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Tache d’huile

Dr. Père Cesar Mourani ocd

 


Avez-vous jamais entendu parler d’un certain dicton moyen –oriental « La faim est mécréante ! ». La faim est capable de faire perdre à l’homme son humanité, d’où sa déchéance jusqu’à nier toute valeur spirituelle ou humaine. « Ventre affamé n’a pas d’oreilles » ; c’est, à peu-près, l’équivalent français de notre proverbe arabe. Le ventre ne manque jamais d’oreilles, mais il entend se qu’il lui convient d’entendre. Les valeurs ne tiennent plus : Quand « les oiseaux du ventre » se mettent à réclamer leur becquée, ils deviennent non seulement sourds et assourdissants, mais ils se laissent aller à des actions qui échappent souvent à la maîtrise du moi bienséant. Certains faits du passé lointain étaient parvenus à nos oreilles. Nous nous disions que c’étaient, tout simplement, des fables. L’homme étant enclin, de sa propre nature, « à faire du grain un rocher » quant à ses malheurs, nous pensions qu’a beau mentir qui vient du passé « lointain ».


La soupe du dîner devenait, de soir en soir, plus claire et la bravoure consistait, en toute réalité, à y pêcher un grain de riz, ou bien un millimètre de spaghetti, à y dénicher une tache d’huile ou un grain de sel. De l’eau … De l’eau potable ! Vraisemblablement, elle avait bouilli. On y trempait un quignon de pain sec, et tout droit à la célèbre salade de chou. Il y avait, en plus, une mince tranche de fromage jaune U.S.A aid, il est vrai, mais la fameuse « Père supérieur, je t’y vois », c’était entendu entre nous, il n’était pas permis de l’avaler le soir, bien qu’elle n’ait pu constituer l’agrément de plus de deux bouchées de pain. Il fallait penser au petit-déjeuner du lendemain. Les jeunes loups, affamés qu'ils étaient, n'arriveraient pas à réduire au silence, les "oiseaux" de leurs ventres dégonflés, avec seulement un quignon de pain et du café d'orge tiède.


Si les jeunes italiens se jugeaient suffisamment satisfaits ou bien obligés de l'être, nous Libanais, nous criions notre refus de l'être ou mieux notre impossibilité philosophique de nous en satisfaire, de plusieurs façons. D’abord nous opinâmes, pour la circonstance, de faire entendre la voix de notre faim à notre supérieur Libanais. Nous en avions quelqu’un - que Dieu aie son âme en paix - de parfaitement sourd à nos appels, ou bien, nous le jugions comme tel, vu notre filouterie, ou mieux, juste pour ne trop nous culpabiliser vu le refus fondamental que cultivent les jeunes envers les adultes. Nous jugeâmes donc opportun, après un long conciliable, de tranquilliser notre conscience en initiant une série de manifestations socio -religieuses savamment graduées. La rentrée au pays de l’un de nos anciens compagnons nous en donna l’occasion. Le conseil réuni au grand complet, ce matin-là, c’était le matin d’un samedi, donc vacant de cours, sachez que le mot « vacant » n’existait pas dans le dictionnaire du responsable, car si le samedi, dans les maisons d’études, est libre des cours universitaires, il n’en est pas, pour autant, libéré des autres travaux agraires ou ménagers, et chacun de nous devait partager l’œuvre commune. Mais, comme dit-on, « le chat dort, la souris danse », ce matin-là, le responsable était absent et nous « les souris, nous dansâmes » quitte à nous en repentir en en ayant essuyé une sévère réprimande. Pour le moment, laissons les conséquences de côté et continuons notre récit. Nous nous réunîmes, donc, en grand conseil, et nous écrivîmes une pétition en belle et due forme, régulièrement soussignée par le conseil au grand complet. Nous écrivîmes :


