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Une leçon de physique 

Dr. Père Cesar Mourani ocd


 

La route du couvent escalade un long coteau, à travers les pâtés de maisons du village moyenâgeux. A la hauteur du célèbre palais Farnese, elle contourne un étroit canyon qui déroule son versant abrupt jusqu’au fond du sombre ravin. La voiture s’arrêta sur une large esplanade.


Placés sur un même niveau, trois bâtiments, juxtaposés, projettent leurs devantures sur cette esplanade. A notre droite l’église présente sa façade grise. A l’instar de la plupart des lieux de culte de son temps, les lignes de la façade moyenâgeuse n’offrent pas de proéminence. Un seul grand portail, deux fenêtres latérales et une rosace centrale, haut-placée, percent cette devanture .A gauche de l’église une grande et vieille porte éclaire, quand elle est ouverte, l’entrée obscure du couvent. Plus à gauche, le haut mur d’une grosse bâtisse obstrue, vers le nord, la vue du village. C’est la « palazzina », la gentilhommière des Princes Farnese.


Dans la grisaille matinale de cette fin du mois de novembre, la porte du couvent s’entrouvrit pour laisser filtrer les quelques faibles lueurs qui nous permirent de tâter notre chemin à travers le dédale des croisées. Nous y entrâmes…La demi-obscurité du rez-de-chaussée nous accompagna jusqu'à l’intérieur du chœur éclairé par deux hautes fenêtres latérales, alors que le fond, percé d’une fente serrée, donnait sur une entrée annexe. Un regard rapide, jeté par l’une des embrasures, n’alla pas trop loin. Le regard se heurta contre une muraille rocheuse taillée à pic et dressée, immense, à quatre ou cinq mètres à peine du chœur. Une dalle pesante outre mesure, s’abattit sur mon cœur déjà noirci par la pénombre et la grisaille de cette triste fin de novembre. Nous escaladâmes quelques longues jetées de marches avant d’atteindre l’étage supérieur. Ma cellule s’ouvrait sur un cloître central que je fixais, longuement, quand mes pensées, grosses de tristesse, pesaient de toute leur lourdeur sur mon cou déjà voûté.


Quand mon âme se déridait quelque peu et qu’elle retrouvait une certaine légèreté, je relevais la tête, immobile devant la fenêtre, pour fouiller au-delà des tuiles rouges qui obstruaient la vue, le fond de l’horizon, au moment des éclaircies.


Les premiers jours je me réveillais avant l’aube pour fixer, sur le cadran de mes yeux, le lever du soleil. Dans cette direction, vers l’Orient, vers le pays natal, allait toute ma pensée. Mon regard poursuivait, pendant de longs moments, l’envol des nuages chassés, comme un troupeau de moutons, sous la houlette du vent d’ouest.


Orienté nord-sud, le bâtiment termine, à cette dernière extrémité, par un corridor qui mène de l’étage jusqu’au belvédère inférieur, plate-forme qui sera le lieu de nos récréations.


Le couvent est érigé le long de la « Palazzina », étiré d’est en ouest, sur une plate-bande gagnée à force de bras, sur le flanc de la montagne descendant en large palier vers le village. A l’ouest, l’extrémité de la colline rocheuse avait été coupée à pic. Le tuf, calcaire facile à débiter, avait été taillé droit, on aurait dit, presque, scié de haut en bas sur ses deux côtés, encadrant le couvent d’un mur d’enceinte plus élevé à l’ouest que le faite du bâtiment. Aussi un passage en exergue reliait le troisième étage au belvédère déjà cité, alors que, à midi, le deuxième étage, par une porte latérale, mène à travers un pont en arc-boutant sur l’avenue de la « Madonna ».


Le troisième étage, dorénavant, notre demeure et notre monde, confine, à ses côtés, par une double rangée de chambres situées le long d’un corridor. Celles-ci donnent, à l’ouest, sur une fosse profonde de toute la hauteur du versant dolomitique d’en face, alors qu’à l’est, les chambres s’ouvrent sur le cloître dallé, tacheté de palmiers et de massifs de rosiers.


