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Monastère Mar Doumit à Cobaïath
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Dr. Père Cesar Mourani ocd


 

 

Une large plate- bande s’encastre vers le nord-ouest entre deux ouèds [2]: à l’est, un torrent «  le fleuve de Cobaïath » joint le quartier de Zouq à la petite colline par un pont construit pour la première fois en 1900 et refait plus tard à deux reprises, alors q’un étroit vallonnement sépare le plateau d’un autre quartier le Dahr-el-Ballane.

 

L’emplacement du monastère est un tell presque artificiel. Il recèle la superposition de plusieurs civilisations. Aucune fouille scientifique n’a été exécutée jusqu’à présent, mais les hasards des travaux de terrassement ont mis à jour plusieurs découvertes qui font remonter l’habitat du site au troisième millénaire av.Jc. Plusieurs de ces découvertes ont été perdues malmenées par la main de l’homme. Quelques témoins d’importance doivent se trouver au musée national. La moitié d’une petite urne à encens, en pierre basaltique, ornée de têtes de lion saillantes à ses deux coins restants, constitue un témoin de la période hittite, alors qu’une série de grandes jarres, six en tout, meublaient l’entrée d’un temple romain. A l’est de la grande église, un sondage exécuté à d’autres fins, mit à jour une canalisation d’eau de la période romaine. Un bracelet, deux serpents enlacés, d’une exécution très fine, accuse, sous son or laqué, son appartenance à l’art phénicien. Les ruines du temple païen, baptisé aux premiers siècles chrétiens au nom de Mar Doumit[3], furent offertes aux religieux du Carmel[4], pour y jeter les fondations de leur premier ensemble cultuel. Venu d’Alep, l’origine de la présence carme à Cobaïath remonte historiquement à l’année 1828, sur demande patriarcale, le premier groupe carme, présidé par le père Elisée, s’établit à Zouq, chez les Hobeiche, à côté des moulins et il y resta sur pétition cobaïathine au R.P. général de l’ordre.

 

Les pierres des ruines étaient là, les roches de Dakre[5] tout près, le chantier avança vite : caves, puits, Couvent à deux étages. En 1852 fut posé le linteau de la première église à l’ouest du couvent. Ces nouveaux bâtiments logèrent les religieux et leurs œuvres : confraternités, société de bienfaisance, écoles et pharmacie.

 

La confraternité de l’Immaculée, affiliée à la branche mère de Rome, fut l’une de leurs premières fondations avec le Tiers-ordre du Carmel. Plus tard, la Legio-Mariae[6], les petits chevaliers de la Ste. Vierge, y virent le jour. Mais le groupe qui eut le plus de succès fut celui des Scouts du Liban.

L’école, commencée dès le début, fut pour longtemps seulement masculine. En 1894 la branche féminine vit le jour et l’âge de ses premières élèves variait entre 6 et 17 ans. D’autres classes furent créées dans les quartiers : Martmoura, en 1900 et en 1902, celles de Gharbié. La guerre (1914-1918) mit fin aux diverses branches, mais l’école centrale continua à impartir ses connaissances aux diverses générations.

 

En 1897, un nouveau volontaire vint redonner vie aux œuvres des carmes. Le père Stanislas, missionnaire romain, italien, frère du cardinal Intreccialagli fut un homme exceptionnel, homme de paix et d’épée. Grand remueur de pierres, il construisit la maison et l’école des sœurs Carmélites, il fit abattre la vieille masure qui servait d’école, face au couvent, pour construire à sa place « la palazzina » qui a donné l’instruction à tant de générations cobaïathines. Il mena la construction de la nouvelle basilique, à l’est du couvent, chef-d’œuvre d’un architecte jésuite, le frère Théodore.

 

A Cobaïath, il y avait la pharmacie des Carmes où les frères s’y adonnaient avec grand art aux mélanges médicamenteux, mais le médecin y manquait. En 1902, le père Stanislas amena d’Italie un jeune chirurgien romain, le dr. Cassini qui, au Akkar, remplira de son nom la première moitié du 20èmesiècle. En 1904, c’est tout Cobaïath qui reçoit, à bras ouverts, les trois premières Carmelites de Campi Bisenzio[7]. Cobaïath bougeait sur tous les fronts : religieux, scolaire, et social.

