GENADIOS, FILS DE THÉRÈSE

Soeur Tidola, Communauté des Béatitudes

 

 

Introduction

Le 24 Janvier 1959, le Père Génadios Mourany (cousin du Père César Mourany OCD à Kobayat) tombait à l'âge de 32 ans sur la route de kobayat (le premier virage à l'entrée de Biré). Il venait célébrer le sacrement du mariage de son frère wajih.

 

Une embuscade a été dirigée contre la voiture. Des gaafra visaient Kobayat à cause d'un règlement de compte. Génadios allait payer le prix de la haine. Il est touché immédiatement par des balles destinées à d'autres. Selon les témoignages de son frère et de son cousin qui se cachaient des tirs, il a juste eu le temps de dire: "Jésus, Marie…". Son corps a été exposé à l'Église Mar Doumit des pères Carmes à Kobayat avant les funérailles et l'enterrement à Notre Dame de Louaïzé.

  

C'était la veille de la clôture de la semaine de l'unité. Lui qui était de mère orthodoxe et de père maronite avait beaucoup à cœur le rassemblement des frères dans l'unité.

 

Sa mort, toute absurde qu'elle puisse paraître lui a permis de rejoindre l'époux qui le pressait. Il a dit par son martyr que l'Amour est plus fort que la mort, et que la division et la haine ne peuvent être vaincue que par ce même amour. Un amour qui pousse au don de soi. Tout homme est libre de le faire.

 

Ses premiers pas

Né le 25 Mars 1927, dans un petit village de la région de Lattaquié, en Syrie, Bachour Mourany est le second garçon d'une famille de huit enfants dont deux vont entrer en religion. Entendant l'appel pressant de l'Amour, Bachour rejoint l'Ordre Alépin Libanais maronite. A l'âge de quatorze ans il commence son noviciat au Liban dans le couvent de Mar Licha puis dans celui de Notre Dame de Louaizé. Il reçoit le nom de Génadios et prononce sa profession temporaire à l'âge de seize ans et demi.

 

En 1943, Génadios est envoyé par ses supérieurs à Beyrouth où il loge à la procure de l'Ordre. Au Séminaire Oriental Saint-François Xavier tenu par les pères Jésuites, il poursuit avec sérieux et réussit brillamment ses études secondaires puis celles de philosophie. Parallèlement à ces dernières il entreprend une licence en Lettres françaises. C'est durant cette période qu’il prononce sa profession solennelle au couvent Mar Sarkis, à Achkout, dans la région libanaise du Kesrouan, le 7 novembre 1952.

 

En janvier 1954, il part à Rome pour étudier la théologie. Avec deux de ses frères il partage la vie des scolastiques de « Notre-Dame de la Merci » qui résidaient alors dans la maison de l'Ordre Alépin Libanais. Ensemble ils suivent les cours de l'Université du Latran. Génadios correspond avec son père spirituel, le R. P. Jean Pérouse s.j. ainsi qu'avec les deux pères alépins chargés successivement de la direction du scolasticat de Beyrouth. Tous les trois l'encouragent à entretenir par correspondance des relations spirituelles avec plusieurs jeunes étudiants de son Ordre.

 

« Je deviendrai un saint »

Jeune homme profondément religieux, Génadios laisse transparaître dès ses premières lettres le désir de sainteté qui habitait tout son être. Mais le grand intérêt de sa correspondance est de révéler le nouveau regard qu'il porte progressivement sur lui-même et sur les autres, ainsi que sur la sainteté, regard affiné au fil des jours par son expérience de Dieu et celle de sa faiblesse.

 

« Il m'a semblé, ce matin, en considérant mes nombreux défauts et en les montrant à Dieu, il m'a semblé entendre la voix du Christ qui me dit : Je n'ai pas besoin de sainteté angélique, moi ; j'ai beaucoup d'anges dans mon ciel ;  mais j'ai besoin de sainteté humaine qui n'exclut pas les défauts et les faiblesses, les chutes, les pleurs ; c'est justement de faiblesses, de défauts, de chutes, de pleurs que j'ai besoin pour les sanctifier et les purifier. Eh bien! En avez-vous à me donner? - J'en ai beaucoup, Seigneur, lui dis-je tout consolé... »

 

Quelques jours plus tard il écrivait :

« Il y a déjà quelques années, (...) je disais, sans comprendre le sens de mes paroles : Je deviendrai un saint. Mais aujourd'hui, après plusieurs années, je dis : Je ne sais pas ce que je deviendrai. Je ne sais pas ce qu'est la sainteté, (...) je n'ai plus de mesure entre les mains, pour les choses spirituelles, j'ai constaté par expérience que la mesure de Dieu est étonnante et étrange, (...) que la sainteté est un abandon aveugle à la Providence et que je vais, dans une obscurité épaisse, ne sachant où je suis ni où je vais, (...). Mais je sens que ma main est dans la main de Dieu et que je vais là où veut sa Providence. Je ne sais donc pas dans quel lieu je suis arrivé (...). Je me contente de dire : je m'efforce de vivre dans la simplicité, entre les mains de Dieu. Je crois que je marche sur la route. Je ne veux pas dire la route de la sainteté, non, mais la marche vers Dieu, en compagnie de Dieu, pour arriver où Dieu veut. »

