la Mission pour raconter ce qui était arrivé et pourvoir à notre libération.

Nous nous trouvâmes bientôt dans une vaste cour au Sérail. Le gendarme et les autres soldats accourus, nous invitèrent à mettre pied à terre et comme de véritables délinquants, nous conduisirent dans une grande salle où, d’autres soldats se réchauffaient autour d’un large brasier. A la lumière rougeâtre des charbons, les visages de ces gens se dessinèrent à nos yeux ; nous eûmes l’impression de nous retrouver réellement à la préture de Pilate. Le gendarme que le Caimacàn, avec son hypocrite gentillesse, nous avait dit devoir être agent de sécurité, - il aurait pu ajouter et d’honneur – se dirigea vers l’un du groupe, il devait être le chef de service : il échangea avec lui quelques mots, aussitôt fut-il introduit chez le Mutassarif (gouverneur civil) auquel il remit le billet et nous consigna.

Entre-temps, Jamil Doher avait rejoint le couvent et informait de tout le P. Stanislao Intreccialagli, resté alors comme pro-vicaire provincial de toute notre Mission de Syrie. Je ne m’attarde pas à parler de ce vieux et indomptable missionnaire fort connu en Syrie pour son zèle, son exquise bonté, sa fermeté et son courage extraordinaire. Les lecteurs qui suivent les pages de notre Périodique ont eu l’occasion de faire sa connaissance dans d’autres rapports où on a parlé de lui ; il savait d’ailleurs gronder l’écrivain pour le peu qu’il se permettait de dire de lui, ou bien parce qu’il l’avait nommé.

Le P. Stanislao, était fort agité pour ne pas nous avoir vus encore arriver ; et par les temps qui couraient, ses appréhensions étaient justes. Quand il eut entendu de Jamil que nous étions au Sérail, il respira et s’exclama : « Ils doivent être tous ici dans une demi-heure si le Mutassarif de Tripoli et le Caimacàn de Halba ne veulent pas passer un mauvais quart d’heure ». Il appela sur le champ le procureur légal de la maison, le Rév. Kuri Jacob Scebot, personne très connue à Tripoli et fort notaire et influente dans les milieux officiels, et le chargea de se rendre tout de suite chez le Mutassarif et de lui demander de relâcher immédiatement les missionnaires s’il ne voulait pas avoir quelques gros désagréments.

Kuri Jacob obéit à l’instant ; et sous la pluie, il alla au Sérail. Il fut, tout de suite, introduit chez le Mutassarif, celui-ci, – prévoyant, peut-être, les réclamations du Supérieur de la Mission et pour le mettre devant le fait accompli et se libérer de toute éventuelle responsabilité de l’abus qui allait être consommé – était déjà en train de discuter de notre affaire avec le Commandant Militaire.

Prenant un aspect de surprise douloureuse, Kuri Jacob leur dit dans quel malentendu très grave, aux conséquences non faciles à calmer, ils étaient tombés. Faire prisonnier, tout un groupe de missionnaires catholiques, connu dans toute la Syrie par leurs œuvres philanthropiques, les traiter pire que des malfaiteurs, et les traduire au Sérail pour les remettre, ensuite, au Commandement militaire. C’est un grave erreur, une faute qui pourrait être payée cher. Si l’autorité croyait pouvoir garder prisonniers ces missionnaires, elle aurait dû alors prendre prisonniers tous les Pères de la maison de Tripoli, car ils se trouvaient tous dans les mêmes conditions face au gouvernement et appartenaient tous au même Ordre religieux. Le Supérieur, – ajouta Kuri Jacob, et nomma le P. Stanislao plus que connu des messieurs, seigneurs du Sérail, – est hors de soi ; il demande l’immédiate remise en liberté de ses sujets, et au cas où cela lui est refusé, il a juré de recourir aux autorités supérieures de la façon la plus énergique pour avoir pleine satisfaction.

L’effet du refrain ne paraissait pas agréable ni au Mutassarif, ni au Commandant militaire. Avec le P. Intreccialagli on ne plaisante pas, durent penser immédiatement les deux messieurs. Ils voulurent sauver la face : ils dirent que, de la communication du Caimacàn de Halba, il résulte que les religieux manquaient de documents, qu’ils s’étaient contredits et autres petites histoires. Mais Kuri Jacob répliqua qu’on aurait pu avoir des documents à foison du couvent même de Tripoli et les laisser immédiatement libres ; lui, citoyen ottoman il s’en faisait garant. Ces autorités-là n’eurent plus rien à ajouter et nous fûmes déclarés libres.

Nous remontâmes en carrosse, sans gendarme cette fois-ci et en peu de temps nous fûmes à la maison.

Le P. Stanislao, avec son bon sourire de papa nous attendait à la tête du raide escalier. Il donna l’accolade et embrassa tout le monde, mais j’arrivai en dernier, m’étant occupé à décharger le bagage et à le mettre en sécurité à l’intérieur du couvent afin que les braves carrossiers n’emportassent quelque chose pour le service qu’ils nous avaient rendu.

Le P. Stanislao, mis stupéfait, mis sévère :

-          « Comment, – me dit-il-toi, tu es là ? – Mais qui t’a fait venir ?

-          Et à Kobayat, il n’y a plus personne ? Elle est forte, celle-là ! Personne à la station ! Toi, demain, tu dois y rentrer !

Naturellement, je dus lui dire que ce n’était pas de ma propre volonté que je laissais Kobayat, j’avais plutôt fait tout mon possible pour y rester. Il y a eu une équivoque dans les ordres apportés par le P. Giuseppe.

Il fut donc décidé que moi, je répartirais ; et pour ne pas manquer la voiture, l’un des carrossiers ne fut pas payé ; il fut retenu pour le voyage du jour suivant à Halba.

Pendant ce temps arrivait de Kobayat un envoyé de leur part, à moitié notre domestique, il venait supplier le P. Stanislao de renvoyer à Kobayat le P. Pietro Piaia, plus tard aumônier d’un régiment de chasseurs alpins sur le front. Le P. Stanislao avait déjà pris la décision et la confirma que moi seul, je retournerais, les circonstances ne permettant pas d’agir autrement. Le P. Pietro, homme de grand cœur, observa que peut-être de graves dangers pourraient se présenter à l’avenir et que lui, très volontiers, ferait le sacrifice de m’accompagner. Le P. Stanislao fut très ému devant cette fraternelle démonstration mais il ne put y consentir, et il me donna immédiatement quelques instructions sur la façon de me comporter devant des éventuelles requêtes de la part de l’autorité turque. Il s’adressa, ensuite, au messager de Kobayat M. K. S… et lui dit solennellement : « Toi, tu retourneras demain à Kobayat avec le P. Benedetto, et tu le serviras fidèlement. Tu me rendras compte, toi-même, s’il lui arrive quelque disgrâce. – Que le Seigneur vous protège ! A qui te demandera pourquoi je n’ai pas aussi renvoyé le P. Pietro, tu répondras, que je n’ai pas pu, car la Mission manque de missionnaires et je n’ai pas pu avoir assez de personnel pour toutes les stations – Compris ? Sois fidèle. Souviens-toi des bienfaits que tu as reçus de moi et des autres missionnaires ».

Notre (innommé) avait réellement reçu des bienfaits. Dans le passé, il avait fait quelque peu le voleur, et la protection des Pères, à qui il avait eu recours, promettant de changer de vie, l’avait sauvé, maintes fois des sanctions de la loi.

Il se rappelait, surtout, un service rendu par le P. Stanislao suite auquel il avait juré, grandement, d’être au service du couvent en tout ce qui serait demandé sans exiger nulle récompense, mais en signe de gratitude. Le bénéfice était le suivant : Il avait récupéré son cheval qu’il aimait presque autant que lui-même par l’intervention influente du P. Stanislao. Le fait s’était arrivé de la façon suivante : il voyageait en caravane avec neuf compagnons, tous montés sur leurs chevaux. Un cheikh musulman des environs de Kobayat, tombant sur le groupe, l’avait dépouillé des dix montures par le moyen de ses hommes. Il était impossible de résister, ils n’auraient pas pu réavoir leur bien en s’organisant avec d’autres dans une lutte contre le despote, car il était très fort ce chef-là, ni les dépouillés auraient trouvé qui les aiderait gratis au péril de leur vie.

Ils pensèrent alors demander l’aide de la Mission dont le P. Stanislao était le supérieur craint et respecté dans toute la région, non seulement des chrétiens, mais des musulmans et plus encore de leurs chefs. Maintes fois, il avait fait donner à chacun son dû, brisant le despotisme de ces tyrans.

Le P. Stanislao accepta, bien volontiers, d’œuvrer afin que ces hommes récupérassent leurs chevaux, il y réussit facilement et triomphalement en humiliant le cheikh et en l’obligeant à s’excuser. Ayant, tous, recouvré leurs chevaux, deux, seulement des bénéficiaires se firent voir : notre innommé et un autre, mais avec divers objectifs et langage.

L’innomé alla remercier avec profusion, comme les arabes en ont l’habitude et offrit ses propres services à la Mission jusqu’à la mort ; l’autre, par contre, alla se plaindre : « Père, – dit-il au P. Stanislao – mon cheval avait aussi les rênes, pourquoi vous ne me les avez pas fait restituer ? ».

Le P. Stanislao accepta les expressions de reconnaissance de M. K. S. et s’en servit quand il eut besoin de gens de confiance.

Tout à l’heure, il lui confiait une tâche enviable, ma protection, avec les paroles aussi solennelles reportées plus haut. L’homme écoutait respectueux, protestant ensuite d’accomplir son devoir coûte que coute.

Le P. Stanislao, rassuré par ces paroles, lui sourit et lui donna une tape sur l’épaule comme à un ami et sujet à la fois.

Nous venions de prendre notre repas et nous étions tous morts épuisés. Les lits ne suffisaient pas à tout le monde, moi et mon futur protecteur nous nous offrîmes à rester dans la salle de réception satisfaits de coucher sur les banquettes du petit divan. Nous nous libérâmes des souliers devenus lourds comme du plomb et en peu de minutes nous clôturâmes la douloureuse et pénible journée avec un bon sommeil réparateur.

Heureuse libération

A quatre heures du matin, j’étais déjà debout : ayant célébré la Sainte Messe, reçu autres instructions du Supérieur, et accompagné de notre innommé, je me mis en voyage pour Kobayat. Je rejoignis Halba bien avant midi, et, première pensée fut de filer tout droit chez le Caimacàn et tenter un autre moyen pour la mise en liberté des trois jeunes confrères.

A mon apparition inattendue, le fonctionnaire ne peut cacher sa surprise ; il me fit, néanmoins, bonne figure, se déclarant fort heureux que les autorités de Tripoli aient reconnu l’innocence des Missionnaires. Après un bref préambule, j’abordai, décidément, le sujet qui me tenait à cœur.

-          Votre excellence a cru, hier, de son devoir retenir, comme ses hôtes, les trois jeunes ottomans, nos Missionnaires. Je ne doute pas, maintenant, Monsieur, qu’après avoir terminé les investigations d’office, vous ne trouviez aucune difficulté à leur rendre leur liberté. Nous avons puisé des informations, à cet égard, auprès des autorités supérieures de Tripoli : il n’existe aucune raison pour leur refuser la liberté, au moins provisoire, d’autant plus que les obligations militaires auxquelles votre excellence se réfère pour maintenir l’arrêt, n’ont aucune valeur. Eux, en effet, sont in sacris, c’est-à-dire, ministres du culte et en tant que tels, selon les termes de la loi, jouissent du privilège de l’exemption du service militaire.

-          Il est vrai, m’interrompit le Caimacàn, que la loi Turque ne recrute pas de soldats parmi les clercs, mais ceux-ci doivent être munis du Firman impérial qui leur reconnaît ce droit. Or les vôtres n’ont pu présenter aucun document du genre.

-          Certainement – répliquai-je – le Firman impérial est une chose excellente, mais il n’est pas absolument nécessaire dans notre cas. Dans toute la Syrie, il y a un Délégué Apostolique qui répond du clergé catholique et il en est garant. A présent, je demande à votre excellence : Est-ce que l’autorité du Délégué du Pontife Romain auprès de la Sublime Porte, le Grand Sultan, est –elle reconnue en Syrie ?

Il répondit affirmativement ; certainement, il ne doutait point de notre bon droit, mais il fallait attendre le communication du Commandement militaire de Tell-Kalekh auquel il avait traduit l’affaire.

Le Caimacàn, en se disant attendre telle réponse, faisait usage de ruse et de tromperie, en réalité, il avait reçu l’ordre de laisser les trois clercs libres ; mais lui, il avait retélégraphié qui sait quoi… Alors que j’étais sur le point de me congédier, une dépêche arriva.

Voilà la réponse – s’exclama-t-il en l’ouvrant - : Ordre de faire partir les trois jeunes militaires sur le Camp Militaire de Tell-Kalekh.

Sans doute, Père – conclut-il – s’il dépendait de moi, la chose aurait tourné d’une façon différente pour eux ; vous voyez l’ordre n’admet pas de réplique.

Le fait de penser aux conséquences, peut-être irrémédiables que l’exécution immédiate de tel ordre pouvait produire, me suggéra un dernier expédient. Je suppliai le Caimacàn, par tout ce qu’il avait de plus cher au monde d’accorder un délai juste le temps de notifier le fait au Supérieur de Tripoli ; et, aux objections du fonctionnaire face aux graves inconvénients qui lui auraient pu provenir de ce renvoi, j’ajoutai :

-          Je vous donne ma parole de Chef Religion que j’assume sur moi-même toute responsabilité.

Je pus ainsi obtenir une prorogation de 24 heures ; m’assurant ainsi mieux des mesures gouvernementales, je me congédiai u Caimacàn et j’écrivis, sur le champ, quelques lignes d’informations détaillées au P. Stanislao sur la tournure que prenait l’affaire ; je confiai la lettre au carrossier qui, dans l’intérêt de toucher encore le prix du voyage, l’aurait fait parvenir le plus tôt possible. Ceci fait, je me rendis à visiter les trois confrères.

Ils avaient été logés à Cheikh-Mohammed, fraction de Halba chez une femme schismatique, dans une mauvaise chambrette d’où, à chaque fois qu’ils avaient à sortir pour quelque chose, la vieille patronne leur était derrière à réclamer d’être payée.

Il n’y a pas à décrire la joie des jeunes à me revoir, d’autant plus qu’ils se faisaient illusion que j’étais venu les retirer de leur peine. Je les encourageai à bien espérer et vu qu’ils manquaient de tout, je leur partageai le peu de viatique apporté de Tripoli pour le voyage et, je me privai, en leur faveur, de l’unique écu, reçu du Supérieur pour me procurer une monture de Halba à Kobayat. Je ne me serais pas parti de chez eux, mais l’obéissance me voulait à Kobayat, le plus tôt possible. Aussi, les ayant embrassés et encouragés par l’espoir d’une imminente libération, je me remis en chemin.

Au début de la soirée, j’arrivai, inattendu, au Couvent ; le Docteur de la Mission, mis au courant, s’empressa de m’inviter à dîner ; je refusai l’offre, car, j’étais fatigué et je ne me sentais pas capable d’aller au village où il habitait. Le lendemain, toute la bonne population se déversa dans notre colline de Mar Doumit pour se féliciter de mon retour et pour avoir des nouvelles des autres Pères, des étudiants, de la guerre… - Ah, Père, vous ne nous abandonnerez plus, pas vrai ? – C’était le refrain qui sortait, ému de toutes les lèvres – et moi, à la rassurer que je ne me serais plus éloigné d’eux au coût de ma propre vie.

A Tripoli, cependant, en œuvrant pour la mise en liberté de nos trois chers confrères étudiants. La courageuse fermeté de notre Supérieur, triompha des chinoiseries administratives et, suite à la médiation et garantie de Mr. Alberto Tuozzi, digne représentant consulaire d’Italie dans cette ville, on put obtenir que les trois jeunes fussent transférés là-bas, libres d’habiter dans notre couvent, dans l’attente de l’appel aux armes de leur classe.

A peine le P. Stanislao eut en main le papier et mise en liberté des autorités civiles et militaires, qu’il se porta à Halba avec le P. Lorenzo Barni et, après une brève allocution avec le Caimacàn, il put avoir, de nouveau, ses enfants chéris qui, durant les deux jours de cruelle attente sur leur sort, avaient éprouvé toute l’amertume de l’épreuve douloureuses et inattendue à laquelle le Seigneur avait permis qu’ils soient soumis. La seule pensée qu’ils devaient, d’un moment à l’autre déposer les laines sacrées du Carmel pour être jetés au milieu d’une soldatesque indisciplinée et féroce, ennemie jurée du nom Chrétien, les avait privés du sommeil, et leurs visages apparaissaient émaciés et épuisés. A la vue de leur très aimé Père Supérieur qui les avait admis, il y a dix ans, à la vie religieuse, sursautèrent de joie et se serrèrent autour de lui, le conjurant, les larmes aux yeux, de les reconduire au couvent. Quand le P. Stanislao leur dit qu’il était venu, justement, pour les délivrer et qu’ils seraient partis, immédiatement, sur Tripoli avec le P. Lorenzo, ils ne se retinrent plus et se jetèrent dans les bras de leur libérateur comme des petits enfants dans le sein de leur mère, sûrs d’y trouver protection et amour.

Le soir, ils étaient au couvent, attendus impatiemment des confrères qui leur firent oublier, bien vite, les souffrances des jours précédents.

Le P. Stanislao, cependant, accompagné d’un soldat, voulut pousser sa marche jusqu’à Kobayat, pour mettre en ordre cette Mission-là en prévision de ce qui devait arriver avec l’entrée de l’Italie en guerre. Une pluie continuée et un vent glacial lui entravèrent terriblement le chemin qui est, en soi-même fort pénible, de manière qu’il arriva à une heure tardive presque gelé.

Et quand le matin suivant, solennité de Noêl, il voulut s’efforcer de célébrer, au moins une messe, arrivé, difficilement, à la fin, il s’évanouit ; néanmoins réconforté, il reprit ses esprits, peu de temps après, accusant toutefois une extrême faiblesse pendant toute la journée. Il resta, avec moi, jusqu’au 29 décembre. Pendant ce temps, le meilleur du mobilier de la maison fut mis en sécurité ainsi que les objets précieux de l’église et de la sacristie.

Sachant ensuite que, restant moi seul, je ne pourrais pas m’occuper de tout, il établit que la florissante Congrégation des Filles de Marie, choisisse des responsables et une Présidente avec la charge de réunir ses consœurs et réciter l’office en commun, faire enfin la maman : me réservant l’obligation de tenir, chaque semaine, l’instruction coutumière. Il en fut de même pour les autres confréries érigées dans notre Eglise.

Faire école, visiter les malades, régler dissensions et querelles, en une parole, exercer ce qui concerne le ministère sacré en terre de Mission : voilà mon devoir quotidien : travail continu, souvent ingrat, toujours chargé de responsabilité. J’essayai de ne jamais manquer à ces engagements jusqu’à ce que ou bien le choléra ne se soit déclaré, léger, il est vrai, mais assez suffisant pour faire fermer les écoles, ou bien mes forces physiques ne m’abandonnassent, n’obligeant à une inactivité plus pénible que toute maladie.

A augmenter les malaises qui accompagnent l’hiver, la faim fit son apparition dans le village déjà tourmenté par le va et vient des soldats qui faisaient main basse de tout. Les réquisitions excessives des émissaires du gouvernement et la mauvaise récolte de l’année avaient, rapidement, réduit le peuple à la plus triste misère, presque toujours signe avant-coureur de maladies contagieuses. Les uns étaient morts d’inanition, d’autres, comme autant de spectres, faisaient le tous des maisons demandant à manger pour prolonger leur vie au moins de quelques jours.

Dans ces cas, aussi douloureux, je désirai ardemment être riche, mais ne pouvant distribuer de l’argent, je me mis entièrement à la disposition de mes pauvres chrétiens. Aux plus besogneux, je donnai la liberté de prendre les légumes du jardin du couvent ; je rendis mon humble table plus modeste juste pour soulager quelque malheureux. Je me chargeai, enfin, d’aller avec d’autres personnes charitables, le sac à l’épaule, faisant la quête, de maison en maison, auprès des familles aisées, afin de recueillir quelque chose, et sauver, d’une mort certaine tant de malheureux.

Nous continuâmes ainsi jusqu’au huit avril 1915 quand le P. Stanislao arriva de nouveau à Kobayat pour se rendre compte de la gravité de quelques fissures apparues dans la voûte de l’église, et pour apporter quelque secours à la pauvre population qu’il aida, plus volontiers encore, quand il se fut assuré que le magnifique temple, édifié par lui à force d’immenses sacrifices, ne courait absolument pas de risque.

Le 11 avril, le dit Padre, béni par une foule immense de peuple rassemblée à son passage, retournait à Tripoli, et quelques jours plus tard, il s’embarquait pour l’Italie, laissant à sa place le P. Giuseppe Maria qui continuait à donner des leçons de théologie à nos trois étudiants indigènes.

Mai 1915

L’un après l’autre, tous nos missionnaires avaient quitté la Syrie sur ordre venu de Rome. Seul le P. Brocardo, de nationalité autrichienne, étant natif des Terres alors non affranchies, avait été envoyé à Alexandrette pour sauver de la rapacité impériale ce qui pouvait l’être de cette florissante station. Le P. Giuseppe Fraschetti resté, comme Supérieur après le départ du P. Stanislao, lui aussi, avait pris le navire pour l’Italie ; et ainsi il ne restait plus que le P. Benedetto.

Le 21 mai, une lettre du plus ancien des trois étudiants indigènes lui faisait part de l’ordre laissé par le P. Fraschetti : descendre à tripoli pour le 24, solennité de la Pentecôte, pour y célébrer la Messe Consulaire.

Les choses arrangées tant bien que mal, le 22, le P. Benedetto quitta Kobayat et s’en alla à Tripoli où, à peine arrivé, il rendit visite à notre consul, Mr. Alberto Tuozzi, qui lui dit de se tenir prêt pour le départ. Déjà il avait ses affaires avec lui, et il n’attendait que le navire. On célébra solennellement la « Missa Coram Consule » lequel, alors que la réception usuelle avait lieu au Salon, déclara au Padre de ne pouvoir plus le faire partir aussi vite, ayant reçu un télégramme qui annonçait que le service des navires entre l’Italie et la Syrie avait été arrêté suite à la déclaration de guerre contre l’Autriche.

Les deux jours suivants, il se porta plusieurs fois chez le Consul pour avoir son avis sur ce qu’il devait faire, mais le long du trajet, maintes fois, il fut en butte à des invectives et des menaces.

« Comment ?! » - lui criait-on, « Un italien encore ici ? et pourquoi ne l’arrête-on pas ? C’est un espion, un traître ».

C’est pourquoi ; le P. Benedetto s’expliqua avec le Consul : « Si je reste ici quelques jours encore ils vont m’attraper ; il est vrai qu’il n’y a pas encore de guerre avec la Turquie, mais elle sera inévitable ; quant à moi, je préfère être oiseau des bois que de cage tant qu’on le peut. Ici, votre excellence ne peut pas me garantir, alors qu’à Kobayat je compte beaucoup d’amis, même parmi les chefs musulmans, spécialement Mohammed Jamil Beik que j’ai, moi-même, réconcilié avec la Mission, et j’espère, ainsi, m’en tirer à bon compte. Quand, enfin, votre excellence le jugera opportun, elle n’aura qu’à m’en aviser, et en une journée je serai ici.

Le 26 mai, les trois étudiants réunis dans la chapelle, le P. Benedetto leur adressa une fervente exhortation sur la charité fraternelle et sur la fidélité à la vocation religieuse, relevant leur courage dans des circonstances aussi troubles, et, il décida de laisser F. Michel à Tripoli et d’envoyer les deux autres à Bicherri (au Liban), le plus loin possible des yeux du gouvernement ottoman qui pouvait les appeler au service militaire.

Le 27, il partit dans une voiture jusqu’à Halba, accompagné du Procureur de la Mission, Kuri Yacub ; de là il continua tout seul sur Kobayat.

Pour tromper les regards des gens du gouvernement qui allaient et venaient, il s’était couvert la tête et le visage jusqu’aux yeux d’un châle blanc. A un certain point, il fut appelé par son nom d’un homme à cheval : c’était Mohammed Jamil Beik. Il lui promit que lui et ses parents de El-Biré, mettraient leurs épées et leurs fusils à sa défense ; il l’engagea, au cas où il se sentirait à l’étroit, de s’abriter chez eux, pas un cheveu ne lui serait touché. Le Padre le remercia vivement et parcourut avec lui le restant du voyage jusqu’à Kobayat.

Tribulation – Les sauterelles

Pour maintenir les nombreuses armées que la Turquie comptait sur les divers fronts de guerre, il y avait un continuel recrutement de gens à travers l’empire. Aux Chrétiens, surtout, on faisait la chasse comme à des malfaiteurs, et l’on ne pouvait plus éviter le malheur avec l’argent ; seules, de grosses sommes pouvaient retarder le jour où l’on devait s’enrôler sous la bannière de la demi-lune.

A combien de vexations ne fut pas soumis le peuple de Kobayat de la part du gouvernement et de ses propres Cheikhs ! Comme il était douloureux de voir le gendarme Turc entrer, arrogant, dans les maisons où il savait retrouver un homme bon pour le service. Si jamais ce dernier était fugitif, les mères, les vieux pères, les femmes, les petits enfants étaient menés à coups de nerfs ou de verges. Le contenu de la maison était jeté à la rue, les matelas piétinés par les chevaux, les poules, les chats, même les chiens subissaient les conséquences de la désertion de leur patron.

Le P. Benedetto se faisait tout à tous ; ici, une parole de réconfort, là-bas un conseil de modération ; plus tard à l’apparition de la famine racontée plus haut, il redoubla d’efforts. Les tribulations cependant devenaient plus inquiétantes. Etouffé par les réquisitions continues de grain et d’autres choses que le gouvernement accomplissait en vue d’entretenir les troupes, le pauvre peuple fut cruellement déçu du mauvais résultat des vers à soie qui sont l’une des ressources de ces gens. La plus grande partie des vers à soie moururent à la quatrième mue ; ceux qui parvinrent au bois et à filer, il ne valait pas la peine d’avoir dépensé tant de fatigue pour les élever : ils étaient payés au prix dérisoire de 6 piastres l’oca, (un peu plus d’un franc le kg). On espérait dans la moisson, mais le ciel était trop irrité. Une nuée de sauterelles se déversa sur les moissons bondissantes. Ce fut une catastrophe ; les prières, les vœux, les pénitences ne servirent à rien ; à la fin, tout le monde se mit d’accord pour faire une procession à pieds nus au sommet d’une montagne, à St. Georges de Chwita. Toutes les confréries y participèrent avec leurs bannières. Pendant la messe célébrée par le P. Benedetto, trois prêtres recevaient, sous les arbres, les confessions de ceux qui étaient venus ; plus d’un millier devaient faire la communion générale. Aux paroles thaumaturges de la Consécration, les sauterelles de cette localité, comme si elles étaient chassées par une force invisible, s’élevèrent en masse et, prenant la direction sud-ouest, laissèrent les moissons libres. La procession prit terme dans notre belle église et les gens observaient les pieds du Padre ensanglantés de la marche parmi les ronces, les broussailles et les rochers.

Les habitants de l’antique Kobayat, Deat Garbieh, vu l’issue de la procession, allèrent prier le Padre Benedetto d’en proclamer une seconde pour être, eux aussi, délivrés du terrible fléau. Il y consentit, mais du comportement des chrétiens de Deat Garbieh et de Mart-Moura où la messe fut célébrée, il conjectura que le ciel, plutôt que sa rendre propice, serait davantage irrité. Ces chrétiens-là, quand ils étaient sous le regard du Padre, se déchaussaient prêts ensuite à remettre les chaussures, à peine il regardait ailleurs. En effet, sa prévision se confirma, et, quelques jours plus tard, les sauterelles retournèrent plus nombreuses, plus affamées, plus obstinées, et elles envahirent aussi les contrées délivrées par la première procession.

