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Le retour de l’étranger

Dr. Père Cesar Mourani ocd

 


Il attendait le moment du retour, la souffrance dans l’âme ainsi qu’une veuve, debout sur le seuil de sa porte, attend, dans la tourmente, l’apparition de son fils unique. Il avait la hâte dans les veines. Le cœur lui battait, follement, à la seule idée de revoir bientôt les chers vieux parents malmenés par les vagues de la vie.


Il avait tout compté, excepté avec le destin. S’écartant des chemins des hommes, il s’était aventuré dans les broussailles. Les cailloux crissaient sous ses pas appesantis par l’âge et l’anxiété. Il s’était arrêté, un moment, au tournant de la route qui domine la vallée. Sur le flanc de la montagne opposée, s’éparpillent les maisons de son village natal, ensevelies sous les chênes et les platanes.


Un moment, son cœur arrêta sa course folle. Ses yeux s’attachèrent sur un point sombre, à peine visible parmi la végétation luxuriante. IL venait de distinguer la silhouette de sa vieille maison, entourée de mûriers. Il respira à pleins poumons, enfonça ses doigts dans sa bouche et fit entendre un sifflement prolongé, signal de son arrivée, comme aux temps heureux de l’enfance. Il quitta, lestement, la pierre sur laquelle il venait de reposer ses jambes flageolantes. Il courut plus qu’il ne marcha, trébuchant sur les pierres du sentier, flagellé par les basses branches des arbres qui l’escamotaient à la vue. La joie de la rencontre, tout à l’heure, avec les siens, la pensée de les embrasser, ne laissait pas s’infiltrer jusqu’à à son âme exaltée, les pressentiments qui meurtrissent, parfois, les espérances.


Le voilà, maintenant, à franchir le vieux pont délabré. Que de souvenirs rajeunis ! Il n’en fit pas cas, pour le moment. Le ruisseau écoulait ses eaux, silencieusement, à quelques pas devant lui. Il se baissa, un instant, effleura, à peine, l’eau de ses lèvres fiévreuses et reprit, avec plus de hâte, l’escalade de la pente. Il s’arrêta, essoufflé, sur le point culminant de la montée, s’agenouilla quelque temps devant la grotte de N.D., encastrée dans une cavité naturelle, fit un salut de la main au petit bois couvrant, par de-là le sentier, le flanc de la pente qui reçut jadis ses premiers ébats. A l’orée du village, devant un parterre négligé, il murmura une fervente prière aux petits anges qui y dorment leur dernier sommeil, à l’ombre d’un immense chêne séculaire. IL se dirigea, ensuite, à pas redoublés, vers les premières marches lesquelles, parmi deux pans de vieux murs, conduisaient à la maison paternelle. La porte vermoulue de la cour, était à moitié rabattue. Elle s’ouvrit sous la poussée de ses mains avec un cri déchirant. Il s’arrêta haletant, la langue sèche. Son cœur avait repris un rythme ralenti. Pas un son ne sortit de sa gorge : aucune ombre ne sillonna l’azur de ses yeux grand-ouverts.


Appuyé contre le chambranle pourrissant de la porte, il resta là, un temps infini, comme pétrifié sous le contact d’une baguette magique. La tête inclinée sur la poitrine, les mains pendantes le long du corps inerte, aucune larme ne venant rompre la digue de sa poitrine débordante, il semblait mort, si quelque sursaut ne disait, parfois, qu’il était en train de mesurer la portée du coup de massue qu’il venait d’essuyer.


Il savait quelque chose des tours perfides que joue souvent le destin. Il avait cru à la sincérité d’une poignée de main, mais il n’arrivait pas encore à s’imaginer ce que recèlent, parfois, les sombres dédales de la destinée. Pour cela, il était là, entrain de mijoter sa douleur, incapable d’émettre un cri ou d’esquisser un geste de protestation contre les injures du temps. Maintenant, le couchant, surchargé d’ombres, léchait de ses langues de feu la maison - si l’on avait encore le droit d’appeler maison, quatre pans de murs écroulés - ensanglantant la silhouette des objets qui se dérobaient, doucement, à la vue. Il se releva, enfin, de la profondeur du néant. Combien de temps avait duré le silence de la mort, dans son âme ? Où avaient-elles divagué ses pensées ? Il ne le savait pas. Il n’avait eu, nullement, conscience de ce qui se déroulait sous ses yeux, ouverts mais absents. La tourmente y augmentait de fureur.