 

Grâce de conversion et enfance spirituelle

Dans cette marche, les épreuves ne lui seront pas épargnées, elles lui enseigneront l'abandon et la confiance. Mais ce n'est que plus tard qu'il en parlera :

« Vers la fin de l'année 1944, une chose étrange m'arriva. Cette année-là, la mesure du péché faillit déborder. Et je commençai à penser qu'il n'y a pas de remède au péché d'impureté ni au Ciel, ni dans le monde. Quelques pensées me tentèrent peut-être de dire à Dieu avec révolte : Vous êtes un Dieu au coeur dur qui ne connaissez pas la pitié. Vous imposez aux hommes des fardeaux qu'ils ne peuvent porter. Vous êtes venu au monde avec vos commandements pour priver les hommes du plaisir de la vie. Je m'étonne aujourd'hui de cette étrange insolence. Et je me suis mis à attendre, avec peur et terreur, le coup du ciel. Il ne tarda pas.

 

Après quelques semaines, j'ai eu une légère maladie durant laquelle je lus la biographie de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. Et tout d'un coup, Dieu répandit sur moi toutes sortes de grâces et je fus transformé d'une manière étrange, le voile du péché étant tombé soudain de devant mes yeux. Et ayant regardé la vie d'un oeil nouveau j'ai vu toutes choses vaines hors Dieu, et Jésus demeura en mon coeur deux années, durant lesquelles j'étais comme ivre... »

 

Cependant l'épreuve ne va pas tarder à suivre ce temps de grâces mais elle ne parviendra plus à abattre Génadios qui tout en se trouvant « l'âme déchue, sans espoir de relèvement », répètera sans arrêt en lui-même : « Jésus reviendra de sa longue absence ». Effectivement, Jésus revient avec force.  C'est la grande grâce du 8 septembre 1954 durant laquelle Marie consolatrice des affligés vient le fortifier et lui redonner courage pour affronter son combat spirituel. Il écrit alors :

« Il me semblait que je me réveillais à une vie nouvelle. Je sentais, dans toute sa réalité, la liberté des enfants de Dieu. (...). La tristesse avait disparu. (...). Jésus m'a fait comprendre, au milieu de la lutte, que le principe du courage est l'altruisme - autrement dit l'amour désintéressé - (...) et que la véritable sainteté est, par ailleurs, un acheminement vers l'altruisme, orientation vers l'autre. Le chemin de la sainteté est un don progressif de soi-même et une évasion de soi-même vers l'autre. »

 

L'épreuve de Génadios a duré presque dix ans entrecoupés d'années de fortes grâces d'union avec le Bien-aimé. Le temps passe et l'Amour le prépare à la rencontre éternelle.

 

« Aujourd'hui, je suis sur le sein de Jésus. Je l'écoute chanter le chant de l'amour et de la miséricorde et me dire: C'est moi qui transforme le mal en bien, la faiblesse en force et les délaissés de ce monde en sages et intelligents. »

 

« C'EST QUE, SELON MOI, LES FAIBLES, COMME NOUS, NE PEUVENT PAS GARDER UN JUSTE MILIEU DANS LE DOMAINE SPIRITUEL. A CAUSE DE LEUR FAIBLESSE, ILS SONT CAPABLES DE TOMBER TRES BAS ; MAIS HEUREUSEMENT ILS SONT CAPABLES AUSSI, A CAUSE DE LA MÊME FAIBLESSE, DE MONTER TRÈS HAUT ; ILS ONT UNE CAPACITÉ D'AIMER QUE RAREMENT ON RENCONTRE CHEZ LES AMES FORTES. ILS SE LAISSENT BEAUCOUP SÉDUIRE PAR LE CHRIST. LE CHEMIN DU SALUT POUR NOUS, LES FAIBLES, EST DONC UNIQUE ; C'EST L'AMOUR. OR L'AMOUR APPELLE L'AMOUR ET ENGENDRE L'AMOUR ; PLUS ON AIME, PLUS ON A SOIF D'AIMER ET PLUS, PAR SUITE, ON S'ELANCE AVEC COURAGE SUR LA VOIE DE L'AMOUR... »

 

« Fils de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus »

Dans toute cette période, Thérèse de l'Enfant Jésus l'accompagne. Elle lui enseigne la petite voie de la sainteté et de l'amour. Il la donnera souvent en exemple : 

« Par contre, ne sont pas rares les petites âmes faibles qui sont parvenues à un très haut degré de sainteté avec de simples moyens et des oeuvres presque insignifiantes. Dans cette catégorie je peux vous nommer comme exemple Thérèse de Lisieux dont vous connaissez bien la vie. »