Les sauterelles revinrent donc et en plus grand nombre, pondant leurs œufs ; on calcule que chacune en pond environ deux cents réunis comme dans un gros dé. Nées, les nouvelles firent plus de dommage que les grandes, car ne pouvant encore voler, elles attaquaient tout ce qui était vert ; malgré le rude combat qu’on leur fit jusqu’à même récompenser celui qui porterait plus d’œufs pour les détruire, mais le fléau survint. Il semblait qu’elles se fussent donné le mot de venir rendre visite à Mar-Doumit, la colline de la Mission : elles venaient en flots des localités environnantes, Ghowaya, Mart-Moura, et de Zouk pour se rendre à la montagne ; et là-haut, après avoir détruit tout ce qui était bon pour leurs dents, elles redescendaient repassant par Mar-Doumit. Elles détruisirent toute chose, oliviers, vignes, chênes, pommiers, poiriers, tomates, patates même, haricots et fleurs.

  On eut beau faire, allumer des feux partout, crier, battre fort des bidons à pétrole, entourer les plantes de papier, tout fut essayé et tout s’avéra inutile jusqu’à ce que, devenues grandes, elles s’envolèrent ailleurs.

Les champs, les jardins furent réduite comme en plein hiver et pire. De toute notre vaste propriété, on ne retira pas même de quoi payer le premier labour.

Les vignes, nombreuses, travaillées avec patience et mises en pergola qui pouvaient produire de huit à dix cantars de raisin (vingt quintaux environ) ne donnèrent que quelques petites grappes arrachées aux mandibules dévoratrices des sauterelles ; des oliviers pas même un grain ne fut sauvé ce fut de même de tout le reste. Et quand le jardin fut travaillé à nouveau et replanté promettant quelque chose, voilà arriver un autre châtiment ; mais n’anticipons pas.

Vita raminga - Vie errante – Maladie

Rentré à Kobayat le 27 mai, P. Benedetto avait dû renoncer à l’idée de ré-ouvrir l’école, soit manque de moyens, soit pour les besognes continuelles qui le maintenaient occupé.

Une loi du gouvernement Turc exemptait du service militaire le personnel reconnu nécessaire au service des églises : c’étaient les soi-disant chemmès ou diècos, les équivalents de nos sacristains.

Notre Eglise de Kobayat, sous divers titres avait le droit d’employer cinq de tels sacristains : pour cela, un véritable siège était exercé en ces jours-là, autour du Padre dont dépendait, en premier, le choix des cinq diècos, et la charge ensuite, de les faire confirmer par l’autorité officielle.

Courir de-ci, courir de-là, le plus souvent, en un temps enragé, pour réussir à en sauver, au moins, quelqu’un, parmi lesquels primaient, toujours, Habib et Brahim Kastoun, père de notre confrère F. Gabriele, l’un des trois étudiants indigènes. Ces aspirants sacristains étaient toujours aux trousses du Padre pour le faire courir d’une part à l’autre en leur faveur. Mais, une fois, il perdit patience. Il se trouvait cloué au lit avec des fortes douleurs au ventre causées, peut-être, par une course faite le jour d’avant, pendant plus d’une heure sous une pluie torrentielle ; son pauvre estomac ne pouvait rien garder.

L’un de ces importuns alla dans sa chambre, il prétendait l’obliger à se lever tel qu’il était, en sa faveur et celle de ses compagnons ; il ne voulait absolument entendre raison ; l’avare prétendait, en plus, qu’il incombait au P. Benedetto de le rembourser de la somme de vingt francs payés pour obtenir la signature du Commandant local, pour leur exemption. Le pauvre Padre qui, pour les fortes douleurs ne pouvait pas parler, gémissait en se pelotonnant et s’étirant sur son grabat ; il le pria d’avoir de son état et de s’en aller.

 Mr. Abdallah Doher (l’une des plus influentes personnalités du village) qui se trouvait présent et qui avait essayé, en vain, de dissuader l’importun de ne pas déranger le Padre malade, le prit alors par un bras et le persuada de s’en aller.

Cependant, le maladie vient à cheval et s’en retourna après, à pieds. Ainsi il arriva au P. Benedetto, et avec des conséquences fort douloureuses. Le soir du 2 juin, courut le bruit que l’Italie aussi avait déclaré la guerre à la Turquie et que le lendemain, peut-être, on serait venu fermer le couvent. A cette nouvelle, laissant Khouri Hanna pour le service de l’église, le 3 juin, fête du Corpus-Domini, en compagnie du nouveau serviteur Makhoul – ayant dû licencier l’autre, Habib – il se porta, de bon matin, à la montagne, espérant trouver un refuge hospitalier auprès de Tannous Effendi Abdo el-Busa. Mais oui, cet épicurien, ami des missionnaires quand il s’assoit à leur table, à voir le Padre angoissé dans sa maison. « Non, non, ici il n’y a pas de place – lui cria-t-il – si on vient à le savoir, il en va de ma tête ». Et il ne lui permit de rester que ce jour-là, l’obligeant, au coucher du soleil, à refaire une partie du chemin et s’arrêter à l’église de Katalbé chez Khouri Jusef el-Mucassie qui l’accueillit fraternellement, et lui tint compagnie pendant quinze jours, le conduisant dans les lieux le plus cachés pour le dérober à toute recherche. Si Tannous Effendi avait voulu, il aurait pu lui offrir un autre lieu de sécurité, mais non ! Il préféra jouir de ses jours en paix, au prix même de voir le pauvre missionnaire privé au plus vite de sa liberté.

Après deux semaines passées toujours en proie aux douleurs et aux vomissements, s’ajouta un rhumatisme qui lui interdit l’usage du bras droit. Vu, cependant, que rien de terrible ne menaçait la Mission de la part du Turc, il rentra au couvent où il fut contraint de rester au lit par la fièvre qui variait entre 39 à 40 degrés, parfois 41, toujours assisté de son bon serviteur Tannous Zeitouny et de Khouri Hanna Safatle.

Le 20 juin, arrive un message de Tripoli avec l’ordre de partir pour l’Italie. Cependant, comment pouvait-il, le bon Padre, entreprendre un voyage dans ces conditions-là ? Pour cela, Khouri Hanna et Abdallah Doher écrivirent à F. Michel, à Tripoli, lui disant de l’impossibilité physique de P. Benedetto de bouger de Kobayat et lui demandèrent des médicaments qui furent immédiatement envoyés par Mr. Pius Duba.

Un second télégramme l’appelle d’urgence, lui disant de reporter à Beyrouth.

L’envoyé qui lui remet le télégramme, parce que habillé à l’européenne, avait été arrêté et frappé le long de la route. Même en bonne santé, comment le Padre aurait-il pu passer ? Il prit, donc, la décision de n’ouvrir que l’Eglise où aurait célébré Khouri Hanna, alors que lui se serait servi de la chapelle intérieure ; le serviteur Tannous étant allé à la montagne, parce que fatigué, il fut facile de faire croire que P. Benedetto aussi, s’en était parti pour toujours.

A partir du 7 juillet, la famille Khouri Hanna devint l’économe du pauvre missionnaire dans sa prison domestique. Il n’y avait aucun danger que de la bouche des plus petits des nombreux enfants échappât un mot qui fît allusion à la présence du P. Benedetto au couvent. Et quand il écrivit à Tannous Effendi une lettre lui demandant de payer une traite de 542 piastres, il fit semblant qu’elle fût écrite de Gazir, le priant de la payer à Khouri Hanna ; mais l’Effendi n’en voulut rien savoir. Arriva le 8 Août et une lettre de F. Michèle, écrite de Tripoli lui annonçait que l’Italie n’avait nulle intention de faire la guerre à la Turquie, et qu’il était inutile de se tenir caché. Alors, passés quelques jours, accompagné du serviteur Makhoul, de nuit, il se porta à pied à Biré, localité au-dessus de Kobayat, et, de là, sur un mulet et avec ses bagages, il entra à Kobayat parmi les cris joyeux de la population. C’était le 15 Août, vers midi. Tout le monde vint lui souhaiter la bienvenue, même certains qui, dans le passé, avaient montré de la froideur.

Le 22 Août, il eut encore la consolation d’adresser la parole aux Fille de Marie et aux Tertiaires du Carmel confiées à sa direction ; il semblait que la tranquillité était revenue au Missionnaire : Ce n’était que le calme qui précède la tempête.

Guerre. Guerre !

Le P. Benedetto, suite à l’assurance du confrère, F. Michel, comme s’il n’y avait aucun indice de guerre entre l’Italie et l’empire Ottoman, pensait se rétablir de sa maladie, non sans quelque rechute. Par contre, un dimanche durant la Bénédiction, à peine eut-il entonné au pied de l’autel, les litanies, il fut saisi de douleurs si affreuses qu’il s’évanouit et resta prostré jusqu’à ce qu’elles furent terminées donnant à croire à celui qui l’interrogeait sur ce qui était arrivé qu’il s’agissait d’une cérémonie spéciale. Il y avait plus d’un mois qu’il n’était pas sorti du couvent, d’où, pour respirer à pleins poumons, le 26 mai, un jeudi, accompagné du procureur K. Hanna Safatle il se porta à la montagne auprès de l’ami Kuri Josef el Mucassie qui avait préparé de quoi les détendre.

Ils étaient encore à table qu’ils remarquent un homme courir dans leur direction. Un messager de Tripoli était arrivé à la maison Safatlé, il était porteur de l’avis de cacher P. Benedetto ; le couvent de Tripoli était fermé, F. Michèle et Tannous Nejme, le vieux domestique des Pères étaient en prison et tous deux allaient être enrôlés dans l’armée, si le premier ne prouvait pas être « in sacris », et le second, avoir dépassé les soixante ans.

Ils ne s’étaient pas encore remis de la première stupeur qu’un second envoyé arrive, lui aussi dépêché par la maison Safatle, il priait le P. Benedetto de ne pas comparaître de jour car les soldats étaient déjà à sa recherche. Quoi décider ? Padre Benedetto fit descendre K. Hanna s’étant mis d’accord que, une heure avant minuit, ils se seraient retrouvés au couvent. En effet, à la descente du soir, il poussa jusqu’à la demeure du frère de Notre Tannous Nejme à une heure de chemin du couvent ; ensuite, ne se risquant pas à descendre tout seul dans la nuit obscure, il lui fut donné un chevrier pour l’accompagner. Mais quel guide ! Arrivés auprès des filatures du Dr. Cassini, à un tir de fusil du couvent, l’homme flairant le vent périlleux, craintif, il s’esquiva sans en aviser le Padre, détalant à travers les champs. Le Padre ne connaissait que le chemin principal il y continua. Arrivé exactement devant la filature, une voix sèche, âpre lui crie le « qui va là », Min ? A la première et à la seconde intimation, sans s’arrêter, il ne répondit pas, mais à la troisième, ayant entendu le déclic d’un fusil mis en position de tir, le pauvre Padre, la tête couverte du manteau, déguisant la voix laissa sortir de sa bouche un « Ana, moi ». Le soldat crut reconnaître la voix d’une fille du pays et se calma. Le Padre poursuivit son chemin. Une sueur froide, un tremblement aux jambes s’en saisit, de façon qu’à peine arrivé à la porte du Couvent et vu réapparaître ce voyou de chevrier, pour toute remontrance, il ne lui sortit de la gorge qu’un son inarticulé.

Il entra au couvent à l’heure fixée, et, repris quelque peu ses sens, il trouva l’envoyé de Tripoli encore tremblant de peur, il avait été brutalement frappé par les soldats et fouillé dans tout sens ; heureusement les coquins oublièrent d’en visiter les souliers dans les semelles desquels était cachée la lettre annonciatrice. Le Padre, aidé de K. Hanna, arrangea les choses le plus nécessaires, ensuite, passé minuit, célébrèrent la Messe, et, alors que K. Hanna partait sur Tripoli pour essayer de délivrer son fils, P. Benedetto se portait à loger dans une grotte d’où, à distance d’un tir de fusil du Couvent, il pouvait, facilement avec les jumelles, observer ce qui survenait de nouveau dans le pays.

Le vendredi 27, passa tranquille, mais le 28 se leva funeste. Il vit arriver le Caimacàn de Halba avec officiers et soldats pour procéder à la fermeture du Couvent ; ils lièrent leurs montures aux fenêtres de la maison des sœurs et demandèrent les clefs. Les clefs étaient confiées à la fille du Procureur Brigida laquelle, consciente de la difficulté du moment, consentit à leur montrer les locaux. Dans chaque pièce, il y avait un ameublement suffisant : le Caimacàn aussi remarqua que le meilleur manquait et s’adressant à Brigida, il lui dit débonnairement en français : le P. Benedetto a bien fait de cacher le meilleur.

Du reste, le Caimacàn, se montra très gentil, ainsi que l’officier, les soldats et les chefs du pays présents à la visite excepté deux seulement qui mirent les mains sur des objets qui ne sont pas à eux et eurent la bassesse de chuchoter au Caimacàn que le P. Benedetto ne pouvait pas se trouver trop loin. Cependant le Caimacàn ne les écouta pas, par contre, demandant à Brigida des nouvelles du Padre, « qu’il soit tranquille » conclut-il « tant que je serai Caimacàn il n’a pas à craindre ; je me rappelle très bien l’accueil cordial tant de fois reçu des Padri italiens ».

Les portes extérieures du couvent, de l’Eglise, de la sacristie et la porte des souterrains furent scellées avec des cachets spéciaux ; ensuite la patrouille des visiteurs se réunit au déjeuner chez le chef du village, et sur le soir, le Caimacàn avec sa suite faisait retour à Halba. P. Benedetto, qui, de sa cachette, avait été anxieux en continuelle observation, la nuit même, se fut informé de tout, remerciant le ciel que la chose se fut passée aussi tranquille.

D’une manière bien différente, on avait procédé, quelque mois auparavant, à la clôture d’une maison des Jésuites français dans le village voisin de Mingez.

Une horde d’aventuriers soudoyés par le gouvernement et commandés par les Beyks de Biré était tombée sur cette résidence : tout fut pillé et partagé entre les pillards, les nombreux volumes de la bibliothèque dispersés çà et là dans la campagne, les volets arrachés, les meubles fracassés et la Chapelle profanée.

Le P. Pietro, Jésuite, un vieil indigène, était resté à la garder de la maison ; devant ces actes de vandalisme de ces gens armés, tout triste, il errait dans tout sens comme hébété. Au réfectoire où ils s’étaient enfin réunis pour les dernières formalités, un Beyk serrant le pauvre Père par un bras, l’oblige à chanter ; pris au dépourvu et ne sachant quoi entonner le pauvre se mit à chanter le Tantum Ergo… Rires, blasphèmes, cris sauvages couvrirent sa voix ; ensuite, entassant dans la cour un amas de tout ce qu’ils n’avaient pu détruire, ils y mirent le feu.

P. Benedetto, n’avait pas voulu, par conséquent, se trouver présent à la fermeture de son couvent ; il aima mieux que d’autres personnes de confiance, fussent à sa place. Il resta ainsi dans sa grotte, caché aux yeux des passants par un gros buisson ; il se prépara, au mieux, une couche de pierres plates qui lui servit de lit et un rocher quadrangulaire comme autel ; il étudiait, priait, observait, jusqu’au soir avancé, on lui apportait de quoi apaiser sa faim.

Oiseau des bois.

Kuri Jusef, comme il était convenu, le 27 et 28 Août aurait dû descendre à Mar Doumit pour dire la messe et consommer les Saintes Espèces, dans l’attente des événements ; mais ce prêtre, déjà sujet au mal caduc pour tout grave chagrin qui lui arrive, après l’apparition peu agréable des deux messagers du 26, s’impressionna tellement qu’il tomba malade restant pendant trois jours empêché de célébrer.

P. Benedetto alla le trouver et resta quelques jours chez lui, mais la pensée, que là-bas dans l’église, désormais close, Jésus se trouvait prisonnier au tabernacle, le tourmentait : comment le délivrer ? Il fait appeler K. Hanna Safatle et lui fait rédiger un « maarùt » (pétition) à présenter au Caimacàn de Halba, demandant, en tant que Procureur, l’autorisation d’ouvrir l’église pour y célébrer une messe et ainsi consommer les Saintes Espèces.

Nous ne savons pas de quelle manière, mais le fait est qu’il est parvenu à l’oreille d’un traître, celui-ci s’empresse de rédiger un « contre-maarùt » – dans lequel il insinue qu’on cherchait à ré-ouvrir l’église pour en emporter les objets précieux – le remet à l’un de ses fidèles lequel monté sur un cheval à bride abattue, devance le Curé-Procurateur qui s’en va « pedibus calcantibus » ; ainsi, le Caimacàn mal prévenu, nia tout permis. On fit alors recours au Mutassarif de Tripoli qui acquiesça, donnant l’ordre de remettre les clés de l’église à Houwech Doher, chef du village afin de procéder à son ouverture momentanée.

Dans cet entre-temps, venaient d’être remis en liberté F. Michel, parce que in sacris et supérieur d’une maison religieuse (celle de Tripoli), et Tannous, le domestique, parce que vieux sexagénaire. Le premier se porta en famille à Kobayat, et monta à trouver P. Benedetto : c’était le 14 septembre, fête de l’Exaltation de la Croix, et ainsi les deux confrères, dans la petite église de Katalbé, eurent la consolation de renouveler solennellement leurs vœux sacrés.

Trois autres jours passèrent, mais aucune nouvelle de Mar Doumit : Jésus était toujours prisonnier. Le soir du 19 septembre, P. Benedetto descendit jusqu’au jardin du couvent se cachant dans le maïs semé après le départ des sauterelles et déjà poussé géant ; là-bas, il eut la visite de Kuri Hanna avec F. Michel pour se concerter sur la conduite à tenir. – « Demain, je vous dirai tout » – conclut le P. Benedetto. Il portait sur lui une des deux clefs de l’église ; arrivé minuit, il sort de sa cachette, retire délicatement un clou auquel était lié le sceau officiel, ouvre la porte principale et pénètre, il revêt les ornements sacerdotaux et dit la messe. Jésus est délivré, l’église vidée de son hôte divin ; N. Dame du Carmel qui sourit de la grande statue à l’auréole dorée, est constituée gardienne de l’église et du couvent. Le sceau remis à sa place, alors qu’il se disposait à retourner dormir dans le grain, en passant à côté de la maison des Sœurs, il lui tomba sous le regard, une ouverture en guise de petite fenêtre qui servait d’échappatoire à la fumée du four. Cette vue lui suggéra une idée. Enlevant son habit, grâce à sa mince personne, il réussit à pénétrer, par ce trou, dans la maison des Sœurs ; il s’arrangea, au mieux, une couchette dans la pièce la plus cachée, celle au-dessus de la cuisine, et, là-bas, il reçut la dernière visite de F. Michel qui rentrait à Tripoli, il le salua du lit qu’il gardait, obligé à son tour, par des douleurs au ventre et le rhumatisme. Dès lors cette petite pièce fut son refuge ; il l’abandonnait pourtant à chaque fois qu’il notait dans le village la présence de soldats ou des agents du gouvernement et prenait la montagne jusqu’à fin danger, et, combien de nuits qu’il dut passer dans la grotte, sur la terrasse de l’église de Katalbé ou bien dans la maison d’un ami, couvert de rien d’autre que du manteau, toujours aux aguets pour ne pas être empoigné !

Pour autant que le lui permettaient les circonstances critiques, P. Benedetto ne laissait pas échapper une occasion pour faire du bien ; il recomposait les querelles qui tenait les familles en discorde, aidait les pauvres qui erraient nombreux dans les villages, consolait ceux que la guerre avait privés du père, de l’époux, du fils ; nombreux, ensuite, ceux qui reçurent de lui l’extrême confort ; et les familles ne voulant pas porter leurs morts ailleurs qu’à Mar Doumit, le P. Benedetto sous un chêne vétuste, au côté de l’église toujours fermée, célébrait également les funérailles, faisant ensuite déposer le défunt dans les tombeaux sous le couvent.

Il s’occupait de la culture de notre jardin auquel le métayer ne suffisait pas ; de nuit, il bêchait et piochait, et, au clair de la lune il avait semé les fèves et les petits pois.

Le temps surtout qui lui restait après la prière, il le dédiait à l’étude, et comme fruit de son travail, il venait d’achever un petit dictionnaire italien-arabe, et il se trouvait à la moitié de celui arabe-italien, avec les phrases et les proverbes les plus communs des deux langues, en outre il composait en arabe, homélies et prêches pour s’en servir plus tard dans un futur meilleur.

Pendant ce temps, Kuri H. Safetle tomba malade, et l’hydropisie le réduisit à tel point que lui-même fit appeler P. Benedetto pour en recevoir les derniers sacrements. Ainsi, la nuit de Noêl 1915, le Padre célébra les trois messes dans la maison Safatle, administrant, ensuite, au malade le viatique et l’huile sainte, parmi les sanglots de la nombreuse famille ; mais il faut dire que la merveilleuse vertu de l’Extrême Onction influa évidemment aussi sur le corps, puisque dans un bref délai Kuri Hanna se trouva hors danger.

Entre-temps deux puissants chefs sur lesquels P. Benedetto pouvait compter, furent arrêtés et envoyés en exil : Mohammed Gianùl Beik et Abdu-Rezek Beik de Biré ; aussi, le Padre dut-il user d’une plus grande prudence d’autant plus que les ennemis de Mar Doumit ne s’étaient pas calmés. En effet. En Janvier 1916, Fra Michel, de Tripoli, envoya la copie d’un journal dans lequel on attirait l’attention du Gouvernement Ottoman sur la famille Safatle qui cachait dans son étable le P. Benedetto ; l’article calomniateur était signé par un de Kobayat. Le Mutassarif de Tripoli vint aussi au village et descendit avec sa suite dans le couvent ; un misérable, celui-là même qui avait envoyé le contre-maarùt au Caimacàn, présenta au Mutassarif un maarùt contre Kuri H. Safatle et le métayer, les accusant d’avoir volé, du couvent, en entrant par les fenêtres de l’église oubliées ouvertes le jour de la fermeture, il revendiquait pour soi, en même temps, une partie de la propriété des Pères, vu qu’elle leur avait été donnée par ses aïeux. Le Mutassarif, cependant ne voulut même pas lire le papier, mais le déchirant en petits marceaux le jeta par la fenêtre ; et P. Benedetto, le jour suivant, parti le Mutassarif, vit Houwech Doher entrer dans le jardin et ramasser du sol les restes du papier.

Plusieurs savaient que P. Benedetto était à Kobayat ; mais, ainsi que les Beiks de Biri, les Agauéts d’Akkar et des Dannéci, personne ne soufflait mot ; et ils savaient, en outre, qu’un beau jour la Syrie tomberait en mains européennes. Pour éprouver davantage la vertu du Missionnaire, il a fallu que ce fût quelqu’un de particulièrement obligé à le trahir ; à accélérer, peut-être le triste jour, contribua aussi quelque imprudence. Le 9 Janvier 1916 P. Benedetto vint à savoir que Kuri Boutros s’était mis d’accord avec le gouvernement pour ouvrir les écoles du Couvent sous sa haute direction. Le Padre s’en fut alors, à nuit avancée bien entendu, à la maison de ce misérable, faisant semblant de venir de loin ; il était accompagné du métayer de notre jardin. Dans cette maison, il n’y avait ni lampe, ni chandelle ; pendant l’entretien on alluma du bois résineux. Il lui intima sèchement de prendre bien garde de coopérer à ouvrir les locaux des écoles des Padri Carmelitani, où tout a été enregistré même les clous, car après il aurait à rendre compte de tout.

L’Arrestation.

Poussé par son cœur compatissant, et à la supplication du métayer, P. Benedetto avait accepté, dans son refuge Abud Jusef Zahar, un jeune fuyard de l’armée turque, d’une bonne famille de Kobayat, chétif et timide outre mesure ; et à la fin de février, un second, Sarkis Derghàl l’avait rejoint. Ils avaient les pieds écorchés par la marche faite dans les broussailles et les cailloux durant leur évasion ; et ils passaient le temps à se raconter leurs aventures, rompant la monotonie de la clôture forcée par la prière en commun et avec quelque partie aux cartes.

Le soir du 6 mars Makhoul Doher, beau-père du Docteur de la Mission Chevalier Alessandro Casini, alla trouver P. Benedetto lequel, un peu fatigué de ce pénitencier, était sur le point de grimper à son refuge dans la montagne ; mais le susdit monsieur le pria d’attendre quelques jours, car le dimanche suivant, début du carême, il serait venu à se confesser et satisfaire au précepte pascal. Le Padre se rendit et décida d’attendre, d’autant plus que Kuri Hanna Safatle était retombé sérieusement malade ; il avait les jambes et le ventre extraordinairement gonflés avec des douleurs atroces à l’estomac ; et P. Benedetto voulait voir quel pli allait prendre la maladie.

La nuit entre le 8 et le 9 mars, il fut appelé à assister le curé dont la santé s’aggravait ; ayant dit la messe chez lui, il lui administra les derniers sacrements, essayant de réconforter la famille désolée laquelle, nombreuse, voyait manquer l’unique soutien.

-          « Il a échappé, il y a trois mois – disait-il – cette fois-ci, encore, le Seigneur le guérira ; cependant priez : pour ma part, je commencerai, demain même, avec mes hommes, une neuvaine au glorieux S. Joseph auquel Kuri Hanna, a toujours été dévoué ; et Dieu nous exaucera ».

En effet, le dix mars, commença la neuvaine mais l’on ne put finir : Dieu disposa autrement.

Ce jour-là, après la célébration de la Messe dans laquelle les deux hommes avaient communié, le Padre s’était remis à son travail au haut de l’escalier où près d’une fenêtre il avait placé la table et la chaise. Vers 9 heures, il se rendit dans la pièce où il avait son lit et il eut la pensée d’épier à travers les fissures des volets ; et que vit-il ?  Houwech Tannous Doher, mukhtàr du pays, Hene Masaùd, chef du village voisin de Andtket, Khouri Boutros Hobeiche et avec eux Omar Effendi, chef de la gendarmerie de Halba, Iunis Bey avec trois autres gendarmes qui tournaient autour du couvent. Passant au-dessus de la porte du jardin supérieur, l’un de ceux-ci adressa quelques mots au métayer qui travaillait à l’intérieur, et alors que celui-ci se sauvait en sautant le mur d’enceinte, les autres se dirigèrent vers la maison des Sœurs. Un gendarme est placé à la porte où se trouvait le four devant lequel, pour éviter les suspects, le Padre avait jeté, dispersés, des sarments de vigne. Tous les autres s’arrêtent à la porte d’entrée, au sud.

Omar frappe à la porte deux fois, mais celle-ci, naturellement, ne s’ouvre pas ; alors Houwech, donne deux coups du pied et voyant qu’elle ne cédait pas ; il en donne, avec plus de violence, un troisième qui, en ouvrant tout grand la porte, ressemble à l’explosion d’une mine. Ils entrent tous et sans se soucier de regarder dans les pièces du rez-de-chaussée, montent tout droit les escaliers et trouvent à son bureau, P. Benedetto qui, nullement décomposé, était en train d’écrire son dictionnaire italo-arabe. Il se lève, à cette apparition, et répond aux interrogations de Omar Effendi.

-          Qui êtes-vous ? Comment vous vous appelez ?

-          Padre Benedetto Portieri, depuis plusieurs années missionnaire à Kobayat.

-          De quelle nationalité ?

-          Je suis italien.

-          Pourquoi ces deux hommes avec vous ?

-          Ce sont deux malades venus de bon matin pour se faire soigner les pieds ensanglantés : je suis, aussi, médecin ; voilà un livre de médecine. Et il présente le volume IV du Bouchant, il se fait passer pour médecin pour sauver les deux malheureux qui tremblaient à côté de lui.

-          Vous devez me suivre, lui ordonne Omar.

-          Prêt ; qu’il me soit permis, toutefois, d’enfiler mes pantalons de voyage.

-          Oui, oui, ils vous serviront.