Entre une cloche et l’autre, coincé dans ma cellule, entre quatre murs dénudés, percés, seulement, d’une porte serrée et d’une ouverture, à moitie suturée, j’arrachais mes attaches et je m’envolais. Parfois, assis sur mon escabeau, la tête appuyée contre mes bras, croisés au-dessus de la table, les yeux fermés, mon esprit voletait au-dessus du pays natal avant de se poser sur la croix du vieux clocher. Tout le paysage de mon enfance revenait, furtivement, se profilant sur mes paupières plus qu’à moitié rabattues.


Perché là-haut, dans mon observatoire dominant la masse des habitations coulées en terrasse, je suivais, les jours d’orage, les flots des eaux, moutonnant à travers les divers escaliers qui découpent le village en pâtés de maisons avant de former dans les terrains inférieurs des mares déversant leurs eaux en blanches cascades, de palier en palier, jusqu’au fond de la profonde vallée. En ces jours-là, je m’imaginais les vieux parents pelotonnés, les yeux larmoyants, face au feu fumant dans le foyer. Dans les jours ensoleillés, j’abandonnais mon perchoir pour descendre, plus bas, me poser sur le rebord de la vieille masure paternelle, pour me remonter l’âme à la vue des parents, blottis dans le coin de la cour, en quête de la chaleur de midi. Combien de fois, cloué devant la petite fenêtre, n’ai-je pas poursuivi de mes yeux ruisselant de larmes la volée des aigles lesquels, de passage, se dirigeaient vers l’Orient. Combien de fois n’ai-je pas sollicité les hirondelles, lors de leur rassemblement en vue du grand départ, de ralentir leur vol au-dessus du village, pour remettre mes saluts à toutes les maisons recueillies à l’ombre de l’église, ou bien, éparpillées à l’orée du village, le long du sentier qui mène vers la source. Combien de fois, ne les ai-je pas priées de raconter ma nostalgie à tous les lieux aimés de mon enfance : A tous les recoins palpitants de nos jeux fiévreux, répétant nos cris à travers les replis de la vallée ; aux hauts rochers montant la garde, là-haut, à la lisière de la forêt ; aux buissons, poussés ça et là, accroupis à l’affût de quelque drôlerie d’enfant ; aux maisons tombées en ruine du vieux quartier ; aux aires abandonnées à l’est du village ; aux conques creusées dans le lit du torrent asséché au fond de la vallée.


Ce troisième étage donne, donc, par un tronçon de corridor allongé d’un passage aérien sur un belvédère qui s’étire du sud au nord, parallèle au couvent. Sur la partie la plus large, aidé d’un copain, je montai plus tard des parterres fleuris autour d’une fontaine qui donna aux lieux un air de fraîcheur et une haleine de vitalité. Le belvédère est assez long mais il manque de largeur. Il ressemble, à première vue, à un chemin de passage plutôt qu’à une terrasse. Une fois traversée la plate-bande, on tourne à gauche, pour remonter, un flanc de châtaigneraie, jusqu’au sommet de la colline étalée en une belle terrasse. C’est la pinède. Des sapins géants ombragent une séance avec banquettes et chaises campées autour d’un cèdre du Liban. Entre le belvédère et la pinède, la majeure partie de notre temps disponible s’étiolait, dans l’infinité des chaudes journées, effilochées dans une mortelle monotonie rêveuse d’un bonheur passé au pays. Cette année-là, l’hiver survint rapide et d’une rigueur inaccoutumée. Le thermomètre signala une température largement au-dessous de zéro et la neige changea totalement l’aspect de la région. Généralement, d’un vert sombre, effet naturel d’une forêt dense et étendue, entrecoupée de vastes cultures de noisetiers aux couleurs contrastantes, la région revêtit une robe blanche de mariée au sortir des noces. Tout devint blanc et la neige gomma, presque, les aspérités du terrain. Quand il cessa de neiger, un vent glacial, acéré, souffla, pénétrant même jusqu'à l’intérieur des muscles.


Les chambres, au troisième étage, n’étaient pas faites pour une saison rigide comme cet hiver-là. Privées de tout confort, au sens présent du terme, elles pouvaient, à peine, servir à recevoir un client pour une douce nuitée de printemps. Il n’y avait ni salle de bain incluse ou proche, ni même un simple lavabo. L’un de mes copains et amis avait nom Gérard, souffrait d’un petit problème de santé.