Il était conscient d’une seule chose : il se trouvait, maintenant, éperdu devant les chères vieilles choses balayées d’un coup du vent d’automne. Il se détacha lentement du mur. Il porta la main sur sa tête pour refaire ses cheveux, drôlement collés par la sueur qui l’inondait, maintenant, en longs flots gluants, malgré la fraîcheur du soir. Sa main s’arrêta, à mi-hauteur, devant ses yeux écarquillés. Une tache verdâtre se peignait visqueuse sur sa paume ouverte. «Evidemment, c’est de l’herbe écrasée ! » pensa-t-il. Oui ! C’était du lierre que sa main, appuyée au mur, venait d’écraser. Le contact du lierre, envahissant les murs, le replongea dans la réalité. Il porta son regard à la dérive, examinant les objets qui l’entouraient. La maison se composait, autrefois, d’une vaste salle, haute sur ses assises, en pierres blanches bien taillées, et d’une cuisine enfumée, greffée, toute basse et informe, au mur oriental de la salle, faisant, avec cette dernière, un large angle d’équerre creusé, à quelques centimètres de hauteur, d’une niche voûtée pour recevoir la cruche remplie d’eau fraîche, au retour de la source. Le mur oriental de la chambre se tenait encore sur pied. La porte, en bois peint, était toujours là, faisant son devoir de fidèle gardienne du toit défoncé. Les pierres noircies de la cuisine écroulée, formaient, tout à l’heure, un gros amas, encombrant le plancher lequel, jadis, donnait accès à la chambre. L’herbe y avait poussé, haute et hardie, cachant dans son sein, les larmes et les sourires d’un passé heureux !


Au reste, tout avait conservé la même face, seulement, plus émaciée, plus éprouvée par le passage des saisons.


La mousse avait fait son travail. Le lierre déroulait déjà ses longs et puissants bras, à la recherche d’une accroche. Le chèvrefeuille, aussi, montait à l’assaut, offrant ses condoléances et ses couronnes de fleurs à ceux qui n’étaient plus. Tout était là, démantelé, mais parlant à ceux qui voulaient entendre. Le tronc d’un vieux poirier, desséché par les ans, se tenait toujours debout défiant le temps. Il le caressa longuement, lui parla doucement comme au meilleur ami, il en était bien un, puisqu’ils avaient vécu, jadis, ensemble, essuyant les joies et les douleurs de l’enfance. Il lui parla, en vain, de ceux qui n’étaient plus. Farouche, le vieux poirier, oubliant l’amitié, voulut garder le secret de ses vieux maîtres. Il était mort, lui aussi, emportant, dans sa mort, l’affection de ceux qui l’avaient aimé. Pauvre être ! Pourquoi lui reprocher son silence ? Est-il juste de déterrer, tout un monde de souffrances trépassées ? Est-il humain de replonger la créature dans une mer de sang dont elle a, à peine, émergé ?


N’obtenant aucune réponse de son vieil ami le poirier, il s’adressa à la treille, à moitié desséchée et toujours accrochée à l’abricotier, mort lui aussi, comme un condamné sur le gibet. Il en espérait davantage, puisqu’elle avait, jadis, abrité ses jeux d’enfant.


Elle se souvenait de lui, pauvre créature, comme si c’était d’hier. Mais les sanglots étouffèrent sa poitrine, à peine entendit- elle la voix de l’enfant qu’elle aimait. Pauvre treille, elle avait, elle aussi, ses peines et ne voulut, aucunement, rouvrir un chapitre douloureux de sa vie.
En vain, invoqua-t-il la clémence du sort. En vain, s’attarda-t-il à reposer ses questions aux objets inanimés qui l’entouraient. Etouffant dans ses sanglots, il mit du temps à caresser, l’anneau sortant de la plate-forme qui servait, jadis, à la vieille mère, pour attacher la rousse, sa chère vache laitière. Pauvre anneau, il portait, lui aussi, visible du passage du temps, sa portion d’incurie et d’oubli.


La clef de la porte, la vieille mère avait l’habitude de la tenir cachée, sous la paillasse de la cavité encastrée dans le flanc de la cuisine où jadis reposait la jarre fraîchement remplie à la source. Il le savait bien pour l’avoir, souvent, déposée, là, lui aussi, pendant l’absence des parents. Il gravit l’amas de pierres qui jonchaient l’entrée et se dirigea vers le coin de la cuisine. Un sourd crissement attira son attention. Il s’arrêta de coup, à la vue des fragments de la jarre jonchant le sol sous ses pieds. Il enfonça la main sous l’anse de bois qui, jadis, soulevait le col de la jarre pleine.