Et alors que le Padre se posait une chemise de nuit, un foulard à la ceinture et le manteau noir, les autres visitèrent toutes les pièces jusqu’au grenier : à la chapelle Omar voulait voir le calice, mais Abùd l’en empêcha en lui disant que seul le prêtre peut le toucher. Iunis Bey s’adressant à Abùd : « Malaùn, maudit » lui dit-il en lui donnant une gifle, « Où est ton fusil ? » Ils firent un paquet de ce qui se trouvait sur la table et dans la chambre à coucher ; Iunis Bey s’empare des jumelles du Padre : deux revolvers étaient posés sur le divan, ils les prirent aussi, et ne trouvant rien d’autre, ils enveloppèrent, pêle-mêle, les objets séquestrés dans une couverture de laine obscure, et poussant devant eux les prisonniers ils sortirent ; cependant, Hene Masoùd pour se faire surestimer auprès du gouvernement se permit de lancer aux pauvres une grossière insulte. (Baddi ihrac Din Cum !)

Comme une foudre la triste nouvelle se répand dans le village, les maisons se vident de leurs habitants, les fileuses abandonnent le travail et se déversent en pleurs dans les chemins, tout le peuple veut voir et plaindre le bon Padre qui a édifié (tout le monde) par son exemple, fait du bien par son abnégation et réconforté par ses conseils.

Le groupe s’arrêta dans la maison de Makhoul Doher pour le déjeuner. Le chef Omar Effendi fit asseoir le Padre à sa droite et voulut, lui-même, le servir. Est-ce qu’il mangea le pauvre Padre ? Certainement très peu. Il pensait à son cher nid désert et non gardé, au champ de ses fatigues apostoliques qu’il était obligé d’abandonner malgré lui, il pensait à tant d’âmes qui restaient privées de leur soutien ; il pensait à l’avenir qui lui apparaissait si effrayant. Mais le Seigneur qui n’abandonne pas qui se confie en lui, ce Dieu qui, s’il met l’homme à l’épreuve, il lui fournit la force et les moyens de la victoire, insufflait dans le cœur de son Missionnaire un courage, un calme, une confiance dont il ne savait pas lui-même se rendre compte.

Ma conscience est tranquille, je suis innocent ; ou bien la justice triomphera, ou bien ce sera mon destin ! Par amour de la justice, je souffrirai persécutions et condamnation. Quelle fortune plus grande pour un disciple de Jésus ? Le traître principal qui, à peine la porte défoncée, s’était éclipsé, apparut à la fin du repas alors qu’on servait le café ; d’un air humble et comme battu, s’adressant au Padre, il lui dit d’une voix étouffée :

-          « Moi, je n’en sais rien » et il secouait le pan de sa veste. Le Padre, souriant :

-          Que Dieu te pardonne comme je te pardonne moi aussi.

Omar Effendi recommanda à Makhoul et aux présents de mettre toute leur attention à ce que les deux couvents ne souffrissent pas de dommage, rejetant sur eux toute responsabilité.

De son lit de douleurs, Kuri Hanna Safatle, envoya au Padre un peu d’argent, le dernier qu’il avait, encore, en dépôt, quatre livres anglaises, et, les passeports.

Il s’agissait, enfin, de donner une monture au Padre, Omar ne voulant pas le conduire à pieds, mais il n’était pas question d’en trouver.

Voilà qu’arrive le Corfèn Abdul Kadir qui, pour un cadeau reçu il y a quelques mois, portait à P. Benedetto une affection quasi paternelle, et il est contraint de céder son cheval. Il serra les dents de rage, à la vue du Padre dans telle mauvaise passe, et versa des larmes secrètes ; une heure de retard, l’avait empêché de mettre en sécurité celui qu’il aimait comme un fils.

Le long du trajet de Kobayat à Halba, Omar fut extrêmement gentil, il ne fumait jamais sans offrir au Padre une cigarette qu’il allumait de sa propre main. Il ne pressait jamais le pas, par contre il le laissait libre de courir ou de s’arrêter à son plaisir : il eut à dire, cet officier Turc : « si ce n’était pour la langue maudite de certaines gens de Kobayat, moi j’aurais laissé aller le Padre. Qu’est-ce qu’il faisait, enfin, le Padre ? Lui, européen, il étudiait notre langue, faisant du bien quand il pouvait, sans se mêler de choses qui ne sont pas de son ministère ; et puis on voit que c’est un homme ingénu et inoffensif ».

Tout près de Deir Genin, célèbre couvent de moines maronites auprès desquels Kuri Hanna avait, en vain, demandé pour le Padre une cachette, on fit la rencontre d’un prêtre de Kobayat, Kuri Ibrahim Khreibe[8], qui s’offrit d’accompagner le Padre pour l’aider en quoi que ce soit ; mais on lui répondit de faire retour à la maison ; Dieu aurait pris soin du Padre.

Arrivés à Halba, Omar ne voulut pas mettre en prison le Padre, mais, sous escorte il le fit conduire à l’unique auberge (locanda) tenue par un orthodoxe qui, par amour de l’or latin, faisait payer au Padre trois fois plus qu’aux autres. Il devait, en plus, payer pour le soldat de garde qui, baïonnette au canon, l’accompagnait partout… Si ce n’était la surveillance trop étroite, le Padre aurait accepté la proposition d’un certain Dahòs[9] Doher de Kobayat de s’enfuir. Mais comment ? Franches comme l’eau après la pluie, certaines gens, le susdit parla avec le nouveau Caimacàn et celui-ci, sans même interroger le Padre, ordonna qu’il fût transféré en prison.

C’était le soir du 14 mars : le jour d’avant, il avait obtenu de Omar le bréviaire. La prison dans laquelle il a été placé était un sous-escalier obscur, infect, bondé de pères ou de parents de déserteurs, chrétiens et musulmans. Les premiers même en plaignant le Padre, se réjouirent à son entrée comme pour un ange descendu parmi eux, lui demandant sa bénédiction et embrassant ses mains ; et alors que le Padre les réconfortait, blottis dans un coin ils priaient ensemble, les musulmans entonnèrent une musique peu agréable dont le refrain sonnait ainsi :

Aitalia Khòine ! Aitalia Khòine !

L’Italie, traîtresse ! L’Italie traîtresse !

Comment le Caimacàn de Halba, s’était-il décidé à commander l’arrestation du Padre ?

Zeki Bey, l’ami des Carmes de Kobayat, qui bien qu’il eut ignoré le lieu où se cachait le P. Benedetto, demandait souvent à Kuri Hanna des nouvelles de celui-ci, lui recommandant de le saluer de sa part et d’avoir l’esprit en paix et tant qu’il était, lui, à Halba, il n’avait rien à craindre, avait été destitué, pendant ce temps, de ses fonctions et ceci à la suite des intrigues des chefs de Akkar, y compris les principaux de Kobayat. Voici le pourquoi : Ceux-ci voulaient s’engraisser de ce que le gouvernement leur commandait de réquisitionner pour l’armée.

Ils avaient, de fait, extorqué et presque tout, des pauvres, soixante-douze chembols de blé (cent quintaux) et les avaient partagés entre eux sans rien en envoyer au Caimacàn lequel, selon les ordres supérieurs, les leur réclamait incessamment. C’est pourquoi ils se liguèrent pour le faire révoquer et ils y réussirent.

A sa place, fut nommé un constantinopolitain, Ahmed Bey Giaudèt qui porta, au dernier degré, l’état de terreur parmi les chrétiens de Akkar, et P. Benedetto, en arrivant à Halba, assista de l’auberge où il logeait, à la prise de possession de celui-ci. Cela tombait à point, il en fut la première victime. Puisque l’influent personnage qui complétait la trahison, et qui avait perdu toute estime auprès de Zeki Bey, avait profité du changement pour réussir son projet criminel. Voici pour preuve le résumé d’une lettre envoyée par lui au nouveau Caimacàn.

« …Le Caimacàn Zeki Bey est ami des Carmes italiens ; averti, il n’a pas voulu arrêter le P. Benedetto italien. Maintenant, le mazkur, le susnommé est changé ; j’avertis le nouveau Caimacàn de Halba d’envoyer les gendarmes pour prendre le P. Benedetto italien, qui tient des relations avec les Français de l’île de Roèd… ne pas tarder… 8 mars 1916 ».

Réellement Ahmed Bey n’avait pas tardé. Dans sa Providence, Dieu, lui-même avait ainsi disposé afin que son Missionnaire, se trouvant au milieu de plus malheureux que lui « apprenne la compassion », et dans un champ plus vaste, ait le moyen de déployer, avec des fruits abondants, son zèle apostolique.

Le matin suivant, 15 mars, le Padre quittait la prison, non plus seul, mais accompagné d’une multitude de parasites fastidieux. Une voiture fut louée, et il fut transporté à Tripoli-ville ; et, se trouvant à passer justement sur le seuil de notre couvent, il demanda au soldat d’escorte la faveur de s’arrêter un instant ; il voulait saluer F. Michel Safatle. Il eut immédiatement à remercier le ciel d’avoir endurci le cœur du gendarme pour le lui refuser ; il ne pensait pas à l’imprudence qu’il aurait commise : il pouvait compromettre un confrère.

Tribunaux et prisons.

« Nunc coepi discipulus esse Christi ».

Je commence maintenant à être disciple du Christ.

Ce sont des paroles que P. Benedetto put ajouter, en ce moment, à ses mémoires, en s’appropriant la célèbre expression de St. Ignace d’Antioche, et la suite de cette histoire le confirme pleinement.

Le long du trajet, à travers les voies de la cité, le Padre était en butte aux moqueries et aux insultes de la populace.

« C’est un espion » disait-on « Giesûs : c’est un traître, il va recevoir ce qu’il mérite ».

La voiture s’arrête sur la place devant le palais du gouvernement, on fait descendre P. Benedetto, on lui charge sur les épaules le sac du délit (la couverture avec les objets confisqués) et parmi les murmures hostiles de l’assistance, il est conduit par des escaliers pénibles en la présence du Mutassarif.

En ce temps-là, le gouverneur civil, Mutassarif de Tripoli, était un tigre en forme humaine, en tout, digne représentant du tyran de la Syrie, Gemal Pascia : c’était un druze du Hauran – Rached Bey Tiei, celui-là même qui, il y a quelques mois, avait provoqué la mort par pendaison du clerc français Anatole Mézerey et l’exil de Mgr. Dumani, évêque grec-catholique de Tripoli.

Elle date de loin, la haine des Druzes envers les chrétiens maronites et il paraissait que Rachid l’avait concentrée, tout entière, en soi et la déversait d’une manière spéciale sur ceux de Kobayat.

A voir comparaître devant lui un italien, Missionnaire catholique, saisi en plus, dans le village maronite de Kobayat, la face du Druze s’affubla d’un féroce ricanement ; et d’un air farouche, il commença à l’interroger sur un tas de choses. P. Benedetto sut en sortir avec aisance et calme, se montrant bien à propos peu pratique du langage arabe ; quand ensuite on introduisit dans la salle, le scribe pour rédiger le procès-verbal de l’interrogatoire qu’il devait subir en pleine forme, il recueillit son esprit, et, ayant invoqué avec ferveur le divin secours, il se prit à répondre.

-          Où étais-tu quand on t’a arrêté ?

-          Je me trouvais à Kobayat.

-          A Kobayat, mais où ?

-          Dans le couvent qui servait d’habitation aux Sœurs, avant la guerre.

-          Depuis quand, tu étais là-dedans ?

-          Depuis trois jours. En fait, Dieu n’a-t-il pas créé le monde en six ?

-          Et comment es-tu entré là-dedans, puisque la maison de tes Sœurs était fermée depuis plusieurs mois sur ordre du gouvernement ?

-          La nuit du sept mars, en passant, par hasard, devant elle, je trouvai la porte ouverte ; j’entrai pour voir si les voleurs avaient emporté quelque chose, et vu que non, je crus bon de rester là-dedans tout en fermant naturellement la porte. Et réellement, cette nuit-là, le vent avait ouvert tout grand la porte du couvent.

-          Et avant, où est ce que tu étais ? De quel côté tu venais ?

-          Je me trouvais à la montagne.

-          Mais quelle montagne ? Tu ne vois pas combien elle est montueuse la Syrie ?

-          Je voulais dire : à la montagne entre Bicherri et Kobayat.

-          Et comment tu vivais là-haut ?

-          De temps en temps, je descendais à l’un ou l’autre village pour m’approvisionner du nécessaire, ou bien j’envoyais.

-          Et qui te servait à la montagne ?

-          Un garçon qui gardait les chèvres.

-          Comment s’appelait-il ?

-          Son nom ? Jusuf.

-          Mais Jusuf min ? Joseph, fils de qui ?

-          Alors ça, je ne le sais pas ; je sais qu’il s’appelait Jusuf el maaòz, le chevrier.

-          Est-ce qu’il te connaissait lui ?

-          Il a fait ma connaissance à la montagne.

-          Comment ?

-          Comment ? Ho, c’est joli ! Quand ils voient un Padre, ils courent à sa rencontre, lui baisent la main et s’offrent à le servir ; ainsi je l’ai accepté.

-          Mais qui lui passait l’argent pour t’acheter le nécessaire ?

-          Moi, j’en avais ; quand, ensuite, je l’avais fini, je descendais à la maison pour prendre mes deux passeports qui sont, tout à l’heure, entre vos mains, et puisque sans argent il ne m’était plus possible de vivre plus longtemps à la montagne, j’avais l’intention de m’en aller à Beyrouth pour être autorisé à habiter librement dans quelque village de la Syrie.

-          Mais pourquoi tu n’es pas parti avant avec tes autres compatriotes ?

-          J’étais malade. Et disant ainsi, il lui montrait le bras droit qu’il pouvait à peine bouger lentement suite au rhumatisme.

-          Où est le rapport médical ? Qui te soignait dans ta maladie ?

-          De quel médecin ? Puisque le gouvernement les a tous réquisitionnés pour l’armée ? Moi, je prenais soin de moi-même.

Il paraît que ces réponses sèches et précises ne déplurent pas à Rachid Bey, puisqu’il donna l’ordre, même en mettant le Padre en prison, de lui assigner une chambre commode, et qu’on ait tout égard envers lui. Il entra donc par la porte basse d’une pièce non grande, non petite, non propre, non souillée qui voyait les rayons du soleil quelques heures par jour. Là-dedans demeuraient déjà quatre compagnons d’infortune, trois musulmans et un orthodoxe. Ils se montrèrent gentils avec le Padre qui les salua courtoisement, et voyant que pour tout équipement et mobilier, il ne portait qu’un manteau noir, chacun l’invitait à prendre place à ses côtés et à se reposer sur sa natte. Ils lui laissaient pleine liberté de réciter ses prières à n’importe quelle heure ; l’un d’eux, par contre, un musulman au nom de Rafic voulut apprendre l’Ave Maria et il la répétait sans cesse ; il lui dit qu’il se trouvait en prison pour avoir été trouvé en possession d’un pistolet à l’occasion d’un homicide arrivé à Tripoli-Marine. Qui ne porte pas d’armes dans ces pays ? Les moines et les prêtres mêmes.

 

Quand un malheureux entrait dans les prisons du Sultan, il y avait la coutume de payer une forte taxe d’entrée, comme s’il s’agissait d’aller au plus beau théâtre du monde ; et ceci pour ne pas être sujet aux sévices du personnel qui ne vivait que de cela, extorquant autant qu’il pouvait. P. Benedetto aussi paya son billet en déboursant une livre Sterling, c.à.d. quasi tout son pécule. Et comme, aux détenus préventifs, on ne passait pas la ration de nourriture, le Padre devait s’acheter pain et nourriture. A l’heure où chacun mangeait ce qu’il pouvait avoir, le pauvre religieux se voyait entouré de pauvres malheureux lesquels, pour ne pas mourir de faim avaient vendu même leur chemise et vendu, là en prison, sous les yeux de tous, à très bas prix. Le P. Benedetto, lui aussi, resté tôt sans argent, arriva à ce point. De vendable, il n’avait que l’horloge, il le vendit donc, et pouvant valoir une centaine de livres, il dut le céder contre huit francs. Mais combien de temps ceux-ci pouvaient le nourrir ? Il présenta donc une requête au Mutassarif lui exposant son propre état, le priant de le compter parmi les pauvres, lui faisant passer quelque chose. A partir du 17 mars, on lui distribua la ration du prisonnier qui consistait en quasi 150 grammes de pain par jour ; mais quel pain ! Il était immangeable tout seul.

Le 17 mars, P. Benedetto passait de la prison à la salle des audiences pour subir un second interrogatoire, plus ou moins égal au premier quant aux arguments autour desquels se déroulèrent les interrogations, mais plus sévère et serré.

Le Mutassarif n’était plus seul à interroger, il était assisté du Commandant militaire de la ville, Kemal Bey, un nègre d’Afrique qui connaissait l’italien et faisait fonction d’interprète et de réviseur des livres séquestrés. A celui-ci, natif de Tripoli de Libye, ne paraissait pas vrai pouvoir défouler sa rancune, sur un compatriote de ceux qui avaient occupé sa patrie.

Le Padre, dans ses réponses, se conforma rigidement aux dépositions faites la première fois, se dérobant à l’attente des deux interlocuteurs qui, avec la multiplicité des questions répétées à intervalles et sous diverses formes, s’attendaient à le faire tomber en contradiction. A la fin on lui demanda compte des deux revolvers séquestrés dans sa chambre, à qui étaient-ils et à quoi servaient-ils ?

-          L’un est à moi – répondit-il ; - et l’autre appartient à un Padre qui est actuellement en Italie.

-          Et qu’en faisais-tu, sûr dans ton couvent et chez tes amis ?

-          Je les portais sur moi quand je montais à la montagne ; il aurait été imprudent de s’aventurer là-haut parmi les Metuelis dépourvu d’armes de défense ; en effet tout le monde voyage armé dans ces montagnes.

-          Mais tu es un espion ; tu étais en relation avec les Français de Ruèd ; tu les informais des mouvements de nos armées – l’apostropha, à ce point, le nègre.

-          Mais si je ne sais pas même la langue française, - répliqua vivement le Padre.

Suivit alors une brève altercation sans épargne d’injures que le Padre sut avaler en paix ; par contre, clos désormais l’interrogatoire et voyant là devant, sur la couverture obscure tout le matériel inculpé, il se hasarda à demander un autre livre de prières l’ « Ordinarium Missae et Offici ». Le Mutassarif donna ordre qu’il lui fût remis, non cependant, sans qu’il l’ait fouillé, auparavant, feuille par feuille le nègre Kémal qui, n’y trouvant rien de dangereux, y écrivit sur le frontispice, en Turc, le visa – Nihil obstat – et le remit au Padre qui se retira en remerciant, content dans son cœur de pouvoir, avec toute exactitude réciter le divin office.

Le jour suivant alors qu’il se promenait au soleil dans la petite cour de la prison, le Padre entend le gardien prononcer à haute voix deux noms bien connus de lui. Il attendit, sûr qu’ils seraient passés par là les deux nouveaux arrivés et il aurait ainsi su le pourquoi de leur arrestation, et le cas échéant les éclairer. Il ne se trompait pas : c’était Tannous Ibrahim Moussa Zeitouny, le domestique qui avait quitté le couvent dès juillet 1915, et Makhoul le métayer du jardin, tous deux poursuivis sous accusation de complicité avec le Padre Benedetto.

Le métayer, furieux, pestait contre le nom du traître disant : « - Après m’avoir corrompu, il m’a fait arrêter ». En effet, il n’y a pas à s’étonner que le misérable, après avoir gagné de son côté le métayer pour se partager avec lui les produits du jardin, l’ait ensuite fait arrêter pour mieux éloigner de soi tout soupçon de trahison. Est-ce qu’il n’avait pas peut-être, le jour de la capture du P. Benedetto, poussé les gendarmes restés dans le village à fouiller la maison de Kuri Safatle et, si possible, le conduire en prison ? Mais, moins cruels que lui, les gendarmes, trouvant le Curé au lit, le laissèrent.

Comme, s’attendait, justement, P. Benedetto, le 19 eut lieu un nouvel interrogatoire et la confrontation avec les deux arrivés. Et ici commencèrent les contestations. Nous avons dit, plus haut, que le nègre Kemal, avait assumé la charge de réviseur des livres : en feuilletant le calendrier ecclésiastique de l’année précédente, il avait trouvé noté en marge, le nom de Mustafà ; ils le harcelèrent de questions : qui il était, où il était, quelles relations avait-il avec les Padri. Et ici, Makhoul, le métayer, non questionné, voulut fourrer sa langue. Il dit que Mustafà était l’Agha el Aòli de Machta Danechi, à qui avait été vendue Nina, la jument du couvent, ajoutant, contre la vérité, que Padre Benedetto, lui avait écrit de sa main une lettre pour en être payé. Le Padre l’interrompit en disant : « - Moi, de lettre arabe, je ne sais pas écrire ; (très vrai) et si jamais je l’avais écrite qui se serait prêté à la livrer, sinon toi, O Makhoul, toi serviteur du Couvent ». Quant à moi, je suis sûr de ne plus avoir revu l’Agha, du jour où tous les Missionnaires quittèrent la station de Kobayat.

Il paraissait, des paroles peu respectueuses dites à son adresse, que cet Agha n’était pas bien vu des deux, Rachid et Kémal ; le fait est qu’il fut cité ; et pour se sauver, il eut à débourser une centaine de livres turques or (environ dix mille lire italiennes). Furent aussi cités, Kuri H. Safatlé et Tannous effendi Abdou, mais ils ne se présentèrent pas parce que malades.

Et ici, s’est passé quelque chose qui écœura beaucoup P. Benedetto. On voulait savoir de lui qu’est-ce qu’il était advenu de ce Joseph, chevrier, qui le servait à la montagne entre Bicherri et Kobayat. Le Padre soutenait qu’il était mort, et, c’est pour cela exactement, qu’il était descendu à Kobayat prendre ses papiers pour se faire ensuite reconnaître du gouvernement.

Alors Makhoul, le métayer, soit pour se sauver, soit pour la rancune qu’il nourrissait envers le religieux, étudiant F. Raffaele Hekme, lequel, étant à Kobayat, n’épargnait pas les reproches aux serviteurs fainéants et paresseux, lança là, comment P. Benedetto se fut refugié chez lui à Bicherri.

Il ne fallut pas plus afin que Rachid et Kemal envoyassent un télégramme avec ordre d’arrêter le moine, et sous bonne escorte, l’amener à Tripoli. Pas de réponse. Un second fut lancé, mais l’on ne vit personne.

Cependant, de sa prison P. Benedetto avait trouvé le moyen d’aviser de tout F. Michel, le compagnon de l’étudiant recherché, et nous saurons par la suite, comment les deux Turcs restèrent à voir la proie leur échapper.

Entre temps, toute la procédure venait d’être évoquée au Tribunal Militaire, et le 20 mars, les trois prisonniers étaient transférés à Tripoli-Marine, dans les prisons militaires, sous la garde des soldats de Kémal. Celui-ci, resté seul juge, dans le premier interrogatoire, mit dehors la question des revolvers. P. Benedetto avait déposé que l’un était sien et l’autre à un Padre qui était en Italie. Tannous, par contre, à peine arrivé, le 18, et actuellement présent, avait confessé que l’un était à lui. Comment se sauver ? Le Padre, se souvint d’avoir fait à Tannous, l’année avant la guerre, un habit du coût de sept mégidi (35 lire). Il répondit alors au nègre de lui avoir enlevé, à cette occasion, le revolver comme arrhes, et ainsi il lui est resté, l’autre n’ayant pas encore payé ; au reste, les deux revolvers, au moment de la capture se trouvaient jetés sur le sofà, qu’il demande à qui il veut ; lui, non plus ne savait pas s’en servir, n’en ayant jamais fait la preuve.

Tannous, aussi, dut parler, mais le malheureux tremblait de frayeur et les mots lui sortaient de la bouche à moitié tronquée, c’est pourquoi le Padre l’aidait dans ses réponses. Mais le nègre irrité :

-          Tais-toi, chien d’italien – cria-t-il.

Et le Padre : - Ce n’est pas avec de pareilles manifestations qu’on fait un interrogatoire ou un jugement ; il est trop lâche de se servir de titres insolents et vulgaires en parlant à un inférieur.

 

Cette fois-ci l’interrogatoire s’arrêta là et le nègre renvoya les détenus en grommelant et jurant dans son cœur de faire payer durement au Padre sa franchise.

La chaîne

Dans la petite pièce destinée au Padre dans la prison militaire à la Marine, un soldat musulman travaillait des matelas. Celui-ci, mû de pitié, avant de se transférer dans un autre lieu pour son travail, voulut laisser au Padre une paillasse sur laquelle reposer ses membres décharnés. A ce moment arriva Kemal Bey qui, furieux, se met à gronder le militaire et oblige le Padre à coucher sur le pavé nu de pierres.

Padre Benedetto se souvint alors des paroles de Jésus : « Vulpes foveas habent et volucres coeli nidos ; filius autem hominis non habet ubicaput reclinet »[10], et joyeux de pouvoir se conformer à son divin Maître, il se résigna. Il étendit le manteau par terre comme matelas, enleva ses souliers et s’en servit comme oreiller, et, couvert de son habit, il s’endormit. Mais le corps déjà exténué par la fatigue s’en ressentit. Ce jour-là il avait plu, et la nuit était descendue humide et froide. Le Padre se réveilla en proie à des douleurs aiguës. Au soldat de garde qui, baïonnette au canon faisait les cents pas devant la porte, il demande l’autorisation de sortir pour quelques brefs instants ; il a un refus ; le Padre insiste : - Si tu doutes de quelque duperie, viens m’accompagner.

-          Il est tard – répond le soldat.

-          Mais – réplique le Padre – moi je dois sortir un moment : de quoi as-tu peur ? Où veux-tu que je m’évade sans habit sur le dos ?

Le soldat hésitait ; il avait pourtant ouvert la porte – Qu’est-ce que tu me donnes ? – dit-il.

Le Padre fouilla dans la collerette du manteau et en retira une centaine de piastres. A la vue de l’argent le soldat fait semblant de s’apitoyer, se le fait remettre et promet d’accompagner le pauvre Padre. Le P. Benedetto sort rapidement, mais, à peine fait-il quelques pas que le soldat : - ergiàa, ergiàa ; retourne – lui crie-t-il – retourne.

-          Hal tugiannin enta, - mais tu deviens fou ; Skut, tais-toi – dit le Padre.

Et celui-là, plus fort et lui pointant la baïonnette dans le ventre - ergiaà, ergiaà, retourne, retourne – continua-t-il à crier. Et le pauvre Padre, tout doucement, fut obligé de rentrer dans sa cellule. Heureusement, ces cris ne furent pas entendus des autres soldats du corps de garde, ou mieux ils furent entendus de quelqu’un ; mais, soit par compassion pour un malheureux ou bien par amour du lit chaud, personne ne bougea ; et une fois que ce polisson-là eut cessé de brailler, tout fut silence et rien ne fut plus entendu que le pas cadencé de la sentinelle. Le lendemain, toutefois, le registre changea : le fait arrivé courait de bouche en bouche ; on voulut savoir le motif de l’ergiàa, ergiàa perçu lors du premier sommeil.

Naturellement, la sentinelle raconta que le papàs (le Padre) avait essayé de s’évader. Cependant, le filou se garda bien de toucher un mot à l’argent reçu, certainement suffisant pour payer l’évasion.

Le nègre Kemal en eut vent et il ne lui parut pas vrai de pouvoir cueillir le prétexte pour réaliser ce que, le jour précédent, lors de l’interrogatoire, un officier allemand avait suggéré ; la chaîne aux pieds de papàs.

De sa résidence, il se porte au quartier, fait appeler le Padre et devant le Mulèzim (surintendant des prisons) il lui ordonne de se déshabiller.

Le Padre se refuse : - Pourquoi dois-je m’enlever l’habit ? Si vous voulez, vous pouvez me fouiller quand même. – Kemal l’insulte et ordonne qu’il soir fouillé dans le moindre détail, il trouve quelques piastres dans les poches, il s’en empare et le renvoie. Peu après, voilà de nouveau le nègre avec le Mulèzim ; ouvre la porte et entre dans la cellule du détenu, ils ont avec eux un maréchal-ferrant qui dépose une grosse chaîne aux anneaux pareils à ceux qui, sur les bateaux, servent à tenir les ancres ; elle pouvait peser autour de douze à quinze kilogrammes.