 

Homme de paix, le père Stanislas, fut un prêtre exemplaire de prière, de science et de charité ; quand il n’était pas pressé par les labeurs, il puisait sa force spirituelle auprès du St. Sacrement.

Homme d’épée -il confesse lui-même avoir donné et reçu beaucoup de coups- le père Stanislas fut un «condottiere[8]». il se mit à la tête de la jeunesse cobaïathine pour combattre la pauvreté et l’ignorance, mais et surtout pour extirper la peur des esprits, insuffler un nouveau courant de fierté dans l’âme des jeunes, les libérer de l'esclavage de leurs propres cheikhs[9] et des exactions des beiks et aghawets[10] de l’entourage. Cet air de libération et de progrès commencé avec la première vague carmélite du 19ème siècle ne fera que croître et s'étendre au fur et à mesure des années. Dévoués à leurs tâches, les Carmes expliquèrent leurs œuvres en rendant service aux âmes et aux corps. Ils eurent, souvent, à faire usage de leur qualité de missionnaires, protégés par les conventions internationales, pour en faire profiter leurs ouailles. Leurs vertus de sacrifice et de justice se répercutèrent sur les individus et la société. Les pauvres, les orphelins, les malades, les opprimés, trouvèrent dans leur hospice, protection, assistance et refuge.

 

Combien de problèmes cruciaux, soit à  Cobaïath soit dans les villages voisins, ne trouvèrent leur solution auprès des religieux du Carmel! Combien de peines et de frais de tribunaux n’ont été épargnés par la justice rendue par les religieux sous le vieux chêne de leur couvent. Le Wali[11] de Beyrouth dira, un jour de l’année 1910, au père Stanislas : «  Si tous les missionnaires faisaient ce que vous, vous faites à Cobaïath, je pourrais supprimer les tribunaux en Syrie… ».

 

Au début du 17ème siècle, les Carmes avaient introduit au Liban la plantation de la pomme de terre, dont la production constitua une denrée importante d'exportation. Avec la patate, les Carmes introduirent à Cobaïath un genre de haricot qui porte leur nom «Baïdrieh» et deux nouveaux genres de vigne spéciale pour le vin, vignes appelées, même de nos jours, italiennes. Le père Stanislas et toujours dans le but d’alléger les vexations subies par les Cobaiathins poussa le Dr. Casini à monter le «Khazouq» une filature parallèle à celle de la famille pharaon et qui ne tardera pas à la supplanter.

 

Cette assiduité, à faire le bien aux âmes, à rendre service aux hommes et à tout sacrifier en vue du bien-être social, ne fut jamais démentie. Le couvent de Mar Doumit, depuis que son grand môle s’est réfléchi sur l’horizon de la ville, n’a jamais cessé d’être un centre de ralliement pour les Cobaïathins et l'Angélus de son vieux clocher continue à égrener ses Ave-Maria sur les couchants de leurs journées.

 

Dr. Père Cesar Mourani ocd


 

[1] Adresse: Akkar- Liban nord. Notre Monastère fête son cent cinquantième anniversaire en 2002.

[2] vallées

[3] Saint Domitien

[4] Ordre des Pères Carmes (voir www.ocd.pcn.net)

[5] Zone pleine de roches (Dakre veut dire plusieurs roches)

[6] Légion de Marie

[7] Campi Bizenzio est la region en Italie ou a été fondée la congregation des Carmelites  de Sainte Thérèse.

[8] Leader

[9] appellatif donnée à des personnes qui aidait les torques dans le gouvernement, surtout les impots (ils pouvaient être chrétiens ou musulmans). Plusieurs familles actuelles au Liban conserve cet appellatif, qui dans ce cas, ne fait pas beaucoup d’honneur. (n.d.trd)

[10] Beiks et Agha sont des appellatifs donnés par les turques à des autorités locales musulmanes dans les alentours de Kobayat.

[11] Gouverneur


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