« Très Révérend et vénérable père supérieur de notre chère Mission Carme au Liban et Syrie. Salutations filiales et profondément affectueuses de vos enfants à l’étranger. Prostrés à vos pieds, pour embrasser votre saint scapulaire et vous présenter leurs dévotes révérences, vos enfants se font un grand honneur de s'informer de votre très précieuse santé. Ils ont la sollicitude de s’informer surtout de votre santé, car vous savez combien elle compte dans la vie et comment avec une santé déficiente on serait réduit à ne pouvoir remplir que les « emplois » de la maladie : souffris et prier. Or, vous, notre cher père et nous aussi, nous avons encore de nombreuses tâches à remplir, chacun dans sa vie. Nous et vous, certainement vous n’ignorez pas que vous nous avez sevrés de votre affection, vous nous avez déracinés du pays et envoyés bien loin, et tout ça dans un but précis, « grandir en santé et en sciences ». Or, nous sommes réellement désolés de vous faire, discrètement, savoir que notre santé laisse beaucoup à désirer vu la pénurie de la nourriture, ce qui se reflète, conséquemment, sur notre assiduité aux cours et le peu d’efficacité de notre rendement d’étudiants. Nous n’avons nulle intention de nous plaindre de nos responsables, au contraire, nous avons à leur adresser notre plus vive reconnaissance car les pauvres se privent de beaucoup de choses en notre faveur, mais comme leurs privations ne remplissent pas nos estomacs, nos ventres souffrent la faim, et vous n’ignorez pas que « mens sana in corpore sano » disaient les Latins. Nous répétons que nous n’avons nulle intention de nous plaindre, notre intention, pure et simple, est d’exciter votre piété à nous faire parvenir, à bref délai, une ou deux bouteilles d’huile d’olive que les gens d’ici semblent ignorer, et laquelle, pour nous, paraît être base d’une solution de salut, vu qu’un peu d’huile et de sel pourrait compenser les calories déficientes… »


Sûrement, le père supérieur dut esquisser un petit sourire dans sa poitrine sinon grincer des dents ; quand même nous ne vîmes ni entendîmes ni l’un ni l’autre geste, mais la bouteille arriva, un peu en retard, il est vrai, mais elle finit par arriver et nous fêtâmes la circonstance : huile plus sel équivaut à une tartine, huile plus persil plus tomate plus bourghol égale tabboulé. L’huile finit par s’épuiser, ce fut inutile de presser la bouteille, un litre d’huile ne pouvait tirer beaucoup en avant et répondre au besoin de quarante-deux loups fort affamés.


L’huile épuisée, le dîner et le petit déjeuner reprirent à s’en ressentir vu que la tranche de fromage reprit sa pérégrination laissant sa place du soir vacante pour partager l’action de grâce du matin.


La faim reprit à se faire sentir et un tas d’idées folles bouillonna dans notre esprit chambardé. Pensez-vous que nous avons gardé notre calme ? Apparemment, rien n’a changé ou plutôt aucun changement visible n’eut lieu. Braves garçons, nous le restâmes jusqu’au bout. Nous n’étions pas encore saints, fin prêts pour l’autel, ne vous laissez pas méprendre pour le moment : nous avions des écarts pardonnables : «Ils sont encore petits, le temps fera son œuvre ! ». Certaines rigolades ne font-elles pas partie de la vie normale ? Pourtant nous avions pris notre décision, il ne fallait pas souffrir tellement la faim. Mais une étreinte démesurée, vous pensez, où peut-elle mener ? « Le sage, aussi bien que le fou, sait qu’il ne peut vivre sans manger. Le pauvre ne cherche pas autre chose que de pouvoir sustenter cet instrument qu’est son malheureux corps, de ne pas le laisser périr d’inanition. » (Commentaire de st Jérôme sur l’Ecclésiaste). Une petite pincée de faim, de temps en temps, ça peut faire revenir, mais une étreinte démesurée, vous réalisez où elle peut mener. C’était trop tôt peur y aller, pensions-nous, d’ailleurs, nous étions décidés à ne pas y aller, volontairement, de sitôt. Il fallait penser aux moyens…La nécessité est mère de l’invention…