A la vue de cet engin, le cœur du Padre sursauta, il voulut néanmoins faire de l’esprit et s’adressant au Commandant – Pourquoi cette chaîne ? – dit-il en s’efforçant de sourire. Dans l’autre prison, j’ai vendu l’horloge pour vivre, la chaîne à laquelle il était attaché, la voilà… la vôtre est un surcroît. – Et le nègre : - l’horloge c’est vous qui, étant aussi léger, voudrez voler ; ici le pied.

Il présenta son pied gauche ; et le maréchal-ferrant, moins humain que celui du Spielger[11], sut, fort bien, seconder les sévices du Commandant et en rivant le clou pour fermer les fers de la chaîne, il l’enfonça aussi dans les chairs du patient de façon à lui en laisser les traces douloureuses pour longtemps.

Cependant, ainsi ferré, il avait à manger, dormir, marcher, vivre enfin, avec quel plaisir, à chacun d’en juger. Et comme si la chaîne aux pieds ne suffisait pas, le parvenu, le nègre fils de Cam, donna ordre d’enlever au Padre le pain qui lui était distribué par concession du Mutassarif ; et à celui qui lui faisait observer qu’ainsi réduit, le prisonnier ne pouvait pas survivre – Et quel inconvénient s’en suit-il ? Il grogna – peu m’importe qu’un chien meure.

P. Benedetto à qui ne plaisait pas beaucoup une mort à ventre vide, tira le peu d’argent qu’il avait pu sauver en le cousant dans le collet du manteau et se procura du pain ; mais il n’eut pas le temps de fournir du travail à ses dents, ni se mettre dans le risque d’une indigestion. Survient Kemal et trouve le Padre en compagnie de trois jeunes gens musulmans de Minié (village au nord-est de Tripoli) que le Mulèzim avait logés dans cette pièce ; le nègre se met en fureur et commence à invectiver contre le Padre, il lui fait enlever le pain acheté et donne ordre qu’on ne mette personne en sa compagnie.

Les trois jeunes s’enfuient devant le nègre à la dent dorée (usage assez commun chez les musulmans) et dans la bousculade ils emportent l’unique essuie-mains du Padre. Ensuite, toujours sous prétexte de punir le Padre pour ses tentatives de s’évader, il ordonne qu’il soit laissé sans nourriture pour trois jours.

Face à pareils traitements, l’idée de l’évasion vint pour de bon à l’esprit du pauvre détenu et si véhémente qu’il faisait déjà l’essai de déplacer l’une des barres transversales de la grille, chose vraiment difficile, mais non impossible. – Tant pis – pensait-il – mort pour mort ; enfin de compte je préfère une balle dans le dos que la corde au cou.

Essai sur essai. Une nuit, finalement, ayant réussi grâce à un grand mouchoir « stambulie » à réunir les anneaux de la chaîne pour empêcher le son, il avait déjà fait un paquet du manteau et jeté hors de la fenêtre, résolu de s’évader à tout prix ; et probablement il aurait laissé vide sa tanière.

Avec son mince petit corps, il s’était glissé entre deux barreaux, il lui en restait encore deux. Il lui sembla se soustraire à la volonté de Dieu – Retourne à ta place et aie confiance dans le Seigneur – lui répétait une voix intérieure – Pourquoi refuses-tu de souffrir pour le nom du Christ ? Et si tu t’évades, qu’en sera-t-il des deux malheureux prisonniers avec toi et pour toi ?

A telles réflexions, renonçant à l’idée de l’évasion, il rentre par les deux barres de fer dans sa cellule et vu, le matin, passer tout près un soldat son ami, il lui fit signe de s’approcher et de lui tendre le manteau qui reposait plié sur le sol disant qu’il était tombé ! Evanouie ainsi l’illusion de pouvoir, dans peu de temps, jouir de sa liberté sur les monts et dans les vallées, il se sentit assailli d’un abattement angoissant.

Les soucis du présent, l’inconnu ténébreux du futur le remplirent de tristesse. Mais le divin Maître qui, pour nous, voulut se soumettre à des juges injustes et souffrir d’iniques condamnations, et, sur le point de consommer son sacrifice, sut prier le Père pour ses bourreaux vint à consoler son missionnaire dans ce moment d’épreuve.

Grâce à un acte de pleine conformité à la volonté divine et d’un généreux pardon à qui avait été cause de ses souffrances, la paix, le calme et le courage retournèrent à briller dans l’âme du prisonnier.

Injustice et Cruauté

Tous les jours presque et parfois deux fois par jour, P. Benedetto devait se présenter devant le nègre pour interrogatoires ennuyeux et piégé ; il chargeait alors la chaîne sur les épaules et la couvrait du manteau, mais la présence des fers ignominieux filtrait à travers la marche et le bruit. Cependant, au milieu de tant d’amertume, le Seigneur lui avait procuré un fil de consolation et de soutien.

Un soldat chrétien, balayeur des prisons, l’informait sur tout ce qui arrivait, portant et reportant des billets du confrère F. Michel ; vraiment il rendait son service à prix bien élevé, prenant pour soi la moitié de l’argent que le confrère envoyait au prisonnier, mais il était impossible de prétendre à mieux. Le 25 mars, alors que P. Benedetto se trouvait recueilli dans la méditation du grand mystère accompli en ce jour, le soldat lui remet un billet. F. Michel lui faisait part comment son père, le fidèle Procureur de la Mission avait cessé de vivre deux jours avant. A telle nouvelle, il fondit en pleurs ; larmes qui le soulagèrent quelque peu du cauchemar dans lequel il se trouvait depuis qu’il avait entendu qu’on voulait à tout prix le porter au Tribunal pour lui enseigner la droite façon de vivre, comme disait le nègre.

Il pleurait encore que voici le nègre qui entre dans la prison et voyant le Padre dans cet état il s’approche de lui et bourru, bourru, il lui dit : - Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ?

Et le Padre ne répondant pas : - Peut-être tu pleures – reprend-il – parce que tu es seul à porter ces fers ? Attends qu’aujourd’hui, sans faute, doit arriver Kuri Hanna Safatle ; vous vous consolerez ensemble, traîtres, chiens (c’était le titre le plus propre sur ces lèvres-là) et alors je vous ferai voir…

-          Quoi ? – répondit le Padre – Qu’est-ce que tu vas nous faire voir ?

-          Je ferai voir comment vont être traités ceux qui tiennent des relations avec les ennemis et qui les protègent.

-          Monsieur Bey – reprend le Padre – je regrette, mais il est trop tard ; vous n’aurez pas cette satisfaction.

-          Comment ? Je ne l’aurai pas ?

-          Non, vous ne l’aurez pas ; la proie s’est envolée.

-          Qu’est-ce que tu dis ? rugit le nègre.

-          Kuri Hanna est mort !

-          Qui te l’a dit ? Aujourd’hui, aujourd’hui, il doit arriver.

-          Hanna safatlé n’arrivera pas, parce qu’il est mort.

Furieux, le nègre le harcela de questions auxquelles le Padre, pour ne pas trahir le secret, répondit en expliquant la chose par la télépathie, phénomène qui se vérifie souvent entre personnes qui s’aiment, qu’il envoie voir, mais il est bien difficile que son pressentiment se soit trompé ! Renâclant et insultant, le nègre s’en alla laissant le Padre prier la paix pour l’âme du cher disparu.

Entre-temps, Kémal ne cessait pas de rechercher dans les livres du prisonnier les chefs d’accusation. En tout, il voulait trouver des preuves de culpabilité, jusque dans les petites tenailles pour chapelets, dans les balances, dans les clous. Finalement, feuilletant les pages d’un dictionnaire, il trouve une lettre en italien d’un certain père Dagnino, Jésuite, qui proposait au P. Benedetto d’aller dans un couvent d’Antoniens, à Deir Genin, ou bien de venir chez lui au Gerd (en montagne). Oh ! Comment les litanies furent chantées sur tous les tons ! Il veut savoir qui est l’auteur de la lettre. Il répond :

-          Père Francesco, Jésuite.

-          Le nom, le nom !

-          Entre nous, religieux, nous nous connaissons par le prénom, nous ne savons rien d’autre.

-           Et pourquoi ici, n’est pas signé, ni le prénom ni le nom de celui qui l’a écrite ?

-          Parce que je connaissais bien l’auteur ; et au reste la lettre me fut remise en main.

Il restait à établir le temps de la date. N’y étant pas posé, P. Benedetto sans trop préciser, dit qu’elle lui avait été écrite avant que l’Italie n’ait déclaré la guerre à la Turquie.

Au reste – concluait le Padre – mon ami n’invite à descendre avec lui auprès des autorités et obtenir l’autorisation de notre ministère des Missionnaires en Syrie.

-          Pourquoi tu n’es-tu pas présenté avant ?

-          La lettre me fut remise avec grand retard et justement dans cet entre-temps survint la déclaration de la guerre. Aussi, crus-je plus opportun de me cacher à la montagne.

Kemal donna la lettre au Padre lui ordonnant de la traduire en français, et pendant ce temps, il s’éloigna de la table pendant quelques minutes, ayant à traiter avec un certain Assad Elbord, négociant en fer. P. Benedetto, en profita pour extraire de sa poche le Bréviaire et mettre au 15 juillet la date de la lettre en question. Terminée la traduction, Kemal se la fit lire, et entendant se traiter de choses purement religieuses haussa les épaules.

-          Si tu ne crois pas – s’exclama le Padre – lis-la toi, tu sais l’italien.

Et si je ne me trompe pas, je crois l’avoir reçue dans la première moitié de juillet. Et pour l’assurer, il ouvrit le bréviaire et lui montra la date du 15 juillet 1915, avant le déclenchement de la guerre entre l’Italie et Turquie.

Ne sachant quoi répliquer, le nègre bredouille amer, mais il ne se donne pas pour vaincu.

Il recherche, fouille, et sort enfin dehors avec un livre au carton rouge et le présentant ouvert :

-          C’est quoi ça ? – s’exclame-t-il ?

Ne sont-ils, peut-être pas, des signaux conventionnels pour entretenir correspondance avec la France.

En réalité, c’était l’alphabet français-Arménien, et sans doute il ne se trouvait pas parmi les livres du P. Benedetto, mais il avait été ajouté tout exprès.

 

S’il avait été dans mes bouquins – observa le Padre – il devrait appartenir aux Sœurs que nous avions à Beylan parmi les Arméniens ; mais dans tous les cas, il devrait porter l’alphabet italien et non français ; et puis nous avons l’usage d’inscrire notre nom sur les livres qui nous appartiennent, alors que ce livre ne porte aucun nom ; donc le livre n’est pas à moi, mais il fut mis par tromperie parmi mes livres. Ils restèrent longtemps à débattre la question, ensuite le Padre fut reconduit en prison. Ce soir-là même, le 29 mars, un soldat de passage devant la cellule du Padre allait disant à haute voix que le nègre avait décidé d’envoyer le Missionnaire espion à la Cour Martiale de Aley ; et peu après voilà de nouveau Kemal, qui entre chez le Padre et lui dit d’avoir trouvé ce qu’il cherchait : une lettre en français dans laquelle il informait les officiers de l’Entente sur les mouvements de l’armée germano-turque. Le Padre fut ahuri à telle trouvaille, sûr qu’il était de n’avoir jamais trempé sa plume pour tels faits, il demanda de voir la lettre ; le nègre refusa et en s’en allant il disait :

-          Nous verrons comment il s’en tirera avec la Cour Martiale.

A entendre dire « la Cour Martiale », le Padre sua froid, sachant bien que celle de Aley était la plus terrible de l’empire. Il pensait que Christ aussi avait été dans les tribunaux, et à cette idée, il reprenait courage : néanmoins la tentation de s’évader revint à nouveau à l’esprit du détenu qui imaginait les moyens les plus opportuns pour la réaliser. Mais la surveillance s’était faite plus vigilante et plus sévère qu’aux jours passés. D’autant plus qu’auprès des prisons, on avait élevé un mur sur la plage de la mer comme abri aux soldats de Kemal lors du passage au loin de quelque navire de guerre de l’Entente. Le Padre se divertissait à voir ces soldats, héros de la Sublime Porte absorbés par l’exercice des armes : à peine aperçu en haute mer le panache de fumée d’un navire avec en tête leur noir commandant et le Mulezim, sans donner ou attendre les ordres, ils tournaient sur leurs talons et agiles comme des lièvres face aux lévriers, couraient derrière le mur protecteur restant là accroupis jusqu’à ce que le terrible espion de la mer soit disparu.

Le soir du 1er avril, le Mulèzim, ayant besoin de la chambre du Padre décida de le faire passer dans une autre, ensemble à Makhoul et Tannous, les deux serviteurs du Couvent ; la nouvelle demeure, de par sa position excentrique, offrait beaucoup plus de probabilité de réussite de l’évasion. Et les trois prisonniers se consultaient en attendant l’obscurité. Encore cette fois-ci survient le nègre Kemal lequel les trouvant ainsi réunis les accable d’insultes, leur reprochant d’essayer de fuir. Le Padre lui fait observer que c’était le Mulèzim qui les avait réunis. Mais sans entendre raison, le Commandant renvoie le Padre à l’ancienne pièce, Tannous à la sienne et conduit Makhoul avec lui.

Peu après, en entendit des cris plaintifs ; c’était Makhoul sous le bâton, on lui ajustait les côtes. Une demi-heure après ce fut le silence.

Le lendemain on sut que Makhoul, après ce souvenir, avait été renvoyé libre à Kobayat.

De Tripoli à Beyrouth. La prison des enchaînés.

Bien vite, une faiblesse extrême produite par le manque de nourriture, prit la place de l’excessive excitation que l’illusion de pouvoir fuir à ses bourreaux avait provoquée chez le prisonnier. P. Benedetto, perdait, souvent, conscience ; et ce fut, justement, dans l’un de ces tristes moments que vint l’ordre de partir pour Beyrouth.

Il était trois heures après minuit ; un lumignon à pétrole éclairait la scène ; étaient là présents : le Mulézim, un sergent, le soldat de garde, baïonnette au canon, le maréchal-ferrant pour retirer les fers du pied, enfin le soldat d’escorte, avec, à la main, les menottes prêtes pour les deux compagnons de voyage. Tannous demanda immédiatement de l’eau et aspergeant abondamment le visage du Padre, le fit revenir à soi. Ayant eu l’ordre de se lever, P. Benedetto obéit, il se laissa libérer le pied de la chaîne, mais il n’était absolument pas disposé à offrir la main aux nouveaux engins que le soldat présentait.

-          À quoi bon voulez-vous me lier les mains ? Vous m’avez à peine délié d’une chaîne pour en mettre une autre. Soyez sûrs que je ne ferai pas de folies ; déjà vous voyez vous-mêmes dans quel état de faiblesse je me trouve, il n’y a vraiment aucun danger d’évasion.

Mais le soldat ajouta que tel était l’ordre du commandant, qu’il patiente et se laisse faire.

Deux grosses larmes pointèrent sur les yeux du Padre, alors qu’en se pliant à la volonté de ce Dieu qui, pour l’homme, souffrit d’être lié, il donnait la main droite pour être étreinte des fers.

Tannous présenta la gauche, le soldat les étreignit toutes deux avec les fers et ainsi unis ils sortirent de la prison, traversèrent une cour, un couloir, un portail et ils se trouvèrent sur la voie publique ; ici, une voiture les attendait. Le soldat leur fait signe de monter et d’attendre un peu qu’il ait réglé les formalités. Dans la voiture, ils trouvent un panier que la curiosité les pousse à découvrir : pain, fromage, oranges, et, profitant de l’éloignement du soldat, de la main restée libre, ils prennent, chacun, un pain avec fromage qui, sans toucher les dents passent dans l’estomac. Le soldat arrive et monte à gauche des deux prisonniers, donne le signal du départ ; une secousse sèche aux rênes, un coup de fouet aux chevaux et les roues grincent, la voiture se met en mouvement, traverse la ville encore silencieuse et déserte et rapidement se retrouve sur la route principale qui mène à Beyrouth.

Alors le soldat d’escorte prit le panier et l’ayant découvert, il se rendit compte que les provisions avaient diminué. Il apostropha le cocher le croyant auteur du petit vol.

-          Tu ne m’as rien enlevé à moi, plutôt à ces deux malheureux. J’ai tout acheté pour eux ; tu aurais mieux fait de me le dire, au reste.

Le cocher protesta de son innocence et pour confirmer son affirmation appela en témoignage la barbe de Maometto.

Une demande aux deux prisonniers qui, faisant feinte de dormir, écoutaient l’altercation, aurait tiré la question au clair ; mais le soldat ne voulut pas les humilier, il ne chercha pas plus et se mit à sommeiller. Les cimes du Liban piquetées de neige apparaissaient de plus en plus nettes à la clarté de l’aube. P. Benedetto et Tannous, appuyés l’un sur l’autre, malgré les pronostics peu heureux qui erraient dans leur imagination et les grandes secousses produites par la voiture peu commode, respiraient avec volupté l’air pur du matin en rase campagne. De Tripoli à Beyrouth, de nos jours, on ne perd pas plus de trois heures d’automobile et la route côtoie, presque toujours, la mer ; avant la guerre, par contre, on ne parlait pas d’automobile. Il fallait une journée à cheval ou en voiture et la route, en bonne partie, s’enfonçait dans des zones montagneuses loin de la mer. Notre voiture parfois traversait des jardins d’orangers et de citronniers, parfois des forêts d’oliviers, parfois des étendues inégales cultivées de céréales, parfois elle grimpait des collines disséminées de buissons, parfois elle ralentissait parmi des terrains incultes et pierreux ; et ici et là des petites fermes plus ou moins riantes quant à leur position, mais toutes lamentables dans ces temps-là de guerre, de faim, et de maladies.

Les habitants fixaient les regards sur ce moine lié comme un malfaiteur. C’était des regards d’étonnement et de compassion, les villages étaient chrétiens. P. Benedetto aussi, lançait certains regards non différents de ceux de Renzo Tramaglino[12] au milieu des bourreaux. P. Benedetto lui aussi, cherchait au milieu de cette foule, un visage ami ; il s’attendait à un geste d’encouragement, un mouvement favorable, mais la vue de ce soldat en tenue effaçait, si jamais elle passait dans l’esprit de quiconque, toute idée de délivrer les prisonniers.

En plein jour, on prit le petit-déjeuner. Ce brave militaire saisit le panier, en sortit du pain, du fromage, des oranges et les distribua aux prisonniers qui ne se firent vraiment pas prier ; en parlant du plus et du moins, le soldat dit avoir lui, à son compte propre, loué la voiture pour éviter à soi et à ses compagnons un voyage à pieds si long et fatigant, et aux remerciements que le Padre lui adressait, il répondait être convaincu de ne faire que son propre devoir. Finalement, ils se trouvèrent au bord de la mer, ils étaient à chikka, gros village chrétien ; il pouvait être midi. La voiture s’arrêta ; le soldat enleva les fers aux deux prisonniers et les mena dans l’unique locanda où il leur fit servir le repas : deux œufs au beurre, du pain et du lèben, le tout payé par le bon militaire ; à la fin, avec une gentillesse vraiment exquise, il fit en plus apporter une bouteille de bon vin, la dernière qui y fut trouvée, ajoutant : « C’est pour vous Padre, habitué au vin, comme italien, vous devez souffrir beaucoup à vous en trouver privé ».

Et pour autant qu’on le pria, on ne put le porter à vouloir au moins y goûter lui aussi ; il se disait heureux de pouvoir faire un tel cadeau à un religieux.

Oh ! Il n’est pas vrai que le cœur du Seigneur n’est pas grand ouvert et, partout il se réserve des âmes bonnes, même parmi les musulmans, comme ce brave gendarme ! Et dire que celui-là était sûr que ce vin serait le dernier que le Padre aurait eu, puisque Kemal Bey lui avait assuré, confidentiellement, que dans peu de jours il aurait donné des coups de pied dans l’air, et que pour cela, quatre bras de corde l’attendaient à Aley, siège de la Cour Martiale où ils se dirigeaient.

A chikka, P. Benedetto eut le réconfort de rencontrer un prêtre maronite, Kuri Boutros el-Bedri de Bicherri, une vieille connaissance, très ami des Pères. Il sut de lui comment la nouvelle de son arrestation fut arrivée, il y a longtemps, à Bicherri, mais un peu contrefaite. « Il a voulu faire le brave avec deux revolvers à ses côtés – disait-on – voilà ce qui lui est arrivé ». Kuri Boutros lui donna des nouvelles des confrères, Fra Raffaele et Fra Gabriele que, nous, plus en avant, pourrons mieux connaître ; et ne pouvant rien faire pour lui, l’encouragea à bien espérer, appuyé sur la justice de sa cause et sur la Providence.

Ils se remirent dans la voiture et toujours les fers à la main, côtoyant la mer, ils arrivèrent à Batroun, siège du Caimacàn, où arrêtés le temps qui suffit à fumer une cigarette, ils poursuivirent le chemin jusqu’à Jounié, jolie petite cité qui, avec ses jardins fleuris, se miroite dans un golfe riant.

Combien de libanais, aspirant à la liberté, à la faveur des ténèbres à travers ces eaux, éludant la vigilance du Turc, prenaient le large, qui à la nage, et qui sur des fragiles petites barques, soit vers l’île de Roèd où les Français avaient une garnison, soit vers l’Egypte, pour fuir les sévices de Jamal Pacha, le Robespierre de la Syrie.

Au-dessus de Jounié, il y a la résidence estive du Délégué Apostolique ; une grande statue de l’Immaculée s’élève sur la chapelle épiscopale, et symbolise la beauté du Liban ; comme « Domina maris » elle se montre de loin aux navigateurs et, pour un bon bout de chemin, on la voit aussi de la terre. P. Benedetto la vit ; et cette vue ouvrit son cœur à l’espérance : « Spes nostra, salve ! », il s’épancha en une fervente prière et sentit que d’Elle lui serait venue le salut. Il pouvait manquer une heure au coucher du soleil quand ils parvinrent en vue de Beyrouth ; dans le voisinage de la ville, les effets de la famine, étaient plus navrants ; combien de malheureux jonchaient le sol, morts le long de la route ; d’autres agonisaient ; d’autres, squelettes ambulants demandaient aide, par le regard plutôt qu’avec la voix ! Quel serrement au cœur du Missionnaire qui ne pouvait rien faire pour eux.

Avant d’entrer en ville, le soldat fit arrêter le carrosse devant une auberge ; il craignait qu’une fois présentés au commandement, ses deux prisonniers soient envoyés à dormir à ventre vide. Il voulut, pour cela, accomplir son œuvre de charité en leur donnant le goûter, pain et poisson frais.

Arrivés au sérail pour être consignés aux prisons communes, on leur fit rebrousser chemin et on les dirigea au Berg, tour où se trouvait la garnison militaire, composée de quatre mille hommes. Ils sont, tout de suite, présentés à l’officier en chef. De taille bien vigoureuse, brillant dans son splendide uniforme, d’un ton bourru qui contrastait avec son aspect gentil, l’officier demanda d’où ils venaient – De Tripoli – répondit le soldat en remettant les dossiers.

-          Qu’est-ce que vous avez fait ? – demanda aux prisonniers.

-          Rien – fit le Padre.

-          Comment rien ? et pourquoi donc vous portez ces fers.

-          Je n’en sais rien, je vous dis la vérité : ils se sont trompés.

L’officier ordonne qu’on leur enlève les fers et leur demande s’ils ont besoin de nourriture. Et, entendu que, grâce au bon gendarme, ils avaient mangé quelque chose en chemin, il ordonne qu’on leur donne le dîner et les congédie. Et les deux prisonniers accompagnés d’une nouvelle garde, traversent une vaste cour et entrent dans une pièce ; quelques soldats, enfermés là-dedans, sont renvoyés, et les deux nouveaux locataires prennent ainsi possession de la nouvelle demeure. Les derniers rayons du soleil couchant, pénétrant copieusement par les fenêtres sans vitres et sans volets, inondaient la chambre d’une lumière mélancolique ; sur l’une des parois, il était écrit : Habes Ussalésil, prison des enchaînés.

C’était la quatrième prison que P. Benedetto dégustait en un mois ; moins sale et incommode que celle de Halba privée d’air et de lumière ; meilleure aussi que celle de Tripoli, puisque celle-ci avait le pavé en bois ; chaque jour, il était balayée par les soldats ; en outre, pendant la nuit, on y allumait un lumignon.

Nos deux hommes, à peine s’étaient – ils assirent sur le plancher, qu’on leur apporta le repas. Mais quel dîner ? Figurez-vous une bassine de soixante-dix centimètres, environ, remplie d’un brouet, mi solide mi liquide, reste de l’ordinaire de la garnison. Pas de pain, pas de cuiller. P. Benedetto et Tannous se regardèrent l’un l’autre. Comment faire ? Voulaient-ils se dire. Le Padre hausse ce petit plat, l’approche de sa bouche et en tire une gorgée ; immédiatement il le passe à son compagnon en lui disant : maintenant, à toi ? Sa barbe semblait comme savonnée, car, comme il faisait frais, et cette soupe « c’est clair, je te vois, souvent je me souviens de toi » pleine de graisse, s’était congelée au contact de l’air. Tannous prit la bassine, et, comme imberbe et arabe, ne fit pas cas de la cuiller, mais, comme cuisinier il la trouva insipide, et en la repassant au Padre ajouta : « giàa daurek, c’est ton tour ». Et ainsi, deux ou trois fois jusqu’à ce qu’ils eurent vidé l’engin qu’on leur redonna toujours tant qu’ils restèrent à Beyrouth ; le jour suivant, pourtant, on leur passa le pain encore, comme ration militaire, et ainsi ils s’évertuèrent à boire ce brouet, d’une façon plus commode, faisant cuiller de la croûte de pain. Le repas fini, ils voulaient dormir ; pas de lit, pas de couvertures, les planches du pavé constituaient tout le mobilier. Pendant quelque temps, ils eurent la compagnie des soldats qui conversèrent amicalement avec eux ; Tannous battait les dents de fièvre, emportée certainement, de la prison humide et froide de Tripoli. Le Padre enleva alors son manteau et en fit un lit pour ce pauvre là ; il enleva ensuite son habit et le jeta sur lui comme couverture. Il resta en veste de nuit que, heureusement, il avait portée avec lui. Dans ce bel accoutrement, il chercha à jouir d’un peu de repos ; le sommeil ne tarda pas à lui fermer les pupilles et il put s’endormir jusqu’au lever du soleil.

Le dimanche du prêtre incarcéré.

Le 9 avril 1916, P. Benedetto fut réveillé par le son joyeux des cloches qui annonçaient à la ville, encore silencieuse, que c’était le jour du Seigneur : c’était dimanche. Mais les cloches des églises qui appelaient les fidèles à assister aux divins mystères, appelaient, en vain, le ministre de Dieu à les célébrer ; une lourde chaîne le tenait enchaîné, un rude cadenas lui verrouillait la porte, des sentinelles armées le veillaient comme on veille l’assassin. Réveillé, le prisonnier eut, immédiatement, la connaissance instinctive de son état et sentit un frisson lui glisser dans les veine et la voix des cloches lui serra le cœur. Ce n’était pas le ministère divin du Temple à l’attendre en ce dimanche-là, c’était plutôt l’ignominie poignante de la prison.

Debout, hors de sa couchette, il demanda de pouvoir se laver et un gendarme, l’épée dégainée, le tenant par les manches l’accompagna à un lavoir commun. Pour y parvenir, il traversa une grande cour bourrée de soldats. Il se lava et dut s’essuyer avec les pans de sa chemise car, à la prison de Tripoli, on lui avait volé l’essuie-main apporté avec lui.

Résigné à la dure nécessité, P. Benedetto chercha de s’adapter avec désinvolture aux circonstances.

De temps en temps, soit pour se distraire, soit pour échanger quelques mots avec ses gardiens, il demandait à sortir de la chambre dans laquelle il était enfermé ; et ses gardiens étaient larges à lui accorder telles autorisations, mais il y en avait toujours quelqu’un à ses côtés, jusqu’à ce que, le lendemain un peu rassurés, ils le laissèrent sortir sur la cour sans cet accompagnement. Entre-temps, son compagnon, Tannous avait le délire à cause de la très forte fièvre, tant qu’on craignait qu’il ne pût en sortir. La prison humide et obscure de Tripoli, ajoutée à la peur du sort terrible qui pouvait leur arriver, l’avait réduit à cet état.