Il la retira hâtivement, les yeux écarquillés d’effroi. Il n’y avait rien d’apeurant ! Les hirondelles avaient bâti leur nid sur les décombres d’une vie. La clef n’y était pas. Comme tout ce qui appartient à ceux qui ne sont plus, elle s’était évanouie quelque part dans la fuite du temps. Prenant sa résolution à deux mains, il épaula la porte qui céda assez pour livrer passage sur les restes de ce qui fut une existence. Il regarda longuement ce douloureux spectacle ainsi qu’un être devant une baie ouverte sur une nuit de spectres et d’horreurs. Il traîna ses pas parmi les restes de ses chères vieilles choses et s’affaissa sur une pierre, étouffé par ses larmes et ses sanglots. La nuit étendait déjà son voile sur la fièvre du jour. Il redressa, enfin, la tête et appela, de toute la force de ses poumons, les noms chéris qui depuis longtemps lui brûlaient la gorge. Mais en vain appelle-t-on les ombres du passé. L’eau qui coule sous le pont ne fait jamais retour. En vain sa voix déchira-t-elle la toile du silence nocturne, seul l’écho répondit sur un ton lugubre : « Ami… ceux que tes larmes regrettent sont là-haut, la mort a passé ».


Dans le sentier qui monte vers l’enclos funéraire, il traîna ses pas alourdis, maintenant, par la douleur. Tout était silence et obscurité traversée, parfois, des premières lueurs pâles de l’astre argenté. Les rayons lunaires se détachaient en ombres démesurée sur les murs des maisons endormies. Il traversa la place ombragée par l’église, contourna quelques vieux arbres bien connus et s’aventura parmi les tombes. Point de clôture, point de monuments funéraires. Dans l’ouverte campagne, à la lisière de la forêt enveloppante, quelques croix rustiques, plantées çà et là, souvent abattues et jamais relevées, attirent l’attention sur l’existence de tout un monde solitaire et silencieux, berçant dans un mystère ténébreux le repos des dépouilles calcinées. Il vogua, inconscient ainsi qu’un esquif balloté par les vents, caressant, de son regard éperdu, l’herbe qui croissait sur les tombes muettes.


Ainsi qu’une abeille suçant le miel de toute fleur, inconstante et volage, une ombre allongée, toujours plus estompée sous le regard romantique de la lune en ascension, voltigeait parmi les tombes, caressant le bois pourri des croix et la mousse tendre et moelleuse de la pierre. Pâle fantôme dans la nuit des temps, il s’arrêta, enfin, devant l’herbe en pousse sur une fosse remblayée de récent. Il contempla tout cela d’un regard morne : quatre pieds de dalles et quelques pelletées de terre moisie, voilà la fin de l’épopée humaine.


Il s’agenouilla, lourdement, terrassé par la souffrance. Il s’abaissa jusqu’à effleurer de ses lèvres meurtries le sol sacré. Il lui sembla, dans la nuit, entendre un frémissement d’aile. Au contact de la flamme immortelle de l’amour, les os des trépassés avaient tressailli dans leurs cendres. Il se releva, enfin, rasséréné. Son esprit venait de communier, par les sources de l’espérance, avec l’âme des morts en vol toujours mystérieux parmi les tombes…


Appuyé contre le tronc d’un figuier, il revécut un instant le bonheur du passé : « Dors, papa, dit-il enfin. Dors ton éternel sommeil bercé par le murmure du vent dans la ramée et le clapotis des ondes expirant sur les moraines. Repose-toi des fatigues de la vie. Laisse le vent gémir et le flot murmurer, laisse les mortels pleurer leur soûl, enfouis dans le mystère. Mais, pourrais-tu t’en souvenir d’un pauvre esquif en dérive sur la mer des douleurs ? La souffrance a une borne contre laquelle, tôt ou tard, viendra buter le corps de l’existence éreinté… »


La lune avait disparu à l’horizon, enroulée dans l’ouate de sa destinée. Il se retourna, un moment, vers la demeure des trépassés : il esquissa, de la main, un vague geste d’adieu et prit son élan dans le silence de la nuit…

 

Dr. Père Cesar Mourani ocd

 

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