« Nous avons marché depuis des années sur les traces de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et sa figure s'est empreinte dans nos coeurs si fortement que mon coeur me pousse souvent à crier vers elle : Ma petite mère ... Et nous savons que cette petite mère, qui nous nourrit, et dont nous imitons la vie, a suivi la voie de l'enfance spirituelle et que Dieu l'a jugée selon sa miséricorde et non selon ses oeuvres à elle. C'est pourquoi j'ai commencé à m'appuyer, plus qu'auparavant, sur ses miséricordes. Jésus n'a pas besoin de nos oeuvres, mais de coeurs qui aiment et qui ont confiance. Et nous faisons notre possible. Cela ne fait rien si nous ne réussissons pas. J'ai confiance que Jésus va revenir prochainement, m'apportant la guérison et la lumière. »

 

« JE SENTAIS QUE SAINTE THÉRÈSE DE L'ENFANT JESUS ÉTAIT RÉELLEMENT MA PETITE MAMAN. JE ME SENTAIS FORME À SON IMAGE ET JE SENTAIS POUR ELLE UN AMOUR FILIAL... (...) PARFOIS, SENTANT VIVEMENT MA MISÈRE, ME SOUVENANT QUE JE SUIS FILS DE THÉRÈSE, JE DISAIS A DIEU : " SI VOUS M'AVEZ DONNE THÉRÈSE COMME MÈRE, CELA VEUT DIRE QUE JE SUIS LE FILS DE VOTRE MISÉRICORDE. MA MÈRE ET MOI, NOUS FAISONS PARTIE DE LA GÉNÉRATION DE LA MISÉRICORDE DU SEIGNEUR. »

 

Fécondité spirituelle et salut des âmes

« NOUS SAUVONS LES AMES DANS LA MESURE OU NOUS PLAISONS À JÉSUS. OU PLUTÔT, C'EST JÉSUS QUI SAUVE LES AMES... »

 

Dieu s'est révélé à Génadios comme « son père », « le Dieu des enfants et des petits », le Dieu qui a « soif des âmes ». « Dieu crie dans notre coeur, l'Amour presse ; il a besoin de déborder ». S'adressant à l'un de ses frères il avoue : « J'ai besoin de collaborateurs, des coeurs qui se laissent docilement brûler par cette flamme qui arrive... » Et ailleurs : « Plus on aime, plus on a soif d'aimer... les désirs de l'âme aimante se fondent dans un seul, mais immense et fou : aimer jusqu'à la folie et faire aimer l'Amour... »

 

L'Époux divin en l'attirant davantage à lui, et en le faisant entrer de plus en plus profondément dans le mystère de l'amour, lui a communiqué ce désir de la génération des âmes :

« Usons de toutes les ruses pour obtenir de Jésus la promesse de nous donner des enfants innombrables et de faire de nous comme Thérèse, les mères de longues générations... Allons toujours en avant, demandons toujours plus ; et ne disons jamais assez. Combien il faut être saint en effet, pour donner naissance à des saints... Seuls les saints engendrent les saints et révolutionnent le monde spirituel. Donnons notre tout au Christ pour qu'Il nous donne son TOUT à LUI. »

 

Le repos du septième jour

Depuis la grâce du 8 septembre, Génadios brûle. Son désir de l'apostolat a pris une dimension considérable et il lui tarde que le royaume de Dieu envahisse le monde. Il prend alors conscience de l'amour qu'il porte dans son coeur pour l'Église orthodoxe, à laquelle avait appartenu sa mère. En 1956, il décide donc, en réponse à l'appel de Jésus et avec l'accord de son directeur, de s’offrir comme victime à l'amour miséricordieux pour l'Église et plus particulièrement pour l'Église orthodoxe : « J'ai pensé à toute l'Église ; j'ai pensé aux séparés et j'ai décidé de toujours prier pour l'Église schismatique... » Il prononcera son acte d'offrande le jour de son ordination sacerdotale le 22 décembre 1956. Il n'hésitera pas à préciser dans cet acte les désirs profonds de son coeur: « Je vous fais le voeu perpétuel de l'ABANDON total de tout mon être à votre BON PLAISIR : Je vous consacre mon âme et mon corps (...) Je vous consacre mon sang, vous pouvez le prendre quand il vous plaît... »

 

L'époux ne va pas tarder à exaucer celui qui a toujours voulu être « l'ami de l'époux ». Le 24 janvier 1959, le père Génadios Mourany tombait à l'âge de 32 ans, victime de balles destinées à d'autres. C'était la veille de la clôture de la semaine de l'unité. Huit jours avant sa rencontre définitive avec le Bien-aimé il disait : « Il faut que le rire de ma grâce soit éclatant, ravissant, franc, et limpide... » Sa mort absurde ne l'aura pas empêché de  témoigner jusque dans son martyre que l'amour est plus fort que la mort, et que la vraie joie c'est celle qui est faite de souffrance et de don de soi jusqu'à la mort d'amour.

 

La vie de Génadios, vie de  joies et de luttes lui a permis de communiquer l'amour d'un Dieu qui s'est fait chair, d'un Dieu qui n'a pas cessé d'être son père, son frère, son ami et toute sa vie. Aujourd'hui il continue à chanter dans un face à face éternel son cantique d'amour et à entraîner à sa suite une foule de petites âmes d'enfants.

 

Soeur Tidola, Communauté des Béatitudes