C’était le temps où l’on parlait de l’attaque des Allemands contre Verdun ; et les nouvelles les plus sombres et décourageantes se répandaient. D’après ce qu’on pouvait savoir en prison, c’était fini pour la France, et après elle, ce sera le tour de l’Italie qui aurait payé, bien cher, sa trahison contre les empires centraux. A ces nouvelles, suivaient les commentaires des prisonniers, et P. Benedetto se mettant au pair avec eux, disait, en prenant part à leurs conversations : tapez, tapez, car Verdun est à la porte de Paris, cependant, faites attention, à Paris il y a un nouveau sanctuaire non consacré, le Pape doit aller le consacré, le Pape doit aller le consacrer. Ils répondaient : le Pape y ira quand les empereurs alliés y seront arrivés, et il y aura une fête solennelle. Le Padre répliquait : c’est un sanctuaire érigé par les Français, suite à un vœu national, et ce sont les Français qui doivent en fêter la consécration.

Une bonne partie du temps libre des interrogatoires était consacrée, par le détenu, à la récitation de l’office divin, ayant pu conserver avec lui son bréviaire, il y ajoutait chaque jour l’office des défunts, il en répétait plusieurs fois la récitation ; comme il dévidait à plusieurs reprises son chapelet.

Ainsi, la prison Habessalassil, c.-à-d. des enchaînés, accoutumée aux voix grossières des soldats et aux insultes des détenus, écoutait-elle le doux murmure de la prière du prêtre, comme un parfum qui s’élève vers le ciel.

Un hypocrite.

Parmi les gendarmes chargés de la surveillance des détenus de Habes ussalasil il y avait quelqu’un que tous appelaient Giorgio effendi, un maronite de Beyrouth. Celui-ci avait réussi à gagner la confiance des autorités Turco-allemandes. Or, le gendarme effendi, à peine vit-il le religieux en prison avec son copain, qu’il tourna autour d’eux offrant ses services en tout ce qu’il leur plaisait d’en demander.

P. Bendetto crut pouvoir en profiter, mais avec précaution. Il alla jusqu’à lui demander si Monsignor Giannini, Délégué Apostolique, se trouvait encore à Beyrouth, si les Pères Franciscains de Terre Sainte s’y trouvaient aussi, et il eut, en réponse, que tous avaient quitté depuis longtemps, et que à Beyrouth il n’y avait plus, pas même l’ombre d’un européen. A cette nouvelle, le Padre se sentit immergé dans le plus profond découragement, ainsi qu’un naufragé qui se sent manquer de tout soutien. Pourtant, le Padre, confiant toujours en celui qui n’abandonne personne dans les nécessités, demanda s’il y avait encore le Consul Général d’Amérique, pour voir s’il pouvait, en quelque manière, s’adresser à lui et obtenir son appui. Il put ainsi arriver à savoir que le bon jeune homme David Dayek, né à Bagdad et élève de la Mission à laquelle il fut toujours sincèrement attaché, interprete du Consul d’Italie à Tripoli de Syrie, était alors « dragomanno » auprès du Consulat Général d’Amérique à Beyrouth pour les affaires des Italiens. Tout de suite, le Missionnaire, écrivant sur un petit morceau de papier à cigarette, l’informe de son état et le prie de vouloir faire ce qu’il peut en sa faveur. Le gendarme Giorgio prit le billet :

-          A qui le porta-t-il ?

Quelques heures après, Giorgio retourna avec un bout de papier où il était écrit :

-          Je suis désolé pour votre cas, je ferai tout le possible, entre-temps, priez. Suivait la signature : David.

Le Padre qui n’avait pas besoin de conseils quant à la prière, écrivit de nouveau, le jour suivant, à la même adresse et envoya la lettre en main de l’ami effendi. Il en eut, en réponse, que lui, David, ne pouvait pas aller le trouver mais qu’on y travaillait ; qu’il ait courage. Il lui écrivit une troisième fois, mais cette troisième réponse coupa net, disant qu’il fallait se résigner à la volonté de Dieu et que, à Beyrouth, on ne pouvait rien faire pour lui.

Le P. Benedetto vint aussi à savoir qu’un certain Alberto, une fois domestique des Padri Cappuccini, se fourrait parmi les employés du Gouvernement de Beyrouth, et chercha le moyen de le voir et lui parler, il espérait toujours le voir paraître devant lui. Mais, tantôt pour une excuse, tantôt pour une autre, le soldat Giorgio racontait qu’il lui était impossible de s’aboucher avec Alberto et qu’il n’y avait rien à faire. Plus tard le jeu du noble maronite beyrouthin fut découvert. L’hypocrite n’obtint pas son but d’aggraver les conditions du prisonnier et de le conduire, peut-être, au gibet, chose normale en ces jours de sang ; il réussit, cependant, à accumuler malheurs et dangers graves, contre notre excellent dragomanno. Le consul général d’Amérique ayant laissé Beyrouth, suite à la déclaration de guerre de la part de l’Amérique aux empires centraux, le dragomanno David fut immédiatement recherché.

Il n’y avait aucun crime pour le condamner, il fut, pourtant, obligé de porter l’uniforme de soldat Turc et envoyé au front. Ceci valait à dire qu’il était condamné à mourir de faim, de fatigue et de malheur à l’arrière de l’armée turque.

C’était le sort habituel qui attendait les jeunes chrétiens enrôlés, de vive force, dans l’armée. Le pauvre David trouva le moyen de se détacher de la compagnie des soldats avec lesquels il était convoyé au front, et son évasion ne fut pas remarquée des responsables, n’étant pas difficile de les accaparer avec quelque généreux pourboire.

Le jeune élève et ami de la Mission passa les années restantes de la guerre, menant la vie de déserteur, dans les environs de Beyrouth, se rachetant à prix élevé, quand tout espoir de salut était perdu.

Devant le Commandant Allemand de Beyrouth.

 Pendant les jours passés en conversation avec Giorgio, qui parlait discrètement l’italien, P. Benedetto et son compagnon Tannous Zeitouny durent subir de vrais interrogatoires.

Le lundi, 10 avril, ils durent se présenter au commandant de la place de Beyrouth qui était officier allemand né cependant d’une femme orientale, et qui se professait musulman de religion. Celui-ci, s’il ne se montra pas brutal comme Kemal Bey de Tripoli, ne fut pas moins sarcastique. À peine eu, devant lui, les deux prisonniers, qu’il s’adressa au Padre, l’apostrophant tout de suite comme le grand correspondant de la France en Syrie, et tira de sa poche un papier contenant les détails d’une lettre en français qui commençait :

« Nos deux chefs… » et puis des ratures et des paroles plus ou moins déchiffrables.

Sans laisser le temps à l’accusé de parcourir la lettre, le commandant lui lança le papier à la face, insultant la religion chrétienne et son divin fondateur. « Moi aussi, j’ai été chrétien, ajouta-t-il, mais j’ai connu l’absurdité et l’incohérence du christianisme et je suis devenu musulman ».

-          Qu’est-ce que vous feriez, vous si quelqu’un vous gifle ?

-          Je présenterai l’autre joue, répondit l’accusé.

-          Eh bien ! Vous allez voir si la justice existe chez nous et si nous savons faire respecter les lois. A vous de vous défendre.

-          Nous récitons, chaque jour le « Pater noster », et cette prière nous enseigne à pardonner de tout cœur à qui nous cause du mal ou de la souffrance.

-          Mais est-ce que ce n’est pas se dégrader que de pardonner à celui qui nous fait du mal ? N’est-ce pas se mettre au-dessous des bêtes brutes lesquelles, menées par l’instinct, réagissent par la force contre les violences qui leur sont faites ? Au reste, ce sont des discours inutiles : la Cour Martiale décidera de votre sort.

S’adressant ensuite avec une face irritée et un œil féroce, au jeune Tannous, il lui hurla : « Et toi, maudit chrétien, pourquoi as-tu aidé et tenu caché un ennemi de la Turquie ? Toi, sujet de la Turquie, tu devais livrer celui-ci comme un espion, puisqu’il s’est révélé tel. Qui t’a poussé à faire ça ? Pour toi aussi, le gibet est déjà prêt… maudit toi et ta foi ! ».

Si le jeune homme ne s’évanouit pas à ces paroles, ce fut à cause de la présence du Padre qui, à le voir tremblant et pâle prit la parole à sa place :

-          Celui-ci ne pouvait pas avoir connaissance de ma présence à Kobayat puisqu’il avait quitté le service de la Mission au 7 juillet 1915 ; et il s’était établi à Halba où il avait ouvert un petit resto.

Tannous, entendu ces paroles du Padre, reprit son souffle et continua :

-          Moi, j’ai su la nouvelle du Padre, seulement le jour où j’ai vu les gendarmes le conduire aux prisons de Halba.

L’officier sembla prêter foi à ces déclarations. Il égrena sa litanie d’injures contre la religion chrétienne, contre l’Italie, contre les espions franco-italiens, et contre leurs complices. A la fin, adoucissant son langage, il renvoya les deux prisonniers, leur assurant l’impartialité de la justice turque.

Le jour suivant, ils durent essuyer un autre interrogatoire presque de la même teneur que celui du soir : les réponses des accusés furent les mêmes qu’hier ; aussi, les procès-verbaux rédigés, les deux hommes, furent-ils avertis que le jour suivant ils seraient partis sur Aley, siège de la Cour Martiale de Jamal Pacha, le terrible gouverneur militaire Turc de la Syrie et de la Palestine.

Le matin du 13 avril, à 12 heures arabes (= environ 6 heures du matin) P. Benedetto et son compagnon, le jeune Tannous Zeitouny, furent passés aux menottes, la gauche de l’un à la droite de l’autre, ils reçurent sur le dos le pesant sac de livres séquestrés au missionnaire, fardeau qu’ils échangeaient à tour de rôle, le long du chemin, et sortirent du « Habessalessil », accompagnés de deux gendarmes armés. Ils devaient aller de Beyrouth à Aley à pieds, environ six heures de voyage, toujours en montée, à la prison Habesseddam, c.à.d. prison du sang.

C’était l’heure où débutait le mouvement en ville, et les gens observaient, avec surprise, le couple qui traversait les rues : un moine enchaîné avec un jeune homme, accompagnés de deux gendarmes avec baïonnette au canon. Des groupes se formaient le long de la route, et l’on entendait ces mots : « Voyez ce moine avec ce jeune homme ! Ce sont deux espions français ou italiens ». Padre Benedetto, habitué aux usages orientaux, passait tranquillement, écoutant les commentaires qui se formulaient à son égard, et fumait, à grands coups, sa cigarette.

-          On voit, disait quelque passant, que ce moine n’est nullement préoccupé de son sort. – D’autres : on voit bien qu’il veut faire semblant de suffoquer l’instinct de la peur.

En réalité, c’était un peu vrai, l’un et l’autre, puisque, bien qu’il fût parfaitement tranquille à propos des inculpations qui lui étaient faites, toutefois, il était conscient d’être conduit dans un lieu qui était alors synonyme du plus atroce supplice. Il était habituel au prisonnier d’avoir sur les lèvres : ce sera ce que Dieu voudra.

Il avait plu toute cette nuit-là : les routes mal entretenues, étaient boueuses et pleines de flaques. Ceci rendait le voyage plus fatigant aux deux enchaînés ; quand l’un essayait d’éviter une flaque, il devait nécessairement entraîner le compagnon, avec des secousses douloureuses, causées par les fers qui les unissaient. Ils marchèrent ainsi, avec une extrême difficulté, pendant un certain temps, jusqu’à ce que les deux gendarmes, qui les accompagnaient eurent pitié du pauvre moine chétif et esquinté par la fatigue, et du compagnon aussi, affaibli par la fièvre des jours précédents. Sous toute forme de costume, on peut trouver des cœurs bons, capables de nobles sentiments.

Remarquant l’extrême difficulté avec laquelle les prisonniers avançaient, ils leur enlevèrent les menottes de manière qu’ils puissent marcher plus librement.

Vers midi, ils les firent entrer dans une masure, desservie comme trattoria, afin de s’abriter contre la pluie qui avait repris à tomber ; ils leur procurèrent du pain et du leben (une sorte de lait coagulé fort en usage et recherché dans le pays) pour se restaurer.

Sortis du restaurant, les deux gendarmes trouvèrent un jeune homme des lieux, nouveau cyrénéen, qui s’adossa le sac des bouquins jusqu’à Aley.

Aley est une jolie petite ville du Liban, située à l’Est de Beyrouth rejoignant celle-ci par une route carrossable qui gravit, en zig-zag, la pente méridionale du Liban. Il y a une gare ferroviaire de la ligne Beyrouth – Damas. Il y a de jolies maisons et des hôtels, et elle constitue le séjour estival préféré des Beyrouthins. La population est en majorité chrétienne, maronites et grecs orthodoxes ; mais il y a encore des musulmans et druses ; dernièrement une mosquée y a été construite. Aley était la capitale du Liban et, en ce temps-là de terreur, elle était le siège de la fameuse Cour Martiale.

Papas Luis Iosef.

Les procès-verbaux, rédigés durant les interrogatoires de Beyrouth, relataient les coordonnées du prisonnier, appelée en religion, P. Bendedetto di S. Maria. Son passeport était libellé : Luigi Giuseppe Portieri, prêtre. Les Turcs appellent le prêtre : papas.

Pour cela, nous l’appellerons par la suite, non plus P. Benedetto, mais Papas Luis Iosef.

A l’entrée en ville, les fers furent remis à papas Luis et à son compagnon, et ils furent conduits, instamment, au siège de la fameuse Cour Martiale.

Le président était absent, en ce moment, et ceci par hasard, on peut dire, puisque le tribunal était ouvert continuellement ; il fonctionnait jour et nuit sans arrêt. En ce jour-là même, à l’aube, quinze personnes avaient été pendues en public aux gibets. Un secrétaire prit les noms des deux nouveaux arrivés et reçut en gage, des deux gendarmes, leurs dossiers.

Les deux furent, ensuite, conduits au habesseddam, c.à.d. à la prison du sang. Là-bas, on leur retira les fers et ils s’y trouvèrent au milieu de tant de gens détenus, et tous se serrèrent autour des nouveaux arrivés, demandant informations, pour les instruire à propos du nouveau milieu, enfin pour être mis, immédiatement, dans l’ambiance du nouveau genre de famille.

Il est d’usage, dans les prisons turques, d’offrir, tout de suite, aux nouveaux arrivés, une tasse de café, laquelle, parfois, peut causer des surprises peu agréables. Papas Luis, peu amateur de café par nature, ne voulut pas accepter, s’excusant le mieux possible ; finalement il goûta une petite gorgée de la tasse, où déjà avait bu l’un de ceux qui faisaient les honneurs… de la maison.

Un jeune homme de Zgorta, un certain Ahsen[13] Frangie, se montra particulièrement empressé à l’égard du pauvre papas. Il se fit, immédiatement, autour, pour lui trouver une place sèche et moins indécente et il lui offrit même de partager sa couchette. Heureusement, le soir, il y eut des places vacantes. Une famille nombreuse de Jounié partit en exil sur l’Anatolie. Ils étaient 16 personnes, sept femmes et enfants enfermés dans une prison à part, parmi les autres il y avait un vieux septuagénaire et deux frères muets.

Quelle a été leur faute pour être exilés ainsi en masse ?

Ils ont été accusés de correspondre avec les Français.

Partie donc la famille Boeri de Jounié, le jeune Ahsen accompagna Papas Luis et Tannous dans la salle qui était occupée par celle-ci.

Ils auraient pu avoir matelas et couvertures, puisqu’il était permis, là-bas, de les louer à un usurier druse, mais ils coûtaient deux piastres par jour, somme supérieure aux capacités financières du Papas et de son ancien domestique. Le Papas étendit sa cape par terre, mit les souliers sous la tête et s’y allongea. Et le dîner ? La ration avait été distribuée avant leur arrivée, et il n’y avait plus les deux gendarmes qui leur avaient procuré le manger à la trattoria, et peut-être, ne pouvaient-ils plus refaire l’œuvre de charité. Le local où ils étaient détenus était un hôtel réquisitionné et affecté en prison. On y jouissait d’une magnifique vue sur la mer.

Il y avait un splendide belvédère où, de temps en temps, il était permis aux prisonniers de passer quelques heures ; et là ils s’entretenaient de leurs propres affaires.

Aux détenus, reconnus pauvres, donc au Papas aussi, et à son domestique, on distribuait 50 dacmes de pain (150 gr. environ) ; et pour boire, il arrivait à la prison un petit fil d’eau qui donnait beaucoup de mal à celui qui y appliquait la bouche et qui, de temps en temps, était coupé. On n’avait rien à faire, mais l’air frais du Liban faisait écouler les quelques bouchées de pain qui servait à un seul repas pour divers prisonniers, lesquels étaient, ensuite, obligés de rester tout le jour couchés pour sentir moins l’inanition qui les torturait. Au moins s’il eut été du pain : c’était une sorte de pâtée pesante, mal cuite, qui causait de fortes douleurs de ventre aux pauvres détenus. Les réclamations que ces derniers faisaient, en ce sens, au surintendant de la prison, et de celui-ci au boulanger, finissaient par l’améliorer une ou deux fois, puis ça redevenait pire qu’avant. Celui qui possédait les moyens, pouvait se procurer du pain et autre chose à l’extérieur, et plusieurs non seulement dépensaient à cette fin jusqu’à leur dernière piastre, mais aussi, ils vendaient ce qu’ils avaient, jusqu’aux habits qu’ils portaient. Papas Luis et son compagnon ne possédaient rien et attendaient par contre leur subsistance de celui qui nourrit l’oiseau de la forêt et revêt la fleur des champs.

L’ami inséparable de papas Luis, c’était son bréviaire que la pitié des juges lui avait laissé : Tannous offrait ses services aux autres prisonniers, ou bien, il assistait des malades et obtenait ainsi, des plus fortunés, quelques piastres ou quelque chose pour se nourrir.

Ils logeaient dans une chambre de quatre mètres de côté, où dormaient seize personnes. La chambre avait trois fenêtres, deux d’entre elles donnaient sur la mer : toutes trois n’avaient pas de vitres de façon que, quand il faisait mauvais temps, l’eau pénétrait, à torrents, par les fenêtres et par le toit qui avait perdu plusieurs de ses tuiles et les pauvres détenus essayaient en vain de se réparer de leur mieux.

Pourtant, les tragédies nocturnes des pluies torrentielles, devenaient comédies, durant le jour, quand le soleil brillait dans le ciel serein, baisant de ses rayons, les cimes du Liban blanchies de neige, et se reflétant, de loin, dans l’azur de la mer. Il était comique pour les détenus eux-mêmes d’exposer au soleil leurs vêtements qui, par suite de ces lessives fraîches et de quelque douche involontaire, étaient soumis à une très utile et fréquente désinfection non seulement des microbes de la peste et du choléra, mais encore des autres insectes qui formaient un vrai supplice pour les pauvres renfermés. Papas Luis dut, en prison, se priver presque de tout même de sa barbe imposante, en plus de sa chevelure touffue, pour se rendre moins accessible aux insectes embêtants et nauséabonds.

Devant la Cour Martiale.

Le Mercredi Saint, 19 avril, à une heure de l’après-midi, Papas Luis et Tannous, escortés de quatre gendarmes, avec baïonnettes au canon, quittèrent la prison. Ils passèrent à travers la ville déjà habituée à pareilles parades ; pourtant les foules se pressaient avec curiosité mélangée de pitié, à la vue du petit moine et d’un garçon. Ils n’étaient pas liés, au contraire les gendarmes eux-mêmes paraissaient avoir un certain respect envers le papas, puisqu’ils ne le forçaient pas à marcher quand fatigué, il s’arrêtait parfois.

Arrivés au siège de la fameuse Cour Martiale, le jeune homme fut arrêté dans le hall, le papas fut introduit devant les juges. C’était une grande salle, à parois simples et dépouillées. Une grande armoire fermée était plaquée contre une paroi. Une grande table avec quelques papiers dessus. Assis sur trois chaises ordinaires, tout près de la table, il y avait le président de la Cour Martiale, à l’aspect majestueux dans ses traits arabes, avec tarbouch rouge en tête, habillé en civil à l’européenne, et deux conseillers aussi à l’européenne, à chef découvert.

Quand le papas fut introduit, le Président l’accueillit avec signes de considération ; il se détacha quelque peu de sa chaise, faisant une petite révérence en enlevant son tarbouch. Posant le tarbouch sur la table, de la main, il fit signe au papas de s’asseoir sur une chaise, préparée à côté de la table, devant lui. Les deux gendarmes qui avaient introduit le papas, se retirèrent en fermant la porte.

Le papas fut interrogé selon le même formulaire appliqué à Tripoli, et comme les réponses étaient identiques elles ne furent pas écrites. On lui demanda, à nouveau, la traduction de la lettre inculpée de P. Dagnino, et les juges eurent à constater la loyauté et l’innocence du papas.

L’interrogatoire ne suivait plus le formulaire pré-établi, il devint une sorte de conversation entre le Président et l’accusé ; peut-être, de cette façon on arriverait à mieux connaître les inculpations.

Un pareil interrogatoire se prolongeait depuis deux heures environ, le papas se sentait fatigué et la bouche en feu. L’habitude, contractée en orient, lui fit remarquer la présence d’une boîte de cigarette sur la table du président. Se faisant hardi, il demanda : – Monsieur le Président, est-il défendu de fumer ici ?

Le Président, en vrai Turc (les Turc s’ils ne sont pas imbibés d’anticléricalisme européen, sont toujours plus ou moins respectueux envers un papas, c.à.d. ministre religieux) répondit : – Non papas, il n’est pas défendu.

Le papas prit une cigarette de la boîte, se mit à la rouler entre les doigts ; il la mit dans sa bouche, faisant acte de fumer. Quelques instants après, il fit signe au Président que la cigarette était éteinte. Voyant une telle franchise, le Président sourit, tira les allumettes et voulut, de sa propre main, allumer la cigarette dans la bouche du papas comme à un ami. Il se tourna vers les conseillers et dit : – Bu Adam gunahkair - Cet homme ne peut être coupable.

La conversation continua. On vint à parler de la guerre. L’Italie, disait le Président, ne devait pas tourner les épaules à l’Allemagne et à la Turquie. Aussi payera-t-elle cher l’injustice commise. Verdun emporté, les Allemands seraient aux portes de Paris et rien ne pourrait plus s’opposer à la formidable armée germanique.

Et le papas : moi je suis italien, et je retiens que la France ne perdra pas, car elle jouit de tant de sympathies dans le monde ; le tort, plutôt, est de la Turquie qui s’est lancée contre la France, après tant de faveurs reçues.

-          La France battue, les ports Turcs qu’elle tenait en son pouvoir à cause des prêts faits à la Turquie, retourneraient tous au pouvoir des Turcs. La France, en outre, mérite d’être écrasée, à cause de sa rébellion contre le Pape, elle qui se dit catholique ; elle avait, aussi, empêché la Turquie d’envoyer un ambassadeur auprès du Pape ; elle mérite, en outre, de grands châtiments pour son immoralité.

A preuve de cette dernière assertion, le président retira, de l’armoire adossée au mur, un paquet de cartes et revues françaises, et les montra au papas. C’était, en réalité, des spécimens de la plus sale pornographie et du plus immonde anticléricalisme. En guise de commentaire au bref examen, le Président ajouta : s’il est vrai tout ce qui est représenté ici, on devrait détruire tous les religieux et religieuses, non seulement de la France, mais du monde entier.

Le papas rétorqua : Aucun moyen ne répugne aux ennemis de la religion pour la déshonorer ; par contre je suis convaincu que, ni vous monsieur le Président, ni vos conseillers, non plus, aucun vrai musulman ne peut retenir, je ne dis pas vrai, mais, même vraisemblable, ce que ces illustrations relatent à propos des prêtres, religieux et religieuses de l’Eglise catholique.

Notre papas, voyant que ses juges, devenus presque ses interlocuteurs, l’écoutaient, et se montraient partager ses opinions, continua : il est vrai que la France empêcha la Turquie d’avoir un représentant au près du Pape, et que la France est en conflit avec Rome, ayant renvoyé le Nonce de Paris ; mais elle ne cesse pas d’être une nation catholique. Au contraire, moi, je retiens que cette guerre aboutira à la victoire de la religion catholique sur les hérétiques.

La conversation continuait et remarquant la bienveillance avec laquelle il était traité, apparemment au moins, le papas en profita pour demander la permission de pouvoir célébrer la sainte Messe le jour de Pâque, dans une église, accompagné des gendarmes bien entendu. Sur le moment le Président acquiesça ; pour cela il lui permit de retirer, du sac des livres jeté dans un coin, le Missel qu’il garda par la suite avec lui. Il prit une autre cigarette, comme il avait fait la première fois, ensuite, laissé libre, il sortit dans le Hall cédant la place au jeune Tannous.

Celui-ci eut assez à souffrir en se retrouvant seul, non soutenu par la présence du papas, et quelque fois soufflé par lui. Toutefois comme il avait été instruit sur la façon de se comporter, en moins d’une heure il put être expédié. Ils furent, ensuite, reconduits tous deux à leur prison.

A peine arrivés, ils furent entourés des autres détenus, curieux de savoir comment s’était passé l’interrogatoire, ce qu’on leur avait demandé, comment ils avaient répondu, comment ils avaient été traités. Les deux répondaient d’une manière vague et évasive aux questions qui leur étaient adressées, sachant qu’une parole seule, par suite des mauvaises intentions, pouvait avoir de graves conséquences.

Une victime.

Pendant que le papas et le jeune homme étaient soumis au long interrogatoire, d’autres personnes étaient arrivées aux prisons de la Cour Martiale. Entre autres, un diacre grec schismatique de S. Giorgio de Safita, fils de l’archimandrite de Tripoli. Celui-ci, ayant des parents à Tartous, se trouvait là, avec l’un de ses beaux-frères, soldat en congé régulier délivré par son commandant. Ce dernier, avant que le délai de la permission n’expire, espérant pouvoir en soutirer de l’argent, les fait arrêter, tous deux, sous l’inculpation d’être en relation avec les Français de l’île de Roed, située en face de Tartus.

Le sans scrupules Kemal Bey, les fit interner dans les prisons de Tripoli. La mère et la sœur du pauvre Diécos se prosternèrent en pleurant, aux pieds du vénal Kemal, se déclarant prêtes à tout, pour obtenir la justice en faveur du fils et du frère. Tout fut inutile.

Le Diécos avait déjà vu notre papas à Tripoli où il en était séparé par deux cellules. Arrivé à Aley, ils se retrouvèrent ensemble. Le Diécos raconta comment, de Tripoli, il avait voyagé avec un monsieur de Akkar et précisément de Kobayat. Celui-ci était Abdallah Effendi Doher, d’une famille très amie des Pères de la Mission, oncle d’une religieuse de la Mission même, et ami de notre papas.

Abdallah Effendi, était allé à Oms pour affaires ; à son retour, épié, il fut arrêté par le commandant de la gendarmerie. Pour quelle raison ? C’était un monsieur très distingué dans la province, par son instruction, sa culture et son prestige dans les affaires. Dans les années passées, il avait eu des relations avec les consuls français, et entre autres, dans une lettre, il demandait la protection française pour la nation maronite, avec agrandissement de son territoire. Quand la guerre éclata, les consuls français partis, cette correspondance tomba entre les mains des Turcs. Ceci pourtant n’aurait pas été suffisant à perdre cet ardent maronite si l’envie, l’avarice et l’esprit de vengeance de la part de personnes totalement ignobles, ne s’y étaient pas ajoutés.

Abdallah Doher, arrivé à Aley, avec le Diécos, fut enfermé dans la prison politique, dite Batrakie. S’il avait été, au moins, conduit au Habes eddam, comme le Diécos ! Il aurait revu un ami : ils se seraient consolés réciproquement.

Dieu permit que les deux amis, qui s’étaient trouvés ainsi rapprochés dans ce moment d’infortune, ne pussent pas se revoir ni alors, ni jamais.

La prière en prison.