Pensez-vous qu’une poule, une pauvre poule, puisse avoir les moyens, parfois si ce n’est toujours, de pouvoir apaiser la criaillerie de certains oiseaux ? Eh bien, la petite poule de notre grange a réussi le miracle. Une large allée déroule son ruban tout au long de la façade orientale de la maison à votre droite. En sortant, par la porte postérieure, l’allée s’ouvre sur le jardin, donne accès à la grande salle et termine en cul de sac sur une grange. Une treille couvre plus que la moitié de l’allée, laissant pendre durant la belle saison, ses grappes noires et odoriférantes c’était du muscat, alléchant il est vrai, mais il ne fallait pas y toucher. La grange, comme les salles adjacentes, n’avait ni mur de façade, ni porte. Grand’ ouverte sur l’allée, elle était pleine de foin jusqu’au toit. Des jeunes poules, désireuses de solitude, fuyant le vacarme du poulailler, s'étaient réservé des coins refuges sous les combles. L’une d’elles avait pris l’habitude d’y déposer ses œufs à l’abri des regards indiscrets. Les poulettes, pour autant qu’elles fussent poulettes, faisaient montre d’assez d’habileté : Quittant, furtivement, leurs copines, elles venaient, tout doucement, silencieuses, becqueter, se pavaner quelque temps devant la grange et puis hop ! Elles se rendaient invisibles. Un jour, vers midi, en quittant le jardin, où je passais mon temps libre à entretenir les fleurs, juste pour embrouiller ma pensée et l’empêcher de se concentrer sur les tiraillements de mon estomac, dans le temps mort avant le déjeuner, à l’entrée du jardin, je remarquai l'aller et venir des poules. L'appel de la cloche du milieu du jour m’empêcha de m’attarder, en ce moment-là, pour suivre le pavanage des poules, pourtant je me promis de satisfaire ma curiosité de savoir pourquoi elles étaient là, comment elles arrivaient à se frayer un chemin hors du poulailler, si jamais elles en sortaient, et comment elles y rentraient. L'après-midi de ce jour- là apporta la réponse au point s'interrogation qui s'était imposé fortement à mon esprit. Fini le déjeuner, et comme d’habitude, passée « la coupe haleine » de midi, nous nous retirâmes dans nos chambres pour le repos habituel. Je ne connus pas de repos, non plus mon esprit. Vers les quatre heures, lors de la récréation de l’après-midi, je réussis à me dérober aux regards inquisiteurs des copains. Alors qu’ils se donnaient, à cœur joie, à un jeu de boules, et alors que leur brouhaha assourdissant couvrait les sons habituels de la fin de la journée, à pas feutrés je longeai le mur de la longue façade et me postai derrière la grille du jardin. Le corps caché derrière un tonneau dans lequel j’avais l’habitude de mélanger les insecticides et les engrais. Accroupi derrière le baril, seule ma tête était visible à partir du menton. Rigide comme une simple statue, mes yeux tournoyaient, dans leurs orbites, captant le moindre mouvement dans les parages.


L’allée, devant la grange, était vide de tout être vivant. Une brise intermittente balayait le sol poussiéreux. On n’entendait que le murmure détaché de quelque brin d’herbe caressé par le vent et le souffle rauque de mes narines haletant dans mes oreilles. De temps en temps, une volée de moineaux venaient d’on ne sait où, se poser quelque fragment de seconde sur le sol, chiper une béquée sur le sol, puis s’évaporer dans un nuage de poussière comme effrayés par une menace invisible. Toujours aux aguets, notant, de mon observatoire. Le moindre mouvement insolite, j’entendis bientôt un battement d’ailes et un strident piaillement de volailles. Pris par surprise, mon esprit voguant ailleurs, je vis deux poules se dandiner mollement sur la piste d’en face devant la grange. Je me relevai quelque peu, derrière le baril, juste pour les avoir sous le feu de mes regards ébahis. Finie la promenade, les deux copines observèrent longuement l’entourage, et, sûres que leur démarche était toujours secrète, elles se dirigèrent tranquillement vers la haie qui ceinturait le poulailler. Un dernier arrêt, un regard circonspect et vlan!... Plus rien. Tout était rentré dans le calme et déjà le soleil avait commencé sa descente sur le fond ensanglanté de l’horizon. Il me fallait découvrir tous les détails. La clochette sonnait déjà la rentrée, je dus remettre mon inspection au lendemain ; les amis réintégrant la maison, je fis juste à temps pour ne pas rater la fermeture du portail et passer une nuit à la belle étoile.