La neige, devenue glace sous l’impact du froid qui tombait loin sous zéro, avait transformé la nature en paysage funambulesque. Les dénivellations effacées, le sol s’était transformé en une immense glace, où le ciel moutonnant, balayé par le vent, se mirait, de temps en temps, illuminé par un soleil exhalant son dernier soupir. De loin en loin, dans ce paysage de fantômes, se détachaient quelques arbres solitaires, aux habits sombres, couronnés de calottes blanches comme autant de géants d’un autre monde, aux cheveux grisonnants, montant la garde au chevet du vieil hiver.


A l’intérieur, comme à l’extérieur, la température tombait sous zéro. L’eau ne circulait plus, gelée dans les tuyauteries, et les goutte- lettes, échappées aux robinets, pendaient, brillantes, autant qu’un chapelet de cristal entre les mains d’une vieille en prière. On avait, parfois, recours aux bassinets pour réserver un peu d’eau pour les ablutions matinales. Quelles n’étaient notre surprise et notre déception à la vue de l’eau transformée en bloc de glace…


Gérard, souffrait d’un petit problème de santé. Sous l’impact du froid intense, la peau de ses mains et de ses pieds s’enflait d’une façon telle qu’il ne pouvait plus se mettre les chaussures aux pieds. Les mains, grossies par le sang gelé, voyaient leur peau crevassée suinter rouge par les gerçures. Tout moyen de réchauffement était interdit sauf les rares occasions où, blottis dans quelque recoin perdu, nous pouvions, furtivement, donner le feu à quelques brindilles ramassées à la hâte, quitte à les éteindre et effacer les traces, après nous avoir réchauffé, hâtivement, les mains et le derrière. Le derrière… Quoi ça ? Nicolas, l’ouvrier de la maison, de bonne mémoire, venait de nous faire montre de sa façon de se réchauffer : Exposer le derrière au feu, car, par devant-disait-il-y a l’estomac, lequel gonflé de vin, réchauffe la partie antérieure, alors que le corps accuse la morsure du froid dans le dos. C’est là qu’il faut orienter la chaleur du feu. Mais flairer la chaleur, de temps à autre, ne pouvait, en aucune manière, interdire aux rigueurs de ce froid inhabituel de crevasser de gerçures la peau délicate du pauvre Gérard. Pas d’eau chaude, pas de chaufferette, les mains et les pieds glacés, le corps tremblant comme une fane sur un courant d’eau… Gérard souffrait énormément. En plus de la morsure du froid et, précisément, par suite de ce froid, Gérard passait ses nuits sans fermer les paupières.


Il cherchait, par tous les moyens, d’avoir un peu d’eau chaude. Une de ces nuits, écoulées sans sommeil, il eut son eau chaude. Le lendemain, au réveil, je le retrouvai frais, dispos, tout souriant : je l’ai eue, mon eau, me chuchota-il tout rayonnant.
- Comment, lui dis-je ?
- Je vais te montrer le système quand nous serons libres.

Intelligent et débrouillard, comme d’habitude, une nuit aussi blanche que la nature au dehors, étendu, sur son lit, tout souffrant, fermant les yeux, quelques secondes, Gérard eut, comme un éclair lumineux, la vision d’une expérience d’électricité au laboratoire de l’école. Le lendemain, sans faire montre de rien, il alla à la recherche du nécessaire : Une cuve en plastique abandonnée dans un coin, un câble électrique et un mètre de fil de fer. La nuit, bien éveillé, il tordit le fil de fer de manière à le réduire en ressort, grossier il est vrai, mais bien efficace. Il en relia les deux bouts, dans l’eau de la bassine, aux deux extrémités du câble qu’il enfonça dans la prise électrique. Remplaçant le chauffe-eau, le fil de fer, tortillé, aboutit à l’effet désiré et bientôt l’eau fut chaude, au grand soulagement de Gérard qui avait mis à profit une leçon de physique.

 

 

Dr. Père Cesar Mourani ocd

 

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