Le Diécos grec-orthodoxe avait été conduit à Aley et détenu avec le papas ; il avait avec lui son beau-frère. Celui-ci, à cause des sévices soufferts sous le fouet, était devenu presque fou. Souvent, on le voyait, la nuit et parfois de jour, s’arracher les habits, et courir comme un fou, comme celui qui cherche à se lancer contre quelqu’un. Le mal s’empira toujours plus, jusqu’à ce que le malheureux ne passa à meilleure vie. Cette mort fut un coup terrible pour le Diécos ; il tomba malade et semblait en avoir hérité la folie tant que sans l’attention et les soins du papas aidé des compagnons de prison, en un moment ou l’autre il se serait rompu le cou. Il avait, pourtant, des intervalles de lucidité pendant lesquelles il conversait comme une personne normale. Et dans ces moments, on remarquait que, parfois, il se moquait du papas catholique, quand celui-ci, dans la cellule ou bien dans le hall, récitait dévotement son office, le bréviaire en main.

Parmi les détenus, il y avait de toutes religions, donc des catholiques aussi. Arrivé le début du mois de mai, le papas prit une bouteille, planta dans l’orifice, son petit crucifix, et l’adossa contre un mur de la cellule. Il réunit autour de lui les quelques catholiques, et devant le crucifix soutenu sur ce piédestal, il initia la pieuse pratique du mois de mai.

Les grâces spéciales que, dans ces fonctions du rite nouveau, on demandait étaient l’arrêt de la guerre, la libération des prisonniers et la conversion des pauvres pécheurs. Il est bien difficile de dire quel suave baume descendait dans le cœur et l’esprit de ces malheureux détenus.

Qui n’éprouvait pas la douceur suave de la prière, c’était le pauvre Diécos orthodoxe. Bien que chrétien lui aussi, et moine en plus, on ne le vit jamais prier ; il ne connaissait pas même l’Ave Maria. Pauvres schismatiques ! Ils sont, vraiment, aveugles ! Quelle pitié que ce pauvre moine schismatique qui ne savait pas prier et honorer Marie.

Episode de vie missionnaire.

C’était le Jeudi Saint, 20 avril 1916. Les cloches sonnaient à fête et envoyaient leurs appels aux fidèles pour se réunir aux pieds de l’autel pour commémorer le Sacrement de l’amour de l’Homme-Dieu qui, même devant mourir pour le salut des ingrats, trouva le moyen, dans son immense amour, de rester sur la terre, compagnon invisible de l’homme dans le Sacrement eucharistique.

Papas Luis, comme d’habitude, se promenait, va-et-vient, dans le hall de la locanda, transformée en prison, le bréviaire en mains. Quand il eut terminé son office, il referma son bréviaire et continua sa promenade.

S’approchant du papas, l’un des détenus commença à converser avec lui. C’était un musulman de la tribu des Metuelis qui habite la partie septentrionale du Liban, un certain Ahmed Bu Ali. Tout en parlant, il raconta comment lui, se trouvait détenu là, avec une longue et lourde chaîne au pied, pour avoir tué dans un accès de colère, d’un coup de fusil, son père et un frère.

Bu Ali connaissait les Carmes de nom, et leur station de Kobayat, voisine du territoire des Metuelis. Se trouvant, maintenant, en compagnie d’un Carme, et se sentant presque frères dans ce lieu de peine, il lui raconta une aventure à laquelle il avait participé, faisant partie d’une bande de brigands.

Pendant la guerre italo-turque, en 1911, un prêtre de Bicherri, se qualifiant de procureur de cette Mission Carme, en compagnie de deux muletiers de Bicherri aussi, passait à travers les montagnes habitées de Metuelis et rapportait être envoyé à Kobayat du Akkar, avec l’ordre d’accompagner à Bicherri, le personnel de la Mission de Kobayat, religieux, sœurs, le docteur et les pensionnaires. Pour gagner la faveur du chef des bandits, après lui avoir révélé le but du voyage et l’itinéraire du retour ; il lui fit cadeau d’une bonne provision de cartouches de fusil militaire.

Le prêtre-procureur parti, les bandits se mirent d’accord pour attaquer la caravane, lors de son passage, pour s’emparer de la caisse du couvent qu’ils s’imaginaient être un gros butin, et pour tuer le Supérieur du couvent P. Stanislao del S. Cuore qui leur avait donné beaucoup de fil à retordre, dans leurs entreprises de brigandage.

Le procureur, arrivé à Kobayat, relata les ordres reçus du Supérieur de la Mission, P. Giuseppe d’Arpino, que tout le monde aille à Bicherri, la station de Kobayat étant mal assurée à cause de la guerre. Ils ne pouvaient pas passer par Tripoli, les routes étant bloquées à cause du choléra qui y sévissait. P. Stanislao, connaissant bien les circonstances et la rancune des Metuelis à son égard et à celui du Docteur Casini, jugea bien de ne pas bouger pour le moment. Il fit partir P. Pietro di S. Paolo, Fr. Bonifacio, trois religieuses, quelques élèves, filles et garçons. Pour plus de sécurité, les voies étant mal assurées il envoya avec eux quelques jeunes gens bien armés.

En outre, ayant su que le procureur, lors de sa venue avait eu des contacts, avec les metuelis, il eut des doutes sur ce que celui-ci avait préparé, et il donna l’ordre au procureur d’accompagner la caravane par une route différente de celle pratiquée lors de la venue. Bien que à contre cœur, le procureur dut obéir. La caravane, malgré des ordres précis dans un sens opposé, fit une étape à la source de Cheikh Jneid près de Akkar ; pour cela, un jeune homme, posté par les brigands sur cette route, put se porter à aviser la bande.

La caravane se remit en marche, mais arrivée, vers midi, au milieu des hautes montagnes, elle fut accueillie d’une fusillade bien nourrie. Le procureur et ses deux hommes disparurent aux premiers coups. P. Pietro, insuffle du courage à tout le monde ; et, alors qu’il lance les Kobayathins contre les agresseurs, il s’emploie à protéger les sœurs, les enfants et les filles, essayant de les pousser en avant à tout prix, quoique épuisés de fatigue, pour les soustraire à la bande des brigands.

Ahmed Bu Ali racontait, au papas qu’ils étaient, eux, une trentaine, mais les trois jeunes gens de Kobayat, Iosef Chehin Hakmeh, son frère Makhoul et Habib Chidiac semblaient trois lions tant qu’ils réussirent à empêcher la bande de s’approcher. Ils tiraient avec une précision extraordinaire, et il semblait, aux brigands, impossible que trois seules personnes puissent tirer autant de coups de fusil. La caravane n’eut pas de victime, à l’exception d’un mulet tué, et d’autres égarés ; ils perdirent quelques objets ; une Sœur eut le voile transpercé d’une balle. Six heures de marche après, la caravane arriva dans un village musulman appelé Michmich, où ils se trouvèrent en sécurité et furent accueillis avec la plus exquise hospitalité.

Nuits fiévreuses.

Le même jour du 20 avril, vint le barbier des cachots pour raser qui voulait et aussi pour dénicher, des longues chevelures et barbes des prisonniers, les insectes nauséabonds lesquels, en plus de tourmenter les détenus, on les retenait propagateurs de la typhoïde qui faisait des ravages. En dernier, le papas aussi fut appelé pour se présenter au barbier ; on voulait lui raser la chevelure et la barbe touffue. En orient, la barbe pour un papas, constitue le distinctif de son ministère. Notre papas s’opposa énergiquement au barbier et ne lui permit pas de le priver de sa barbe majestueuse, le menaçant d’on ne sait quels châtiments en punition de cette sorte de profanation.

« Au premier poil touché, ton rasoir ira en morceaux… ».

Le barbier, un juif, parlant un petit peu le français, fit comprendre au papas qu’il lui aurait ménagé la barbe. Il lui coupa les cheveux de la tête, ensuite, avec beaucoup de grâce, il voulut lui laver la barbe à l’eau chaude et savon phéniqué essayant de dénicher et retirer les petits animaux gênants et ennuyeux.

Vint la nuit entre le Jeudi Saint et le Vendredi. A trois heures après minuit, on fit l’appel des détenus. De la chambre où dormait papas Luis, deux des prisonniers furent appelés par nom et emmenés. Au matin, une question passait de l’un à l’autre parmi les locataires : qu’est-ce qui était arrivé aux deux transportés, à une telle heure aussi inattendue et importune. On disait qu’ils avaient été, peut-être, transférés dans un autre cachot ; mais personne, au juste, ne pouvait donner la nouvelle sûre. En matinée, passa le docteur des prisons, de rite Arménien, pour la visite journalière, et papas Luis, qui avait déjà fait sa connaissance, lui demanda des informations à propos des compagnons emmenés pendant la nuit.

Le docteur ne put lui répondre par paroles, pour ne pas se compromettre, mais d’un signe, il lui signifia que les deux avaient été pendus.

Il était connu comment les condamnés à mort, étaient ordinairement appelés après minuit, sans aucun préavis et conduits au lieu du supplice et pendus à la pointe du jour.

C’était la première fois que papas Luis et son compagnon Tannous voyaient disparaître aussi tragiquement deux compagnons de chambrée. Ils en restèrent atterrés, surtout le jeune Tannous lequel, à l’approche de la nuit, tremblait tout entier. A peine les sentinelles, qui changeaient chaque deux heures, pendant la nuit, commençaient à faire l’appel des prisonniers ou appelaient quelqu’un en particulier, un frisson d’épouvante s’emparait du pauvre jeune homme. Il s’attendait à entendre, d’un moment à l’autre, son nom ou celui de papas Luis et tout en pleurs, il s’exclamait : que sera-t-il de mon vieux père ? …de mes sœurs Maria et Gholie !...

Le papas ne pouvait trouver de mots pour consoler le pauvre jeune homme, et en vain, il lui faisait espérer, que bientôt, il se serait trouvé parmi les siens, et que ceux-ci n’avaient rien à craindre.

La nuit, avec ses appels, ramenait les mêmes angoisses ; elle réveillait les mêmes pleurs, et très souvent, une fièvre brûlante s’emparait du pauvre jeune homme. Et papas Luis devait alors lui prêter les soins dont il était capable et le recouvrir de ce peu que lui-même revêtait.

Pâque.

Le Samedi Saint, papas Luis, voyant qu’il ne lui arrivait aucune réponse de la part du Président de la Cour Martiale quant à l’autorisation de sortir, le lendemain, accompagné des gendarmes, pour célébrer la sainte Messe de Pâque, pensa faire écrire en arabe une pétition, et l’envoya à la Cour par le moyen d’un soldat. Il ne reçut aucune réponse.

Quelle ne fut la peine que dut souffrir le pauvre papas, habitué, dans telles circonstances festives, à passer des heures dans l’administration des sacrements dans les fonctions sacrées, entendu le jour de Pâque le son suave des cloches et se voir, par contre, ainsi enfermé, privé du réconfort des mystères divins ! Si son cœur n’éclata pas de douleur, ce fut par suite d’un acte de résignation à la volonté divine. Il se déclara soumis en tout à ce que le Seigneur disposait, s’estimant indigne de célébrer les mystères sacrés que, à cause de la longue routine, pensait-il en lui-même, il ne les traitait pas avec la sainteté qu’il fallait.

On le vit pleurer en ces jours solennels. Et pour se soulager un peu par le souvenir de la résurrection du Sauveur, il ouvrit le Missel qui lui avait été rendu par la Cour Martiale après l’interrogatoire, et alors que les autres prisonniers chrétiens, à genoux, récitaient le rosaire, il lut la Messe du jour, bien entendu, sans prononcer les paroles de la consécration, n’ayant ni pain, ni calice, ni vin.

Après la lecture de l’Evangile, il se retourna vers les assistants et leur adressa quelques mots : le mystère de la résurrection du Christ est un mystère de joie et d’espérance pour eux ; le Sauveur ayant défait les chaînes du péché et vaincu la mort, aurait regardé leur foi et ouvert à tous les portes de cette prison pour les rendre aux leurs, lesquels, durant ce jour, priaient pour eux, avec plus de ferveur.

Papas Luis et Tannous auraient passé le jour de Pâque à manger un morceau de pain sec, et peut-être, un peu de grains de thym, si un certain Saïd, de Der Camar ne leur avait fait cadeau de l’un des trois œufs apportés par ses parents.

Un œuf pour deux le jour de Pâque ! …Chacun des deux voulait le céder entier à l’autre. Tannous disait que lui, il restait toujours le serviteur du papas ; donc c’était au patron de jouir de cet œuf ; pour lui, le pain et le zaater (thym) suffisaient.

-          Non, répliqua le papas, tu dois le prendre toi, tu es malade.

La dispute termina quand il fut décidé que l’œuf serait partagé entre le deux. Le demi-œuf que chacun reçut et manga solennellement avec le morceau de pain sec et un peu de zaater, fit entrevoir sur leur visage une certaine expression d’enjouement, et leur donna l’illusion d’avoir participé, eux aussi, en ce jour solennel, à un repas de Pâques.

De nouveau, devant la Cour Martiale.

Vers la fin d’avril, papas Luis fut conduit à la Cour Martiale pour subir un second interrogatoire dans le même genre que le premier. Le président insista à demander pourquoi je n’avais pas quitté la Syrie et n’avais pas réintégré la patrie avant la guerre contre l’Italie.

-          Je me trouvais, en ce temps-là, gravement malade. Vous, monsieur le Président, vous pouvez vous en rendre compte en feuilletant le calendrier qui est là, dans le sac, parmi mes livres. Jour par jour, j’y ai marqué la fièvre très élevée qui me tenaillait en ce temps-là.

-          Pourquoi vous ne vous êtes pas muni d’un certificat médical ? Qui vous soignait ?

-          A Kobayat, il n’y avait aucun médecin, ayant été mobilisés, tous, pour servir dans l’armée.

Papas Luis, pour ne pas compromettre d’autres, se garda bien de prononcer le nom de monsieur Pius Duba, pharmacien à Tripoli qui lui avait fourni les médicaments.

Après le premier interrogatoire, il sembla que la Cour Martiale ait demandé au chef de la gendarmerie de Halba, si le papas avait été trouvé armé ou non au moment de l’arrestation. Il y eut, en réponse, que les deux pistolets se trouvaient sur un sofà, dans une chambre voisine du lieu de l’arrestation.

Le papas se justifia disant que, se trouvant dans un pays entouré des Metuelis et autres musulmans tyranniques, accoutumés au brigandage et aux incursions dans cette région, il aurait été une grande imprudence de rester sans armes à la maison, surtout qu’il avait, parfois, à voyager. Il ajouta que l’un d’eux était de sa propriété et l’autre du jeune Tannous, auquel il l’avait enlevé comme gage, pour un habit qu’il devait payer au couvent, depuis qu’il avait quitté le service.

A la suite de ces déclarations de l’inculpé, les mots suivants échappèrent au président :

-          Bu Adam saglan, c.à.d. cet homme est innocent.

Puis, sans attendre que le papas lui demanda, à nouveau, une cigarette, comme il avait fait la première fois, il lui en offrit une, lui-même, et l’alluma.

Voyant la franchise avec laquelle papas Luis conversait et répondait aux multiplies questions, le Président lui proposa d’abandonner son habit religieux et de s’enrôler soldat ; ainsi, il se libérerait du poids de son état religieux, il ne souffrirait plus les contraintes des prisons, il pourrait être d’une grande utilité à soi et à l’armée combattante.

-          Quant à être soldat, si vous voulez, j’accepte ; seulement laissez-moi porter mon saint habit ; mettez-moi une bande au bras indiquant mon office et je suis prêt.

-          Oh non ! On ne permet pas d’endosser autre devise que celle de l’armée. Vous serez bien vêtu, bien nourri, bien payé et vous pourrez, comme nous vous conseillons, choisir une femme, même plusieurs femmes parmi les plus gracieuses et les plus riches.

-          Quand à cela, il m’est impossible ; mes vœux m’empêchent de changer ma teneur de vie. Quant au reste, si je peux rendre service, me voici. Déclarez-moi aussi sujet ottoman, donnez-moi les papiers nécessaires et je pars sur l’heure.

-          Impossible avec cet habit ; et puis quant à vous déclarer sujet ottoman, ce n’est pas le moment. Beaucoup d’autres pour ne pas aller en prison, se sont faits soldats et sont au service de la Turquie.

-          Je vous répète que je suis prêt à accompagner les chrétiens de langue arabe qui militent dans votre armée. Considérez-moi comme leur aumônier. Dommage que vous qui êtes toujours justes, vous envoyez à la mort des sujets fidèles sans le réconfort de leur religion. Vous avez donné les Imans aux musulmans, pourquoi vous ne traitez pas les chrétiens de la même façon ? Moi, je les aiderais, je les exhorterais à la fidélité et à l’accomplissement de leur devoir. Ils seraient, eux, enthousiastes de votre condescendance à leur avoir concédé un prêtre à qui se confier avant de mourir. Donnez-moi donc le brassard et je pars…

-          Ah oui ! Ajoutèrent en riant, ce serait de votre part une belle assistance aux soldats chrétiens ! …Vous seriez capable de les rassembler et combiner une évasion en masse et vous irez raconter tout ce qui arrive ici.

-          Pourquoi vous me jugez ainsi ? … Je serais le plus fidèle sujet de l’empire…

-          Bon ! Bon ! Prenez une autre cigarette. Cependant si vous voulez abandonner cet habit, nous vous donnons immédiatement l’uniforme militaire et nous vous envoyons vers Erzerum en Arménie, contre les Russes.

Le papas prit la cigarette qui lui fut allumée par le Président. Remercia de tout cœur pour leur offre, mais il déclara ne jamais pouvoir accepter d’abandonner l’habit religieux qu’il endossait.

Cigarettes économiques.

Le second interrogatoire à la Cour Martiale, termina avec des mots plutôt courtois de la part du Président qui ajouta des expressions de souhait d’un meilleur avenir pour le papas incarcéré.

Une fois dehors, alors que le jeune Tannous lui succédait dans l’interrogatoire, papas Luis s’attarda, sur une sorte de belvédère, à contempler le beau panorama du Liban qui, de colline en colline allait s’abaissant jusqu’à la plage de la mer qui, en un azur cristallin, reflétait les rayons du soleil sur le couchant.

Tannous, en une demi-heure, termina son interrogatoire et, à l’exception de quelques moments de peur, il n’eut pas à souffrir ; au contraire, sorti, il rapporta que les juges avaient fait entrevoir qu’ils étaient bien disposés vers le papas.

La nuit, ils se trouvèrent encore entre les parois de la prison. L’habitude de fumer était aussi une occasion qui faisait souffrir papas Luis : il n’avait pas de tabac, ni d’argent pour se l’acheter. La maigre nourriture lui faisait sentir plus encore le manque de tabac. On le vit ramasser les mégots des cigarettes, en réunir le tabac, aller mendiant ou disputant, à quelqu’un, une carte de cigarette. Quand, la cigarette enroulée, il pouvait la porter allumée à la bouche, il disait aux compagnons qu’il était en train de chasser les pensées funestes et les doutes terribles de se sentir appelé par son nom pour être transféré comme on disait. Et durant les deux mois qu’il resta dans cette prison, une cinquantaine d’individus environ furent, de cette manière « transférés » du cachot sur le lieu du gibet.

Une nuit, notre papas se sentait tourmenté, d’une façon insolite, par le doute sur son sort et une sueur froide lui baignait le front. Quand la sentinelle se présenta pour compter et faire l’appel des prisonniers, le papas se cacha sous la couverture d’un voisin. A trois reprises, la garde répéta l’appel et nota toujours l’absence du papas. Finalement celui-ci se fit voir de sa taille petite et fluette et d’une manière telle à susciter le rire des compagnons, même du soldat qui commençait à être préoccupé à cause de lui.

Ceci fut suffisant pour lui mériter de la part du soldat qui faisait l’appel, le don d’une cigarette. Dès lors, le dit soldat ne manqua pas de refaire le même don au papas chaque fois que la garde intérieure des détenus lui était confiée. Le dit soldat aimait aussi s’entretenir alors avec le papas, parlant un petit peu l’italien qu’il avait appris à Rhodes où il était prisonnier des italiens occupant l’île. Avec des expressions de beaucoup de reconnaissance, il se souvenait du traitement reçu des soldats italiens par tous les prisonniers du Sultan. Il disait aussi, d’avoir connu à Rhodes un père qui portait un habit pareil à celui de notre papas ; il y exerçait l’office d’aumônier militaire. C’était, en réalité, un père Carme déchaussé, de la Mission d’Alexandrette, qui fut plus tard aumônier militaire pendant la grande guerre, remportant parmi beaucoup d’autres décorations, la médaille d’or à la valeur militaire : c’était le père Ferdinando Mazzoni de Florence.

Une victime.

 Dans le cachot où vivait papas Luis, se trouvait un homme de Kusba, village libanais. Il avait été condamné à deux ans de prison. Il avait reçu une lettre de certains de ses parents vivant en Amérique qui lui demandaient de ses nouvelles, de la famille et du pays en général. Au moment même où il recevait la lettre il fut enchaîné et conduit en prison. La lettre avait suffi pour le condamner à deux ans de prison bien qu’il ait cherché, de diverses manières, à prouver son innocence. On appela à Constantinople, mais alors qu’il attendait le résultat de l’appel, il tomba malade.

Tout le monde disait qu’il était riche et bénéfique ; personne n’avait frappé à sa porte sans en recevoir quelque secours. Tous l’aimaient et cherchaient à le servir. Qui lui était le plus près pour l’assister dans sa maladie, était le jeune Tannous, il en recevait en récompense, un peu de pain ou de riz.

Le malade, attendait de jour en jour, la réponse à son appel, laquelle pouvait être sentence de vie ou de mort.

On lui annonça que Constantinople l’avait gracié et que, par suite, il recouvrait sa liberté. Quand il reçut la consolante nouvelle, il se trouvait aux extrêmes pour les souffrances et les privations endurées.

Il voulut, toutefois, s’habiller aidé de ses compagnons de prison. A grande peine il fut conduit hors du cachot. C’était à la tombée de la nuit, il avait fait à peine quelques pas qu’il se sentit défaillir, il s’assit sur la marche devant une église maronite.

Le matin, le prisonnier gracié fut trouvé mort.

Avant de quitter la prison, il avait laissé à ceux qui y restaient une livre turque or à partager entre eux. A Tannous qui l’avait servi avec grand soin, il fit cadeau d’une chemise dont se servait papas Luis quand il devait enlever la sienne pour la secouer quelque peu et l’exposer quelques heures au soleil.

Autres locataires.

Après le départ et la mort du généreux Kusbanais, les restants se trouvèrent à nouveau dans la gêne. Bien qu’il fût printemps, vers la fin d’avril, le temps était froid et surtout la nuit, un vent, qui faisait transir, soufflait des cimes neigeuses du Liban. Papas Luis et le jeune Tannous n’avaient qu’un seul manteau pour se couvrir. Le manteau du papas devait servir à tous deux comme matelas et comme couverture. Ils devaient rester, tous deux, comme des momies, enveloppés du manteau.

Papas Luis commença à souffrir de rhumatismes aigus à l’épaule droite, il ne pouvait plus mouvoir le bras pour cela il ne pouvait plus se dévêtir et s’habiller tout seul ; il ne pouvait plus hausser la main pour faire le signe de croix.

La Providence vint à son secours. Voici comment. Un certain Raful, juif de Ras Beyrouth, fut amené en prison pour un rien. Trois jours après il fut remis en liberté. En sortant de la prison, à la prière du papas et de Tannous, n’ayant rien d’autre, il leur donna une vieille couverture de laine. Avec ça, les deux purent se défendre un peu mieux du froid et ils répétaient dans leur cœur : Que le Seigneur récompense la charité du généreux juif.

Il arriva à la prison un jeune homme qui se disait italien à l’accent génois, accusé de s’être fait passer comme policier pour se libérer des vexations de certains aubergistes écorcheurs. Papas Luis sut de lui que c’était faux ce que le soldat Giorgio du Burg de Beyrouth lui avait rapporté, à propos des pères Franciscains et de Monsignor Giannini, Délégué apostolique, bien que les premiers aient passé quelques jours en prison, pour un malentendu. Papas Luis pria alors le dit jeune homme de raconter, une fois libre, à Monsignor Delegato ce qui arrivait au pauvre missionnaire carme de Kobayat.

La maigre ration de pain était distribuée aux prisonniers. Alors qu’elle les condamnait à une faim continuelle, elle aiguisait, chez les uns, les astuces d’augmenter leur propre ration, chez d’autres, le souci de sauver la leur.

Quand un détenu recevait sa ration de pain, sa première idée était de la manger toute, jugeant que, bien difficilement, il aurait pu sauver la portion qu’il pensait conserver pour en faire un autre maigre repas. Il suffit que quelqu’un s’endorme la nuit pour ne plus retrouver son quignon qui lui est retiré même de sous la tête.

Un fabuleux prestidigitateur, pour faire disparaître le pain même des mains des compagnons, c’était un chrétien de Beyrouth. C’était un vrai gibier de potence. Sa conversation répugnante écœurait tout le monde ; les musulmans étaient scandalisés, à entendre ce chrétien. Papas Luis et autres avaient essayé de le corriger, ce fut pire. Ledit chrétien de Beyrouth avait comme associé de ses entreprises, un musulman de Minie, village près de Tripoli, coupable de meurtre, condamné à douze années de réclusion.

Un jour, une poule entra dans la prison, on ne sait comment ; sans que personne s’en aperçoive, il s’en saisit et la cacha dans un égout. Le propriétaire de la poule vint la chercher accompagné d’un surveillant des prisons. Elle fut retrouvée après de longues recherches. Il n’y eut pas de difficulté à reconnaître l’auteur du vol qui fut puni sur le champ d’une bonne dose de fouet.

Même les coups de fouet ne servirent point à corriger le voleur, ainsi que les paroles du papas et des compagnons, auxquels il ne resta que redoubler de vigilance, pour ne pas être contraints à redoubler le jeûne.

Actes de justice.

La Cour Martiale examina le procès de papas Luis et de l’ancien domestique de la Mission de Kobayat, et le 7 mai, elle fit appeler Tannous et lui signifia qu’il était acquitté, libre donc de rentrer tranquille dans son pays. Quelle ne fut la joie du pauvre jeune homme et de papas Luis ! Mais Tannous n’avait pas un sou pour le voyage, et il devait parcourir à pied 150 kilomètres environ ; papas Luis ne pouvait pas du tout l’aider. Le papas et autres lui conseillèrent de retourner chez le président de la Cour Martiale pour obtenir de lui, un sauf-conduit et quelque chose pour se procurer des aliments, pendant le voyage. Le Président se montra gentil avec lui ; il tira de sa poche un migidi (fr. 4.20) et le lui donna ; il lui fit délivrer un sauf-conduit. Le jeune homme remercia avec les meilleures expressions qu’il sut trouver. Le migidi lui fournit, abondamment, la nourriture durant le voyage du retour au pays natal : le sauf-conduit fut un bon compagnon et protecteur pendant toute la grande guerre ; par ce fameux sauf-conduit, obtenu de la Cour Martiale, non seulement, il se trouva à l’abri de tous les sévices et velléités des gendarmes et des employés, mais il fut considéré, même légalement, exempté de tout service militaire bien que sain et jeune. Ainsi, le domestique de la Mission de Kobayat, le jeune Tannous Zeitouny, saluant avec la plus grande affection et la plus tendre compassion papas Luis, descendit de Aley, par la route qui porte à Beyrouth, ensuite par Jounié, Batroun, Tripoli et Halba, il retourna à son pays, remerciant le Seigneur, pour les très graves dangers auxquels il avait échappé.