Le lendemain, à la même heure, la récréation reprit son cours, et, occupés comme ils étaient dans leurs ébats tapageurs les copains ne firent point attention à mon absence. Aussi comme j’avais fait le jour passé, longeant le mur de la façade je me portai, lestement, à pas silencieux, jusqu’au-devant de la grange. Celle-ci, faisant un angle droit avec la grande salle, le mur d’en face me cachait aux regards indiscrets. Raidi dans un coin j’attendis l’apparition des poules. Le battement d’ailes, attirant mon attention, me fit suivre leur vol et leur atterrissage. Leur disparition derrière la haie, me permit de faire, librement, mes recherches. Debout devant les bottes de foin, régulièrement entassées, rien ne semblait devoir, particulièrement, attirer l’attention, sauf que, sous le comble, deux trous mal dessinés, semblaient briser la régularité du foin. Je m’arrangeai pour me hausser à leur hauteur. Incroyable surprise. Dans le fond obscur du trou, du blanc brillait. Doucement, sans déranger aucunement la moindre paillette à l’intérieur et à l’orée, ma main venait de retirer un bel œuf. Il y en avait encore, du blanc, donc il y avait encore d’autres œufs. C’était un midi, je venais de le découvrir. Me contentant de mon œuf, je me retirai tout doucement, comme j’étais venu. La découverte des œufs, allait me donner pour un certain temps l’occasion de me relaxer. Un œuf par jour. Quelque peu chauffé à la chaleur d’une chandelle, m’aidait à avaler un morceau de pain derrière la porte rabattue de mon coin, bientôt le dépôt des œufs s’épuisa. Inutile de scruter le nid : plus de blanc. Il fallait attendre que les dames poules veuillent avoir la gentillesse de vider leur sac. J’ai dû me résigner. Pourtant, de temps en temps, l’une ou l’autre de mes poulettes daignait me régaler de l’un de leurs œufs succulents. Je me démenais toujours à la suite d’extrêmes précautions, pour me hisser jusqu’aux nids dans l’espoir d’y voir quelque chose de blanc se détacher sur le fond gris du foin hiberné. Parfois même, ma main jetée à l’intérieur, ressortait avec une petite boule blanche enfoncée dans la paille par le poids de la volaille. Etait-ce une intuition ou bien un pur hasard ? Ni l’une ni l’autre ! Le plus souvent, de ma chambre, j’entendais, en plus du battement des ailes, un brin du chant tronqué de la poule. Je m’étais tellement fait, à ce cri angoissé. Il faisait déjà partie de mon expectative de l’après-midi. Je le percevais même en plein sommeil. J’essayais alors de me dérober au cercle des copains pour rejoindre ma généreuse poulette et jouir ainsi de ses dons. A chaque fois que je me dirigeais vers la grange, je prenais le maximum de précaution pour éviter les regards indiscrets. Je n’avais jamais pensé que finalement je serais à découvert. Quelque friquet, aussi malin que son homonyme, s’était avisé de mes manœuvres que je croyais ultra secrètes.


Un après-midi, m’écartant du groupe, comme d’habitude, pour rejoindre la chère poule, à pas étouffés et longeant toujours le mur de la façade, juste au moment de bifurquer pour prendre, à gauche, la direction de la grange, du coin de l’œil, je m’aperçois que je suis poursuivi. A quelques mètres plus loin, la fripouille de copain calquait, à pas feutrés, mon avance, à mon avis inaperçue. Enfin, je me rendis compte de la réalité, le copain étant à ma hauteur. Il avait découvert mon jeu. Il essaya de me dépasser. Rejetant toute circonspection, et à grand éclat, je fonçai dans la direction du nid, il fallait arriver premier. L’enjeu était de poids : un œuf ! L’œuf n’y était pas encore, la poule tranquille, prenait son temps. Effrayée par le vacarme produit par notre course, la volaille prit son envol et, entre cris et battements d’ailes, elle pondit, au vol, son précieux trésor. J’essayai de tendre les mains pour l’attraper. Ce fut en vain, la chute de l’œuf fit un flop mat sur le sol. Je m’arrêtai, dépité et déçu, devant le jaune étalé brillant au milieu de son blanc. « Dommage, fis-je à mon copain, la faute est à toi ! » Qui t’a amené en ce moment ? Tu ne pouvais pas t’attarder quelques minutes ! Nous aurions pu en profiter tous deux ! C’est de ta faute toi, tu as voulu en profiter tout seul ! J’ai dû te surprendre pour découvrir le nid de la poule. Tu aurais pu patienter quelque moment et ainsi avoir la satisfaction d’avoir ton œuf entre les mains. Pour être premier, tu as forcé la poule à pondre, je n’ai pas pu m’en assurer, mais je doute fort que tu as pressé la poulette pour te laisser son œuf. Depuis ce temps-là on fit circuler la fable que j’avais fait pondre la poule en la pressant à deux mains.

Dr. Père Cesar Mourani ocd

 

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