Papas Luis demeura dans sa prison, dans l’attente de la sentence définitive. S’il eut la joie de voir son compagnon Tannous libéré, il eut des angoisses de se retrouver sans lui. Le manque absolu d’hygiène, les maladies qui se répandaient, le typhus en particulier, l’impossibilité de prendre n’importe quelle précaution, le firent tomber malade. Chaque jour, dans les prisons se faisait la visite médicale, et les infirmes étaient envoyés dans un soi-disant hôpital d’où, par miracle seulement, un sur cent sortait guéri. Aussi, aller dans cet hôpital signifiait presque être dans l’anti-chambre d’une salle mortuaire. Le typhus se manifesta en tous ses symptômes, laissant le papas dans un état fort grave. Aidé de ses compagnons de cachot, il réussit à se dérober au médecin de la prison, et éviter ainsi d’être envoyé à l’hôpital. À l’heure de la visite, papas Luis se faisait porter près de la banquette d’une fenêtre où appuyé à grand effort, tenant un livre devant les yeux, faisait semblant de lire jusqu’au passage du médecin. Celui-ci jetait un regard tout autour et ne voyant personne couchée il s’en allait. Le médecin parti, le papas se faisait reporter à sa couchette. L’unique remède à sa maladie était une petite tasse de leben, une sorte de lait acidulé, qu’il se procurait, vendant sa ration de pain. La crise surmontée, il commença à s’améliorer, mais pendant longtemps, ses jambes restèrent incapables de le soutenir, sa mémoire s’affaiblit de façon qu’il n’arrivait plus à réciter ses prières ordinaires, sans l’aide du livre. Finalement sa santé revint et le médecin habitué à le voir toujours au moment de la visite, appuyé à la fenêtre en train de réciter l’office, lui demanda la raison de ce changement d’horaire.

Alors, en toute innocence, papas raconta au docteur l’histoire de sa maladie et le stratagème employé pour éviter d’être emmené à l’hôpital. Le médecin répliqua : « Je vous félicite, vous l’avez échappé belle ; si je vous avais trouvé malade, j’aurais été dans l’obligation absolue de vous envoyer à l’hôpital ; maintenant je suis content pour vous, car vous en seriez sorti difficilement, vu les médicaments qu’on donne aux malheureux qui y entrent ; les plus nombreux en sortent pour aller à la tombe.

Le Seigneur soit loué car, exauçant les prières qui, de toute part, montaient en faveur du pauvre papas trahi, voulut le garder en vie à travers tant de souffrance et tant de dangers.

À peine possible, Papas Luis, reprit la pieuse pratique du mois marial ensemble avec ses compagnons de prison. Le Diécos orthodoxe aussi commença de prendre part aux prières communes. Ne sachant pas celles récitées par les catholiques, il se mettait à genoux au milieu d’eux et l’on remarquait, de son comportement recueilli, le changement en mieux survenu en lui.

En ces temps-là, un jeune homme fut amené en prison. Son histoire peut mettre en valeur la justice Turque.

Ledit jeune homme âgé de 25 ans, faisait le tailleur à Beyrouth, il fut inculpé d’avoir insulté son père avec ces paroles : maudite ta religion : ielàan dinek, et d’avoir osé lever la main à son encontre, sans toutefois employer la violence. En fin de débat, le tribunal condamna le jeune homme à trente mois de prison, pour manque de respect à son propre père. Celui-ci, oubliant l’offense reçue du fils, nourrissant toujours pour lui des sentiments paternels, lui envoyait de la maison tout ce dont il pouvait avoir besoin comme nourriture et vêtements.

Un peu de lumière

Alors qu’en prison, les pauvres détenus priaient pour obtenir la fin du fléau de la guerre et reconquérir leur liberté, le Tribunal débattait le procès de papas Luis ; et le soin du 3 juin, celui-ci fut appelé pour sortir du cachot. Il fut amené au siège du Tribunal, où il fut confié au muktor (chef du village) et à d’autres personnes avec ordre qu’il soit bien traité ayant été trouvé innocent ; à la première occasion il sera transféré.

Les papiers nécessaires faits chez le commandant militaire et signés dans la salle du théâtre local, on lui demanda s’il avait des parents sen Syrie.

Il répondit : je suis italien et en tant que religieux carme, avant l’arrestation, je me trouvais à Kobayat dans le Akkar. Maintenant, en Syrie, je n’ai pas de parents et je ne dispose de rien : pourtant, tout ce que vous dépenserez pour mes frais d’entretien, vous sera rétribué par mes supérieurs une fois la guerre terminée.

Après cela, on le conduisit à la Lucanda Essciams » locanda du soleil, tenue par monsieur Abu Jusef Massoud. Le papas voulut, pourtant, rentrer en prison pour saluer les compagnons. Ce fut un instant de joie : mais dans ce lieu de souffrance, la séparation fut douloureuse. Là ils avaient fait connaissance, la douleur et le danger les tenaient unis dans les mêmes sentiments de compassion et de pitié. Ceci, en quelque sorte, les avait rendus tous égaux : aussi, ils s’aimaient !

Le Diécos orthodoxe, lui aussi, se montra gentil à l’égard de papas Luis, il le remercia pour la charité, tant de fois, pratiquée avec lui, entre autres, celle de lui avoir vendu sa ration de pain pour lui procurer, avec d’autres compagnons, quelques médicaments lors de sa maladie. Le papas distribua aux compagnons qu’il laissait en prison quelques petites croix et médailles restées sur lui, quelques-unes étaient disparue grâce à la dévotion des détenus. Il prit avec lui le Missel et la couverture laissée en cadeau par le juif et se transféra en compagnie des susnommés à la locanda du soleil.

À la locanda du soleil

Arrivé à la locanda, papas Luis eut à sa disposition une chambre.

Le jour suivant, la femme de service se présenta, prit le petit trousseau de papas, qui se mit au lit, n’ayant point de rechange, le passa où la lessive et le reporta propre, non seulement, de toute saleté mais aussi de tant d’insectes gênants.

Le propriétaire, monsieur Massoud, ou comme on l’appelait, Abu Jusef, de tant en tant surveillait son hôte et s’entretenait avec lui. Abu Jusef était l’un des enquêteurs de la Cour Martiale. Rapportant ses impressions à propos du papas son interlocuteur, il raconta que sa renommée comme traître avait précédé son arrivée à la Cour Martiale.

Les préventions de la Cour étaient basées, surtout, sur une lettre qui accusait le papas d’être en relation avec les Français. Les objets et les livres contenus dans le fameux sac séquestré furent scrupuleusement examinés un par un. Voici le contenu du fameux sac déjà manipulé par le nègre de Tripoli Kemal Bey : deux bouquins de prières pour la congrégation des filles de Marie ; 3 dictionnaires italo-arabes et vice-versa, manuscrits ; un livre de prière en italien ; le Bréviaire, partie hivernale. Ordinaire de la Messe : Nouveau-Testament en arabe, image du S. Cœur de Marie, le psautier en arabe, IVe volume de Bauchant ; manuel Carme, un petit Missel travaillé en toile, un groupe en photo d’école ; 2 grammaires arabes, quelques cahiers blancs, des plumes, crayons, des tenailles pour chapelet, grains pour chapelet, catéchisme français-arabe, une bélière. Tous ces chefs d’inculpation inspectés, on n’y trouva rien de criminel aussi papas Luis fut-il déclaré innocent.

Carmes Libanais

Papas se trouvait à la locanda - Essciams – quand furent conduites à la prison de la Cour Martiale, treize personnes de Zgorta, dont la principale parmi celles-ci s’appelait Iusef Kalil[14]. Celui-ci vint à savoir que quelques jours au paravent se trouvait dans cette même prison un père Carme. Iusef Kalil connaissait la mission carmélitaine de Bicherri au Liban et il était au courant des évènements arrivé, en temps de guerre, à trois religieux étudiants carmes indigènes restés en mission après les débuts des hostilités. Laissons notre papas à Essciams et écoutons le récit de Iusef Kalil incarcéré, complétant la narration avec quelques aperçus qui donnent une idée des quatre années de vie tragique vécue par ce trois jeunes étudiants.

Leurs noms sont : F. Michel, F. Gabriele, F. Raffaele. Ils virent partir sur l’Italie tous les religieux, eux, ils durent rester comme indigènes bloqués par le gouvernement Turc. Ils restèrent donc seuls, sans aucun soutien, à la merci de tout mal intentionné.

Ils ressentirent la douleur d’assister aux privations et malheurs de leurs familles par suite de la guerre. F. Michel perdit son père et sa mère ; F. Raffaele, son père ; F. Gabriele, autres parents intimes.

La méchanceté de gens hostiles les exposa à de grands et continuels dangers. Arrêtés lors de leur voyage de Kobayat à Tripoli au mois de décembre 1914 ; ils devaient être enrôlés avec beaucoup d’autres chrétiens et envoyés à travailler, car les Turcs, normalement ne se risquaient pas d’armer les chrétiens craignant leur trahison.

Ils furent conduits à Tripoli où, s’agissant de religieux appartenant à la Mission italienne, ils trouvèrent protection auprès du Consul d’Italie monsieur Alberto Tuozzi et mis en liberté.

Après l’entrée de l’Italie en guerre, les pauvres étudiants se retrouvèrent en danger. Deux s’enfuirent de Tripoli et se réfugièrent à Bicherri. F. Michel reconnu par le gouvernement, fut exonéré du service militaire étant ordonné in sacris, aussi resta-t-il à Tripoli dans la maison de la Mission, d’où il pourvoyait aux besoins des deux fugitifs. Le 15 octobre 1915, il fut chassé de la maison de la Mission qui fut mise à sac ; le pauvre étudiant était sur le point d’être exilé, mais il fut, ensuite, laissé libre et resta à Tripoli logé chez un prêtre maronite, Kuri Abed, jusqu’à l’occupation de la ville de la part des Anglais le 15 octobre 1918.

Les deux fugitifs restèrent cachés dans la maison de la Mission à Bicherri tant qu’ils furent. Mais la maison fut occupée par les soldats, et eux, aidés du Modir du district, monsieur Brahim Bec Doher et du commandant militaire, Chaikh Nassif, ils purent se réfugier dans l’ancien couvent des Carmes qui est une habitation presque toute creusée dans les rochers. Après l’arrestation du P. Benedetto à Kobayat, le gouverneur de Tripoli envoya un télégramme à Bicherri pour arrêter les religieux qui s’y trouvaient et les conduire à Tripoli sous bonne escorte.

Trois jours auparavant, un ordre de Jamal Pacha, était parvenu à Bicherri : tous les religieux, sujets ottomans, appartenant à des communautés européennes, devaient changer d’habit et rentrer dans leurs villes avec pleine liberté de se séculariser. Cette circulaire fut à la base d’une ruse qui sauva les deux jeunes gens. Le Modir et le commandant de Bicherri, connaissaient les deux religieux retirés dans leur ancien couvent ; ils ne faisaient rien d’autre que vaquer à leurs pratiques religieuses, passant le reste du temps à cultiver le terrain adjacent, en vue de se procurer le nécessaire pour vivre. Poussés par un sens de justice naturelle, lesdits messieurs avisèrent les deux jeunes religieux, de l’ordre reçu à leur encontre, et pour les sauver ils répondirent ainsi au commandant de Tripoli : « F. Raffaele, supérieur de Mar Sarchis, conformément aux ordres sacrés de son Excellence Jamal Pacha, a troqué son habit, et, il y a quinze jours, il est parti pour son pays natal à Akkar ».

Naturellement, ils durent s’éloigner de leur couvent pour se soustraire aux yeux des malins qui les auraient dénoncés et ne pas, non plus compromettre le Modir et l’officier. D’accord avec les autorités locales, ils se cachèrent dans un couvent de moines maronites, dit Mar Licha, non loin de Bicherri.

L’Ennemi des deux jeunes religieux à Bicherri était exactement celui qui avait toute obligation de les aider : c.à.d. le procureur même de cette Mission. Celui-ci, pour pouvoir engloutir et s’approprier ce que la Mission y possédait, chercha par tout moyen, même des plus criminels, de se défaire des deux religieux, et il serait parvenu, si les autorités locales ne possédaient pas ce sens d’humanité et de justice, tellement rare à se trouver, surtout pendant ces temps-là.

Mar Licha était trop près de Bicherri, pour que les deux jeunes se sentent en sécurité. Le commandant de Bicherri les avisa qu’il fallait trouver un refuge plus lointain. Ils se portèrent alors à Dimen, résidence du patriarche maronite, où, Monseigneur Saker leur conseilla d’aller à un couvent maronite placé au milieu des montagnes, dit de Haub et les chargea de lettres de recommandation pour ce supérieur-là. Ils marchèrent huit heures à pieds sous la pluie et la neige, ils arrivèrent vers midi, exténués de fatigue. Le Supérieur, à première vue, crut à deux religieux européens, et par crainte, il ne voulait pas les admettre au couvent ; ils réussirent enfin à prouver qu’ils étaient indigènes et obtinrent d’être reçus.

Ils allaient vers les chambres qui leur avaient été destinées par le Supérieur quand, subitement, on entendit dans le couvent même, le vacarme d’une fusillade bien nourrie. Il n’est pas difficile de s’imaginer la terreur suscitée en tout le monde. Six soldats, à la poursuite de deux fugitifs, avaient eu vent qu’ils s’étaient réfugiés dans ce couvent. Ils entrèrent de course et pénétrèrent à l’improviste dans le réfectoire où, réellement se trouvaient les deux malheureux.

Fugitifs

Fra Raffaele, qui portait l’habit de moine maronite, ayant enlevé celui des carmes, interdit par Jamal Pacha, se porta tout de suite sur le lieu et trouva les deux fugitifs criblés de balles ; l’un était déjà mort alors que l’autre agonisait dans un lac de sang, les soldats occupés à les dépouiller des armes qu’ils portaient. Le jeune religieux devint pâle devant ce spectacle et le sergent lui adressant la parole : Ne vous attristez pas Révérend, ce sont deux malfaiteurs.

Les soldats partis, comme les deux tués étaient du village voisin, Tannourin, les parents et les habitants du pays, ayant eu nouvelle du fait, coururent au couvent, les armes en mains, et commencèrent à crier et lancer des invectives contre les religieux, comme si ces derniers étaient complices dans l’affaire. Heureusement, les portes fermées, personne ne put entrer et l’autorité locale, arrivant sur les lieux, réussit à calmer la fureur de la foule. Le jour suivant, tous les religieux durent se porter à Batroun, siège du tribunal de cette région.

Nos deux fugitifs durent, eux aussi, abandonner le couvent. Ils retournèrent à Dimen, et de là à Mar Licha où ils purent rester cachés pendant deux mois. À la fin, le procureur de la mission de Bicherri essaya d’inciter les religieux de Mar Licha à renvoyer les deux carmes, cherchant à corrompre le supérieur même, par des aumônes, pourtant, toujours aux dépens de la Mission dont il était le procureur. F. Raffaele vint à connaître les tours vulgaires, et avec les mêmes moyens employés par le procureur, put rester encore un peu de temps jusqu’à ce que, à court de moyens pour s’acheter la bienveillance de ses protecteurs, il dut partir lui et son compagnon.

Ils se portèrent à Mar-Iacub, résidence de l’évêque maronite de Tripoli et avec les moyens, envoyés à grands sacrifices, régulièrement, de Tripoli par leur compagnon F. Michel, ils purent y rester deux mois, c.à.d. tant qu’ils purent payer en or, disons, la maigre pension.

Ils se portèrent à Mazraat, où habitait un ancien procureur de notre mission de Tripoli, mais les deux carmes n’étaient plus reconnus de leurs antiques procureurs, surtout de ceux qui étaient débiteurs à la Mission de tout leur bien-être.

Ils avaient parcouru tout le Liban sans trouver de refuge. Il ne leur resta, choix désespéré, qu’essayer de se cacher à Tripoli même. F. Michel leur prépara une chambre complètement cachée qui n’avait nulle communication avec l’extérieur ; un véritable terrier sans air, ni lumière. Ils s’y cachèrent et là ils restèrent une année, août 1916 jusqu’au début de septembre 1918. A plusieurs reprises, la maison fut fouillée par la police et à travers une série d’évènements plus ou moins tragiques, ils réussirent toujours à se sauver. Leur situation était pire que celle de deux condamnés à la prison cellulaire. Les dangers, en plus, étaient continuels ; enfin il leur devint impossible y rester par manque de nourriture : chaque jour, les morts de privations, de souffrance et de faim jonchaient les rues de la ville.

F. Gabriele décida alors d’aller à Kobayat dans sa famille et, en habit de moine maronite il y put rester jusqu’à la fin de la guerre. F. Raffaele aussi, vêtu en prêtre maronite, quittait sa cachette et aidé de musulmans chez qui il donnait des leçons, put assurer le nécessaire. Leur protecteur à Tripoli fut un noble et puissant musulman, Dabliz Effendi qui, non seulement les accueillait toujours avec cordialité et grande libéralité, mais souvent aussi, il leur envoyait des provisions de tous genres.

F. Raffaele tomba malade et pour se remettre un peu, il décida de remonter à Bicherri, à l’ancien couvent de Mar Sarchis.

Grâce à la faveur et à la protection des autorités locales et autres célèbres personnages, il put rentrer au couvent. Le procureur eut, toujours, les armes pointées contre le jeune homme, religieux tranquille, lequel par sa piété et son affabilité s’attirait l’affection de tout le monde, souvent en voyait des gens du pays aller lui donner un coup de main dans les lourds travaux de la campagne auxquels il s’adonnait pour gagner sa subsistance.

Aux dernier temps de la guerre, il fut atteint du typhus et il resta plus d’un mois entre la vie et la mort, seul, parmi les rochers de Mar Sarchis ; il y serait mort si des personnes pieuses ne lui rendirent visite, de temps en temps. Celle, qui lui fut surtout de grand confort dans ces moments tragiques, et presque une mère dans le temps passé à Bicherri, ce fut la maîtresse du pays, Sit Nagibe, présidente du Tiers-Ordre carmélitain.

Cruauté et bonté

Papas Luis fut extrêmement peiné des nouvelles reçues à propos des trois jeunes étudiants religieux. Il souffrait alors d’une extrême faiblesse à l’estomac, avec vomissement, diarrhée et fièvre. Le jour de la Pentecôte, le 10 juin, il croyait pouvoir, finalement après si longtemps, approcher l’autel pour célébrer la Sainte Messe, mais la veille, deux heures avant le coucher du soleil, un soldat l’accosta pour lui dire : « Vous devez partir sur Beyrouth ».

En quelques minutes papas Luis dut se préparer pour partir, le soldat le pressait, et ne voulait point entendre raison, ni de faiblesse, ni de maladie ; il ne lui permit même pas de se munir de quoi que ce soit pour le voyage. Il faisait déjà deux jours qu’il n’avait pu prendre une nourriture. Il dut partir sur le champ, et à pied. Il réclama son sac de livres resté à la Cour Martiale : il lui fut refusé, et ainsi, il ne put jamais récuperer ses livres.

Sa faiblesse extrême empêchait le papas de marcher vite, le soldat le poussait et parfois il le poussait de la crosse du fusil. La route descendait en pente, mais les genoux du pauvre papas se pliaient, cédant sous le poids du corps exténué. Il devait, à tout prix, se traîner, car le soldat voulait, à tout prix, atteindre la gare de Naamura, pour consigner le prisonnier et retourner au plus vite, à Aley. Trois heures de marche après, il arriva à Naamura : il n’avait rien sur soi, pas même un centime ; il se mit à demander l’aumône à l’un ou l’autre des soldats juste pour apaiser la faim qui le dévorait. Personne ne lui prêtait attention, ou bien il recueillait des insultes et des moqueries ; quelqu’un éclatait en imprécations contre le traitement qu’il subissait lui-même.

Il ne put même s’approcher d’une petite fontaine d’eau qui coulait  tout près de la gare, à cause de la foule de soldats qui s’y pressaient pour boire et remplir leurs gourdes, avant le départ du train. Papas Luis s’étendit sur une banquette dans la salle d’attente.

Il ne put fermer l’œil, non plus se reposer de toute la nuit. Le matin il se retrouva les os broyés ; il réussit, cependant, à approcher le jet d’eau, se lava et but, mais il n’avait rien pour apaiser sa faim. Au lever du soleil il fut confié à un autre gendarme et il dut reprendre, à pied, la descente vers Beyrouth.

Ce second gendarme, donné comme garde, était pauvre, mais il se montra, autant que possible, compatissant envers papas Luis. Il suivait son prisonnier fatigué, il ne l’obligeait point à accélérer le pas, par contre, il lui permettait de s’asseoir et de se reposer le long de la route quand il n’en pouvait plus. En traversant un village, un jeune libanais vit le pauvre papas épuisé qui se traînait vers l’avant, il eut pitié de lui ; il courut à la maison et lui apporta un morceau de pain avec un peu de fromage (arich). Pensez au bonheur de papas Luis ; ce fut une bénédiction, sa résurrection !

Après un bref arrêt, en chemin de nouveau ; mais, maintenant, le prisonnier se tenait debout et la marche était moins pénible. Quelques heures après, le gendarme tira de sa poche une petite monnaie, l’unique qu’il avait sur soi, il acheta des abricots ; il en eut trois, il en donna une au papas. Il vit, ensuite, une carrosse descendre vide, il obligea le voiturier à le laisser monter lui et son prisonnier, jusqu’aux portes de Beyrouth. De là ils prirent le tram et arrivèrent au voisinage du sérail, c.à.d. au palais du gouvernement.

Papas Luis et son gardien entrèrent dans les bureaux de la police où le papas retrouva le policier qui avait été son compagnon de prison, pendant quelques jours, à la Cour Martiale. Il lui demanda s’il s’avait pourquoi on l’avait conduit là. Il répondit qu’il n’en savait rien.

Après un va-et-vient dans divers bureau, on finit par l’incarcérer de nouveau. Le pauvre papas ressentit un frisson de terreur en entendant rabattre, derrière son dos, les portes en fer et il resta terrifié plus que le jour de son arrestation. Il avait entendu à la Cour Martiale, la déclaration de son innocence, Il avait joui d’une certaine liberté à la locanda Essiams ; il se retrouvait, maintenant, jeté parmi le refus de la société, parmi des criminels de tout genre. Il respira profondément ; les détenus le regardèrent d’un œil de surprise, et l’accueillirent avec compassion.

Il ne savait pas s’expliquer la raison de cette nouvelle détention : interrogé par quelqu’un des prisonniers, il répondit : « Dieu le veut, qu’il en soit toujours béni ! ».

Il faisait presque nuit, et le papas qui n’avait rien mangé, sentit l’aiguillon de la faim. Il s’adressa en vain aux détenus pour avoir un morceau de pain mais personne n’était capable de lui en donner.

Les larmes aux yeux, il fit appel à un gendarme de lui obtenir quelque chose du directeur de la police, mais il entendit répondre : « Si tu crèves trente mille fois chien, nous ne te donnerons rien !... ».

Papas Luis dut avaler la cruelle insulte ; il se retira dans un coin, et les larmes aux yeux il se pelotonna par terre, résigné à mourir d’inanition. Alors un vieux musulman détacha du mur un petit paquet, il en sortit un pain ; il le divisa par moitié et il en offrit une al papas. Ce dernier, au début, ne voulait pas accepter, voyant la maigre provision du vieillard ; mais sous insistance de celui-ci il accepta avec des expressions de vive reconnaissance et mangea. C’était peu de chose, mais assez suffisant pour lui redonner quelque force.

Il se mit ensuite à s’informer, parmi les prisonniers, s’il était possible d’envoyer un avis aux pères Franciscains résidents à Beyrouth, de sa présence dans cette prison. On lui dit qu’il le pouvait très bien. Pourtant il lui fut difficile de trouver une personne qui voulut s’en charger. Finalement, une femme vint à visiter son beau-frère, détenu pour motif de levée militaire ; elle se chargea de porter un billet de papas Luis à F. Vincenzo, religieux franciscain, d’une extrême charité. Celui-ci alla immédiatement chez son supérieur et montra le billet reçu. Un papier à cigarette où il était écrit : « Un religieux carme vous prie d’avoir pitié de lui. Si vous ne le reconnaissez pas comme religieux, faites-lui la charité en tant que pauvre frappant à votre porte sur le point de périr sans votre secours ». F. Benedetto.

Prise l’autorisation de son supérieur, F. Vincenzo rassembla tout le reste du repas des religieux, un peu de pain, morceau de viande, du fromage, et courut à la prison à la recherche du malheureux papas. Il le trouva pelotonné à côté d’une fenêtre pouvant à peine se mettre sur pied.

Fra Vincenzo l’encouragea, il lui donna ce qu’il avait avec lui, s’excusant de n’avoir pu porter plus, puisque les religieux, eux-mêmes, vivaient dans un besoin extrême ; il promit de retourner le lendemain ; il lui laissa l’espérance de pouvoir faire quelque chose pour sa libération. Parti le bon franciscain, le papas ne cessait pas de louer la divine Providence qui jamais ne manque quand les nécessités sont majeures.

Monte Carmelo

Après une nuit passée au milieu des imprécations, des blasphèmes et des discours de toutes sortes des détenus, le bon Fr. Vinscenzo retourna dans les premières heures du matin. Il annonça à papas Luis que S. E. Monseigneur Giannini, Délégué Apostolique, avait été avisé aussi de sa situation, et que son Excellence et le P. Raimondo di S. Martino, carme hongrois, supérieur de Mont Carmel, unissaient leurs efforts pour de délivrer de la prison.

P. Raimondo, comme sujet austro-hongrois avait pu rester librement au couvent des Carmes Déchaux situé sur le Mont Carmel et on lui avait confié la garde du Sanctuaire de la Madonne. Il avait gagné la confiance des autorités allemandes, turques et autrichiennes. Malgré cela, le commandant allemand de Caifa et le Caimacàn (gouverneur Turc) pénétrèrent, de vive force, dans le couvent et le fouillèrent, volant tout, mettant la pagaille partout, employant des représailles contre les quelques religieux restants.

La statue miraculeuse de la Vierge avait été transférée, et sur l’autel, restait seul le socle. Un officier Turc grimpa sur l’autel et voulut s’asseoir sur le piédestal de la Vierge, mais il paya, sur le champ, l’audace de son geste sacrilège. Sorti de l’église avec les soldats, il essaya de monter son cheval, mais ce dernier ombragé et furieux projeta, de la selle, l’officier qui alla heurter les tempes contre un rocher. Il resta raide mort sur le coup.

Le mur d’enceinte de la Sainte montagne fut détruit, la colonne commémorative des Français, morts lors de l’expédition napoléonienne en Palestine, fut abattue ; on enleva la statue de la Vierge qui s’élevait sur la place devant le couvent, vœu de la république du Chili. Le couvent fut transformé en caserne turque.

Padre Raimondo, supérieur du mont Carmel, se trouvait en ce moment-là à Beyrouth. Par l’intermédiaire de Fra Francesco, il fit savoir au confrère incarcéré, qu’il était en train de s’intéresser pour le libérer et l’amener avec lui à Caifa, sous la protection du consul autrichien. Le résultat fut que P. Raimondo envoya, par le moyen du frère franciscain qui continuellement visitait et secourait le prisonnier, cinq livres turques papier l’équivalent alors d’environ vingt-cinq livres italiennes et il répartit sur la Palestine. Avec l’argent eu du supérieur hongrois du Carmel, F. Vincenzo acheta pour le pauvre prisonnier, des caleçons, des chemises, des mouchoirs, des chaussettes et autres choses des plus urgentes.

Un élève de la Mission

Le jeune David Dayek, que nous connaissons déjà, alla aussi visiter en prison papas Luis. Monsieur David avait été dragonanno du vice-consul italien à Tripoli, et en ce temps-là, il était attaché au Consulat Général d’Amérique à Beyrouth pour les affaires italiennes. Natif de Bagdad, élève du Collège de S. Giuseppe que les Carmes Déchaux dirigent dans cette ville. Né de parents protestants, en fréquentant l’école des pères, il s’éprit du catholicisme et l’embrassa. Il se porta, ensuite, au Mont Carmel pour y étudier le latin après avoir perfectionné l’italien, le français, l’anglais et le persan, en plus de la langue maternelle, l’arabe. Il passa diverses années dans les écoles de la Mission comme professeur de langues. Institué à Tripoli de Syrie le siège d’un vice-consul italien, celui-ci demanda au Pères un interprète et ainsi, le jeune David entra dans une carrière dans laquelle il put se préparer un brillant avenir par son intelligence et son activité.

Ayant su que papas Luis se trouvait en prison, il courut le visiter étant ami depuis diverses années. Quand il le vit dans cet état, il lui dit en ton presque moqueur : « Ah ! Tu y es… il te sied bien ici… ». Ces paroles lui étaient inspirées par l’intimité avec le papas et par son caractère toujours jovial. « - Ça te va bien… c’est ta faute… pourquoi tu ne m’as pas averti avant d’arriver ici ?... Quand est-ce que tu y es passé la première fois ?... On aurait dû te pendre… ».

Papas Luis se mit à lui raconter comment le soldat Giorgio Effendi lui avait dit que Monseigneur Délégué et les Franciscains avaient quitté Beyrouth ; il lui raconta comment il lui avait écrit plusieurs billets à lui-même, au Consulat d’Amérique, le priant de l’aider et qu’il en avait reçu deux réponses signées par lui ; dans la première, David lui promettait l’aide demandée, dans la seconde il lui recommandait la résignation à la volonté de Dieu, ne pouvant lui être d’aucune utilité. David protesta qu’il n’avait rien reçu, car au cas, disait-il, où il aurait eu nouvelle de l’arrestation, il aurait pu faire de manière à ce qu’il ne fût pas traduit devant la Cour Martiale. Il quitta le papas, en lui disant d’avoir confiance. Dans l’attente de pouvoir obtenir quelque chose en sa faveur, il lui fournit quelque argent pour le cas de n’importe quelle grave nécessité où il se trouverait.

Les Peres Franciscains envoyèrent, chaque jour, quelque chose au prisonnier selon que leur possibilité le permettait, et ils se privaient, eux-mêmes, pour fournir quelque chose au pauvre papas.

Plus d’une fois, P. Cirillo Busa, vicaire de Monseigneur Délégué, et P. Ermenegildo son secrétaire, allèrent lui rendre visite ; ils s’entretenaient avec lui, le compatissant et l’encourageant ; ils lui demandaient s’il était vrai ce qu’on rapportait sur son compte. On disait que, resté à Kobayat, papas Luis avait enlevé l’habit religieux ; et vêtu en civil, armé comme un assassin, il vagabondait dans les montagnes du Akkar. Papas Luis, sûr que la confidence, avec lesdits Pères, ne pouvait pas le compromettre, raconta, dans les détails, la vie menée, durant les mois passés, entre la déclaration de la guerre et son arrestation ; comment Kuri Hanna Saflaté lui fournissait tout, et souvent, il restait avec lui ; et quand la présence des soldats dans le pays l’obligeait à se cacher, il se portait à la montagne chez le Kuri Iusef Mocatzie, accompagné du gardien du couvent, un certain Makhoul Bchara ; toutes les nouvelles qu’on répandait sur son compte étaient des inventions et de fausses accusations.

Le Vicaire de S. E. lui renouvela l’autorisation pour les confessions, lui porta la bénédiction de Monseigneur Délégué et lui dit des paroles d’encouragement.

Le Consul Général d’Amérique, S. E. le Délégué apostolique et un certain Alberto ami du directeur de la Gendarmerie et du Balì[15] de Beyrouth, Asmi Bey se mirent à l’œuvre, pour faire remettre en liberté papas Luis. Les formalités paraissaient bien avancées, et de jour en jour, le prisonnier attendait la grâce désirée.

Sévices

Dès 1915 déjà, papas Luis souffrait de graves rhumatismes. Ceux-ci augmentèrent durant le temps qu’il dut passer dans les grottes humides, ou bien à ciel ouvert dans les montagnes, pour échapper aux recherches des soldats. Le bras droit était tellement endolori, qu’il ne pouvait porter la main au front ou s’en servir en nulle manière, même pour se laver.

Les soins, les massages ou les étirages n’avaient servi à rien. Retourné aux prisons de Beyrouth il continuait à souffrir des mêmes douleurs au même bras. Nous verrons de quelle manière, il en fut guéri.

Plusieurs fois lui en avait proposé d’enlever le froc religieux qu’il portait, de se marier, de se faire musulman : il avait rejeté toutes ces avances avec horreur et il croyait que personne n’oserait plus les répéter. A sa rentrée à Beyrouth il eut à essuyer pire de la part des gardiens de la prison.

Ils ne cessaient de lui dire : « Pourquoi portes-tu cet habit odieux ? Pourquoi tu t’es lié avec des vœux stupides, irraisonnables ? L’homme doit vivre et jouir tant qu’il vit. Tu vois combien tu souffres, combien d’insultes t’attire l’habit que tu as sur le dos !... Jette-le une fois pour toutes !... Nous te trouverons une belle femme, nous te ferons avoir de l’argent, des maisons… Tu seras complètement libre… Vas-y, décide-toi ».

Indigné, papas Luis répondait : plutôt mourir que violer mes vœux religieux. Il adressa un rapport au chef de la gendarmerie, se plaignant des mauvais traitements reçus des gardiens ; les mauvais traitements, au lieu de cesser, augmentèrent de férocité. Un jour se trouvant dans un groupe de soldats et prisonniers, tous d’accord contre lui, le papas commença à protester fort, demandant de le laisser tranquille ; alors, un soldat et un civil qui se trouvait parmi les détenus, s’avancèrent vers lui, le prirent par les poignets et, tirant violemment sur les bras, ils les tordirent, faisant craquer les os, l’acte sauvage fut accompagné de paroles sordides et de lâches injures, et, d’une poussée , ils le jetèrent, au loin en lui disant : « va, chien ! » Il alla tomber dans un angle de la prison et l’on entendit longtemps ses plaintes douloureuses arrachées par les os disloqués.

Ce jour-là, 16 juin 1916, il ne put même avoir le dîner que le P.P. Franciscains lui envoyait, enlevant de leur bouche un morceau de pain : l’un des détenus, on ne put savoir qui, avait mis la main sur le paquet adressé au papas et avait fait disparaître nourriture, plat et nappe.

Souffrant et affligé, le papas se recommanda à Dieu qui jamais n’abandonne dans les difficultés celui qui se réfugie en lui, et nonobstant la faim et le martyre souffert, il put s’endormir. Il passa une nuit tranquille. Quelle ne fut sa surprise quand, le matin, allant se laver il se rendit compte qu’il pouvait mouvoir librement ses bras, sans douleur et sans gêne, car depuis longtemps, il souffrait de fortes douleurs rhumatismales au bras et à l’épaule gauche qui lui interdisaient presque l’usage de la main. Alors, on vit papas Luis étendre les bras avec des signes de satisfaction, disons presque de triomphe, dans toutes les directions pour s’assurer du prodige survenu. Il constata de fait que la gymnastique produite par le tirage et la torsion des bras faite le jour précédant lui avaient restitué le libre fonctionnement de ses articulations.

Le miracle accompli, disons-le, passa de bouche en bouche, saupoudré de divers commentaires. Parvenu aux oreilles de celui qui en avait été la cause, malgré lui, il vint voir. Arrivé en face du papas, se jugeant berné, il se jeta sur lui, grinçant les dents, haletant et vomissant des injures auxquelles papas Luis répondait en souriant tranquillement. Ne trouvant pas de réaction, le vulgaire et grossier prisonnier cracha à la face du papas lui barbouillant le visage et la barbe d’une manière nauséabonde.

Sans se mettre en colère, le papas sortit un mouchoir, se nettoya plus ou moins et s’assit attendant le repas qui, comme d’habitude, lui était apporté par le frère franciscain.

La Captivité

Même à la vie de prison, on finit pour s’habituer. On passe des jours de terreur et de tourment, mais on rencontre aussi des jours de réconfort et de distraction ; et alors on peut constater pour ainsi dire, que : 

«Oiseau de cage s’il ne chante pas d’amour, il chante de rage ».

Dans les prisons turques, celui qui se retrouvait détenu dans l’attente du jugement, ou bien, du transfert d’une prison à une autre, n’avait aucun droit à la ration quotidienne de pain ; donc celui qui ne pouvait pas se pourvoir de quelque aliment, de n’importe quelle manière, comptait ses jours tant qu’il en avait le souffle.

Papas Luis, une fois à la prison de Aley, bien qu’en situation d’attente de jugement, eut sa ration de pain, ayant pu faire valoir son motif qu’étant étranger, il ne pouvait avoir aucune ressource ; parce que aussi le brave jeune homme de Zgorta, Mihsen Frangie avait intercédé en sa faveur auprès du Directeur de la prison.

De retour à Beyrouth, sa condition d’étranger et le manque absolu de tout moyen, ne valurent point à lui procurer de l’aide, il s’entendit répondre : « Si tu meurs trente mille fois, chien, nous ne te donnons rien ».

Heureusement la charité franciscaine put le rejoindre ; il eut un petit subside du P. Raimondo de S. Martino, religieux du Monte Carmelo ; enfin par l’intermédiaire de monsieur Davide Dayek, il put avoir de l’aide du Consul Général d’Amérique, résident à Beyrouth.

Quand un prisonnier recevait des aliments de sa famille ou de quelqu’un d’autre, sur-le-champ, assis par terre les jambes croisées, il se mettait à le consommer. Il devait même faire vite, puisque souvent avant qu’il ne finisse surgissait l’un des gardes avec une sorte de balai et se mettait à rassembler ce qui en restait avec les miettes de la poussière : ceci parfois servait au premier affamé qui pouvait y mettre la main. Inutile de protester !

Ce soi-disant ménage des prisons s’effectuait à charge des prisonniers qui devaient débourser, chaque jour, une ou plus piastre au prétendu balayeur ou se mettre, chacun, à enlever un peu de saleté.

Un « Haggi » et un « Chaikh »

Dans la prison de Beyrouth, nous avons vu notre papas insulté et cruellement maltraité par deux compagnons de détention. De nombreux chrétiens assistaient à la cruelle et vulgaire scène. Ceux-ci par leur silence et plus encore par des ricanements et des grossièretés, se montraient consentants avec les deux malfaiteurs. Qui eut pitié de papas Luis, dans cette douloureuse circonstance, ce furent un « Haggi », c.à.d. pèlerin musulman et un «Chaikh » c.à.d. une sorte de ministre du culte, musulman aussi.

Ceux-ci le prirent sous leur protection, et le consolèrent disant que ce gendarme et ce civil, musulmans, avaient fait honte à leur religion, en maltraitant ainsi une personne religieuse. Le « Haggi » et le « Chaikh », à partir de ce moment, devinrent amis et protecteurs de papas Luis. Le Chaikh était une personne instruite et connaissait, aussi, la doctrine catholique ; il avait lu plusieurs livres qui traitaient de la religion chrétienne. Il ne pouvait, cependant, pas se convertir ne sachant admettre, disait-il, que Jésus Christ soit Dieu et par conséquent plus grand du prophète Maomette.

Il parlait avec admiration de la Mère de Jésus, qu’il appelait Notre-Dame La Vierge. Il citait fréquemment le S. Evangile et il faisait observer quelle différence dans la vie de ses disciples ; et de fait, combien étaient nombreux les chrétiens détenus dans les prisons de Beyrouth qui justifiaient le scepticisme du Chaikh protecteur de papas Luis vis-à-vis de la religion Chrétienne.

Entre-temps, de longs jours passaient dans l’attente, et notre papas assistait aux fréquentes rafles de soldats évadés qui étaient amenés en masse en prison. Une nuit, il en vit conduits environ deux cents. Papas Luis se trouvait dans une salle assez grande, dans un local employé, jadis, comme dépôt de pétrole, par une compagnie française. Quarante des nouveaux arrivés furent conduits dans cette salle qui ne pouvait absolument pas contenir un tel nombre. Papas Luis s’était étendu, il n’y a pas longtemps, dans un coin et commençait à s’endormir, quand commença à déferler, par l’entrée, cette foule de gens qui hurlaient, juraient et blasphémaient. Le papas fut entouré de ses protecteurs qui interdisent qu’il soit troublé. Les nouveaux arrivés durent passer la nuit, entassés les uns contre les autres, et leurs cris forcenés étaient entrecoupés, de temps en temps, de coups de fouets lancés par les gendarmes contre les plus violents.

Arrière-scène

Alors que papas Luis se trouvait enfermé dans sa prison, monsieur David Dayek, le Consul Général d’Amérique et S. E. Mons. Giannini, Délégué Apostolique, se prodiguaient pour le libérer et lui trouver un refuge à Beyrouth. Les démarches allaient bon train, et le papas s’attendait d’un jour à l’autre d’être libéré.

Le Valì, ou gouverneur, au nom de Azmi Bey, dont dépendait la libération du papas, se trouvait, en ce temps-là, à Naplous, en Palestine. Le papas avait obtenu, entre-temps, de pouvoir se promener librement l’après-midi, devant la prison, à l’ombre des lilas ; mais il dut vite renoncer à sa promenade, ayant à payer pour ça une livre turque à partager entre les gardiens, devant réserver celle-ci pour autres dépenses plus urgentes.

Après l’acquittement de papas Luis, prononcé par le tribunal de guerre de Aley, les protecteurs de l’innocent papas voulurent enquêter sur l’origine des accusations portées contre lui.

On a déjà raconté comment papas Luis, la première fois qu’il fut enfermé à la prison du Berg de Beyrouth, essaya d’aviser monsieur David de sa situation et comment il reçut des réponses en italien avec la signature de David. Il résulta des investigations que le fameux soldat maronite Giorgio, au Lieu de remettre les billets du papas à leur titulaire, il les portait au Directeur de la police dont la femme, italienne, lisait les billets et écrivait les réponses.

On put avoir la lettre qui causa l’arrestation du papas à Kobayat. L’auteur de cette lettre d’accusation était Khouri Boutros Hobeiche et elle portait sa signature. En voici le texte.

« Le Caimacàn Zeki Bey de Halba sait que P. Benedetto, italien, se trouve à Kobayat, mais étant ami du Couvent des Pères Carmes où il a mangé plusieurs fois, il n’a jamais voulu l’arrêter. Je saisis donc l’occasion du transfert dudit Caimacàn pour aviser le nouveau gouverneur de Halba, quand il en a envie, d’envoyer les gendarmes pour arrêter ledit père italien qui a des relations avec les Français de l’île de Roed. Houwech Tannous Doher, Chef du village aidera et tous les deux, nous serons aidés de Makhoul Moussa Bechara qui nous le remettra en mains. Ne perdez pas le temps. En vous baisant les mains ».

Kobayat, 8 mars 1916

Khouri Boutros Hobeiche.

 

En réalité, Zeki Bey n’avait jamais fait de mal à la Mission des Carmes à Kobayat, auxquels, d’ailleurs, il ne pouvait rien reprocher sauf une exquise et généreuse hospitalité.

Il a été destitué parce qu’il s’est, toujours, montré un homme aimant la justice ; il avait reproché aux chefs des divers villages de la région confiée à sa direction, leurs abus et leurs vexations. Les chefs des villages étaient chargés des réquisitions pour l’armée ; ils dépouillaient, à dire vrai, les pauvres de toute chose, et la plus grande partie des espèces réquisitionnées, les despotiques chefs les partageaient entre eux. Ces derniers se liguèrent et accusèrent l’honnête gouverneur qui fut remplacé par un Turc de Constantinople, appelé Mohammed Gianed.

En plus de la lettre susmentionnée, on parla à papas Luis d’un autre document qui contenait des accusations contre lui, mais il ne peut l’avoir en mains. Il entendit dire : « Maintenant tu peux connaître ceux qui furent la cause de tes souffrances ». Ainsi, fut-il récompensé par ceux à qui il avait cru faire du bien.

La vengeance du Missionnaire trahi

 Les documents indubitables des fausses accusations contre papas Luis retrouvés, connus ses vénaux accusateurs, l’ex-dragomanno du consulat d’Amérique, le susnommé plus d’une fois, David, était prêt à citer en accusation toux ceux qui avaient essayé de perdre le missionnaire. Il en fit la proposition à papas Luis. Celui-ci demanda du temps pour réfléchir. Il réfléchit aux conséquences qui seraient retombées sur les populations confiées à la Mission de Kobayat, au cas il aurait donné l’autorisation de procéder contre ses adversaires.

Il jugea qu’en provoquant l’arrestation même d’un seul chef, il aurait excité des tas de fureur, de calomnie et de vengeance ; il aurait impliqué qui sait combien de pauvres innocents. Pour cette raison, le papas s’était toujours retenu de faire mention de personne au cours des interrogatoires dans les divers tribunaux. La réponse fut celle-ci :

« Je ne veux dénoncer personne : une fois la guerre terminée, mes supérieurs opteront pour la façon de punir les coupables. Je refuse de causer des ennuis à quiconque : le missionnaire est fait pour édifier non pour détruire ».

La sentence du Valì

C’était la veille du Corpus Domini, 21 juin 1916. Papas Luis, c.à.d. Louis, pensait à son saint patron dont la fête tombait le jour d’après, et ne pouvant l’honorer par une certaine solennité extérieure, il se préparait à l’honorer par la prière la plus fervente.

Il semblait que son saint patron ait voulu lui apporter une légère consolation en lui faisant savoir que, ce soir même devait rentrer de Naplus le Valì Azmi Bey. Papas Luis espérait que le jour de sa libération se fût ainsi approché. Le Valì montrait une grande déférence à l’égard de S. E. le Délégué Apostolique et le Consul Général d’Amérique, pour cela, on pouvait, fort probablement, retenir qu’il aurait consenti à leur requête en faveur du missionnaire carme, déclaré innocent par le Tribunal, mais resté encore en arrêt à la disposition du Valì.

Papas Luis s’allongea sur sa couchette accoutumée pour dormir. Mais cette nuit-là fut éternelle pour lui. Il attendait anxieusement le lever du soleil qui devait lui annoncer que le jour de sa libération tant désirée était arrivé. De temps en temps, il se réveillait en sursaut, le cœur lui battait fort ; les minutes lui paraissaient des heures ; il s’efforçait e s’assoupir pour alléger les affres de l’attente, mais l’effort de s’endormir lui rendait pesant le sommeil même.

Finalement, le jour se leva : le cœur de papas sursautait ; il attendait d’être appelé d’un moment à l’autre : d’être avisé de la décision du Valì. Les heures passent, il ne voit personne. Midi arrive, rien de nouveau. Le détenu sombre dans un vide accablant, une désolation peut-être jamais éprouvée, même dans les moments le plus incertains de sa capacité.

Il est midi passé : voici que deux religieux Franciscains entrent dans la prison. Ce sont le Vicaire et le Secrétaire de S. E. le Délégué Apostolique. Ils viennent rendre visite à papas Luis ; ils lui donnent des biscuits, du fromage, du pain, tout ce que la charité de Mons. Délégué a pu trouver. Ils s’entretiennent quelque peu avec lui, le réconfortent avec les meilleures paroles et lui annoncent la décision prise par le Valì à son égard : « Papas Luis… qu’il soit exilé ! ».


[1] Revue de l’Ordre des Carmes déchaux de Rome.

[2] P. Gioseppe d’Arpino

        Joseph a Virgine Carmeli : un père italien de la Province romaine. Né Luigi d’Arpino, il vit le jour le 19-III-1881 dans le bourg de Castelliri, province de Frosinone. Il fit sa profession religieuse le 25-III-1897 ; il fut ordonné prêtre le 6-IX-1903, et, trois jours après, il s’embarqua comme missionnaire pour la Syrie (9-IX-1903). Jeune père, il eut une carrière inaccoutumée. Le 3-X-1908, à l’âge de seulement 27 ans, sur proposition de ses confrères, il fut nommé supérieur et vicaire provincial de toute la Mission de Syrie et du Liban. Rentré en Italie en 1915 pour certains travaux, il ne put réintégrer son champ d’apostolat ; et vue l’entrée de l’Italie en guerre contre l’Allemagne et par conséquent contre la Turquie, il dut rappeler ses compatriotes au pays natal abandonnant ses trois confrères indigènes à leur sort. Il gagna la Syrie à la déclaration de l’armistice s’y faisant précéder de trois missionnaires en costume militaire, par le biais d’un bataillon italien envoyé en Palestine. Il rentra en Italie en 1920. Le 20-V-1923, il fut envoyé de nouveau en Syrie ; il y passa une année avant de rentrer définitivement en Province en 1926. En 1921, il fut décoré par le Roi d’Italie de la Croix « dei Cavalieri dell’Ordine dei SS Maurisio et Lazzaro ». Il passa à meilleure vie en notre couvent S. Maria della Vittoria (Roma) le 22-II-1943.

[3] Cet acte de générosité lui valut d’être décoré, lui et ses compagnons de la médaille d’argent par le gouvernement italien. Ils s’en parent, fièrement à l’occasion des grandes solennités.

[4] P. Joseph Maria a S. Simone Stock - Père italien de la province romaine.

        Louis Fraschetti, est né le 8-V-1889 à Ceprano dans la région de Frosinone. Il émit ses vœux le 16-V-1905 et fut ordonné prêtre le 17-V-1913. La même année, il fut envoyé missionnaire en Syrie où il fut nommé professeur de Théologie à Bicherri et directeur du collège. En 1915 nous le rencontrons à Tripoli. Envoyé par le P. Stanislao à Kobayat pour ramener les religieux qui s’y trouvaient, il avait mal compris les instructions du vicaire de la Mission. Le P. Benedetto devait rester à la garde du couvent. Arrivés à Tripoli, après avoir abandonné les trois étudiants indigènes à Halba, le P. Benedetto dut faire retour le lendemain de bon matin.

        Le Père Franshetti, après le départ des autres religieux pour l’Italie, resta à Tripoli, continuant pendant quelque temps, à donner des leçons de Théologie aux étudiants indigènes, à l’entrée de l’Italie en guerre, il réintégra sa patrie.

        Revenu en Mission, il fut fait Vicaire Provincial de Syrie suite aux démissions du P. Stanislao, le 25-XI-1922. En 1939, il fut rappelé à Rome où on lui confia le 8-VII-1939 la direction du nouveau séminaire des missions. Revenu au Liban après la guerre, il fut nommé vicaire provincial, supérieur de la Mission du Liban pendant quelques années. Relevé de ses fonctions il rentra définitivement en Italie.

 

[5] P. Petrus a S. Paulo - Père italien de la Province de Venise.

        Jean-Baptiste Piaja est né le 7-XI-1881 à San Tommaso di Agordo dans la région de Belluno. Il fit sa profession religieuse le 30-V-1898 et fut ordonné prêtre en 17-XII-1904. Au mois d’octobre 1906, il rejoint la Syrie. En Mission, il occupe plusieurs fonctions dans les diverses stations. Homme d’une tempre extraordinaire, il maîtrise la langue arabe et explique son ministère avec une parfaite aisance. A Bicherri, il dérige les travaux de construction de la maison des sœurs Thérésiennes de Campi Bisenzio, couvent cédé plus tard aux religieuses de la Ste Famille libanaise avec sa propriété. Il avait déjà supervisé la reconstruction de l’église Mar Doumith à Kobayat. Parti en Italie à la déflagration mondiale, il fut appelé aux armes ; et pendant toute la guerre il servait comme aumônier des « Alpini. L’armistice déclaré, il fit partie du corps expéditionnaire militaire en Palestine et à la tête de deux de ses confrères, il gagna en tenue militaire la station de Kobayat où il était supérieur. Rentré en Italie, il mourut à Treviso le 27-III-1939. Il a laissé un gros cahier de notes autobiographique manuscrites que nous aurons l’occasion, si Dieu le veut, de mettre entre les mains des lecteurs.

 

[6] P. Laurentius a S. Teresia - Père italien de la Province de Toscane.

        Hugo Barni, né le 7-X-1884 à Usella, région de Florence, il fit sa profession religieuse le 21-V-1907. Nous le rencontrons cinq ans plus tard dans la Mission de Syrie où il arriva le 15-I-1910. Il servait dans les trois stations de Tripoli. Bicherri et Alexandrette. En 1915 à l’entrée de l’Italie en guerre contre les pays de l’Entente, il se trouvait à Kobayat et fit partie du groupe qui fut intercepté à Halba par les autorités Turques.

                En Janvier 1915, il s’est embarqué pour l’Italie puis transféré en Espagne à Barcelone où il passa plusieurs mois. En 1916, il revint en Italie où il fut appelé aux armes et enrôlé dans le huitième régiment santé. Envoyé au front, il mourut quelques mois plus tard à la suite d’une maladie contractée au cours du service. Quelques années plus tard, la dépouille de ce religieux très pieux, de ce missionnaire zélé, de ce soldat valeureux, fut ramenée dans sa ville natale, Prato, où il fut inhumé aux côtés des autres héros, après des funérailles solennelles célébrées en l’église carmélitaine de St. François ». (P. Bernardo di S. Maria ; Cf. Editions Municipalité de Bicherri, 2009).

[7] P. Stanislaus à S. Corde - Père italien de la Province romaine.

        Pio Imtreccialagli, né le 7-I-1866 dans un village de la banlieue de Rome, au nom de Monte compatri. Il fit sa profession religieuse le 19-IV-1883, et fut ordonné prêtre le 12-IV-1889. Destiné à une carrière engageante dans sa province, il abandonne tout et s’embarque pour la Mission de Syrie. En 1898 à Kobayat, il s’adonne de toute son énergie à l’étude de la langue arabe qu’il ne tarde pas à maîtriser. Il passe le meilleur de sa vie missionnaire à Kobayat, village auquel il se voua corps et âme. Religieux sans partage, prêtre, missionnaire jusqu’au bout, chef audacieux, il se prodigua sans réserve dans une œuvre libératrice à l’intérieur et à l’extérieur du village. Il insuffla du courage, de la fierté et de l’estime dans l’âme d’un peuple, assoiffé de soleil, vivant dans l’attente du moment de rejeter le joug de la tyrannie et de rompre le filet entravant son envol vers le grand air de la liberté. Le peuple n’attendait que son chef. Il trouva dans le Padre son condottiere. A l’intérieur, les Chaikhs reprirent leurs dimensions normales alors que les becks et les Aghawats des environs durent réajuster leurs comptes, face au réveil de la fierté Kobayathine.

        Le P. Stanislao, décédé en 1928 à Tripoli dans le baiser du Seigneur, fut ramené à Kobayat, son village d’adoption, pour y être inhumé sous l’autel de l’église, construite pierre par pierre, rêve suprême de sa vie. Sa dépouille repose sous l’église parmi les Kobayathins qu’il a adorés après Dieu, alors que son effigie contemple, heureuse, leurs générations ultérieures écouter les gestes valeureuses des aïeux.

        Brocardus a sacra familia – Père italien de la Province de Venise.

        Né le 18/12/1869 à Marano, de la région de Verona, Eugenio Simonetti émit ses vœux le 8-I-1886, puis il fut ordonné prêtre le 24-IX-1892. Missionnaire en Syrie en 1901 il y exerça son ministère sacré pendant 23 ans. De Caifa en Palestine, où il desservait la paroisse latine, à l’entrée de l’Italie en guerre, il fut transféré à Alexandrette en Turquie. Porteur d’un passeport autrichien, il servit comme curé essayant d’alléger les retombées de la guerre sur ses paroissiens. D’une charité exquise, il est évoqué avec beaucoup de tendresse par le P. Benedetto. Il réussit souvent à soulager les besoins de Papas Luis son confrère malgré la pauvreté de ses moyens.

Il prolongea son ministère à Alexandrette jusqu’à 1924 année où il rentra définitivement en province. Il passa à meilleure vie à Treviso le 21-I-1932.

 

[8] Zreiby, Khouri Ibrahim : né en 1846, fit ses premiers pas à l’école de Mart-Moura, Kobayat. Il poursuivit ses études scolastiques à Karm Saddé ou il fut ordonné prêtre en 1890 par l’Archevêque de tripoli Youssef Awad. Curé, dans un premier temps, de la paroisse de Zouk, il passa en 1909 à seconder le curé de Dahr, Youhanna 1er. Le vénérable prêtre passa à meilleure vie en 1934.

[9] Daas Daher.

[10] « Les renards ont des terriers et les oiseaux ont des nids, mais le fils de l’homme n’a pas un endroit où il puisse se coucher et se reposer ». (Mt, 8, 20)

[11] Spielger : citadelle de la ville de Brno, en Moravie, elle servit, de prison d’Etat, aux Habsbourgs. Des patriotes italiens y furent détenus…

[12] Renzo Tramaglino ; personnage imaginaire protagoniste du roman « Promessi sposi » de l’écrivain italien Alessandro Manzoni.

[13] Ce doit être Mihsen, prénom en vogue à Zgorta.

[14] De la famille Mouawad.

[15] Le wali.

 

Index - Part 1 - Part 2

copyright © www.kobayat.org

Ref: Pere Cesar Mourani, Cesar Mourany, Benedetto Portieri, Abouna Moubarak